vient d'atteindre à sa majorité, et qu'il est reçu docteur à Paris. Il
revient aujourd'hui même au château, la bouche toute pleine de façons de
parler si belles et si fleuries, qu'on ne sait que lui répondre les
trois quarts du temps. Toute sa gracieuse personne est un livre d'or; il
ne voit pas un brin d'herbe à terre, qu'il ne vous dise comment cela
s'appelle en latin; et quand il fait du vent ou qu'il pleut, il vous dit
tout clairement pourquoi. [Vous ouvririez des yeux grands comme la porte
que voilà, de le voir dérouler un des parchemins qu'il a coloriés
d'encres de toutes couleurs, de ses propres mains et sans en rien dire à
personne.] Enfin c'est un diamant fin des pieds à la tête, et voilà ce
que je viens annoncer à M. le baron. Vous sentez que cela me fait
quelque honneur, à moi, qui suis son gouverneur depuis l'âge de quatre
ans; ainsi donc, mes bons amis,[1] [apportez une chaise, que je descende
un peu de cette mule-ci sans me casser le cou; la bête est tant soit peu
rétive, et] je ne serais pas fâché de boire encore une gorgée avant
d'entrer.
LE CHOEUR.
Buvez, maître Blazius, et reprenez vos esprits. Nous avons vu naître le
petit Perdican, et il n'était pas besoin, du moment qu'il arrive, de
nous en dire si long. Puissions-nous retrouver l'enfant dans le coeur
de l'homme!
MAÎTRE BLAZIUS.
Ma foi, l'écuelle est vide; je ne croyais pas avoir tout bu. Adieu; j'ai
préparé, en trottant sur la route, deux ou trois phrases sans prétention
qui plairont à monseigneur[; je vais tirer la cloche].
_Il sort._
LE CHOEUR.
Durement cahotée sur son âne essoufflé, dame Pluche gravit la colline;
son écuyer transi gourdine à tour de bras le pauvre animal, qui hoche la
tête, un chardon entre les dents. Ses longues jambes maigres trépignent
de colère, tandis que de ses mains osseuses elle égratigne son chapelet.
Bonjour donc, dame Pluche; vous arrivez comme la fièvre, avec le vent
qui fait jaunir les bois.
DAME PLUCHE.
Un verre d'eau, canaille que vous êtes! un verre d'eau et un peu de
vinaigre!
LE CHOEUR.
D'où venez-vous, Pluche, ma mie? Vos faux cheveux sont couverts de
poussière; voilà un toupet de gâté, et votre chaste robe est retroussée
jusqu'à vos vénérables jarretières.
DAME PLUCHE.
Sachez, manants, que la belle Camille, la nièce de votre maître, arrive
aujourd'hui au château. Elle a quitté le couvent sur l'ordre exprès de
monseigneur, pour venir en son temps et lieu recueillir, comme faire se
doit, le bon bien qu'elle a de sa mère. Son éducation, Dieu merci, est
terminée, et ceux qui la verront auront la joie de respirer une
glorieuse fleur de sagesse et de dévotion. Jamais il n'y a rien eu de si
pur, de si ange, de si agneau et de si colombe que cette chère nonnain[;
que le Seigneur Dieu du ciel la conduise! Ainsi soit-il]! Rangez-vous,
canaille; il me semble que j'ai les jambes enflées.
LE CHOEUR.
Défripez-vous, honnête Pluche, et quand vous prierez Dieu, demandez de
la pluie; nos blés sont secs comme vos tibias.
DAME PLUCHE.
Vous m'avez apporté de l'eau dans une écuelle qui sent la cuisine;
[donnez-moi la main pour descendre;] vous êtes des butors et des
mal-appris.[2]
_Elle sort._
LE CHOEUR.
[Mettons nos habits du dimanche, et attendons que le baron nous fasse
appeler.] Ou je me trompe fort, ou quelque joyeuse bombance est dans
l'air d'aujourd'hui.
[_Ils sortent._]
SCÈNE II
[_Le salon du baron._]
_Entrent_ LE BARON, MAÎTRE BRIDAINE,
ET MAÎTRE BLAZIUS.
LE BARON.
