camp et non au prince. Prétendez-vous qu'on vous respecte sous ce
déguisement?
LE PRINCE.
Il suffit. Rends-moi mon habit.
MARINONI, _ôtant l'habit_.
Si mon souverain l'exige, je suis prêt à mourir pour lui.
LE PRINCE.
En vérité, je ne sais que résoudre. D'un côté, je suis furieux de ce
qui m'arrive, et d'un autre, je suis désolé de renoncer à mon projet. La
princesse ne paraît pas répondre indifféremment aux mots à double
entente dont je ne cesse de la poursuivre. Déjà je suis parvenu deux ou
trois fois à lui dire à l'oreille des choses incroyables. Viens,
réfléchissons à tout cela.
MARINONI, _tenant l'habit_.
Que ferai-je, altesse?
LE PRINCE.
Remets-le, remets-le, et rentrons au palais.
_Ils sortent._
SCÈNE V
LA PRINCESSE ELSBETH, LE ROI.
LE ROI.
Ma fille, il faut répondre franchement à ce que je vous demande: Ce
mariage vous déplaît-il?
ELSBETH.
C'est à vous, sire, de répondre vous-même. Il me plaît, s'il vous plaît;
il me déplaît, s'il vous déplaît.
LE ROI.
Le prince m'a paru être un homme ordinaire, dont il est difficile de
rien dire. La sottise de son aide de camp lui fait seule tort dans mon
esprit; quant à lui, c'est peut-être un bon prince, mais ce n'est pas un
homme élevé. Il n'y a rien en lui qui me repousse ou qui m'attire. Que
puis-je te dire là-dessus? Le coeur des femmes a des secrets que je ne
puis connaître; elles se font des héros parfois si étranges, elles
saisissent si singulièrement un ou deux côtés d'un homme qu'on leur
présente, qu'il est impossible de juger pour elles, tant qu'on n'est pas
guidé par quelque point tout à fait sensible. Dis-moi donc clairement ce
que tu penses de ton fiancé.
ELSBETH.
Je pense qu'il est prince de Mantoue, et que la guerre recommencera
demain entre lui et vous, si je ne l'épouse pas.
LE ROI.
Cela est certain, mon enfant.
ELSBETH.
Je pense donc que je l'épouserai, et que la guerre sera finie.
LE ROI.
Que les bénédictions de mon peuple te rendent grâces pour ton père! Ô ma
fille chérie! je serai heureux de cette alliance; mais je ne voudrais
pas voir dans ces beaux yeux bleus cette tristesse qui dément leur
résignation. Réfléchis encore quelques jours.
_Il sort.--Entre Fantasio._
ELSBETH.
Te voilà, pauvre garçon! comment te plais-tu ici?
FANTASIO.
Comme un oiseau en liberté.
ELSBETH.
Tu aurais mieux répondu, si tu avais dit comme un oiseau en cage. Ce
palais en est une assez belle; cependant c'en est une.
FANTASIO.
La dimension d'un palais ou d'une chambre ne fait pas l'homme plus ou
moins libre. Le corps se remue où il peut; l'imagination ouvre
quelquefois des ailes grandes comme le ciel dans un cachot grand comme
la main.
ELSBETH.
Ainsi donc, tu es un heureux fou?
FANTASIO.
Très heureux. Je fais la conversation avec les petits chiens et les
marmitons. Il y a un roquet pas plus haut que cela dans la cuisine, qui
m'a dit des choses charmantes.
ELSBETH.
En quel langage?
FANTASIO.
Dans le style le plus pur. Il ne ferait pas une seule faute de grammaire
dans l'espace d'une année.
ELSBETH.
Pourrais-je entendre quelques mots de ce style?
FANTASIO.
En vérité, je ne le voudrais pas; c'est une langue qui est particulière.
Il n'y a que les roquets qui la parlent; les arbres et les grains de blé
eux-mêmes la savent aussi; mais les filles de roi ne la savent pas. À
quand votre noce?
ELSBETH.
Dans quelques jours tout sera fini.
FANTASIO.
