Nasce nel cor profundo,» etc.
_Poésies de Leopardi._
OCTAVE.
Ni moi non plus.
COELIO, _lisant_.
«Peut-être est-ce l'effet d'un premier amour, peut-être que ce vaste
désert où nous sommes effraye les regards de celui qui aime, peut-être
que cette terre ne lui semble plus habitable, s'il n'y peut trouver ce
bonheur nouveau, unique, infini que son coeur lui représente.»
OCTAVE.
Ah! çà, à qui en as-tu?
COELIO, _lisant_.
«Le paysan, l'artisan grossier, qui ne sait rien; la jeune fille timide,
qui frémit d'ordinaire à la seule pensée de la mort, s'enhardit,
lorsqu'elle aime, jusqu'à porter son regard sur un tombeau.»--Octave! la
mort nous mène à Dieu, et mes genoux plient quand j'y pense. Bonsoir,
mon cher ami.
OCTAVE.
_Où vas-tu?_
COELIO.
_J'ai affaire en ville ce soir._
OCTAVE.
_Tu as l'air d'aller te noyer._ Cette mort dont tu parles, est-ce que tu
en as peur, par hasard?
COELIO.
_Ah! que j'eusse pu me faire un nom dans les tournois et les batailles!_
(Suit la tirade de la scène II entre Ciuta et Coelio.)
OCTAVE.
Voyons, Coelio, _à quoi penses-tu? Il y a d'autres Mariannes sous le
ciel. Soupons ensemble et moquons-nous de cette Marianne-là._
COELIO.
_Adieu, adieu. Je ne puis m'arrêter plus longtemps, je te verrai demain,
mon ami._
_Il sort._
OCTAVE, _seul_.
_Par le ciel! voilà qui est étrange!_ Ah! voici Marianne qui sort. Elle
va sans doute à vêpres.--Elle _approche lentement.--Belle Marianne, vous
dormirez tranquillement,_ etc.
7.--PAGE 193.
OCTAVE.
_Une chanson sous la fenêtre_, un bon manteau bien long, un poignard
dans la poche, un masque sur le nez.--As-tu un masque?
COELIO.
Non.
OCTAVE.
Point de masque!--Amoureux, et en carnaval! Ce garçon-là ne pense à
rien. Va donc t'équiper au plus vite.
COELIO.
_Ah! mon Dieu! le coeur me manque._
OCTAVE.
Courage, ami! en route! _Tu m'embrasseras en revenant. En route! en
route! la nuit s'avance._
_Coelio sort._
Le coeur lui manque! dit-il. Et à moi aussi... _Pour récompense de mes
peines_, je vais me donner à souper.
_Appelant._
Hé! holà! Giovanni! Beppo!
_Il entre dans le cabaret._
CLAUDIO, TIBIA, MARIANNE, _sur son balcon_.
DEUX SPADASSINS.
CLAUDIO.
_Laissez-le entrer, et jetez-vous sur lui dès qu'il sera parvenu à ce
bosquet._
MARIANNE, _à part_.
Que vois-je? mon mari et Tibia?
TIBIA.
_Et s'il entre par l'autre côté?_
CLAUDIO.
Comment, Tibia, par l'autre côté? Verrai-je ainsi échouer tout mon plan?
MARIANNE.
Que disent-ils?
TIBIA.
Cette place étant un carrefour, on peut y venir à droite et à gauche.
CLAUDIO.
Tu as raison, je n'y avais pas songé.
TIBIA.
Que faire, monsieur, s'il arrive par la gauche?
CLAUDIO.
Alors, attendez-le au coin du mur.
MARIANNE.
Ô ciel! qu'ai-je entendu?
TIBIA.
Et s'il se présente par la droite?
CLAUDIO.
Attendez un peu.--Vous ferez la même chose.
MARIANNE.
Comment avertir Octave?
TIBIA.
_Le voilà qui arrive_, etc...
COELIO, _masqué_, MARIANNE, _sur le balcon_.
MARIANNE.
_...Demain, trouvez-vous à midi_, derrière le jardin, _j'y serai_.
COELIO, _ôtant son masque et tirant son épée_.
