Sais-tu ce que c'est que des nonnes, malheureuse fille? Elles qui te

représentent l'amour des hommes comme un mensonge, savent-elles qu'il y

a pis encore, le mensonge de l'amour divin? Savent-elles que c'est un

crime qu'elles font, de venir chuchoter à une vierge des paroles de

femme? Ah! comme elles t'ont fait la leçon! Comme j'avais prévu tout

cela quand tu t'es arrêtée devant le portrait de notre vieille tante!

Tu voulais partir sans me serrer la main; tu ne voulais revoir ni ce

bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous regarde toute en larmes;

tu reniais les jours de ton enfance, et le masque de plâtre que les

nonnes t'ont placé sur les joues me refusait un baiser de frère; mais

ton coeur a battu; il a oublié sa leçon, lui qui ne sait pas lire, et

tu es revenue t'asseoir sur l'herbe où nous voilà. [Eh bien! Camille,

ces femmes ont bien parlé; elles t'ont mise dans le vrai chemin; il

pourra m'en coûter le bonheur de ma vie; mais dis-leur cela de ma part:

le ciel n'est pas pour elles.

CAMILLE.

Ni pour moi, n'est-ce pas?

PERDICAN.]

Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces

récits hideux qui t'ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire:

Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites,

orgueilleux [ou lâches, méprisables et sensuels]; toutes les femmes sont

perfides, artificieuses, vaniteuses [, curieuses et dépravées]; le monde

n'est qu'un égout sans fond [où les phoques les plus informes rampent et

se tordent sur des montagnes de fange]; mais il y a au monde une chose

sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits [et

si affreux]. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent

malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on

se retourne pour regarder en arrière, et on se dit: J'ai souffert

souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai

vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.[14]

_Il sort._

FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE PREMIÈRE

[_Devant le château._]

[_Entrent_ LE BARON ET MAÎTRE BLAZIUS.]

[LE BARON.

Indépendamment de votre ivrognerie, vous êtes un bélître, maître

Blazius. Mes valets vous voient entrer furtivement dans l'office, et

quand vous êtes convaincu d'avoir volé mes bouteilles de la manière la

plus pitoyable, vous croyez vous justifier en accusant ma nièce d'une

correspondance secrète.

MAÎTRE BLAZIUS.

Mais, monseigneur, veuillez vous rappeler...

LE BARON.

Sortez, monsieur l'abbé, et ne reparaissez jamais devant moi; il est

déraisonnable d'agir comme vous le faites, et ma gravité m'oblige à ne

vous pardonner de ma vie.

_Il sort; maître Blazius le suit. Entre Perdican._

PERDICAN.

Je voudrais bien savoir si je suis amoureux. D'un côté, cette manière

d'interroger tant soit peu cavalière, pour une fille de dix-huit ans;

d'un autre, les idées que ces nonnes lui ont fourrées dans la tête

auront de la peine à se corriger. De plus, elle doit partir aujourd'hui.

Diable! je l'aime, cela est sûr. Après tout, qui sait? peut-être elle

répétait une leçon, et d'ailleurs il est clair qu'elle ne se soucie pas

de moi. D'une autre part, elle a beau être jolie, cela n'empêche pas

qu'elle n'ait des manières beaucoup trop décidées, et un ton trop

brusque. Je n'ai qu'à n'y plus penser; il est clair que je ne l'aime

pas. Cela est certain qu'elle est jolie; mais pourquoi cette

conversation d'hier ne veut-elle pas me sortir de la tête? En vérité,

j'ai passé la nuit à radoter. Où vais-je donc?--Ah! je vais au village.]

_Il sort._

SCÈNE II

[_Un chemin._]

_Entre_ MAÎTRE BRIDAINE.

Que font-ils maintenant? Hélas! voilà midi.--Ils sont à table. Que

mangent-ils? que ne mangent-ils pas? J'ai vu la cuisinière traverser le

village avec un énorme dindon. L'aide portait les truffes, avec un

panier de raisin.

_Entre maître Blazius._

MAÎTRE BLAZIUS.

Ô disgrâce imprévue! me voilà chassé du château, par conséquent de la

salle à manger. Je ne boirai plus le vin de l'office.

MAÎTRE BRIDAINE.

Je ne verrai plus fumer les plats; je ne chaufferai plus au feu de la

noble cheminée mon ventre copieux.