C'est-à-dire tout sera commencé. Je compte vous offrir un présent de ma
main.
ELSBETH.
Quel présent? Je suis curieuse de cela.
FANTASIO.
Je compte vous offrir un joli petit serin empaillé, qui chante comme un
rossignol.
ELSBETH.
Comment peut-il chanter, s'il est empaillé?
FANTASIO.
Il chante parfaitement.
ELSBETH.
En vérité, tu te moques de moi avec un rare acharnement.
FANTASIO.
Point du tout. Mon serin a une petite serinette dans le ventre. On
pousse tout doucement un petit ressort sous la patte gauche, et il
chante tous les opéras nouveaux, exactement comme mademoiselle Grisi.
ELSBETH.
C'est une invention de ton esprit, sans doute?
FANTASIO.
En aucune façon. C'est un serin de cour; il y a beaucoup de petites
filles très bien élevées qui n'ont pas d'autres procédés que celui-là.
Elles ont un petit ressort sous le bras gauche, un joli petit ressort en
diamant fin, comme la montre d'un petit-maître. Le gouverneur ou la
gouvernante fait jouer le ressort, et vous voyez aussitôt les lèvres
s'ouvrir avec le sourire le plus gracieux; une charmante cascatelle de
paroles mielleuses sort avec le plus doux murmure, et toutes les
convenances sociales, pareilles à des nymphes légères, se mettent
aussitôt à dansoter sur la pointe du pied autour de la fontaine
merveilleuse. Le prétendu ouvre des yeux ébahis; l'assistance chuchote
avec indulgence, et le père, rempli d'un secret contentement, regarde
avec orgueil les boucles d'or de ses souliers.
ELSBETH.
Tu parais revenir volontiers sur de certains sujets. Dis-moi, bouffon,
que t'ont donc fait ces pauvres jeunes filles, pour que tu en fasses si
gaîment la satire? Le respect d'aucun devoir ne peut-il trouver grâce
devant toi?
FANTASIO.
Je respecte fort la laideur; c'est pourquoi je me respecte moi-même si
profondément.
ELSBETH.
Tu parais quelquefois en savoir plus que tu n'en dis. D'où viens-tu
donc, et qui es-tu, pour que, depuis un jour que tu es ici, tu saches
déjà pénétrer des mystères que les princes eux-mêmes ne soupçonneront
jamais? Est-ce à moi que s'adressent tes folies, ou est-ce au hasard que
tu parles?
FANTASIO.
C'est au hasard, je parle beaucoup au hasard: c'est mon plus cher
confident.
ELSBETH.
Il semble en effet t'avoir appris ce que tu ne devrais pas connaître. Je
croirais volontiers que tu épies mes actions et mes paroles.
FANTASIO.
Dieu le sait. Que vous importe?
ELSBETH.
Plus que tu ne peux penser. Tantôt dans cette chambre, pendant que je
mettais mon voile, j'ai entendu marcher tout à coup derrière la
tapisserie. Je me trompe fort si ce n'était toi qui marchais.
FANTASIO.
Soyez sûre que cela reste entre votre mouchoir et moi. Je ne suis pas
plus indiscret que je ne suis curieux. Quel plaisir pourraient me faire
vos chagrins? quel chagrin pourraient me faire vos plaisirs? Vous êtes
ceci, et moi cela. Vous êtes jeune, et moi je suis vieux; belle, et je
suis laid; riche, et je suis pauvre. Vous voyez bien qu'il n'y a aucun
rapport entre nous. Que vous importe que le hasard ait croisé sur sa
grande route deux roues qui ne suivent pas la même ornière, et qui ne
peuvent marquer sur la même poussière? Est-ce ma faute s'il m'est
tombé, tandis que je dormais, une de vos larmes sur la joue?
ELSBETH.
Tu me parles sous la forme d'un homme que j'ai aimé, voilà pourquoi je
t'écoute malgré moi. Mes yeux croient voir Saint-Jean; mais peut-être
n'es-tu qu'un espion?
FANTASIO.