_Ô mort! puisque tu es là, viens donc à mon secours. Octave, traître
Octave! puisse mon sang retomber sur toi!_ Dans quel but, dans quel
intérêt tu m'as envoyé dans ce piège affreux, je ne puis le comprendre;
mais je le saurai, puisque j'y suis venu, et, fût-ce aux dépens de ma
vie, j'apprendrai le mot de cette horrible énigme.
_Il entre dans le jardin; Tibia l'y suit et ferme la grille en
dedans._
OCTAVE, _seul, sortant du cabaret_.
Ah! où vais-je aller à présent? J'ai fait quelque chose pour le bonheur
d'autrui, qu'inventerai-je pour mon plaisir? Ma foi, voilà une belle
nuit, et vraiment celle-ci _doit m'être comptée. En vérité, cette femme
était belle_, etc... _Où est donc la raison de tout cela?_ La raison de
tout, c'est la fortune! Il n'y a qu'heur et malheur en ce monde.
Coelio n'était-il pas désolé ce matin? et maintenant...
_On entend un bruit sourd et un cliquetis d'épées dans le jardin._
Qu'ai-je entendu? quel est ce bruit?
COELIO, _d'une voix étouffée, dans le jardin_.
À moi!
OCTAVE.
Coelio! c'est la voix de Coelio!
_Courant à la grille et la secouant._
Ouvrez, ou j'enfonce la grille!
CLAUDIO, _ouvrant la grille_.
_Que voulez-vous?_ etc.
_Octave entre dans le jardin._
CLAUDIO.
Maintenant songeons à ma femme, et allons prévenir sa mère.
_Il sort._
MARIANNE, _seule, sortant de la maison_.
Cela est certain; je ne me trompe pas: j'ai bien entendu. Derrière la
maison, à travers les arbres, j'ai vu des ombres, dispersées çà et là,
se joindre tout à coup et fondre sur lui. J'ai entendu le bruit des
épées, puis un cri étouffé, le plus sinistre, le dernier appel!--Pauvre
Octave! Tout brave qu'il est (car il est brave), ils l'ont surpris, ils
l'ont entraîné.--Est-il possible qu'une pareille faute soit payée si
cher? Est-il possible que si peu de bon sens puisse donner tant de
cruauté! Et moi qui ai agi si légèrement, si follement, par pur
caprice!--Il faut que je voie, il faut que je sache...
MARIANNE, OCTAVE, _l'épée à la main_.
MARIANNE.
Octave! est-ce vous?
OCTAVE.
C'est moi, Marianne. Coelio n'est plus!
MARIANNE.
Coelio, dites vous? Comment se peut-il?
OCTAVE.
Il n'est plus!
MARIANNE.
Ô ciel!
_Elle marche vers le jardin._
OCTAVE.
Il n'est plus! N'allez pas par là.
MARIANNE.
Où voulez-vous que j'aille? Je suis perdue! Il faut partir, Octave; il
faut fuir! Claudio sûrement n'est pas dans la maison?
OCTAVE.
Non; ils ont pris leurs précautions, et m'ont laissé prudemment seul.
MARIANNE.
Je le connais, je suis perdue; et vous aussi peut-être.--Partons! ils
vont revenir tout à l'heure.
OCTAVE.
Partez si vous voulez, je reste. S'ils doivent revenir, ils me
trouveront, et, quoi qu'il advienne, je les attendrai. Je veux veiller
près de lui dans son dernier sommeil.
MARIANNE.
Mais moi, m'abandonnerez-vous? Savez-vous à quel danger vous vous
exposez, et jusqu'où peut aller leur vengeance?
OCTAVE.
Regardez là-bas, derrière ces arbres, cette petite place sombre, au coin
de la muraille: là est couché mon seul ami. Quant au reste, je ne m'en
soucie guère.
MARIANNE.
Pas même de votre vie, ni de la mienne?
OCTAVE.
Pas même de cela. Regardez là-bas. _Moi seul je l'ai connu._ Posez sur
sa tombe une urne d'albâtre, couverte d'un long voile de deuil, ce sera
sa parfaite image. _C'est ainsi qu'une douce mélancolie_, etc.
FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.
