mamelles pendantes comme une vieille bourse au fond de laquelle il y a
un gros sou. L'amour est une hostie qu'il faut briser en deux au pied
d'un autel et avaler ensemble dans un baiser; il n'y a plus d'autel, il
n'y a plus d'amour. Vive la nature! il y a encore du vin.
_Il boit._
SPARK.
Tu vas te griser.
FANTASIO.
Je vais me griser, tu l'as dit.
SPARK.
Il est un peu tard pour cela.
FANTASIO.
Qu'appelles-tu tard? midi, est-ce tard? minuit, est-ce de bonne heure?
Où prends-tu la journée? Restons là, Spark, je t'en prie. Buvons,
causons, analysons, déraisonnons, faisons de la politique; imaginons des
combinaisons de gouvernement; attrapons tous les hannetons qui passent
autour de cette chandelle, et mettons-les dans nos poches. Sais-tu que
les canons à vapeur sont une belle chose en matière de philanthropie?
SPARK.
Comment l'entends-tu?
FANTASIO.
Il y avait une fois un roi qui était très sage, très sage, très heureux,
très heureux...
SPARK.
Après?
FANTASIO.
La seule chose qui manquait à son bonheur, c'était d'avoir des enfants.
Il fit faire des prières publiques dans toutes les mosquées.
SPARK.
À quoi en veux-tu venir?
FANTASIO.
Je pense à mes chères Mille et une Nuits. C'est comme cela qu'elles
commencent toutes. Tiens, Spark, je suis gris. Il faut que je fasse
quelque chose. Tra la, tra la! Allons, levons-nous!
_Un enterrement passe._
Ohé! braves gens, qui enterrez-vous là? Ce n'est pas maintenant l'heure
d'enterrer proprement.
LES PORTEURS.
Nous enterrons Saint-Jean.
FANTASIO.
Saint-Jean est mort? le bouffon du roi est mort? Qui a pris sa place? le
ministre de la justice?
LES PORTEURS.
Sa place est vacante, vous pouvez la prendre si vous voulez.
_Ils sortent._
SPARK.
Voilà une insolence que tu t'es bien attirée. À quoi penses-tu,
d'arrêter ces gens?
FANTASIO.
Il n'y a rien là d'insolent. C'est un conseil d'ami que m'a donné cet
homme, et que je vais suivre à l'instant.
SPARK.
Tu vas te faire bouffon de la cour?
FANTASIO.
Cette nuit même, si l'on veut de moi. Puisque je ne puis coucher chez
moi, je veux me donner la représentation de cette royale comédie qui se
jouera demain, et de la loge du roi lui-même.
SPARK.
Comme tu es fin! On te reconnaîtra, et les laquais te mettront à la
porte; n'es-tu pas filleul de la feue reine!
FANTASIO.
Comme tu es bête! je me mettrai une bosse et une perruque rousse comme
la portait Saint-Jean, et personne ne me reconnaîtra, quand j'aurais
trois douzaines de parrains à mes trousses.
_Il frappe à une boutique._
Hé! brave homme, ouvrez-moi, si vous n'êtes pas sorti, vous, votre femme
et vos petits chiens!
UN TAILLEUR, _ouvrant la boutique_.
Que demande votre seigneurie?
FANTASIO.
N'êtes-vous pas tailleur de la cour?
LE TAILLEUR.
Pour vous servir.
FANTASIO.
Est-ce vous qui habilliez Saint-Jean?
LE TAILLEUR.
Oui, monsieur.
FANTASIO.
Vous le connaissiez? Vous savez de quel côté était sa bosse, comment il
frisait sa moustache, et quelle perruque il portait?
LE TAILLEUR.
Hé! hé! monsieur veut rire.
FANTASIO.
Homme, je ne veux point rire; entre dans ton arrière-boutique; et si tu
ne veux pas être empoisonné demain dans ton café au lait, songe à être
muet comme la tombe sur tout ce qui va se passer ici.
_Il sort avec le tailleur; Spark le suit._
SCÈNE III
_Une auberge sur la route de Munich._
_Entrent_ LE PRINCE DE MANTOUE ET MARINONI.
