Donne-moi ta main, Camille, je t'en prie. Que crains-tu de moi? Tu ne

veux pas qu'on nous marie? eh bien! ne nous marions pas; est-ce une

raison pour nous haïr? ne sommes-nous pas le frère et la soeur?

Lorsque ta mère a ordonné ce mariage dans son testament, elle a voulu

que notre amitié fût éternelle, voila tout ce qu'elle a voulu. Pourquoi

nous marier? voilà ta main et voilà la mienne; et pour qu'elles restent

unies ainsi jusqu'au dernier soupir, [crois-tu qu'il nous faille un

prêtre?] Nous n'avons besoin que de Dieu.

CAMILLE.

Je suis bien aise que mon refus vous soit indifférent.

PERDICAN.

Il ne m'est point indifférent, Camille. Ton amour m'eût donné la vie,

mais ton amitié m'en consolera. Ne quitte pas le château demain; [hier,]

tu as refusé de faire un tour de jardin, parce que tu voyais en moi un

mari dont tu ne voulais pas. Reste ici quelques jours, laisse-moi

espérer que notre vie passée n'est pas morte à jamais dans ton coeur.

CAMILLE.

Je suis obligée de partir.

PERDICAN.

Pourquoi?

CAMILLE.

C'est mon secret.

PERDICAN.

En aimes-tu un autre que moi?

CAMILLE.

Non; mais je veux partir.

PERDICAN.

Irrévocablement?

CAMILLE.

Oui, irrévocablement.

PERDICAN.

Eh bien! adieu. J'aurais voulu m'asseoir avec toi sous les marronniers

du petit bois, et causer de bonne amitié une heure ou deux. Mais si cela

te déplaît, n'en parlons plus; adieu, mon enfant.

_Il sort._

CAMILLE, _à dame Pluche qui entre_.

Dame Pluche, tout est-il prêt? Partirons-nous demain? Mon tuteur a-t-il

fini ses comptes?

DAME PLUCHE.

Oui, chère colombe sans tache. Le baron m'a traitée de pécore [hier

soir,] et je suis enchantée de partir.

CAMILLE.

Tenez, voilà un mot d'écrit que vous porterez avant dîner, de ma part, à

mon cousin Perdican.

DAME PLUCHE.

Seigneur mon Dieu! est-ce possible? Vous écrivez un billet à un homme?

CAMILLE.

Ne dois-je pas être sa femme? Je puis bien écrire à mon fiancé.

DAME PLUCHE.

Le seigneur Perdican sort d'ici. Que pouvez-vous lui écrire? [Votre

fiancé, miséricorde! Serait-il vrai que vous oubliez Jésus?]

CAMILLE.

Faites ce que je vous dis, et disposez tout pour notre départ.

_Elles sortent._

SCÈNE II

[_La salle à manger.--On met le couvert._]

_Entre_ MAÎTRE BRIDAINE.

Cela est certain, on lui donnera encore aujourd'hui la place d'honneur.

Cette chaise que j'ai occupée si longtemps à la droite du baron sera la

proie du gouverneur. Ô malheureux que je suis! un âne bâté, un ivrogne

sans pudeur, me relègue au bas bout de la table! Le majordome lui

versera le premier verre de malaga, et lorsque les plats arriveront à

moi, ils seront à moitié froids, et les meilleurs morceaux déjà avalés;

il ne restera plus autour des perdreaux ni choux ni carottes. [Ô sainte

Église catholique!] Qu'on lui ait donné cette place hier, cela se

concevait; il venait d'arriver; c'était la première fois, depuis nombre

d'années, qu'il s'asseyait à cette table. Dieu! comme il dévorait! Non,

rien ne me restera que des os et des pattes de poulet. Je ne souffrirai

pas cet affront. Adieu, vénérable fauteuil où je me suis renversé tant

de fois gorgé de mets succulents! Adieu, bouteilles cachetées; fumet

sans pareil de venaisons cuites à point! Adieu, table splendide, noble

salle à manger, [je ne dirai plus le bénédicité! Je retourne à ma cure;]

on ne me verra pas confondu parmi la foule des convives, et j'aime

mieux, comme César, être le premier au village que le second dans Rome.