Cette comédie a été imaginée, écrite et imprimée en moins de six
semaines. Lorsque le drame d'_André del Sarto_ eut paru dans la
_Revue des Deux Mondes_, le 1er avril 1833, l'auteur se remit
aussitôt à l'ouvrage, et les _Caprices de Marianne_ paraissaient
dans le même recueil, le 15 mai suivant. Cette pièce fit ensuite
partie du _Spectacle dans un fauteuil_, qui, dans la pensée du
poëte, ne devait jamais arriver au théâtre. Cependant elle lui fut
demandée, en 1851, par la Comédie-Française; c'est alors qu'il
exécuta les changements que nous venons d'indiquer. Parmi les
additions se trouve une scène entre Octave et Coelio, dans
laquelle l'auteur a introduit une citation des poésies de Leopardi.
Alfred de Musset avait une grande admiration pour ce jeune poëte
italien, enlevé par une mort prématurée, et auquel il avait déjà
adressé une pièce de vers intitulée: _Après une lecture_. La
comédie des _Caprices de Marianne_ fut représentée pour la première
fois au Théâtre-Français, le 14 juin 1851. On la joue encore
aujourd'hui, et le public semble prendre, chaque fois, plus de
plaisir à l'entendre.
FANTASIO
COMÉDIE EN DEUX ACTES
1833
PERSONNAGES.
LE ROI DE BAVIÈRE.
LE PRINCE DE MANTOUE.
MARINONI, son aide de camp.
RUTTEN, secrétaire du roi.
FANTASIO,}
SPARK, } jeunes gens de la ville.
HARTMAN, }
FACIO, }
OFFICIERS, PAGES, etc.
ELSBETH, fille du roi de Bavière.
LA GOUVERNANTE D'ELSBETH.
_La scène est à Munich._
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE
_À la cour._
LE ROI, _entouré de ses courtisans_; RUTTEN.
LE ROI.
Mes amis, je vous ai annoncé, il y a déjà longtemps, les fiançailles de
ma chère Elsbeth avec le prince de Mantoue. Je vous annonce aujourd'hui
l'arrivée de ce prince; ce soir peut-être, demain au plus tard, il sera
dans ce palais. Que ce soit un jour de fête pour tout le monde; que les
prisons s'ouvrent, et que le peuple passe la nuit dans les
divertissements. Rutten, où est ma fille?
_Les courtisans se retirent._
RUTTEN.
Sire, elle est dans le parc avec sa gouvernante.
LE ROI.
Pourquoi ne l'ai-je pas encore vue aujourd'hui? Est-elle triste ou gaie
de ce mariage qui s'apprête?
RUTTEN.
Il m'a paru que le visage de la princesse était voilé de quelque
mélancolie. Quelle est la jeune fille qui ne rêve pas la veille de ses
noces? La mort de Saint-Jean l'a contrariée.
LE ROI.
Y penses-tu? La mort de mon bouffon! d'un plaisant de cour bossu et
presque aveugle!
RUTTEN.
La princesse l'aimait.
LE ROI.
Dis-moi, Rutten, tu as vu le prince; quel homme est-ce? Hélas! je lui
donne ce que j'ai de plus précieux au monde, et je ne le connais point.
RUTTEN.
Je suis demeuré fort peu de temps à Mantoue.
LE ROI.
Parle franchement. Par quels yeux puis-je voir la vérité, si ce n'est
par les tiens?
RUTTEN.
En vérité, sire, je ne saurais rien dire sur le caractère et l'esprit du
noble prince.
LE ROI.
En est-il ainsi? Tu hésites, toi, courtisan! De combien d'éloges l'air
de cette chambre serait déjà rempli, de combien d'hyperboles et de
métaphores flatteuses, si le prince qui sera demain mon gendre t'avait
paru digne de ce titre! Me serais-je trompé, mon ami? aurais-je fait en
lui un mauvais choix?
RUTTEN.
Sire, le prince passe pour le meilleur des rois.
LE ROI.
La politique est une fine toile d'araignée, dans laquelle se débattent
bien des pauvres mouches mutilées; je ne sacrifierai le bonheur de ma
fille à aucun intérêt.
_Ils sortent._
SCÈNE II
_Une rue._
SPARK, HARTMAN ET FACIO, _buvant autour d'une table_.
HARTMAN.
Puisque c'est aujourd'hui le mariage de la princesse, buvons, fumons, et
tâchons de faire du tapage.
FACIO.
Il serait bon de nous mêler à tout ce peuple qui court les rues, et
d'éteindre quelques lampions sur de bonnes têtes de bourgeois.