LE PRINCE.
Eh bien, colonel?
MARINONI.
Altesse?
LE PRINCE.
Eh bien, Marinoni?
MARINONI.
Mélancolique, fantasque, d'une jolie folle, soumise à son père, aimant
beaucoup les pois verts.
LE PRINCE.
Écris cela; je ne comprends clairement que les écritures moulées en
bâtarde.
MARINONI, _écrivant_.
Mélanco...
LE PRINCE.
Écris à voix basse; je rêve à un projet d'importance depuis mon dîner.
MARINONI.
Voilà, altesse, ce que vous demandez.
LE PRINCE.
C'est bien; je te nomme mon ami intime; je ne connais pas dans tout mon
royaume de plus belle écriture que la tienne. Assieds-toi à quelque
distance. Vous pensez donc, mon ami, que le caractère de la princesse,
ma future épouse, vous est secrètement connu?
MARINONI.
Oui, altesse; j'ai parcouru les alentours du palais, et ces tablettes
renferment les principaux traits des conversations différentes dans
lesquelles je me suis immiscé.
LE PRINCE, _se mirant_.
Il me semble que je suis poudré comme un homme de la dernière classe.
MARINONI.
L'habit est magnifique.
LE PRINCE.
Que dirais-tu, Marinoni, si tu voyais ton maître revêtir un simple frac
olive?
MARINONI.
Son altesse se rit de ma crédulité.
LE PRINCE.
Non, colonel. Apprends que ton maître est le plus romanesque des hommes.
MARINONI.
Romanesque, altesse?
LE PRINCE.
Oui, mon ami (je t'ai accordé ce titre); l'important projet que je
médite est inouï dans ma famille; je prétends arriver à la cour du roi
mon beau-père dans l'habillement d'un simple aide de camp; ce n'est pas
assez d'avoir envoyé un homme de ma maison recueillir les bruits publics
sur la future princesse de Mantoue (et cet homme, Marinoni, c'est
toi-même), je veux encore observer par mes yeux.
MARINONI.
Est-il vrai, altesse?
LE PRINCE.
Ne reste pas pétrifié. Un homme tel que moi ne doit avoir pour ami
intime qu'un esprit vaste et entreprenant.
MARINONI.
Une seule chose me paraît s'opposer au dessein de votre altesse.
LE PRINCE.
Laquelle?
MARINONI.
L'idée d'un tel travestissement ne pouvait appartenir qu'au prince
glorieux qui nous gouverne. Mais si mon gracieux souverain est confondu
parmi l'état-major, à qui le roi de Bavière fera-t-il les honneurs d'un
festin splendide qui doit avoir lieu dans la grande galerie?
LE PRINCE.
Tu as raison; si je me déguise, il faut que quelqu'un prenne ma place.
Cela est impossible, Marinoni; je n'avais pas pensé à cela.
MARINONI.
Pourquoi, impossible, altesse?
LE PRINCE.
Je puis bien abaisser la dignité princière jusqu'au grade de colonel;
mais comment peux-tu croire que je consentirais à élever jusqu'à mon
rang un homme quelconque? Penses-tu d'ailleurs que mon futur beau-père
me le pardonnerait?
MARINONI.
Le roi passe pour un homme de beaucoup de sens et d'esprit, avec une
humeur agréable.
LE PRINCE.
Ah! ce n'est pas sans peine que je renonce à mon projet. Pénétrer dans
cette cour nouvelle sans faste et sans bruit, observer tout, approcher
de la princesse sous un faux nom, et peut-être m'en faire aimer!--Oh! je
m'égare; cela est impossible. Marinoni, mon ami, essaye mon habit de
cérémonie; je ne saurais y résister.
MARINONI, _s'inclinant_.
Altesse!
LE PRINCE.
Penses-tu que les siècles futurs oublieront une pareille circonstance?
MARINONI.
Jamais, gracieux prince.
LE PRINCE.
Viens essayer mon habit.
_Ils sortent._
FIN DE L'ACTE PREMIER.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
_Le jardin du roi de Bavière._
_Entrent_ ELSBETH ET SA GOUVERNANTE.
LA GOUVERNANTE.