_Il sort._

SCÈNE III

_Un champ devant un petite maison._

_Entrent_ ROSETTE ET PERDICAN.

[PERDICAN.

Puisque ta mère n'y est pas, viens faire un tour de promenade.]

ROSETTE.

[9]Croyez-vous que cela me fasse du bien, tous ces baisers que vous me

donnez?

PERDICAN.

Quel mal y trouves-tu? Je t'embrasserais devant ta mère. N'es-tu pas la

soeur de Camille? ne suis-je pas ton frère comme je suis le sien?

ROSETTE.

Des mots sont des mots et des baisers sont des baisers. Je n'ai guère

d'esprit, et je m'en aperçois bien sitôt que je veux dire quelque chose.

Les belles dames savent leur affaire, selon qu'on leur baise la [main

droite ou la main gauche; [leurs pères les embrassent sur le front,

leurs frères sur la joue, leurs amoureux sur les lèvres;] moi, tout le

monde m'embrasse sur les deux joues, et cela me chagrine.

PERDICAN.

Que tu es jolie, mon enfant!

ROSETTE.

Il ne faut pas non plus vous fâcher pour cela. Comme vous paraissez

triste ce matin! Votre mariage est donc manqué?

PERDICAN.

Les paysans de ton village se souviennent de m'avoir aimé; les chiens de

la basse-cour et les arbres du bois s'en souviennent aussi; mais Camille

ne s'en souvient pas. Et toi, Rosette, à quand le mariage?

ROSETTE.

Ne parlons pas de cela, voulez-vous? Parlons du temps qu'il fait, de ces

fleurs que voilà, de vos chevaux et de mes bonnets.

PERDICAN.

De tout ce qui te plaira, de tout ce qui peut passer sur les lèvres sans

leur ôter ce sourire céleste que je respecte plus que ma vie.

_Il l'embrasse._

ROSETTE.

Vous respectez mon sourire, mais vous ne respectez guère mes lèvres, à

ce qu'il me semble. Regardez donc; voilà une goutte de pluie qui me

tombe sur la main, et cependant le ciel est pur.

PERDICAN.

Pardonne-moi.

ROSETTE.

Que vous ai-je fait, pour que vous pleuriez?[10]

_Ils sortent._

SCÈNE IV

[_Au château._]

_Entrent_ MAÎTRE BLAZIUS ET LE BARON.

MAÎTRE BLAZIUS.

Seigneur, j'ai une chose singulière à vous dire. Tout à l'heure, j'étais

par hasard dans l'office, je veux dire dans la galerie: qu'aurais-je été

faire dans l'office? J'étais donc dans la galerie. J'avais trouvé par

accident une bouteille, je veux dire une carafe d'eau: comment aurais-je

trouvé une bouteille dans la galerie? J'étais donc en train de boire un

coup de vin, je veux dire un verre d'eau, pour passer le temps, et je

regardais par la fenêtre, entre deux vases de fleurs qui me paraissaient

d'un goût moderne, bien qu'ils soient imités de l'étrusque.

LE BARON.

Quelle insupportable manière de parler vous avez adoptée, Blazius! vos

discours sont inexplicables.

[MAÎTRE BLAZIUS.

Écoutez-moi, seigneur, prêtez-moi un moment d'attention. Je regardais

donc par la fenêtre. Ne vous impatientez pas, au nom du ciel! il y va de

l'honneur de la famille.

LE BARON.

De la famille! voilà qui est incompréhensible. De l'honneur de la

famille, Blazius! Savez-vous que nous sommes trente-sept mâles, et

presque autant de femmes, tant à Paris qu'en province?]

MAÎTRE BLAZIUS.

Permettez-moi de continuer. Tandis que je buvais un coup de vin, je veux

dire un verre d'eau, pour hâter la digestion tardive, imaginez que j'ai

vu passer sous la fenêtre dame Pluche hors d'haleine.

LE BARON.

Pourquoi hors d'haleine, Blazius? ceci est insolite.

MAÎTRE BLAZIUS.

Et à côté d'elle, rouge de colère, votre nièce Camille.

LE BARON.

Qui était rouge de colère, ma nièce ou dame Pluche?