SPARK.
Allons donc! fumons tranquillement.
HARTMAN.
Je ne ferai rien tranquillement; dussé-je me faire battant de cloche,
et me pendre dans le bourdon de l'église, il faut que je carillonne un
jour de fête. Où diable est donc Fantasio?
SPARK.
Attendons-le; ne faisons rien sans lui.
FACIO.
Bah! il nous retrouvera toujours. Il est à se griser dans quelque trou
de la rue Basse. Holà, ohé! un dernier coup!
_Il lève son verre._
UN OFFICIER, _entrant_.
Messieurs, je viens vous prier de vouloir bien aller plus loin, si vous
ne voulez point être dérangés dans votre gaieté.
HARTMAN.
Pourquoi, mon capitaine?
L'OFFICIER.
La princesse est dans ce moment sur la terrasse que vous voyez, et vous
comprenez aisément qu'il n'est pas convenable que vos cris arrivent
jusqu'à elle.
_Il sort._
FACIO.
Voilà qui est intolérable!
SPARK.
Qu'est-ce que cela nous fait de rire ici ou ailleurs?
HARTMAN.
Qui est-ce qui nous dit qu'ailleurs il nous sera permis de rire? Vous
verrez qu'il sortira un drôle en habit vert de tous les pavés de la
ville, pour nous prier d'aller rire dans la lune.
_Entre Marinoni, couvert d'un manteau._
SPARK.
La princesse n'a jamais fait un acte de despotisme de sa vie. Que Dieu
la conserve! Si elle ne veut pas qu'on rie, c'est qu'elle est triste, ou
qu'elle chante; laissons-la en repos.
FACIO.
Humph! voilà un manteau rabattu qui flaire quelque nouvelle. Le
gobe-mouche a envie de nous aborder.
MARINONI, _approchant_.
Je suis un étranger, messieurs; à quelle occasion cette fête?
SPARK.
La princesse Elsbeth se marie.
MARINONI.
Ah! ah! c'est une belle femme, à ce que je présume.
HARTMAN.
Comme vous êtes un bel homme, vous l'avez dit.
MARINONI.
Aimée de son peuple, si j'ose le dire, car il me paraît que tout est
illuminé.
HARTMAN.
Tu ne te trompes pas, brave étranger; tous ces lampions allumés que tu
vois, comme tu l'as remarqué sagement, ne sont pas autre chose qu'une
illumination.
MARINONI.
Je voulais demander par là si la princesse est la cause de ces signes de
joie.
HARTMAN.
L'unique cause, puissant rhéteur. Nous aurions beau nous marier tous, il
n'y aurait aucune espèce de joie dans cette ville ingrate.
MARINONI.
Heureuse la princesse qui sait se faire aimer de son peuple!
HARTMAN.
Des lampions allumés ne font pas le bonheur d'un peuple, cher homme
primitif. Cela n'empêche pas la susdite princesse d'être fantasque comme
une bergeronnette.
MARINONI.
En vérité! vous avez dit fantasque?
HARTMAN.
Je l'ai dit, cher inconnu, je me suis servi de ce mot.
_Marinoni salue et se retire._
FACIO.
À qui diantre en veut ce baragouineur d'Italien? Le voilà qui nous
quitte pour aborder un autre groupe. Il sent l'espion d'une lieue.
HARTMAN.
Il ne sent rien du tout; il est bête à faire plaisir.
SPARK.
Voilà Fantasio qui arrive.
HARTMAN.
Qu'a-t-il donc? il se dandine comme un conseiller de justice. Ou je me
trompe fort, ou quelque lubie mûrit dans sa cervelle.
FACIO.
Eh bien! ami, que ferons-nous de cette belle soirée?
FANTASIO, _entrant_.
Tout absolument, hors un roman nouveau.
FACIO.
Je disais qu'il faudrait nous lancer dans cette canaille, et nous
divertir un peu.
FANTASIO.
L'important serait d'avoir des nez de carton et des pétards.
HARTMAN.
Prendre la taille aux filles, tirer les bourgeois par la queue et casser
les lanternes. Allons, partons, voilà qui est dit.
FANTASIO.
Il était une fois un roi de Perse...
HARTMAN.
Viens donc, Fantasio.