Maître Bridaine, vous êtes mon ami; je vous présente maître Blazius,
gouverneur de mon fils. Mon fils a eu hier matin, à midi huit minutes,
vingt et un ans comptés; il est docteur à quatre boules blanches. Maître
Blazius, je vous présente maître Bridaine, [curé de la paroisse;] c'est
mon ami.[3]
MAÎTRE BLAZIUS, _saluant_.
À quatre boules blanches, seigneur: littérature, philosophie, droit
romain, droit canon.
LE BARON.
Allez à votre chambre, cher Blazius, mon fils ne va pas tarder à
paraître; faites un peu de toilette, et revenez au coup de la cloche.
_Maître Blazius sort._
MAÎTRE BRIDAINE.
Vous dirai-je ma pensée, monseigneur? le gouverneur de votre fils sent
le vin à pleine bouche.
LE BARON.
Cela est impossible.
MAÎTRE BRIDAINE.
J'en suis sûr comme de ma vie; il m'a parlé de fort près tout à l'heure;
il sentait le vin à faire peur.
LE BARON.
Brisons là; je vous répète que cela est impossible.
_Entre dame Pluche._
Vous voilà, bonne dame Pluche? Ma nièce est sans doute avec vous?
DAME PLUCHE.
Elle me suit, monseigneur; je l'ai devancée de quelques pas.
LE BARON.
Maître Bridaine, vous êtes mon ami. Je vous présente la dame Pluche,
gouvernante de ma nièce. Ma nièce est depuis hier, à sept heures de
nuit, parvenue à l'âge de dix-huit ans; elle sort du meilleur couvent de
France. Dame Pluche, je vous présente maître Bridaine, [curé de la
paroisse;] c'est mon ami.
DAME PLUCHE, _saluant_.
Du meilleur couvent de France, seigneur, et je puis ajouter: la
meilleure chrétienne du couvent.
LE BARON.
Allez, dame Pluche, réparer le désordre où vous voilà; ma nièce va
bientôt venir, j'espère; soyez prête à l'heure du dîner.
_Dame Pluche sort._
MAÎTRE BRIDAINE.
Cette vieille demoiselle paraît tout à fait pleine d'onction.
LE BARON.
Pleine d'onction et de componction, maître Bridaine; sa vertu est
inattaquable.
MAÎTRE BRIDAINE.
Mais le gouverneur sent le vin; j'en ai la certitude.
LE BARON.
Maître Bridaine, il y a des moments où je doute de votre amitié.
Prenez-vous à tâche de me contredire? Pas un mot de plus là-dessus. J'ai
formé le dessein de marier mon fils avec ma nièce; c'est un couple
assorti: leur éducation me coûte six mille écus.
MAÎTRE BRIDAINE.
Il sera nécessaire d'obtenir des dispenses.
LE BARON.
Je les ai, Bridaine; elles sont sur ma table, dans mon cabinet. Ô mon
ami! apprenez maintenant que je suis plein de joie. Vous savez que j'ai
eu de tout temps la plus profonde horreur pour la solitude. Cependant la
place que j'occupe et la gravité de mon habit me forcent à rester dans
ce château pendant trois mois d'hiver et trois mois d'été. Il est
impossible de faire le bonheur des hommes en général, et de ses vassaux
en particulier, sans donner parfois à son valet de chambre l'ordre
rigoureux de ne laisser entrer personne. Qu'il est austère et difficile
le recueillement de l'homme d'État! et quel plaisir ne trouverai-je pas
à tempérer, par la présence de mes deux enfants réunis, la sombre
tristesse à laquelle je dois nécessairement être en proie depuis que le
roi m'a nommé receveur![4]
MAÎTRE BRIDAINE.
Ce mariage se fera-t-il ici ou à Paris?
LE BARON.
Voilà où je vous attendais, Bridaine; j'étais sûr de cette question. Eh
bien! mon ami, que diriez-vous si ces mains que voilà, oui, Bridaine,
vos propres mains, ne les regardez pas d'une manière aussi piteuse,
étaient destinées à bénir solennellement l'heureuse confirmation de mes
rêves les plus chers? Hé?[5]
MAÎTRE BRIDAINE.
Je me tais; la reconnaissance me ferme la bouche.
LE BARON.