MAÎTRE BLAZIUS.

Votre nièce, seigneur.

LE BARON.

Ma nièce rouge de colère! Cela est inouï! Et comment savez-vous que

c'était de colère? Elle pouvait être rouge pour mille raisons; elle

avait sans doute poursuivi quelques papillons dans mon parterre.

MAÎTRE BLAZIUS.

Je ne puis rien affirmer là-dessus; cela se peut; mais elle s'écriait

avec force: Allez-y! trouvez-le! faites ce qu'on vous dit! vous êtes une

sotte! je le veux! Et elle frappait avec son éventail sur le coude de

dame Pluche, qui faisait un soubresaut dans la luzerne à chaque

exclamation.

LE BARON.

Dans la luzerne?... Et que répondait la gouvernante aux extravagances de

ma nièce? car cette conduite mérite d'être qualifiée ainsi.

MAÎTRE BLAZIUS.

La gouvernante répondait: Je ne veux pas y aller! [Je ne l'ai pas

trouvé! Il fait la cour aux filles du village, à des gardeuses de

dindons.] Je suis trop vieille pour commencer à porter des messages

d'amour; grâce à Dieu, j'ai vécu les mains pures jusqu'ici;--et tout en

parlant elle froissait dans ses mains un petit papier plié en quatre.

LE BARON.

Je n'y comprends rien; mes idées s'embrouillent tout à fait. Quelle

raison pouvait avoir dame Pluche pour froisser un papier plié en quatre

en faisant des soubresauts dans une luzerne? [Je ne puis ajouter foi à

de pareilles monstruosités.]

MAÎTRE BLAZIUS.

Ne comprenez-vous pas clairement, seigneur, ce que cela signifiait?

LE BARON.

Non, en vérité, non, mon ami, je n'y comprends absolument rien. Tout

cela me paraît une conduite désordonnée, il est vrai, mais sans motif

comme sans excuse.

MAÎTRE BLAZIUS.

Cela veut dire que votre nièce a une correspondance secrète.

LE BARON.

Que dites-vous? Songez-vous de qui vous parlez? Pesez vos paroles,

[monsieur l'abbé.

MAÎTRE BLAZIUS.

Je les pèserais dans la balance céleste qui doit peser mon âme au

jugement dernier, que je n'y trouverais pas un mot qui sente la fausse

monnaie.] Votre nièce a une correspondance secrète.

LE BARON.

Mais songez donc, mon ami, que cela est impossible.

MAÎTRE BLAZIUS.

Pourquoi aurait-elle chargé sa gouvernante d'une lettre? Pourquoi

aurait-elle crié: _Trouvez-le!_ tandis que l'autre boudait et

rechignait?

LE BARON.

Et à qui était adressée cette lettre?

MAÎTRE BLAZIUS.

Voilà précisément le _hic_, monseigneur, _hic jacet lepus_. À qui était

adressée cette lettre? [à un homme qui fait la cour à une gardeuse de

dindons. Or, un homme qui recherche en public une gardeuse de dindons

peut être soupçonné violemment d'être né pour les garder lui-même.

Cependant il est impossible que votre nièce, avec l'éducation qu'elle a

reçue, soit éprise d'un pareil homme; voilà ce que je dis, et ce qui

fait que je n'y comprends rien non plus que vous, révérence parler.]

LE BARON.

Ô ciel! ma nièce m'a déclaré ce matin même qu'elle refusait son cousin

Perdican. [Aimerait-elle un gardeur de dindons?] Passons dans mon

cabinet; j'ai éprouvé depuis hier des secousses si violentes, que je ne

puis rassembler mes idées.

_Ils sortent._

SCÈNE V

_Une fontaine dans un bois._

_Entre_ PERDICAN, _lisant un billet_.

«Trouvez-vous à midi à la petite fontaine.» Que veut dire cela? tant de

froideur, un refus si positif, si cruel, un orgueil si insensible, et un

rendez-vous par-dessus tout? Si c'est pour me parler d'affaires,

pourquoi choisir un pareil endroit! Est-ce une coquetterie? Ce matin, en

me promenant avec Rosette, j'ai entendu remuer dans les broussailles, et

il m'a semblé que c'était un pas de biche. Y a-t-il ici quelque

intrigue?