FANTASIO.
Je n'en suis pas, je n'en suis pas.
HARTMAN.
Pourquoi?
FANTASIO.
Donnez-moi un verre de ça.
_Il boit._
HARTMAN.
Tu as le mois de mai sur les joues.
FANTASIO.
C'est vrai; et le mois de janvier dans le coeur. Ma tête est comme une
vieille cheminée sans feu: il n'y a que du vent et des cendres. Ouf!
_Il s'assoit._
Que cela m'ennuie que tout le monde s'amuse! Je voudrais que ce grand
ciel si lourd fût un immense bonnet de coton, pour envelopper jusqu'aux
oreilles cette sotte ville et ses sots habitants. Allons, voyons!
dites-moi, de grâce, un calembour usé, quelque chose de bien rebattu.
HARTMAN.
Pourquoi!
FANTASIO.
Pour que je rie. Je ne ris plus de ce qu'on invente; peut-être que je
rirai de ce que je connais.
HARTMAN.
Tu me parais un tant soit peu misanthrope et enclin à la mélancolie.
FANTASIO.
Du tout; c'est que je viens de chez ma maîtresse.
FACIO.
Oui ou non, es-tu des nôtres?
FANTASIO.
Je suis des vôtres, si vous êtes des miens; restons un peu ici à parler
de choses et d'autres, en regardant nos habits neufs.
FACIO.
Non, ma foi. Si tu es las d'être debout, je suis las d'être assis; il
faut que je m'évertue en plein air.
FANTASIO.
Je ne saurais m'évertuer. Je vais fumer sous ces marronniers, avec ce
brave Spark, qui va me tenir compagnie. N'est-ce pas, Spark?
SPARK.
Comme tu voudras.
HARTMAN.
En ce cas, adieu. Nous allons voir la fête.
_Hartman et Facio sortent.--Fantasio s'assied avec Spark._
FANTASIO.
Comme ce soleil couchant est manqué! La nature est pitoyable ce soir.
Regarde-moi un peu cette vallée là-bas, ces quatre ou cinq méchants
nuages qui grimpent sur cette montagne. Je faisais des paysages comme
celui-là, quand j'avais douze ans, sur la couverture de mes livres de
classe.
SPARK.
Quel bon tabac! quelle bonne bière!
FANTASIO.
Je dois bien t'ennuyer, Spark?
SPARK.
Non; pourquoi cela?
FANTASIO.
Toi, tu m'ennuies horriblement. Cela ne te fait rien de voir tous les
jours la même figure? Que diable Hartman et Facio s'en vont-ils faire
dans cette fête?
SPARK.
Ce sont deux gaillards actifs, et qui ne sauraient rester en place.
FANTASIO.
Quelle admirable chose que les Mille et une Nuits! Ô Spark! mon cher
Spark, si tu pouvais me transporter en Chine! Si je pouvais seulement
sortir de ma peau pendant une heure ou deux! Si je pouvais être ce
monsieur qui passe!
SPARK.
Cela me paraît assez difficile.
FANTASIO.
Ce monsieur qui passe est charmant; regarde: quelle belle culotte de
soie! quelles belles fleurs rouges sur son gilet! Ses breloques de
montre battent sur sa panse, en opposition avec les basques de son
habit, qui voltigent sur ses mollets. Je suis sûr que cet homme-là a
dans la tête un millier d'idées qui me sont absolument étrangères; son
essence lui est particulière. Hélas! tout ce que les hommes se disent
entre eux se ressemble; les idées qu'ils échangent sont presque toujours
les mêmes dans toutes leurs conversations; mais, dans l'intérieur de
toutes ces machines, isolées, quels replis, quels compartiments secrets!
C'est tout un monde que chacun porte en lui! un monde ignoré qui naît et
qui meurt en silence! Quelles solitudes que tous ces corps humains!
SPARK.
Bois donc, désoeuvré, au lieu de te creuser la tête.
FANTASIO.
Il n'y a qu'une chose qui m'ait amusé depuis trois jours: c'est que mes
créanciers ont obtenu un arrêt contre moi, et que si je mets les pieds
dans ma maison, il va arriver quatre estafiers qui me prendront au
collet.
SPARK.
Voilà qui est fort gai, en effet. Où coucheras-tu ce soir?