Regardez par cette fenêtre; ne voyez-vous pas que mes gens se portent en
foule à la grille? Mes deux enfants arrivent en même temps; voilà la
combinaison la plus heureuse. J'ai disposé les choses de manière à tout
prévoir. Ma nièce sera introduite par cette porte à gauche, et mon fils
par cette porte à droite. Qu'en dites-vous? Je me fais une fête de voir
comment ils s'aborderont, ce qu'ils se diront; six mille écus ne sont
pas une bagatelle, il ne faut pas s'y tromper. Ces enfants s'aimaient
d'ailleurs fort tendrement dès le berceau.--Bridaine, il me vient une
idée.
MAÎTRE BRIDAINE.
Laquelle?
LE BARON.
Pendant le dîner, sans avoir l'air d'y toucher,--vous comprenez, mon
ami,--tout en vidant quelques coupes joyeuses;--vous savez le latin,
Bridaine.
MAÎTRE BRIDAINE.
_Ita oedepol_, parbleu, si je le sais!
LE BARON.
Je serais bien aise de vous voir entreprendre ce garçon,--discrètement,
s'entend,--devant sa cousine; cela ne peut produire qu'un bon
effet;--faites-le parler un peu latin,--non pas précisément pendant le
dîner, cela deviendrait fastidieux, et quant à moi, je n'y comprends
rien;--mais au dessert,--entendez-vous?
MAÎTRE BRIDAINE.
Si vous n'y comprenez rien, monseigneur, il est probable que votre nièce
est dans le même cas.
LE BARON.
Raison de plus; ne voulez-vous pas qu'une femme admire ce qu'elle
comprend? D'où sortez-vous, Bridaine? Voilà un raisonnement qui fait
pitié.
[MAÎTRE BRIDAINE.
Je connais peu les femmes; mais il me semble qu'il est difficile qu'on
admire ce qu'on ne comprend pas.
LE BARON.
Je les connais, Bridaine, je connais ces êtres charmants et
indéfinissables. Soyez persuadé qu'elles aiment à avoir de la poudre
dans les yeux, et que plus on leur en jette, plus elles les
écarquillent, afin d'en gober davantage.]
_Perdican entre d'un côté, Camille de l'autre._
Bonjour, mes enfants; bonjour, ma chère Camille, mon cher Perdican!
embrassez-moi, et embrassez-vous.
PERDICAN.
Bonjour, mon père, ma soeur bien-aimée! Quel bonheur! que je suis
heureux!
CAMILLE.
Mon père et mon cousin, je vous salue.
PERDICAN.
Comme te voilà grande, Camille! et belle comme le jour.
LE BARON.
Quand as-tu quitté Paris, Perdican?
PERDICAN.
Mercredi, je crois, ou mardi. Comme te voilà métamorphosée en femme! Je
suis donc un homme, moi? Il me semble que c'est hier que je t'ai vue pas
plus haute que cela.
LE BARON.
Vous devez être fatigués; la route est longue, et il fait chaud.
PERDICAN.
Oh! mon Dieu, non. Regardez donc, mon père, comme Camille est jolie!
LE BARON.
Allons, Camille, embrasse ton cousin.
CAMILLE.
Excusez-moi.
LE BARON.
Un compliment vaut un baiser; embrasse-la, Perdican.
PERDICAN.
Si ma cousine recule quand je lui tends la main, je vous dirai à mon
tour: Excusez-moi; l'amour peut voler un baiser, mais non pas l'amitié.
CAMILLE.
L'amitié ni l'amour ne doivent recevoir que ce qu'ils peuvent rendre.
LE BARON, _à maître Bridaine_.
Voilà un commencement de mauvais augure, hé?
MAÎTRE BRIDAINE, _au baron_.
Trop de pudeur est sans doute un défaut; mais le mariage lève bien des
scrupules.
LE BARON, _à maître Bridaine_.
Je suis choqué,--blessé.--Cette réponse m'a déplu.--_Excusez-moi!_
Avez-vous vu qu'elle a fait mine de se signer?--Venez ici, que je vous
parle.--Cela m'est pénible au dernier point. Ce moment, qui devait
m'être si doux, est complètement gâté.--Je suis vexé, piqué.--Diable!
voilà qui est fort mauvais.
MAÎTRE BRIDAINE.
Dites-leur quelques mots; les voilà qui se tournent le dos.
LE BARON.
Eh bien! mes enfants, à quoi pensez-vous donc? Que fais-tu là, Camille,
devant cette tapisserie?
CAMILLE, _regardant un tableau_.
Voilà un beau portrait, mon oncle! N'est-ce pas une grand'tante à nous?