À quoi cela me servirait-il? Quand il serait vrai que votre mariage vous
coûterait quelques larmes, et quand je l'aurais appris par hasard,
qu'est-ce que je gagnerais à l'aller raconter? On ne me donnerait pas
une pistole pour cela, et on ne vous mettrait pas au cabinet noir. Je
comprends très bien qu'il doit être assez ennuyeux d'épouser le prince
de Mantoue; mais, après tout, ce n'est pas moi qui en suis chargé.
Demain ou après-demain vous serez partie pour Mantoue avec votre robe de
noce, et moi je serai encore sur ce tabouret avec mes vieilles chausses.
Pourquoi voulez-vous que je vous en veuille? Je n'ai pas de raison pour
désirer votre mort; vous ne m'avez jamais prêté d'argent.
ELSBETH.
Mais si le hasard t'a fait voir ce que je veux qu'on ignore, ne dois-je
pas te mettre à la porte, de peur de nouvel accident?
FANTASIO.
Avez-vous le dessein de me comparer à un confident de tragédie, et
craignez-vous que je ne suive votre ombre en déclamant! Ne me chassez
pas, je vous en prie. Je m'amuse beaucoup ici. Tenez, voilà votre
gouvernante qui arrive avec des mystères plein ses poches. La preuve que
je ne l'écouterai pas, c'est que je m'en vais à l'office manger une aile
de pluvier que le majordome a mise de côté pour sa femme.
_Il sort._
LA GOUVERNANTE, _entrant_.
Savez-vous une chose terrible, ma chère Elsbeth?
ELSBETH.
Que veux-tu dire? tu es toute tremblante.
LA GOUVERNANTE.
Le prince n'est pas le prince, ni l'aide de camp non plus. C'est un vrai
conte de fées.
ELSBETH.
Quel imbroglio me fais-tu là?
LA GOUVERNANTE.
Chut! chut! C'est un des officiers du prince lui-même qui vient de me le
dire. Le prince de Mantoue est un véritable Almaviva; il est déguisé et
caché parmi les aides de camp; il a voulu sans doute chercher à vous
voir et à vous connaître d'une manière féerique. Il est déguisé, le
digne seigneur, il est déguisé comme Lindor; celui qu'on vous a présenté
comme votre futur époux n'est qu'un aide de camp nommé Marinoni.
ELSBETH.
Cela n'est pas possible!
LA GOUVERNANTE.
Cela est certain, certain mille fois. Le digne homme est déguisé; il
est impossible de le reconnaître; c'est une chose extraordinaire.
ELSBETH.
Tu tiens cela, dis-tu, d'un officier?
LA GOUVERNANTE.
D'un officier du prince. Vous pouvez le lui demander à lui-même.
ELSBETH.
Et il ne t'a pas montré parmi les aides de camp le véritable prince de
Mantoue?
LA GOUVERNANTE.
Figurez-vous qu'il en tremblait lui-même, le pauvre homme, de ce qu'il
me disait. Il ne m'a confié son secret que parce qu'il désire vous être
agréable, et qu'il savait que je vous préviendrais. Quant à Marinoni,
cela est positif; mais, pour ce qui est du prince véritable, il ne me
l'a pas montré.
ELSBETH.
Cela me donnerait quelque chose à penser, si c'était vrai. Viens,
amène-moi cet officier.
_Entre un page._
LA GOUVERNANTE.
Qu'y a-t-il, Flamel? Tu parais hors d'haleine.
LE PAGE.
Ah! madame! c'est une chose à en mourir de rire. Je n'ose parler devant
votre altesse.
ELSBETH.
Parle; qu'y a-t-il encore de nouveau?
LE PAGE.
Au moment où le prince de Mantoue entrait à cheval dans la cour, à la
tête de son état-major, sa perruque s'est enlevée dans les airs, et a
disparu tout à coup.
ELSBETH.
Pourquoi cela? Quelle niaiserie.
LE PAGE.
Madame, je veux mourir si ce n'est pas la vérité. La perruque s'est
enlevée en l'air au bout d'un hameçon. Nous l'avons retrouvée dans
l'office, à côté d'une bouteille cassée; on ignore qui a fait cette
plaisanterie. Mais le duc n'en est pas moins furieux, et il a juré que
si l'auteur n'en est pas puni de mort, il déclarera la guerre au roi
votre père, et mettra tout à feu et à sang.