Mes pauvres yeux en ont pleuré, pleuré un torrent du ciel.
ELSBETH.
Tu es si bonne! Moi aussi j'aimais Saint-Jean; il avait tant d'esprit!
Ce n'était point un bouffon ordinaire.
LA GOUVERNANTE.
Dire que le pauvre homme est allé là-haut la veille de vos fiançailles!
Lui qui ne parlait que de vous à dîner et à souper, tant que le jour
durait. Un garçon si gai, si amusant, qu'il faisait aimer la laideur, et
que les yeux le cherchaient toujours en dépit d'eux-mêmes!
ELSBETH.
Ne me parle pas de mon mariage; c'est encore là un plus grand malheur.
LA GOUVERNANTE.
Ne savez-vous pas que le prince de Mantoue arrive aujourd'hui? On dit
que c'est un Amadis.
ELSBETH.
Que dis-tu là, ma chère! Il est horrible et idiot, tout le monde le sait
déjà ici.
LA GOUVERNANTE.
En vérité? on m'avait dit que c'était un Amadis.
ELSBETH.
Je ne demandais pas un Amadis, ma chère; mais cela est cruel,
quelquefois, de n'être qu'une fille de roi. Mon père est le meilleur des
hommes; le mariage qu'il prépare assure la paix de son royaume; il
recevra en récompense la bénédiction d'un peuple; mais moi, hélas!
j'aurai la sienne, et rien de plus.
LA GOUVERNANTE.
Comme vous parlez tristement!
ELSBETH.
Si je refusais le prince, la guerre serait bientôt recommencée; quel
malheur que ces traités de paix se signent toujours avec des larmes! Je
voudrais être une forte tête, et me résigner à épouser le premier venu,
quand cela est nécessaire en politique. Être la mère d'un peuple, cela
console les grands coeurs, mais non les têtes faibles. Je ne suis
qu'une pauvre rêveuse; peut-être la faute en est-elle à tes romans, tu
en as toujours dans tes poches.
LA GOUVERNANTE.
Seigneur! n'en dites rien.
ELSBETH.
J'ai peu connu la vie, et j'ai beaucoup rêvé.
LA GOUVERNANTE.
Si le prince de Mantoue est tel que vous le dites, Dieu ne laissera pas
cette affaire-là s'arranger, j'en suis sûre.
ELSBETH.
Tu crois! Dieu laisse faire les hommes, ma pauvre amie, et il ne fait
guère plus de cas de nos plaintes que du bêlement d'un mouton.
LA GOUVERNANTE.
Je suis sûre que si vous refusiez le prince, votre père ne vous
forcerait pas.
ELSBETH.
Non certainement il ne me forcerait pas; et c'est pour cela que je me
sacrifie. Veux-tu que j'aille dire à mon père d'oublier sa parole, et de
rayer d'un trait de plume son nom respectable sur un contrat qui fait
des milliers d'heureux? Qu'importe qu'il fasse une malheureuse? Je
laisse mon père être un bon roi.
LA GOUVERNANTE.
Hi! hi!
_Elle pleure._
ELSBETH.
Ne pleure pas sur moi, ma bonne; tu me ferais peut-être pleurer
moi-même, et il ne faut pas qu'une royale fiancée ait les yeux rouges.
Ne t'afflige pas de tout cela. Après tout, je serai une reine, c'est
peut-être amusant; je prendrai peut-être goût à mes parures, que
sais-je? à mes carrosses, à ma nouvelle cour; heureusement qu'il y a
pour une princesse autre chose dans un mariage qu'un mari. Je trouverai
peut-être le bonheur au fond de ma corbeille de noces.
LA GOUVERNANTE.
Vous êtes un vrai agneau pascal.
ELSBETH.
Tiens, ma chère, commençons toujours par en rire, quitte à en pleurer
quand il en sera temps. On dit que le prince de Mantoue est la plus
ridicule chose du monde.
LA GOUVERNANTE.
Si Saint-Jean était là!
ELSBETH.
Ah! Saint-Jean! Saint-Jean!
LA GOUVERNANTE.
Vous l'aimiez beaucoup, mon enfant.
ELSBETH.