LE BARON.
Oui, mon enfant, c'est ta bisaïeule,--ou du moins la soeur de ton
bisaïeul,--car la chère dame n'a jamais concouru,--pour sa part, je
crois, autrement qu'en prières,--à l'accroissement de la
famille.--C'était, ma foi, une sainte femme.
CAMILLE.
Oh! oui, une sainte! c'est ma grand'tante Isabelle. Comme ce costume
religieux lui va bien!
LE BARON.
Et toi, Perdican, que fais-tu là devant ce pot de fleurs?
PERDICAN.
Voilà une fleur charmante, mon père. C'est un héliotrope.
LE BARON.
Te moques-tu? elle est grosse comme une mouche.
PERDICAN.
Cette petite fleur grosse comme une mouche a bien son prix.
MAÎTRE BRIDAINE.
Sans doute! le docteur a raison. Demandez-lui à quel sexe, à quelle
classe elle appartient, de quels éléments elle se forme, d'où lui
viennent sa sève et sa couleur; il vous ravira en extase en vous
détaillant les phénomènes de ce brin d'herbe, depuis la racine jusqu'à
la fleur.
PERDICAN.
Je n'en sais pas si long, mon révérend. Je trouve qu'elle sent bon,
voilà tout.
SCÈNE III
[_Devant le château._]
[_Entre_ LE CHOEUR.]
[Plusieurs choses me divertissent et excitent ma curiosité. Venez, mes
amis, et asseyons-nous sous ce noyer. Deux formidables dîneurs sont en
ce moment en présence au château, maître Bridaine et maître Blazius.
N'avez-vous pas fait une remarque? c'est que lorsque deux hommes à peu
près pareils, également gros, également sots, ayant les mêmes vices et
les mêmes passions, viennent par hasard à se rencontrer, il faut
nécessairement qu'ils s'adorent ou qu'ils s'exècrent. Par la raison que
les contraires s'attirent, qu'un homme grand et desséché aimera un homme
petit et rond, que les blonds recherchent les bruns, et réciproquement,
je prévois une lutte secrète entre le gouverneur et le curé. Tous deux
sont armés d'une égale impudence; tous deux ont pour ventre un tonneau;
non seulement ils sont gloutons, mais ils sont gourmets; tous deux se
disputeront, à dîner, non seulement la quantité, mais la qualité. Si le
poisson est petit, comment faire? et dans tous les cas une langue de
carpe ne peut se partager, et une carpe ne peut avoir deux langues.
_Item_, tous deux sont bavards; mais à la rigueur ils peuvent parler
ensemble sans s'écouter ni l'un ni l'autre. Déjà maître Bridaine a voulu
adresser au jeune Perdican plusieurs questions pédantes, et le
gouverneur a froncé le sourcil. Il lui est désagréable qu'un autre que
lui semble mettre son élève à l'épreuve. _Item_, ils sont aussi
ignorants l'un que l'autre. _Item_, ils sont prêtres tous deux; l'un se
targuera de sa cure, l'autre se rengorgera dans sa charge de gouverneur.
Maître Blazius confesse le fils, et maître Bridaine le père. Déjà je les
vois accoudés sur la table, les joues enflammées, les yeux à fleur de
tête, secouer pleins de haine leurs triples mentons. Ils se regardent de
la tête aux pieds, ils préludent par de légères escarmouches; bientôt la
guerre se déclare; les cuistreries de toute espèce se croisent et
s'échangent, et, pour comble de malheur, entre les deux ivrognes s'agite
dame Pluche, qui les repousse l'un et l'autre de ses coudes affilés.
Maintenant que voilà le dîner fini, on ouvre la grille du château. C'est
la compagnie qui sort; retirons-nous à l'écart.
_Ils sortent.--Entrent le baron et dame Pluche._
LE BARON.
Vénérable Pluche, je suis peiné.
DAME PLUCHE.
Est-il possible, monseigneur?
LE BARON.
Oui, Pluche, cela est possible. J'avais compté depuis
longtemps,--j'avais même écrit, noté,--sur mes tablettes de poche,--que
ce jour devait être le plus agréable de mes jours,--oui, bonne dame, le
plus agréable.--Vous n'ignorez pas que mon dessein était de marier mon
fils avec ma nièce;--cela était résolu,--convenu,--j'en avais parlé à
Bridaine,--et je vois, je crois voir, que ces enfants se parlent
froidement; ils ne se sont pas dit un mot.