ELSBETH.
Viens écouter toute cette histoire, ma chère. Mon sérieux commence à
m'abandonner.
_Entre un autre page._
ELSBETH.
Eh bien! quelle nouvelle?
LE PAGE.
Madame, le bouffon du roi est en prison: c'est lui qui a enlevé la
perruque du prince.
ELSBETH.
Le bouffon est en prison? et sur l'ordre du prince?
LE PAGE.
Oui, altesse.
ELSBETH.
Viens, chère mère, il faut que je te parle.
_Elle sort avec sa gouvernante._
SCÈNE VI
LE PRINCE, MARINONI.
LE PRINCE.
Non, non, laisse-moi me démasquer. Il est temps que j'éclate. Cela ne se
passera pas ainsi. Feu et sang! une perruque royale au bout d'un
hameçon! Sommes-nous chez les barbares, dans les déserts de la Sibérie?
Y a-t-il encore sous le soleil quelque chose de civilisé et de
convenable? J'écume de colère, et les yeux me sortent de la tête.
MARINONI.
Vous perdez tout par cette violence.
LE PRINCE.
Et ce père, ce roi de Bavière, ce monarque vanté dans tous les almanachs
de l'année passée! cet homme qui a un extérieur si décent, qui s'exprime
en termes si mesurés, et qui se met à rire en voyant la perruque de son
gendre voler dans les airs! Car enfin, Marinoni, je conviens que c'est
ta perruque qui a été enlevée; mais n'est-ce pas toujours celle du
prince de Mantoue, puisque c'est lui que l'on croit voir en toi? Quand
je pense que si c'eût été moi, en chair et en os, ma perruque aurait
peut-être... Ah! il y a une providence; lorsque Dieu m'a envoyé tout
d'un coup l'idée de me travestir; lorsque cet éclair a traversé ma
pensée: «Il faut que je me travestisse,» ce fatal événement était prévu
par le destin. C'est lui qui a sauvé de l'affront le plus intolérable la
tête qui gouverne mes peuples. Mais, par le ciel! tout sera connu. C'est
trop longtemps trahir ma dignité. Puisque les majestés divines et
humaines sont impitoyablement violées et lacérées, puisqu'il n'y a plus
chez les hommes de notions du bien et du mal, puisque le roi de
plusieurs milliers d'hommes éclate de rire comme un palefrenier à la vue
d'une perruque, Marinoni, rends-moi mon habit.
MARINONI, _ôtant son habit_.
Si mon souverain le commande, je suis prêt à souffrir pour lui mille
tortures.
LE PRINCE.
Je connais ton dévouement. Viens, je vais dire au roi son fait en
propres termes.
MARINONI.
Vous refusez la main de la princesse? elle vous a cependant lorgné d'une
manière évidente pendant tout le dîner.
LE PRINCE.
Tu crois? Je me perds dans un abîme de perplexités. Viens toujours,
allons chez le roi.
MARINONI, _tenant l'habit_.
Que faut-il faire, altesse?
LE PRINCE.
Remets-le pour un instant. Tu me le rendras tout à l'heure; ils seront
bien plus pétrifiés en m'entendant prendre le ton qui me convient, sous
ce frac de couleur foncée.
_Ils sortent._
SCÈNE VII
_Une prison._
FANTASIO, _seul_.