Cela est singulier; son esprit m'attachait à lui avec des fils
imperceptibles qui semblaient venir de mon coeur; sa perpétuelle
moquerie de mes idées romanesques me plaisait à l'excès, tandis que je
ne puis supporter qu'avec peine bien des gens qui abondent dans mon
sens; je ne sais ce qu'il y avait autour de lui, dans ses yeux, dans ses
gestes, dans la manière dont il prenait son tabac. C'était un homme
bizarre; tandis qu'il me parlait, il me passait devant les yeux des
tableaux délicieux; sa parole donnait la vie comme par enchantement aux
choses les plus étranges.
LA GOUVERNANTE.
C'était un vrai Triboulet.
ELSBETH.
Je n'en sais rien; mais c'était un diamant d'esprit.
LA GOUVERNANTE.
Voilà des pages qui vont et viennent; je crois que le prince ne va pas
tarder à se montrer; il faudrait retourner au palais pour vous habiller.
ELSBETH.
Je t'en supplie, laisse-moi un quart d'heure encore; va préparer ce
qu'il me faut: hélas! ma chère, je n'ai plus longtemps à rêver.
LA GOUVERNANTE.
Seigneur! est-il possible que ce mariage se fasse, s'il vous déplaît? Un
père sacrifier sa fille! le roi serait un véritable Jephté, s'il le
faisait.
ELSBETH.
Ne dis pas de mal de mon père; va, ma chère, prépare ce qu'il me faut.
_La gouvernante sort._
ELSBETH, _seule_.
Il me semble qu'il y a quelqu'un derrière ces bosquets. Est-ce le
fantôme de mon pauvre bouffon que j'aperçois dans ces bluets, assis sur
la prairie? Répondez-moi; qui êtes-vous? que faites-vous là à cueillir
ces fleurs?
_Elle s'avance vers un tertre._
FANTASIO, _assis, vêtu en bouffon, avec une bosse et une perruque_.
Je suis un brave cueilleur de fleurs, qui souhaite le bonjour à vos
beaux yeux.
ELSBETH.
Que signifie cet accoutrement? qui êtes-vous pour venir parodier sous
cette large perruque un homme que j'ai aimé? Êtes-vous écolier en
bouffonneries?
FANTASIO.
Plaise à votre altesse sérénissime, je suis le nouveau bouffon du roi;
le majordome m'a reçu favorablement; je suis présenté au valet de
chambre; les marmitons me protègent depuis hier au soir, et je cueille
modestement des fleurs en attendant qu'il me vienne de l'esprit.
ELSBETH.
Cela me paraît douteux, que vous cueilliez jamais cette fleur-là.
FANTASIO.
Pourquoi? l'esprit peut venir à un homme vieux, tout comme à une jeune
fille. Cela est si difficile quelquefois de distinguer un trait
spirituel d'une grosse sottise! Beaucoup parler, voilà l'important; le
plus mauvais tireur de pistolet peut attraper la mouche, s'il tire sept
cent quatre-vingts coups à la minute, tout aussi bien que le plus habile
homme qui n'en tire qu'un ou deux bien ajustés. Je ne demande qu'à être
nourri convenablement pour la grosseur de mon ventre, et je regarderai
mon ombre au soleil pour voir si ma perruque pousse.
ELSBETH.
En sorte que vous voilà revêtu des dépouilles de Saint-Jean? Vous avez
raison de parler de votre ombre; tant que vous aurez ce costume, elle
lui ressemblera toujours, je crois, plus que vous.
FANTASIO.
Je fais en ce moment une élégie qui décidera de mon sort.
ELSBETH.
En quelle façon?
FANTASIO.
Elle prouvera clairement que je suis le premier homme du monde, ou bien
elle ne vaudra rien du tout. Je suis en train de bouleverser l'univers
pour le mettre en acrostiche; la lune, le soleil et les étoiles se
battent pour entrer dans mes rimes, comme des écoliers à la porte d'un
théâtre de mélodrames.
ELSBETH.
Pauvre homme! quel métier tu entreprends! faire de l'esprit à tant par
heure! N'as-tu ni bras ni jambes, et ne ferais-tu pas mieux de labourer
la terre que ta propre cervelle?