_Entre Camille._

CAMILLE.

Bonjour, cousin; j'ai cru m'apercevoir, à tort ou à raison, que vous me

quittiez tristement ce matin. Vous m'avez pris la main malgré moi, je

viens vous demander de me donner la vôtre. Je vous ai refusé un baiser,

le voilà.

_Elle l'embrasse._

Maintenant, vous m'avez dit que vous seriez bien aise de causer de bonne

amitié. Asseyez-vous là, et causons.

_Elle s'assoit._

PERDICAN.

Avais-je fait un rêve, ou en fais-je un autre en ce moment?

CAMILLE.

Vous avez trouvé singulier de recevoir un billet de moi, n'est-ce pas?

Je suis d'humeur changeante; mais vous m'avez dit ce matin un mot très

juste: «Puisque nous nous quittons, quittons-nous bons amis.» Vous ne

savez pas la raison pour laquelle je pars, et je viens vous la dire: je

vais prendre le voile.

PERDICAN.

Est-ce possible? Est-ce toi, Camille, que je vois dans cette fontaine,

assise sur les marguerites comme aux jours d'autrefois?

CAMILLE.

Oui, Perdican, c'est moi. Je viens revivre un quart d'heure de la vie

passée. Je vous ai paru brusque et hautaine; cela est tout simple, j'ai

renoncé au monde. Cependant, avant de le quitter, je serais bien aise

d'avoir votre avis. Trouvez-vous que j'aie raison de me faire

religieuse?

PERDICAN.

Ne m'interrogez pas là-dessus, car je ne me ferai jamais moine.

CAMILLE.

Depuis près de dix ans que nous avons vécu éloignés l'un de l'autre,

vous avez commencé l'expérience de la vie. Je sais quel homme vous êtes,

et vous devez avoir beaucoup appris en peu de temps avec un coeur et

un esprit comme les vôtres. Dites-moi, avez-vous eu des maîtresses?[11]

PERDICAN.

Pourquoi cela?

CAMILLE.

Répondez-moi, je vous en prie, sans modestie et sans fatuité.

PERDICAN.

J'en ai eu.

CAMILLE.

Les avez-vous aimées?

PERDICAN.

De tout mon coeur.

CAMILLE.

Où sont-elles maintenant? Le savez-vous?

PERDICAN.

Voilà, en vérité, des questions singulières. Que voulez-vous que je vous

dise? Je ne suis ni leur mari ni leur frère; elles sont allées où bon

leur a semblé.

CAMILLE.

Il doit nécessairement y en avoir une que vous ayez préférée aux autres.

Combien de temps avez-vous aimé celle que vous avez aimée le mieux?

PERDICAN.

Tu es une drôle de fille! Veux-tu te faire mon confesseur?[12]

CAMILLE.

C'est une grâce que je vous demande, de me répondre sincèrement. [Vous

n'êtes point un libertin, et] je crois que votre coeur a de la

probité. Vous avez dû inspirer l'amour, car vous le méritez, [et vous

ne vous seriez pas livré à un caprice.] Répondez-moi, je vous en prie.

PERDICAN.

Ma foi, je ne m'en souviens pas.

CAMILLE.

Connaissez-vous un homme qui n'ait aimé qu'une femme?

PERDICAN.

Il y en a certainement.

CAMILLE.

Est-ce un de vos amis? Dites-moi son nom.

PERDICAN.

Je n'ai pas de nom à vous dire, mais je crois qu'il y a des hommes

capables de n'aimer qu'une fois.

CAMILLE.

Combien de fois un honnête homme peut-il aimer?

PERDICAN.

Veux-tu me faire réciter une litanie, ou récites-tu toi-même un

catéchisme?

CAMILLE.

[Je voudrais m'instruire, et savoir si j'ai tort ou raison de me faire

religieuse. Si je vous épousais, ne devriez-vous pas répondre avec

franchise à toutes mes questions, et me montrer votre coeur à nu? Je

vous estime beaucoup, et je vous crois, par votre éducation et par votre

nature, supérieur à beaucoup d'autres hommes.] Je suis fâchée que vous

ne vous souveniez plus de ce que je vous demande; [peut-être en vous

connaissant mieux je m'enhardirais.]