Je ne sais s'il y a une providence, mais c'est amusant d'y croire. Voilà
pourtant une pauvre petite princesse qui allait épouser à son corps
défendant un animal immonde, un cuistre de province, à qui le hasard a
laissé tomber une couronne sur la tête, comme l'aigle d'Eschyle sa
tortue. Tout était préparé; les chandelles allumées, le prétendu poudré,
la pauvre petite confessée. Elle avait essuyé les deux charmantes larmes
que j'ai vues couler ce matin. Rien ne manquait que deux ou trois
capucinades pour que le malheur de sa vie fût en règle. Il y avait dans
tout cela la fortune de deux royaumes, la tranquillité de deux peuples;
et il faut que j'imagine de me déguiser en bossu, pour venir me griser
derechef dans l'office de notre bon roi, et pour pêcher au bout d'une
ficelle la perruque de son cher allié! En vérité, lorsque je suis gris,
je crois que j'ai quelque chose de surhumain. Voilà le mariage manqué
et tout remis en question. Le prince de Mantoue a demandé ma tête en
échange de sa perruque. Le roi de Bavière a trouvé la peine un peu
forte, et n'a consenti qu'à la prison. Le prince de Mantoue, grâce à
Dieu, est si bête, qu'il se ferait plutôt couper en morceaux que d'en
démordre; ainsi la princesse reste fille, du moins pour cette fois. S'il
n'y a pas là le sujet d'un poème épique en douze chants, je ne m'y
connais pas. Pope et Boileau ont fait des vers admirables sur des sujets
bien moins importants. Ah! si j'étais poète, comme je peindrais la scène
de cette perruque voltigeant dans les airs! Mais celui qui est capable
de faire de pareilles choses dédaigne de les écrire. Ainsi la postérité
s'en passera.
_Il s'endort.--Entrent Elsbeth et sa gouvernante, une lampe à la
main._
ELSBETH.
Il dort; ferme la porte doucement.
LA GOUVERNANTE.
Voyez; cela n'est pas douteux. Il a ôté sa perruque postiche, sa
difformité a disparu en même temps; le voilà tel qu'il est, tel que ses
peuples le voient sur son char de triomphe; c'est le noble prince de
Mantoue.
ELSBETH.
Oui, c'est lui; voilà ma curiosité satisfaite; je voulais voir son
visage, et rien de plus; laisse-moi me pencher sur lui.
_Elle prend la lampe._
Psyché, prends garde à ta goutte d'huile.
LA GOUVERNANTE.
Il est beau comme un vrai Jésus.
ELSBETH.
Pourquoi m'as-tu donné à lire tant de romans et de contes de fées?
Pourquoi as-tu semé dans ma pauvre pensée tant de fleurs étranges et
mystérieuses?
LA GOUVERNANTE.
Comme vous voilà émue sur la pointe de vos petits pieds!
ELSBETH.
Il s'éveille; allons-nous-en.
FANTASIO, _s'éveillant_.
Est-ce un rêve? Je tiens le coin d'une robe blanche.
ELSBETH.
Lâchez-moi! laissez-moi partir.
FANTASIO.
C'est vous, princesse! Si c'est la grâce du bouffon du roi que vous
m'apportez si divinement, laissez-moi remettre ma bosse et ma perruque;
ce sera fait dans un instant.
LA GOUVERNANTE.
Ah! prince, qu'il vous sied mal de nous tromper ainsi! Ne reprenez pas
ce costume; nous savons tout.
FANTASIO.
Prince! où en voyez-vous un?
LA GOUVERNANTE.
À quoi sert-il de dissimuler?
FANTASIO.
Je ne dissimule pas le moins du monde; par quel hasard m'appelez-vous
prince?
LA GOUVERNANTE.
Je connais mes devoirs envers Votre Altesse.
FANTASIO.
Madame, je vous supplie de m'expliquer les paroles de cette honnête
dame. Y a-t-il réellement quelque méprise extravagante, ou suis-je
l'objet d'une raillerie?
ELSBETH.
Pourquoi le demander, lorsque c'est vous-même qui raillez?
FANTASIO.
Suis-je donc un prince, par hasard? Concevrait-on quelque soupçon sur
l'honneur de ma mère?
ELSBETH.
Qui êtes-vous, si vous n'êtes pas le prince de Mantoue?
FANTASIO.
Mon nom est Fantasio; je suis un bourgeois de Munich.
_Il lui montre une lettre._
ELSBETH.
Un bourgeois de Munich? Et pourquoi êtes-vous déguisé? Que faites-vous
ici?
FANTASIO.
Madame, je vous supplie de me pardonner.
_Il se jette à genoux._
ELSBETH.