FANTASIO.
Pauvre petite! quel métier vous entreprenez! épouser un sot que vous
n'avez jamais vu!--N'avez-vous ni coeur ni tête, et ne feriez-vous pas
mieux de vendre vos robes que votre corps?
ELSBETH.
Voilà qui est hardi, monsieur le nouveau venu!
FANTASIO.
Comment appelez-vous cette fleur-là, s'il vous plaît?
ELSBETH.
Une tulipe. Que veux-tu prouver?
FANTASIO.
Une tulipe rouge, ou une tulipe bleue?
ELSBETH.
Bleue, à ce qu'il me semble.
FANTASIO.
Point du tout, c'est une tulipe rouge.
ELSBETH.
Veux-tu mettre un habit neuf à une vieille sentence? tu n'en as pas
besoin pour dire que des goûts et des couleurs il n'en faut pas
disputer.
FANTASIO.
Je ne dispute pas; je vous dis que cette tulipe est une tulipe rouge, et
cependant je conviens qu'elle est bleue.
ELSBETH.
Comment arranges-tu cela?
FANTASIO.
Comme votre contrat de mariage. Qui peut savoir sous le soleil s'il est
né bleu ou rouge? les tulipes elles-mêmes n'en savent rien. Les
jardiniers et les notaires font des greffes si extraordinaires, que les
pommes deviennent des citrouilles, et que les chardons sortent de la
mâchoire de l'âne pour s'inonder de sauce dans le plat d'argent d'un
évêque. Cette tulipe que voilà s'attendait bien à être rouge; mais on
l'a mariée; elle est tout étonnée d'être bleue: c'est ainsi que le monde
entier se métamorphose sous les mains de l'homme; et la pauvre dame
nature doit se rire parfois au nez de bon coeur, quand elle mire dans
ses lacs et dans ses mers son éternelle mascarade. Croyez-vous que ça
sentît la rose dans le paradis de Moïse? ça ne sentait que le foin vert.
La rose est fille de la civilisation; c'est une marquise comme vous et
moi.
ELSBETH.
La pâle fleur de l'aubépine peut devenir une rose, et un chardon peut
devenir un artichaut; mais une fleur ne peut en devenir une autre: ainsi
qu'importe à la nature? on ne la change pas, on l'embellit ou on la tue.
La plus chétive violette mourrait plutôt que de céder, si l'on voulait,
par des moyens artificiels, altérer sa forme d'une étamine.
FANTASIO.
C'est pourquoi je fais plus de cas d'une violette que d'une fille de
roi.
ELSBETH.
Il y a de certaines choses que les bouffons eux-mêmes n'ont pas le droit
de railler; fais-y attention. Si tu as écouté ma conversation avec ma
gouvernante, prends garde à tes oreilles.
FANTASIO.
Non pas à mes oreilles, mais à ma langue. Vous vous trompez de sens; il
y a une erreur de sens dans vos paroles.
ELSBETH.
Ne me fais pas de calembour, si tu veux gagner ton argent, et ne me
compare pas à des tulipes, si tu ne veux gagner autre chose.
FANTASIO.
Qui sait? un calembour console de bien des chagrins; et jouer avec les
mots est un moyen comme un autre de jouer avec les pensées, les actions
et les êtres. Tout est calembour ici-bas, et il est aussi difficile de
comprendre le regard d'un enfant de quatre ans que le galimatias de
trois drames modernes.
ELSBETH.
Tu me fais l'effet de regarder le monde à travers un prisme tant soit
peu changeant.
FANTASIO.
Chacun a ses lunettes; mais personne ne sait au juste de quelle couleur
en sont les verres. Qui est-ce qui pourra me dire au juste si je suis
heureux ou malheureux, bon ou mauvais, triste ou gai, bête ou spirituel?
ELSBETH.
Tu es laid, du moins; cela est certain.
FANTASIO.
Pas plus certain que votre beauté. Voilà votre père qui vient avec votre
futur mari. Qui est-ce qui peut savoir si vous l'épouserez?
_Il sort._
ELSBETH.