MAÎTRE BLAZIUS.

Pourquoi une fatale curiosité m'a-t-elle poussé à écouter le dialogue de

dame Pluche et de la nièce? Pourquoi ai-je rapporté au baron tout ce que

j'ai vu?

MAÎTRE BRIDAINE.

Pourquoi un vain orgueil m'a-t-il éloigné de ce dîner honorable, où

j'étais si bien accueilli? Que m'importait d'être à droite ou à gauche?

MAÎTRE BLAZIUS.

Hélas! j'étais gris, il faut en convenir, lorsque j'ai fait cette folie.

MAÎTRE BRIDAINE.

Hélas! le vin m'avait monté à la tête quand j'ai commis cette

imprudence.

MAÎTRE BLAZIUS.

Il me semble que voilà le curé.

MAÎTRE BRIDAINE.

C'est le gouverneur en personne.

MAÎTRE BLAZIUS.

Oh! oh! monsieur le curé, que faites-vous là?

MAÎTRE BRIDAINE.

Moi! je vais dîner. N'y venez-vous pas?

MAÎTRE BLAZIUS.

Pas aujourd'hui. Hélas! maître Bridaine, intercédez pour moi; le baron

m'a chassé. J'ai accusé faussement mademoiselle Camille d'avoir une

correspondance secrète, et cependant Dieu m'est témoin que j'ai vu ou

que j'ai cru voir dame Pluche dans la luzerne. Je suis perdu, monsieur

le curé.

MAÎTRE BRIDAINE.

Que m'apprenez-vous là?

MAÎTRE BLAZIUS.

Hélas! hélas! la vérité. Je suis en disgrâce complète pour avoir volé

une bouteille.

MAÎTRE BRIDAINE.

Que parlez-vous, messire, de bouteilles volées à propos d'une luzerne et

d'une correspondance?

MAÎTRE BLAZIUS.

Je vous supplie de plaider ma cause. Je suis honnête, seigneur Bridaine.

Ô digne seigneur Bridaine, je suis votre serviteur!

MAÎTRE BRIDAINE, _à part_.

Ô fortune! est-ce un rêve? Je serai donc assis sur toi, ô chaise

bienheureuse!

MAÎTRE BLAZIUS.

Je vous serai reconnaissant d'écouter mon histoire, et de vouloir bien

m'excuser, brave seigneur, cher curé.

MAÎTRE BRIDAINE.

Cela m'est impossible, monsieur; il est midi sonné, et je m'en vais

dîner. Si le baron se plaint de vous, c'est votre affaire. Je

n'intercède point pour un ivrogne.

_À part._

Vite, volons à la grille; et toi, mon ventre, arrondis-toi.

_Il sort en courant._

MAÎTRE BLAZIUS, _seul_.

Misérable Pluche, c'est toi qui payeras pour tous; oui, c'est toi qui es

la cause de ma ruine, femme déhontée, vile entremetteuse, c'est à toi

que je dois cette disgrâce. Ô sainte université de Paris! on me traite

d'ivrogne! Je suis perdu si je ne saisis une lettre, et si je ne prouve

au baron que sa nièce a une correspondance. Je l'ai vue ce matin écrire

à son bureau. Patience! voici du nouveau.

_Passe dame Pluche portant une lettre._

Pluche, donnez-moi cette lettre.

DAME PLUCHE.

Que signifie cela? C'est une lettre de ma maîtresse que je vais mettre à

la poste au village.

MAÎTRE BLAZIUS.

Donnez-la-moi, ou vous êtes morte.

DAME PLUCHE.

Moi, morte! morte! [Marie, Jésus, vierge et martyr!]

MAÎTRE BLAZIUS.

Oui, morte, Pluche; donnez-moi ce papier.

_Ils se battent. Entre Perdican._

PERDICAN.

Qu'y a-t-il? Que faites-vous, Blazius? Pourquoi violenter cette femme?

DAME PLUCHE.

Rendez-moi la lettre. Il me l'a prise, seigneur, justice!

MAÎTRE BLAZIUS.

[C'est une entremetteuse,] seigneur. Cette lettre est un billet doux.

DAME PLUCHE.

C'est une lettre de Camille, seigneur, de votre fiancée.

MAÎTRE BLAZIUS.

C'est un billet doux [à un gardeur de dindons].