PERDICAN.

Où veux-tu en venir? parle; je répondrai.

CAMILLE.

Répondez donc à ma première question. Ai-je raison de rester au couvent?

PERDICAN.

Non.

CAMILLE.

Je ferais donc mieux de vous épouser?

PERDICAN.

Oui.

CAMILLE.

[Si le curé de votre paroisse soufflait sur un verre d'eau, et vous

disait que c'est un verre de vin, le boiriez-vous comme tel?

PERDICAN.

Non.

CAMILLE.

Si le curé de votre paroisse soufflait sur vous, et me disait que vous

m'aimerez toute votre vie, aurais-je raison de le croire?

PERDICAN.

Oui et non.]

CAMILLE.

[13]Que me conseilleriez-vous de faire le jour où je verrais que vous ne

m'aimez plus?

[PERDICAN.

De prendre un amant.

CAMILLE.

Que ferai-je ensuite le jour où mon amant ne m'aimera plus?

PERDICAN.

Tu en prendras un autre.

CAMILLE.

Combien de temps cela durera-t-il?

PERDICAN.

Jusqu'à ce que tes cheveux soient gris, et alors les miens seront

blancs.

CAMILLE.

Savez-vous ce que c'est que les cloîtres, Perdican? Vous êtes-vous

jamais assis un jour entier sur le banc d'un monastère de femmes?

PERDICAN.

Oui, je m'y suis assis.]

CAMILLE.

J'ai pour amie une soeur qui n'a que trente ans, et qui a eu cinq cent

mille livres de revenu à l'âge de quinze ans. C'est la plus belle et la

plus noble créature qui ait marché sur terre. Elle [était pairesse du

parlement, et] avait pour mari un des hommes les plus distingués de

France. Aucune des nobles facultés humaines n'était restée sans culture

en elle, et, comme un arbrisseau d'une sève choisie, tous ses bourgeons

avaient donné des ramures. Jamais l'amour et le bonheur ne poseront leur

couronne fleurie sur un front plus beau. Son mari l'a trompée; elle a

aimé un autre homme, et elle se meurt de désespoir.

PERDICAN.

Cela est possible.

CAMILLE.

Nous habitons la même cellule, et j'ai passé des nuits entières à parler

de ses malheurs; ils sont presque devenus les miens; cela est singulier,

n'est-ce pas? Je ne sais trop comment cela se fait. Quand elle me

parlait de son mariage, quand elle me peignait d'abord l'ivresse des

premiers jours, puis la tranquillité des autres, et comme enfin tout

s'était envolé; comme elle était assise le soir au coin du feu, et lui

auprès de la fenêtre, sans se dire un seul mot; comme leur amour avait

langui, et comme tous les efforts pour se rapprocher n'aboutissaient

qu'à des querelles; comme une figure étrangère est venue peu à peu se

placer entre eux et se glisser dans leurs souffrances; c'était moi que

je voyais agir tandis qu'elle parlait. Quand elle disait: Là, j'ai été

heureuse, mon coeur bondissait; et quand elle ajoutait: Là, j'ai

pleuré, mes larmes coulaient. Mais figurez-vous quelque chose de plus

singulier encore; [j'avais fini par me créer une vie imaginaire; cela a

duré quatre ans; il est inutile de vous dire par combien de réflexions,

de retours sur moi-même, tout cela est venu. Ce que je voulais vous

raconter comme une curiosité,] c'est que tous les récits de Louise,

toutes les fictions de mes rêves portaient votre ressemblance.

PERDICAN.

Ma ressemblance, à moi?

CAMILLE.

Oui, et cela est naturel: vous étiez le seul homme que j'eusse connu. En

vérité, je vous ai aimé, Perdican.

PERDICAN.

Quel âge as-tu, Camille?

CAMILLE.

Dix-huit ans.

PERDICAN.

Continue, continue; j'écoute.

CAMILLE.