Que veut dire cela? Relevez-vous, homme, et sortez d'ici! Je vous fais
grâce d'une punition que vous mériteriez peut-être. Qui vous a poussé à
cette action?
FANTASIO.
Je ne puis dire le motif qui m'a conduit ici.
ELSBETH.
Vous ne pouvez le dire? et cependant je veux le savoir.
FANTASIO.
Excusez-moi, je n'ose l'avouer.
LA GOUVERNANTE.
Sortons, Elsbeth; ne vous exposez pas à entendre des discours indignes
de vous. Cet homme est un voleur, ou un insolent qui va vous parler
d'amour.
ELSBETH.
Je veux savoir la raison qui vous a fait prendre ce costume.
FANTASIO.
Je vous supplie, épargnez-moi.
ELSBETH.
Non, non! parlez, ou je ferme cette porte sur vous pour dix ans.
FANTASIO.
Madame, je suis criblé de dettes; mes créanciers ont obtenu un arrêt
contre moi; à l'heure où je vous parle, mes meubles sont vendus, et si
je n'étais dans cette prison, je serais dans une autre. On a dû venir
m'arrêter hier au soir; ne sachant où passer la nuit, ni comment me
soustraire aux poursuites des huissiers, j'ai imaginé de prendre ce
costume et de venir me réfugier aux pieds du roi; si vous me rendez la
liberté, on va me prendre au collet; mon oncle est un avare qui vit de
pommes de terre et de radis, et qui me laisse mourir de faim dans tous
les cabarets du royaume. Puisque vous voulez le savoir, je dois vingt
mille écus.
ELSBETH.
Tout cela est-il vrai?
FANTASIO.
Si je mens, je consens à les payer.
_On entend un bruit de chevaux._
LA GOUVERNANTE.
Voilà des chevaux qui passent; c'est le roi en personne. Si je pouvais
faire signe à un page!
_Elle appelle par la fenêtre._
Holà! Flamel, où allez-vous donc?
LE PAGE, _en dehors_.
Le prince de Mantoue va partir.
LA GOUVERNANTE.
Le prince de Mantoue!
LE PAGE.
Oui, la guerre est déclarée. Il y a eu entre lui et le roi une scène
épouvantable devant toute la cour, et le mariage de la princesse est
rompu.
ELSBETH.
Entendez-vous cela, monsieur Fantasio? vous avez fait manquer mon
mariage.
LA GOUVERNANTE.
Seigneur mon Dieu! le prince de Mantoue s'en va, et je ne l'aurai pas
vu!
ELSBETH.
Si la guerre est déclarée, quel malheur!
FANTASIO.
Vous appelez cela un malheur, altesse? Aimeriez-vous mieux un mari qui
prend fait et cause pour sa perruque? Eh! madame, si la guerre est
déclarée, nous saurons quoi faire de nos bras; les oisifs de nos
promenades mettront leurs uniformes; moi-même je prendrai mon fusil de
chasse, s'il n'est pas encore vendu. Nous irons faire un tour d'Italie,
et si vous entrez jamais à Mantoue, ce sera comme une véritable reine,
sans qu'il y ait besoin pour cela d'autres cierges que nos épées.
ELSBETH.
Fantasio, veux-tu rester le bouffon de mon père? Je te paye tes vingt
mille écus.
FANTASIO.
Je le voudrais de grand coeur; mais en vérité, si j'y étais forcé, je
sauterais par la fenêtre pour me sauver un de ces jours.
ELSBETH.
Pourquoi? Tu vois que Saint-Jean est mort; il nous faut absolument un
bouffon.
FANTASIO.
J'aime ce métier plus que tout autre; mais je ne puis faire aucun
métier. Si vous trouvez que cela vaille vingt mille écus de vous avoir
débarrassée du prince de Mantoue, donnez-les moi, et ne payez pas mes
dettes. Un gentilhomme sans dettes ne saurait où se présenter. Il ne
m'est jamais venu à l'esprit de me trouver sans dettes.
ELSBETH.