DAME PLUCHE.

Tu en as menti, abbé. Apprends cela de moi.

PERDICAN.

Donnez-moi cette lettre; je ne comprends rien à votre dispute; mais, en

qualité de fiancé de Camille, je m'arroge le droit de la lire.

_Il lit._

«À la soeur Louise, au couvent de ***.»

[_À part._]

[Quelle maudite curiosité me saisit malgré moi! Mon coeur bat avec

force, et je ne sais ce que j'éprouve.] --Retirez-vous, dame Pluche;

vous êtes une digne femme et maître Blazius est un sot. Allez dîner; je

me charge de remettre cette lettre à la poste.

_Sortent maître Blazius et dame Pluche._

PERDICAN, _seul_.

[Que ce soit un crime d'ouvrir une lettre, je le sais trop bien pour le

faire. Que peut dire Camille à cette soeur? Suis-je donc amoureux?

Quel empire a donc pris sur moi cette singulière fille, pour que les

trois mots écrits sur cette adresse me fassent trembler la main? Cela

est singulier; Blazius, en se débattant avec la dame Pluche, a fait

sauter le cachet. Est-ce un crime de rompre le pli? Bon, je n'y

changerai rien.]

_Il ouvre la lettre et lit._

«Je pars aujourd'hui, ma chère, et tout est arrivé comme je l'avais

prévu. C'est une terrible chose; mais ce pauvre jeune homme a le

poignard dans le coeur; il ne se consolera pas de m'avoir perdue.

Cependant j'ai fait tout au monde pour le dégoûter de moi. Dieu me

pardonnera de l'avoir réduit au désespoir par mon refus. Hélas! ma

chère, que pouvais-je y faire? Priez pour moi; nous nous reverrons

demain, et pour toujours. Toute à vous du meilleur de mon âme.

«CAMILLE.»

Est-il possible? Camille écrit cela! C'est de moi qu'elle parle ainsi!

Moi au désespoir de son refus! Eh! bon Dieu! si cela était vrai, on le

verrait bien; quelle honte peut-il y avoir à aimer? Elle a fait tout au

monde pour me dégoûter, dit-elle, et j'ai le poignard dans le coeur?

Quel intérêt peut-elle avoir à inventer un roman pareil? [Cette pensée

que j'avais cette nuit est-elle donc vraie?] Ô femmes! cette pauvre

Camille a peut-être une grande piété! c'est de bon coeur qu'elle se

donne à Dieu, mais elle a résolu et décrété qu'elle me laisserait au

désespoir. Cela était convenu entre les bonnes amies avant de partir du

couvent. On a décidé que Camille allait revoir son cousin, qu'on le lui

voudrait faire épouser, qu'elle refuserait, et que le cousin serait

désolé. Cela est si intéressant, une jeune fille qui fait à Dieu le

sacrifice du bonheur d'un cousin! Non, non, Camille, je ne t'aime pas,

je ne suis pas au désespoir, je n'ai pas le poignard dans le coeur, et

je te le prouverai. Oui, tu sauras que j'en aime une autre avant de

partir d'ici. Holà! brave homme!

_Entre un paysan._

Allez au château; dites à la cuisine qu'on envoie un valet porter à

mademoiselle Camille le billet que voici.

_Il écrit._

LE PAYSAN.

Oui, monseigneur.

_Il sort._

PERDICAN.

Maintenant à l'autre. Ah! je suis au désespoir! Holà! Rosette, Rosette!

_Il frappe à une porte._

ROSETTE, _ouvrant_.

C'est vous, monseigneur! Entrez, ma mère y est.

PERDICAN.

Mets ton plus beau bonnet, Rosette, et viens avec moi.

ROSETTE.

Où donc?

PERDICAN.

Je te le dirai; demande la permission à ta mère, mais dépêche-toi.

ROSETTE.

Oui, monseigneur.

_Elle entre dans la maison._

PERDICAN.

J'ai demandé un nouveau rendez-vous à Camille, et je suis sûr qu'elle y

viendra; mais, par le ciel, elle n'y trouvera pas ce qu'elle compte y

trouver. Je veux faire la cour à Rosette devant Camille elle-même.

SCÈNE III

_Le petit bois._

_Entrent_ CAMILLE ET LE PAYSAN.

LE PAYSAN.