Il y a deux cents femmes dans notre couvent; un petit nombre de ces

femmes ne connaîtra jamais la vie, et tout le reste attend la mort. Plus

d'une parmi elles sont sorties du monastère comme j'en sors aujourd'hui,

vierges et pleines d'espérances. Elles sont revenues peu de temps après,

vieilles et désolées. [Tous les jours il en meurt dans nos dortoirs, et

tous les jours il en vient de nouvelles prendre la place des mortes sur

les matelas de crin. Les étrangers qui nous visitent admirent le calme

et l'ordre de la maison; ils regardent attentivement la blancheur de nos

voiles; mais ils se demandent pourquoi nous les rabaissons sur nos yeux.

Que pensez-vous de ces femmes, Perdican? Ont-elles tort ou ont-elles

raison?

PERDICAN.

Je n'en sais rien.

CAMILLE.

Il s'en est trouvé quelques-unes qui me conseillent de rester vierge. Je

suis bien aise de vous consulter. Croyez-vous que ces femmes-là auraient

mieux fait de prendre un amant et de me conseiller d'en faire autant?

PERDICAN.

Je n'en sais rien.

CAMILLE.

Vous aviez promis de me répondre.

PERDICAN.

J'en suis dispensé tout naturellement; je ne crois pas que ce soit toi

qui parles.

CAMILLE.

Cela se peut, il doit y avoir dans toutes mes idées des choses très

ridicules. Il se peut bien qu'on m'ait fait la leçon, et que je ne sois

qu'un perroquet mal appris. Il y a dans la galerie un petit tableau qui

représente un moine courbé sur un missel; à travers les barreaux obscurs

de sa cellule glisse un faible rayon de soleil, et on aperçoit une

locanda italienne, devant laquelle danse un chevrier. Lequel de ces deux

hommes estimez-vous davantage?

PERDICAN.

Ni l'un ni l'autre et tous les deux. Ce sont deux hommes de chair et

d'os; il y en a un qui lit et un autre qui danse; je n'y vois pas autre

chose. Tu as raison de te faire religieuse.

CAMILLE.

Vous me disiez non tout à l'heure.

PERDICAN.

Ai-je dit non? Cela est possible.

CAMILLE.

Ainsi vous me le conseillez?

PERDICAN.

Ainsi tu ne crois à rien?

CAMILLE.

Lève la tête, Perdican! quel est l'homme qui ne croit à rien?

PERDICAN, _se levant_.

En voilà un; je ne crois pas à la vie immortelle.--] Ma soeur chérie,

les religieuses t'ont donné leur expérience; mais, crois-moi, ce n'est

pas la tienne; tu ne mourras pas sans aimer.

CAMILLE.

Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir; je veux aimer d'un amour

éternel, et faire des serments qui ne se violent pas. [Voilà mon amant.

_Elle montre son crucifix._

PERDICAN.

Cet amant-là n'exclut pas les autres.

CAMILLE.

Pour moi, du moins, il les exclura.] Ne souriez pas, Perdican! Il y a

dix ans que je ne vous ai vu, et je pars demain. Dans dix autres

années, si nous nous revoyons, nous en reparlerons. [J'ai voulu ne pas

rester dans votre souvenir comme une froide statue; car l'insensibilité

mène au point où j'en suis. Écoutez-moi;] retournez à la vie, et tant

que vous serez heureux, tant que vous aimerez comme on peut aimer sur la

terre, oubliez votre soeur Camille; mais s'il vous arrive jamais

d'être oublié ou d'oublier vous-même, si l'ange de l'espérance vous

abandonne, lorsque vous serez seul avec le vide dans le coeur, pensez

à moi qui prierai pour vous.

PERDICAN.

Tu es une orgueilleuse; prends garde à toi.

CAMILLE.

Pourquoi?

PERDICAN.

Tu as dix-huit ans, et tu ne crois pas à l'amour!

CAMILLE.

Y croyez-vous, vous qui parlez? vous voilà courbé près de moi avec des

genoux qui se sont usés sur les tapis de vos maîtresses, et vous n'en

savez plus le nom. [Vous avez pleuré des larmes de joie et des larmes de

désespoir; mais vous saviez que l'eau des sources est plus constante que

vos larmes, et qu'elle serait toujours là pour laver vos paupières

gonflées. Vous faites votre métier de jeune homme, et vous souriez quand

on vous parle de femmes désolées; vous ne croyez pas qu'on puisse mourir

d'amour, vous qui vivez et qui avez aimé. Qu'est-ce donc que le monde?