Puisque je ne puis éviter la rencontre du prince de Mantoue, je ferai
aussi bien d'aller au-devant de lui.
_Entrent le roi, Marinoni sous le costume de prince, et le prince
vêtu en aide de camp._
LE ROI.
Prince, voici ma fille. Pardonnez-lui cette toilette de jardinière; vous
êtes ici chez un bourgeois qui en gouverne d'autres, et notre étiquette
est aussi indulgente pour nous-mêmes que pour eux.
MARINONI.
Permettez-moi de baiser cette main charmante, madame, si ce n'est pas
une trop grande faveur pour mes lèvres.
LA PRINCESSE.
Votre altesse m'excusera si je rentre au palais. Je la verrai, je pense,
d'une manière plus convenable à la présentation de ce soir.
_Elle sort._
LE PRINCE.
La princesse a raison; voilà une divine pudeur.
LE ROI, _à Marinoni_.
Quel est donc cet aide de camp qui vous suit comme votre ombre? Il m'est
insupportable de l'entendre ajouter une remarque inepte à tout ce que
nous disons. Renvoyez-le, je vous en prie.
_Marinoni parle bas au prince._
LE PRINCE, _de même_.
C'est fort adroit de ta part de lui avoir persuadé de m'éloigner; je
vais tâcher de joindre la princesse et de lui toucher quelques mots
délicats sans faire semblant de rien.
_Il sort._
LE ROI.
Cet aide de camp est un imbécile, mon ami; que pouvez-vous faire de cet
homme-là?
MARINONI.
Hum! hum! Poussons quelques pas plus avant, si Votre Majesté le permet;
je crois apercevoir un kiosque tout à fait charmant dans ce bocage.
_Ils sortent._
SCÈNE II
_Une autre partie du jardin._
LE PRINCE, _entrant_.
Mon déguisement me réussit à merveille; j'observe, et je me fais aimer.
Jusqu'ici tout va au gré de mes souhaits; le père me paraît un grand
roi, quoique trop sans façon, et je m'étonnerais si je ne lui avais plu
tout d'abord. J'aperçois la princesse qui rentre au palais; le hasard me
favorise singulièrement.
_Elsbeth entre; le prince l'aborde._
Altesse, permettez à un fidèle serviteur de votre futur époux de vous
offrir les félicitations sincères que son coeur humble et dévoué ne
peut contenir en vous voyant. Heureux les grands de la terre! ils
peuvent vous épouser, moi je ne le puis pas; cela m'est tout à fait
impossible; je suis d'une naissance obscure; je n'ai pour tout bien
qu'un nom redoutable à l'ennemi; un coeur pur et sans tache bat sous
ce modeste uniforme; je suis un pauvre soldat criblé de balles des pieds
à la tête; je n'ai pas un ducat; je suis solitaire et exilé de ma terre
natale comme de ma patrie céleste, c'est-à-dire du paradis de mes rêves;
je n'ai pas un coeur de femme à presser sur mon coeur; je suis
maudit et silencieux.
ELSBETH.
Que me voulez-vous, mon cher monsieur? Êtes-vous fou, ou demandez-vous
l'aumône?
LE PRINCE.
Qu'il serait difficile de trouver des paroles pour exprimer ce que
j'éprouve! Je vous ai vue passer toute seule dans cette allée; j'ai cru
qu'il était de mon devoir de me jeter à vos pieds, et de vous offrir ma
compagnie jusqu'à la poterne.
ELSBETH.
Je vous suis obligée; rendez-moi le service de me laisser tranquille.
_Elle sort._
LE PRINCE, _seul_.
Aurais-je eu tort de l'aborder? Il le fallait cependant, puisque j'ai le
projet de la séduire sous mon habit supposé. Oui, j'ai bien fait de
l'aborder. Cependant elle m'a répondu d'une manière désagréable. Je
n'aurais peut-être pas dû lui parler si vivement. Il le fallait pourtant
bien, puisque son mariage est presque assuré, et que je suis censé
devoir supplanter Marinoni, qui me remplace. J'ai eu raison de lui
parler vivement. Mais la réponse est désagréable. Aurait-elle un coeur
dur et faux? Il serait bon de sonder adroitement la chose.