Mademoiselle, je vais au château porter une lettre pour vous; faut-il

que je vous la donne, ou que je la remette à la cuisine, comme me l'a

dit le seigneur Perdican?

CAMILLE.

Donne-la-moi.

LE PAYSAN.

Si vous aimez mieux que je la porte au château, ce n'est pas la peine de

m'attarder.

CAMILLE.

Je te dis de me la donner.

LE PAYSAN.

Ce qui vous plaira.

_Il donne la lettre._

CAMILLE.

Tiens, voilà pour ta peine.

LE PAYSAN.

Grand merci; je m'en vais, n'est-ce pas?

CAMILLE.

Si tu veux.

LE PAYSAN.

Je m'en vais, je m'en vais.

_Il sort._

CAMILLE, _lisant_.

Perdican me demande de lui dire adieu, avant de partir, près de la

petite fontaine [où je l'ai fait venir hier]. Que peut-il avoir à me

dire? Voilà justement la fontaine, et je suis toute portée. Dois-je

accorder ce second rendez-vous? Ah!

_Elle se cache derrière un arbre._

Voilà Perdican qui approche avec Rosette, ma soeur de lait. Je

suppose qu'il va la quitter; je suis bien aise de ne pas avoir l'air

d'arriver la première.

_Entrent Perdican et Rosette, qui s'assoient._

CAMILLE, _cachée, à part_.

Que veut dire cela? Il la fait asseoir près de lui? Me demande-t-il un

rendez-vous pour y venir causer avec une autre? Je suis curieuse de

savoir ce qu'il lui dit.

PERDICAN, _à haute voix, de manière que Camille l'entende_.

Je t'aime, Rosette! toi seule au monde tu n'as rien oublié de nos beaux

jours passés; toi seule tu te souviens de la vie qui n'est plus; prends

ta part de ma vie nouvelle; donne-moi ton coeur, chère enfant; voilà

le gage de notre amour.

_Il lui pose sa chaîne sur le cou._

ROSETTE.

Vous me donnez votre chaîne d'or?

PERDICAN.

Regarde à présent cette bague. Lève-toi et approchons-nous de cette

fontaine. Nous vois-tu tous les deux, dans la source, appuyés l'un sur

l'autre? Vois-tu tes beaux yeux près des miens, ta main dans la mienne?

Regarde tout cela s'effacer.

_Il jette sa bague dans l'eau._

Regarde comme notre image a disparu; la voilà qui revient peu à peu;

l'eau qui s'était troublée reprend son équilibre; elle tremble encore;

de grands cercles noirs courent à sa surface; patience, nous

reparaissons; déjà je distingue de nouveau tes bras enlacés dans les

miens; encore une minute, et il n'y aura plus une ride sur ton joli

visage; regarde! c'était une bague que m'avait donnée Camille.

CAMILLE, _à part_.

Il a jeté ma bague dans l'eau!

PERDICAN.

Sais-tu ce que c'est que l'amour, Rosette? Écoute! le vent se tait; la

pluie du matin roule en perles sur les feuilles séchées que le soleil

ranime. Par la lumière du ciel, par le soleil que voilà, je t'aime! Tu

veux bien de moi, n'est-ce pas? On n'a pas flétri ta jeunesse; on n'a

pas infiltré dans ton sang vermeil les restes d'un sang affadi? Tu ne

veux pas te faire religieuse; te voilà jeune et belle dans les bras d'un

jeune homme. Ô Rosette, Rosette! sais-tu ce que c'est que l'amour?

ROSETTE.

Hélas! monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai.

PERDICAN.

Oui, comme tu pourras; et tu m'aimeras mieux, tout docteur que je suis

et toute paysanne que tu es, que ces pâles statues [fabriquées par les

nonnes], qui ont la tête à la place du coeur, et qui sortent des

cloîtres pour venir répandre dans la vie l'atmosphère humide de leurs

cellules; tu ne sais rien; tu ne lirais pas dans un livre la prière que

ta mère t'apprend, comme elle l'a apprise de sa mère; tu ne comprends

même pas le sens des paroles que tu répètes, quand tu t'agenouilles au

pied de ton lit; mais tu comprends bien que tu pries, et c'est tout ce

qu'il faut à Dieu.

ROSETTE.

Comme vous me parlez, monseigneur!

PERDICAN.