Eh bien! je te les donne; mais prends la clef de mon jardin: le jour où
tu t'ennuieras d'être poursuivi par tes créanciers, viens te cacher dans
les bluets où je t'ai trouvé ce matin; aie soin de prendre ta perruque
et ton habit bariolé; ne parais pas devant moi sans cette taille
contrefaite et ces grelots d'argent; car c'est ainsi que tu m'as plu: tu
redeviendras mon bouffon pour le temps qu'il te plaira de l'être, et
puis tu iras à tes affaires. Maintenant tu peux t'en aller, la porte est
ouverte.
LA GOUVERNANTE.
Est-il possible que le prince de Mantoue soit parti sans que je l'aie
vu.
FIN DE FANTASIO.
L'année 1832 avait été attristée par deux fléaux, la guerre civile
et le choléra. Pendant l'hiver suivant, la jeunesse parisienne se
jeta dans les plaisirs avec une ardeur extraordinaire, comme il
arrive souvent à la suite des grandes calamités publiques. C'est au
souvenir des folies du carnaval que _Fantasio_ a dû le jour. Alfred
de Musset écrivit cette comédie vers la fin de 1833, peu de temps
avant de partir pour l'Italie, dans un moment où il n'avait que des
idées riantes, et même toutes les raisons du monde de se croire le
plus heureux des hommes.
En 1851, lorsqu'il eut fait représenter les _Caprices de Marianne_,
l'auteur eut quelque envie d'arranger aussi _Fantasio_ pour la
scène. Il y voulait introduire un élément nouveau, en donnant à
entendre au spectateur que l'esprit et la gaieté de Fantasio
produisaient une douce impression sur le coeur de la princesse.
Dans cette intention, il pensait à transporter la jolie tirade sur
le tableau du _Coup de l'étrier_ dans une des conversations entre
Fantasio et Elsbeth. La scène de la prison devenait un troisième
acte, où la princesse mettait un peu d'insistance et de coquetterie
à exiger de Fantasio la promesse qu'il reviendrait à la cour. On
voyait ensuite arriver Spark, Hartman et Facio, résolus à prendre
part, comme volontaires, à la guerre contre le prince de Mantoue.
Fantasio refusait de les accompagner, et, après leur départ, il
reprenait sa perruque et ses insignes de bouffon, pour aller se
cacher dans le parterre où il avait rencontré la princesse.--Il est
regrettable que l'auteur n'ait point donné suite à ce projet.
ON NE BADINE PAS
AVEC L'AMOUR
COMÉDIE EN TROIS ACTES
PUBLIÉE EN 1834, REPRÉSENTÉE EN 1861
PERSONNAGES. ACTEURS
QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.
LE BARON. MM. Provost.
PERDICAN, son fils. DELAUNAY.
MAÎTRE BLAZIUS, gouverneur de Perdican. BARRÉ.
MAÎTRE BRIDAINE, curé. MONROSE.
CAMILLE, nièce du baron. Mlle FAVART.
DAME PLUCHE, sa gouvernante. JOUASSAIN.
ROSETTE, soeur de lait de Camille. EMMA FLEURY.
PAYSANS, VALETS.
[Illustration: ON NE BADINE PAS AVEC L'AMOUR.
CAMILLE, à genoux.
Ah! Malheureuse, je ne puis plus prier.]
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE
_Une place devant le château._
LE CHOEUR.
Doucement bercé sur sa mule fringante, messer Blazius s'avance dans les
bluets fleuris, vêtu de neuf, l'écritoire au côté. Comme un poupon sur
l'oreiller, il se ballotte sur son ventre rebondi, et, les yeux à demi
fermés, il marmotte un _Pater noster_ dans son triple menton. Salut,
maître Blazius; vous arrivez au temps de la vendange, pareil à une
amphore antique.
MAÎTRE BLAZIUS.
Que ceux qui veulent apprendre une nouvelle d'importance m'apportent ici
premièrement un verre de vin frais.
LE CHOEUR.
Voilà notre plus grande écuelle; buvez, maître Blazius; le vin est bon;
vous parlerez après.
MAÎTRE BLAZIUS.