DAME PLUCHE.
Les voilà qui viennent, monseigneur. Sont-ils prévenus de vos projets?
LE BARON.
Je leur en ai touché quelques mots en particulier. Je crois qu'il serait
bon, puisque les voilà réunis, de nous asseoir sous cet ombrage propice,
et de les laisser ensemble un instant.]
[_Il se retire avec dame Pluche.--Entrent Camille et Perdican._]
PERDICAN.
Sais-tu que cela n'a rien de beau, Camille, de m'avoir refusé un baiser?
CAMILLE.
Je suis comme cela; c'est ma manière.
PERDICAN.
Veux-tu mon bras pour faire un tour dans le village?
CAMILLE.
Non, je suis lasse.
PERDICAN.
Cela ne te ferait pas plaisir de revoir la prairie? Te souviens-tu de
nos parties sur le bateau? Viens, nous descendrons jusqu'aux moulins; je
tiendrai les rames, et toi le gouvernail.
CAMILLE.
Je n'en ai nulle envie.
PERDICAN.
Tu me fends l'âme. Quoi! pas un souvenir, Camille? pas un battement de
coeur pour notre enfance, pour tout ce pauvre temps passé, si bon, si
doux, si plein de niaiseries délicieuses? Tu ne veux pas venir voir le
sentier par où nous allions à la ferme?
CAMILLE.
Non, pas ce soir.
PERDICAN.
Pas ce soir! et quand donc? Toute notre vie est là.
CAMILLE.
Je ne suis pas assez jeune pour m'amuser de mes poupées, ni assez
vieille pour aimer le passé.
PERDICAN.
Comment dis-tu cela?
CAMILLE.
Je dis que les souvenirs d'enfance ne sont pas de mon goût.
PERDICAN.
Cela t'ennuie?
CAMILLE.
Oui, cela m'ennuie.
PERDICAN.
Pauvre enfant! Je te plains sincèrement.
_Ils sortent chacun de leur côté._
LE BARON, _rentrant avec dame Pluche_.
Vous le voyez, et vous l'entendez, excellente Pluche; je m'attendais à
la plus suave harmonie, et il me semble assister à un concert où le
violon joue: _Mon coeur soupire_, pendant que la flûte joue _Vive
Henri IV_. Songez à la discordance affreuse qu'une pareille combinaison
produirait. Voilà pourtant ce qui se passe dans mon coeur.
DAME PLUCHE.
Je l'avoue; il m'est impossible de blâmer Camille, et rien n'est de plus
mauvais ton, à mon sens, que les parties de bateau.
LE BARON.
Parlez-vous sérieusement?
DAME PLUCHE.
Seigneur, une jeune fille qui se respecte ne se hasarde pas sur les
pièces d'eau.
LE BARON.
Mais observez donc, dame Pluche, que son cousin doit l'épouser, et que
dès lors...
DAME PLUCHE.
Les convenances défendent de tenir un gouvernail, et il est malséant de
quitter la terre ferme seule avec un jeune homme.
LE BARON.
Mais je répète,... je vous dis...
DAME PLUCHE.
C'est là mon opinion.
LE BARON.
Êtes-vous folle? En vérité, vous me feriez dire... Il y a certaines
expressions que je ne veux pas,... qui me répugnent... Vous me donnez
envie... En vérité, si je ne me retenais... Vous êtes une pécore,
Pluche! je ne sais que penser de vous.[6]
_Il sort._
SCÈNE IV
[_Une place._]
LE CHOEUR, PERDICAN.
PERDICAN.
Bonjour, mes amis. Me reconnaissez-vous?
LE CHOEUR.
Seigneur, vous ressemblez à un enfant que nous avons beaucoup aimé.
PERDICAN.
N'est-ce pas vous qui m'avez porté sur votre dos pour passer les
ruisseaux de vos prairies, vous qui m'avez fait danser sur vos genoux,
qui m'avez pris en croupe sur vos chevaux robustes, qui vous êtes serrés
quelquefois autour de vos tables pour me faire une place au souper de la
ferme?
LE CHOEUR.
Nous nous en souvenons, seigneur. Vous étiez bien le plus mauvais
garnement et le meilleur garçon de la terre.
PERDICAN.