Tu ne sais pas lire; mais tu sais ce que disent ces bois et ces

prairies, ces tièdes rivières, ces beaux champs couverts de moissons,

toute cette nature splendide de jeunesse. Tu reconnais tous ces milliers

de frères, et moi pour l'un d'entre eux; lève-toi, tu seras ma femme,

[et nous prendrons racine ensemble dans la sève du monde

tout-puissant].[15]

_Il sort avec Rosette._

SCÈNE IV

[_Entre_ LE CHOEUR.]

[Il se passe assurément quelque chose d'étrange au château; Camille a

refusé d'épouser Perdican; elle doit retourner aujourd'hui au couvent

dont elle est venue. Mais je crois que le seigneur son cousin s'est

consolé avec Rosette. Hélas! la pauvre fille ne sait pas quel danger

elle court en écoutant les discours d'un jeune et galant seigneur.

DAME PLUCHE, _entrant_.

Vite, vite, qu'on selle mon âne!

LE CHOEUR.

Passerez-vous comme un songe léger, ô vénérable dame? Allez-vous si

promptement enfourcher derechef cette pauvre bête qui est si triste de

vous porter?

DAME PLUCHE.

Dieu merci, chère canaille, je ne mourrai pas ici.

LE CHOEUR.

Mourez au loin, Pluche, ma mie; mourez inconnue dans un caveau malsain.

Nous ferons des voeux pour votre respectable résurrection.

DAME PLUCHE.

Voici ma maîtresse qui s'avance.]

[_À Camille qui entre._]

Chère Camille, tout est prêt pour notre départ; le baron a rendu ses

comptes, et mon âne est bâté.

CAMILLE.

Allez au diable, vous et votre âne! je ne partirai pas aujourd'hui.

_Elle sort._

[LE CHOEUR.

Que veut dire ceci? Dame Pluche est pâle de terreur; ses faux cheveux

tentent de se hérisser, sa poitrine siffle avec force et ses doigts

s'allongent en se crispant.]

DAME PLUCHE.

Seigneur Jésus! Camille a juré!

_Elle sort._

SCÈNE V

[/f _Entrent_ LE BARON ET MAÎTRE BRIDAINE.] f/

[MAÎTRE BRIDAINE.

Seigneur, il faut que je vous parle en particulier. Votre fils fait la

cour à une fille du village.

LE BARON.

C'est absurde, mon ami.

MAÎTRE BRIDAINE.

Je l'ai vu distinctement passer dans la bruyère en lui donnant le bras;

il se penchait à son oreille et lui promettait de l'épouser.

LE BARON.

Cela est monstrueux.

MAÎTRE BRIDAINE.

Soyez-en convaincu; il lui a fait un présent considérable, que la petite

a montré à sa mère.

LE BARON.

Ô ciel! considérable, Bridaine? En quoi considérable?

MAÎTRE BRIDAINE.

Pour le poids et pour la conséquence. C'est la chaîne d'or qu'il portait

à son bonnet.

LE BARON.

Passons dans mon cabinet; je ne sais à quoi m'en tenir.]

[_Ils sortent._]

SCÈNE VI

[16]_La chambre de Camille._

_Entrent_ CAMILLE ET DAME PLUCHE.

CAMILLE.

Il a pris ma lettre, dites-vous?

DAME PLUCHE.

Oui, mon enfant; il s'est chargé de la mettre à la poste.

CAMILLE.

Allez au salon, dame Pluche, et faites-moi le plaisir de dire à Perdican

que je l'attends ici.

_Dame Pluche sort._

Il a lu ma lettre, cela est certain; sa scène du bois est une vengeance,

comme son amour pour Rosette. Il a voulu me prouver qu'il en aimait une

autre que moi, et jouer l'indifférent malgré son dépit. Est-ce qu'il

m'aimerait, par hasard?

_Elle lève la tapisserie._

Es-tu là, Rosette?

ROSETTE, _entrant_.

Oui, puis-je entrer?

CAMILLE.

Écoute-moi, mon enfant; le seigneur Perdican ne te fait-il pas la cour?

ROSETTE.

Hélas! oui.

CAMILLE.

Que penses-tu de ce qu'il t'a dit ce matin?

ROSETTE.

Ce matin? Où donc?

CAMILLE.

Ne fais pas l'hypocrite.--Ce matin, à la fontaine, dans le petit bois.

ROSETTE.

Vous m'avez donc vue?