_Il sort._
SCÈNE III
_Une antichambre._
FANTASIO, _couché sur un tapis_.
Quel métier délicieux que celui de bouffon! J'étais gris, je crois, hier
soir, lorsque j'ai pris ce costume et que je me suis présenté au palais;
mais, en vérité, jamais la saine raison ne m'a rien inspiré qui valût
cet acte de folie. J'arrive, et me voilà reçu, choyé, enregistré, et ce
qu'il y a de mieux encore, oublié. Je vais et viens dans ce palais comme
si je l'avais habité toute ma vie. Tout à l'heure j'ai rencontré le roi;
il n'a pas même eu la curiosité de me regarder; son bouffon étant mort,
on lui a dit: «Sire, en voilà un autre.» C'est admirable! Dieu merci,
voilà ma cervelle à l'aise, je puis faire toutes les balivernes
possibles sans qu'on me dise rien pour m'en empêcher; je suis un des
animaux domestiques du roi de Bavière, et si je veux, tant que je
garderai ma bosse et ma perruque, on me laissera vivre jusqu'à ma mort
entre un épagneul et une pintade. En attendant, mes créanciers peuvent
se casser le nez contre ma porte tout à leur aise. Je suis aussi bien en
sûreté ici sous cette perruque, que dans les Indes occidentales.
N'est-ce pas la princesse que j'aperçois dans la chambre voisine, à
travers cette glace? Elle rajuste son voile de noces; deux longues
larmes coulent sur ses joues; en voilà une qui se détache comme une
perle et qui tombe sur sa poitrine. Pauvre petite! j'ai entendu ce matin
sa conversation avec sa gouvernante; en vérité, c'était par hasard;
j'étais assis sur le gazon, sans autre dessein que celui de dormir.
Maintenant la voilà qui pleure et qui ne se doute guère que je la vois
encore. Ah! si j'étais un écolier de rhétorique, comme je réfléchirais
profondément sur cette misère couronnée, sur cette pauvre brebis à qui
on met un ruban rose au cou pour la mener à la boucherie! Cette petite
fille est sans doute romanesque; il lui est cruel d'épouser un homme
qu'elle ne connaît pas. Cependant elle se sacrifie en silence. Que le
hasard est capricieux! il faut que je me grise, que je rencontre
l'enterrement de Saint-Jean, que je prenne son costume et sa place, que
je fasse enfin la plus grande folie de la terre, pour venir voir tomber,
à travers cette glace, les deux seules larmes que cette enfant versera
peut-être sur son triste voile de fiancée!
_Il sort._
SCÈNE IV
_Une allée du jardin._
LE PRINCE, MARINONI.
LE PRINCE.
Tu n'es qu'un sot, colonel.
MARINONI.
Votre altesse se trompe sur mon compte de la manière la plus pénible.
LE PRINCE.
Tu es un maître butor. Ne pouvais-tu pas empêcher cela? Je te confie le
plus grand projet qui se soit enfanté depuis une suite d'années
incalculable, et toi, mon meilleur ami, mon plus fidèle serviteur, tu
entasses bêtises sur bêtises. Non, non, tu as beau dire, cela n'est
point pardonnable.
MARINONI.
Comment pouvais-je empêcher votre altesse de s'attirer les désagréments
qui sont la suite nécessaire du rôle supposé qu'elle joue? Vous
m'ordonnez de prendre votre nom et de me comporter en véritable prince
de Mantoue. Puis-je empêcher le roi de Bavière de faire un affront à mon
aide de camp? Vous aviez tort de vous mêler de nos affaires.
LE PRINCE.
Je voudrais bien qu'un maraud comme toi se mêlât de me donner des
ordres.
MARINONI.
Considérez, altesse, qu'il faut cependant que je sois le prince ou que
je sois l'aide de camp. C'est par votre ordre que j'agis.
LE PRINCE.
Me dire que je suis un impertinent en présence de toute la cour, parce
que j'ai voulu baiser la main de la princesse! Je suis prêt à lui
déclarer la guerre, et à retourner dans mes États pour me mettre à la
tête de mes armées.
MARINONI.