Et pourquoi donc alors ne m'embrassez-vous pas, au lieu de me saluer
comme un étranger?
LE CHOEUR.
Que Dieu te bénisse, enfant de nos entrailles! Chacun de nous voudrait
te prendre dans ses bras, mais nous sommes vieux, monseigneur, et vous
êtes un homme.
PERDICAN.
Oui, il y a dix ans que je ne vous ai vus, et en un jour tout change
sous le soleil. Je me suis élevé de quelques pieds vers le ciel, et vous
vous êtes courbés de quelques pouces vers le tombeau. Vos têtes ont
blanchi, vos pas sont devenus plus lents; vous ne pouvez plus soulever
de terre votre enfant d'autrefois. C'est donc à moi d'être votre père, à
vous qui avez été les miens.
LE CHOEUR.
Votre retour est un jour plus heureux que votre naissance. Il est plus
doux de retrouver ce qu'on aime que d'embrasser un nouveau-né.
PERDICAN.
Voilà donc ma chère vallée! mes noyers, mes sentiers verts, ma petite
fontaine! voilà mes jours passés encore tout pleins de vie, voilà le
monde mystérieux des rêves de mon enfance! Ô patrie! patrie, mot
incompréhensible! l'homme n'est-il donc né que pour un coin de terre,
pour y bâtir son nid et pour y vivre un jour?
LE CHOEUR.
On nous a dit que vous êtes un savant, monseigneur.
PERDICAN.
Oui, on me l'a dit aussi. Les sciences sont une belle chose, mes
enfants; ces arbres et ces prairies enseignent à haute voix la plus
belle de toutes, l'oubli de ce qu'on sait.
LE CHOEUR.
Il s'est fait plus d'un changement pendant votre absence. Il y a des
filles mariées et des garçons partis pour l'armée.
PERDICAN.
Vous me conterez tout cela. Je m'attends bien à du nouveau; mais en
vérité je n'en veux pas encore. Comme ce lavoir est petit! autrefois il
me paraissait immense; j'avais emporté dans ma tête un océan et des
forêts, et je retrouve une goutte d'eau et des brins d'herbe. Quelle est
donc cette jeune fille [qui chante à sa croisée derrière ces arbres?]
LE CHOEUR.
C'est Rosette, la soeur de lait de votre cousine Camille.[7]
PERDICAN, _s'avançant_.
[Descends vite, Rosette, et viens ici.
ROSETTE, _entrant_.
Oui, monseigneur.
PERDICAN.
Tu me voyais de ta fenêtre, et tu ne venais pas,] méchante fille?
Donne-moi vite cette main-là, et ces joues-là, que je t'embrasse.
ROSETTE.
Oui, monseigneur.
PERDICAN.
Es-tu mariée, petite? on m'a dit que tu l'étais.
ROSETTE.
Oh! non.
PERDICAN.
Pourquoi? Il n'y a pas dans le village de plus jolie fille que toi. Nous
te marierons, mon enfant.
LE CHOEUR.
Monseigneur, elle veut mourir fille.
PERDICAN.
Est-ce vrai, Rosette?
ROSETTE.
Oh! non.
PERDICAN.
Ta soeur Camille est arrivée. L'as-tu vue?
ROSETTE.
Elle n'est pas encore venue par ici.
PERDICAN.
Va-t'en vite mettre ta robe neuve, et viens souper au château.[8]
SCÈNE V
[_Une salle._]
_Entrent_ LE BARON ET MAÎTRE BLAZIUS.
MAÎTRE BLAZIUS.
Seigneur, j'ai un mot à vous dire; le curé de la paroisse est un
ivrogne.
LE BARON.
Fi donc! cela ne se peut pas.
MAÎTRE BLAZIUS.
J'en suis certain; il a bu à dîner trois bouteilles de vin.
LE BARON.
Cela est exorbitant.
MAÎTRE BLAZIUS.
Et en sortant de table il a marché sur les plates-bandes.
LE BARON.
Sur les plates-bandes?--Je suis confondu.--Voilà qui est étrange!--Boire
trois bouteilles de vin à dîner! marcher sur les plates-bandes! c'est
incompréhensible. Et pourquoi ne marchait-il pas dans l'allée?
MAÎTRE BLAZIUS.
Parce qu'il allait de travers.
LE BARON, _à part_.
Je commence à croire que Bridaine avait raison ce matin. Ce Blazius sent
le vin d'une manière horrible.