CAMILLE.

Pauvre innocente! Non, je ne t'ai pas vue. Il t'a fait de beaux

discours, n'est-ce pas? Gageons qu'il t'a promis de t'épouser.

ROSETTE.

Comment le savez-vous?

CAMILLE.

Qu'importe comment je le sais? Crois-tu à ses promesses, Rosette?

ROSETTE.

Comment n'y croirais-je pas? il me tromperait donc? Pour quoi faire?

CAMILLE.

Perdican ne t'épousera pas, mon enfant.

ROSETTE.

Hélas! je n'en sais rien.

CAMILLE.

Tu l'aimes, pauvre fille; il ne t'épousera pas, et la preuve, je vais te

la donner; rentre derrière ce rideau, tu n'auras qu'à prêter l'oreille

et à venir quand je t'appellerai.

_Rosette sort._

CAMILLE, _seule_.

Moi qui croyais faire un acte de vengeance, ferais-je un acte

d'humanité? La pauvre fille a le coeur pris.

_Entre Perdican_

Bonjour, cousin, asseyez-vous.

PERDICAN.

Quelle toilette, Camille! À qui en voulez-vous?

CAMILLE.

À vous, peut-être; je suis fâchée de n'avoir pu me rendre au rendez-vous

que vous m'avez demandé; vous aviez quelque chose à me dire?

PERDICAN, _à part_.

Voilà, sur ma vie, un petit mensonge assez gros, pour un agneau sans

tache; je l'ai vue derrière un arbre écouter la conversation.

_Haut._

Je n'ai rien à vous dire qu'un adieu, Camille; je croyais que vous

partiez; cependant votre cheval est à l'écurie, et vous n'avez pas l'air

d'être en robe de voyage.

CAMILLE.

J'aime la discussion; je ne suis pas bien sûre de ne pas avoir eu envie

de me quereller encore avec vous.

PERDICAN.

À quoi sert de se quereller, quand le raccommodement est impossible? Le

plaisir des disputes, c'est de faire la paix.

CAMILLE.

Êtes-vous convaincu que je ne veuille pas la faire?

PERDICAN.

Ne raillez pas; je ne suis pas de force à vous répondre.

CAMILLE.

Je voudrais qu'on me fît la cour; je ne sais si c'est que j'ai une robe

neuve, mais j'ai envie de m'amuser. Vous m'avez proposé d'aller au

village, allons-y, je veux bien; mettons-nous en bateau; j'ai envie

d'aller dîner sur l'herbe, ou de faire une promenade dans la forêt.

Fera-t-il clair de lune, ce soir? Cela est singulier, vous n'avez plus

au doigt la bague que je vous ai donnée.

PERDICAN.

Je l'ai perdue.

CAMILLE.

C'est donc pour cela que je l'ai trouvée; tenez, Perdican, la voilà.

PERDICAN.

Est-ce possible? Où l'avez-vous trouvée?

CAMILLE.

Vous regardez si mes mains sont mouillées, n'est-ce pas? En vérité,

j'ai gâté ma robe de couvent pour retirer ce petit hochet d'enfant de la

fontaine. Voilà pourquoi j'en ai mis une autre, et, je vous dis, cela

m'a changée; mettez donc cela à votre doigt.

PERDICAN.

Tu as retiré cette bague de l'eau, Camille, au risque de te précipiter?

Est-ce un songe? La voilà; c'est toi qui me la mets au doigt! Ah!

Camille, pourquoi me le rends-tu, ce triste gage d'un bonheur qui n'est

plus? Parle, coquette et imprudente fille, pourquoi pars-tu? pourquoi

restes-tu? Pourquoi, d'une heure à l'autre, changes-tu d'apparence et de

couleur, comme la pierre de cette bague à chaque rayon du soleil?

CAMILLE.

Connaissez-vous le coeur des femmes, Perdican? Êtes-vous sûr de leur

inconstance, et savez-vous si elles changent réellement de pensée en

changeant quelquefois de langage? Il y en a qui disent que non. Sans

doute, il nous faut souvent jouer un rôle, souvent mentir; vous voyez

que je suis franche; mais êtes-vous sûr que tout mente dans une femme,

lorsque sa langue ment? Avez-vous bien réfléchi à la nature de cet être

faible et violent, à la rigueur avec laquelle on le juge, aux principes

qu'on lui impose? Et qui sait si, forcée à tromper par le monde, la tête

de ce petit être sans cervelle ne peut pas y prendre plaisir, et mentir

quelquefois par passe-temps, par folie, comme elle ment par nécessité?