Il me semble que vous devez cordialement mépriser les femmes qui vous

prennent tel que vous êtes, et qui chassent leur dernier amant pour vous

attirer dans leurs bras avec les baisers d'un autre sur les lèvres.] Je

vous demandais tout à l'heure si vous aviez aimé; vous m'avez répondu

comme un voyageur à qui l'on demanderait s'il a été en Italie ou en

Allemagne, et qui dirait: Oui, j'y ai été; puis qui penserait à aller en

Suisse, ou dans le premier pays venu. Est-ce donc une monnaie que votre

amour, pour qu'il puisse passer ainsi de mains en mains jusqu'à la mort?

Non, ce n'est pas même une monnaie; car la plus mince pièce d'or vaut

mieux que vous, et dans quelques mains qu'elle passe, elle garde son

effigie.

PERDICAN.

Que tu es belle, Camille, lorsque tes yeux s'animent!

CAMILLE.

Oui, je suis belle, je le sais. Les complimenteurs ne m'apprendront

rien; la froide nonne qui coupera mes cheveux pâlira peut-être de sa

mutilation; mais ils ne se changeront pas en bagues et en chaînes pour

courir les boudoirs; [il n'en manquera pas un seul sur ma tête lorsque

le fer y passera; je ne veux qu'un coup de ciseau, et quand le prêtre

qui me bénira me mettra au doigt l'anneau d'or de mon époux céleste, la

mèche de cheveux que je lui donnerai pourra lui servir de manteau.]

PERDICAN.

Tu es en colère, en vérité.

CAMILLE.

J'ai eu tort de parler; j'ai ma vie entière sur les lèvres. Ô Perdican!

ne raillez pas, tout cela est triste à mourir.

PERDICAN.

Pauvre enfant, [je te laisse dire, et j'ai bien envie de répondre un

mot.] Tu me parles d'une religieuse qui me paraît avoir eu sur toi une

influence funeste; tu dis qu'elle a été trompée, qu'elle a trompé

elle-même et qu'elle est désespérée. Es-tu sûre que si son mari ou son

amant revenait lui tendre la main [à travers la grille du parloir,] elle

ne lui tendrait pas la sienne?

CAMILLE.

Qu'est-ce que vous dites? J'ai mal entendu.

PERDICAN.

Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait lui dire de souffrir

encore, elle répondrait non?

CAMILLE.

Je le crois.

[PERDICAN.

Il y a deux cents femmes dans ton monastère, et la plupart ont au fond

du coeur des blessures profondes; elles te les ont fait toucher, et

elles ont coloré ta pensée virginale des gouttes de leur sang. Elles ont

vécu, n'est-ce pas? et elles t'ont montré avec horreur la route de leur

vie; tu t'es signée devant leurs cicatrices, comme devant les plaies de

Jésus; elles t'ont fait une place dans leurs processions lugubres, et

tu te serres contre ces corps décharnés avec une crainte religieuse,

lorsque tu vois passer un homme. Es-tu sûre que si l'homme qui passe

était celui qui les a trompées, celui pour qui elles pleurent et elles

souffrent, celui qu'elles maudissent en priant Dieu, es-tu sûre qu'en le

voyant elles ne briseraient pas leurs chaînes pour courir à leurs

malheurs passés, et pour presser leurs poitrines sanglantes sur le

poignard qui les a meurtries? Ô mon enfant! sais-tu les rêves de ces

femmes qui te disent de ne pas rêver? Sais-tu quel nom elles murmurent

quand les sanglots qui sortent de leurs lèvres font trembler l'hostie

qu'on leur présente? Elles qui s'assoient près de toi avec leurs têtes

branlantes pour verser dans ton oreille leur vieillesse flétrie, elles

qui sonnent dans les ruines de ta jeunesse le tocsin de leur désespoir,

et font sentir à ton sang vermeil la fraîcheur de leurs tombes, sais-tu

qui elles sont?

CAMILLE.

Vous me faites peur; la colère vous prend aussi.]

PERDICAN.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3 · 第 12 / 18 段