MAÎTRE BLAZIUS.
De plus il a mangé beaucoup; sa parole était embarrassée.
LE BARON.
Vraiment, je l'ai remarqué aussi.
MAÎTRE BLAZIUS.
Il a lâché quelques mots latins; c'étaient autant de solécismes.
Seigneur, c'est un homme dépravé.
LE BARON, _à part_.
[Pouah! ce Blazius a une odeur qui est intolérable.]
_Haut_
--Apprenez, gouverneur, que j'ai bien autre chose en tête, et que je ne
me mêle jamais de ce qu'on boit ni de ce qu'on mange. Je ne suis pas un
majordome.
MAÎTRE BRIDAINE.
À Dieu ne plaise que je vous déplaise, monsieur le baron. Votre vin est
bon.
LE BARON.
Il y a de bon vin dans mes caves.
MAÎTRE BRIDAINE, _entrant_.
Seigneur, votre fils est sur la place, suivi de tous les polissons du
village.
LE BARON.
Cela est impossible.
MAÎTRE BRIDAINE.
Je l'ai vu de mes propres yeux. Il ramassait des cailloux pour faire des
ricochets.
LE BARON.
Des ricochets? ma tête s'égare; voilà mes idées qui se bouleversent.
Vous me faites un rapport insensé, Bridaine. Il est inouï qu'un docteur
fasse des ricochets.
MAÎTRE BRIDAINE.
Mettez-vous à la fenêtre, monseigneur, vous le verrez de vos propres
yeux.
LE BARON, _à part_.
Ô ciel! Blazius a raison; Bridaine va de travers.
MAÎTRE BRIDAINE.
Regardez, monseigneur, le voilà au bord du lavoir. Il tient sous le bras
une jeune paysanne.
LE BARON.
Une jeune paysanne? Mon fils vient-il ici pour débaucher mes vassales?
Une paysanne sous le bras! et tous les gamins du village autour de lui!
Je me sens hors de moi.
MAÎTRE BRIDAINE.
Cela crie vengeance.
LE BARON.
Tout est perdu!--perdu sans ressource!--Je suis perdu: Bridaine va de
travers, Blazius sent le vin à faire horreur, et mon fils séduit toutes
les filles du village en faisant des ricochets!
_Il sort._
FIN DE L'ACTE PREMIER.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE.
[_Un jardin._]
[_Entrent_ MAÎTRE BLAZIUS ET PERDICAN.]
[MAÎTRE BLAZIUS.
Seigneur, votre père est au désespoir.
PERDICAN.
Pourquoi cela?
MAÎTRE BLAZIUS.
Vous n'ignorez pas qu'il avait formé le projet de vous unir à votre
cousine Camille?
PERDICAN.
Eh bien?--Je ne demande pas mieux.
MAÎTRE BLAZIUS.
Cependant le baron croit remarquer que vos caractères ne s'accordent
pas.
PERDICAN.
Cela est malheureux; je ne puis refaire le mien.
MAÎTRE BLAZIUS.
Rendrez-vous par là ce mariage impossible?]
PERDICAN.
Je vous répète que je ne demande pas mieux que d'épouser Camille. Allez
trouver le baron et dites-lui cela.
MAÎTRE BLAZIUS.
Seigneur, je me retire: voilà votre cousine qui vient de ce côté.
_Il sort.--Entre Camille._
PERDICAN.
Déjà levée, cousine? J'en suis toujours pour ce que je t'ai dit hier; tu
es jolie comme un coeur.
CAMILLE.
Parlons sérieusement,] Perdican; votre père veut nous marier. Je ne sais
ce que vous en pensez; mais je crois bien faire en vous prévenant que
mon parti est pris là-dessus.
PERDICAN.
Tant pis pour moi si je vous déplais.
CAMILLE.
Pas plus qu'un autre, je ne veux pas me marier; il n'y a rien là dont
votre orgueil puisse souffrir.
PERDICAN.
L'orgueil n'est pas mon fait; je n'en estime ni les joies ni les peines.
CAMILLE.
Je suis venue ici pour recueillir le bien de ma mère; je retourne demain
au couvent.
PERDICAN.
Il y a de la franchise dans ta démarche; touche là, et soyons bons amis.
CAMILLE.
Je n'aime pas les attouchements.
PERDICAN, _lui prenant la main_.