PERDICAN.

Je n'entends rien à tout cela, et je ne mens jamais. Je t'aime, Camille,

voilà tout ce que je sais.

CAMILLE.

Vous dites que vous m'aimez, et vous ne mentez jamais?

PERDICAN.

Jamais.

[CAMILLE.

En voilà une qui dit pourtant que cela vous arrive quelquefois.[17]

[_Elle lève la tapisserie; Rosette paraît dans le fond, évanouie sur

une chaise._]

Que répondrez-vous à cette enfant, Perdican, lorsqu'elle vous demandera

compte de vos paroles? Si vous ne mentez jamais, d'où vient donc qu'elle

s'est évanouie en vous entendant me dire que vous m'aimez? [Je vous

laisse avec elle; tâchez de la faire revenir.]

_Elle veut sortir._

PERDICAN.

Un instant, Camille, écoutez-moi.

CAMILLE.

Que voulez-vous me dire? c'est à Rosette qu'il faut parler. Je ne vous

aime pas, moi; je n'ai pas été chercher par dépit cette malheureuse

enfant au fond de sa chaumière, pour en faire un appât, un jouet; je

n'ai pas répété imprudemment devant elle des paroles brûlantes adressées

à une autre; je n'ai pas feint de jeter au vent pour elle le souvenir

d'une amitié chérie; je ne lui ai pas mis ma chaîne au cou; je ne lui

ai pas dit que je l'épouserais.

PERDICAN.

Écoutez-moi, écoutez-moi!

CAMILLE.

N'as-tu pas souri tout à l'heure quand je t'ai dit que je n'avais pu

aller à la fontaine? Eh bien! oui, j'y étais et j'ai tout entendu; mais,

Dieu m'en est témoin, je ne voudrais pas y avoir parlé comme toi. Que

feras-tu de cette fille-là, maintenant, quand elle viendra, avec tes

baisers ardents sur les lèvres, te montrer en pleurant la blessure que

tu lui as faite? Tu as voulu te venger de moi, n'est-ce pas, et me punir

d'une lettre écrite à mon couvent? tu as voulu me lancer à tout prix

quelque trait qui pût m'atteindre, et tu comptais pour rien que ta

flèche empoisonnée traversât cette enfant, pourvu qu'elle me frappât

derrière elle. Je m'étais vantée de t'avoir inspiré quelque amour, de te

laisser quelque regret. Cela t'a blessé dans ton noble orgueil? Eh bien!

apprends-le de moi, tu m'aimes, entends-tu; mais tu épouseras cette

fille, ou tu n'es qu'un lâche!

PERDICAN.

Oui, je l'épouserai.

CAMILLE.

Et tu feras bien.

PERDICAN.

Très bien, et beaucoup mieux qu'en t'épousant toi-même. Qu'y a-t-il,

Camille, qui t'échauffe si fort? [Cette enfant s'est évanouie; nous la

ferons bien revenir, il ne faut pour cela qu'un flacon de vinaigre;] tu

as voulu me prouver que j'avais menti une fois dans ma vie; cela est

possible, mais je te trouve hardie de décider à quel instant. Viens,

aide-moi à secourir Rosette.[18]

[_Ils sortent._]

SCÈNE VII

LE BARON ET CAMILLE.

LE BARON.

Si cela se fait, je deviendrai fou.

CAMILLE.

Employez votre autorité.

LE BARON.

Je deviendrai fou, et je refuserai mon consentement, voilà qui est

certain.

CAMILLE.

Vous devriez lui parler et lui faire entendre raison.

LE BARON.

Cela me jettera dans le désespoir pour tout le carnaval, et je ne

paraîtrai pas une fois à la cour. C'est un mariage disproportionné.

Jamais on n'a entendu parler d'épouser la soeur de lait de sa cousine;

cela passe toute espèce de bornes.

CAMILLE.

Faites-le appeler, et dites-lui nettement que ce mariage vous déplaît.

Croyez-moi, c'est une folie, et il ne résistera pas.

LE BARON.

Je serai vêtu de noir cet hiver, tenez-le pour assuré.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3 · 第 13 / 18 段