FANTASIO.
Chez la première venue. Te figures-tu que mes meubles se vendent demain
matin? Nous en achèterons quelques-uns, n'est-ce pas?
SPARK.
Manques-tu d'argent, Henri? Veux-tu ma bourse?
FANTASIO.
Imbécile! si je n'avais pas d'argent, je n'aurais pas de dettes. J'ai
envie de prendre pour maîtresse une fille d'opéra.
SPARK.
Cela t'ennuiera à périr.
FANTASIO.
Pas du tout; mon imagination se remplira de pirouettes et de souliers de
satin blanc; il y aura un gant à moi sur la banquette du balcon depuis
le premier janvier jusqu'à la Saint-Silvestre, et je fredonnerai des
solos de clarinette dans mes rêves, en attendant que je meure d'une
indigestion de fraises dans les bras de ma bien-aimée. Remarques-tu une
chose, Spark? c'est que nous n'avons point d'état? nous n'exerçons
aucune profession.
SPARK.
C'est là ce qui t'attriste?
FANTASIO.
Il n'y a point de maître d'armes mélancolique.
SPARK.
Tu me fais l'effet d'être revenu de tout.
FANTASIO.
Ah! pour être revenu de tout, mon ami, il faut être allé dans bien des
endroits.
SPARK.
Eh bien donc?
FANTASIO.
Eh bien donc! où veux-tu que j'aille? Regarde cette vieille ville
enfumée; il n'y a pas de places, de rues, de ruelles où je n'aie rôdé
trente fois; il n'y a pas de pavés où je n'aie traîné ces talons usés,
pas de maisons où je ne sache quelle est la fille ou la vieille femme
dont la tête stupide se dessine éternellement à la fenêtre; je ne
saurais faire un pas sans marcher sur mes pas d'hier; eh bien! mon cher
ami, cette ville n'est rien auprès de ma cervelle. Tous les recoins m'en
sont cent fois plus connus; toutes les rues, tous les trous de mon
imagination sont cent fois plus fatigués; je m'y suis promené en cent
fois plus de sens, dans cette cervelle délabrée, moi son seul habitant!
je m'y suis grisé dans tous les cabarets; je m'y suis roulé comme un roi
absolu dans un carrosse doré; j'y ai trotté en bon bourgeois sur une
mule pacifique, et je n'ose seulement pas maintenant y entrer comme un
voleur, une lanterne sourde à la main.
SPARK.
Je ne comprends rien à ce travail perpétuel sur toi-même; moi, quand je
fume, par exemple, ma pensée se fait fumée de tabac; quand je bois, elle
se fait vin d'Espagne ou bière de Flandre; quand je baise la main de ma
maîtresse, elle entre par le bout de ses doigts effilés pour se répandre
dans tout son être sur des courants électriques; il me faut le parfum
d'une fleur pour me distraire, et de tout ce que renferme l'universelle
nature, le plus chétif objet suffit pour me changer en abeille et me
faire voltiger çà et là avec un plaisir toujours nouveau.
FANTASIO.
Tranchons le mot, tu es capable de pêcher à la ligne.
SPARK.
Si cela m'amuse, je suis capable de tout.
FANTASIO.
Même de prendre la lune avec les dents?
SPARK.
Cela ne m'amuserait pas.
FANTASIO.
Ah! ah! qu'en sais-tu? Prendre la lune avec les dents n'est pas à
dédaigner. Allons jouer au trente et quarante.
SPARK.
Non, en vérité.
FANTASIO.
Pourquoi?
SPARK.
Parce que nous perdrions notre argent.
FANTASIO.
Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu vas imaginer là! Tu ne sais quoi inventer
pour te torturer l'esprit. Tu vois donc tout en noir, misérable? Perdre
notre argent! tu n'as donc dans le coeur ni foi en Dieu ni espérance?
tu es donc un athée épouvantable, capable de me dessécher le coeur et
de me désabuser de tout, moi qui suis plein de sève et de jeunesse?
_Il se met à danser._
SPARK.
En vérité, il y a de certains moments où je ne jurerais pas que tu n'es
pas fou.
FANTASIO, _dansant toujours_.
Qu'on me donne une cloche! une cloche de verre!
SPARK.
À propos de quoi une cloche?
FANTASIO.
Jean-Paul n'a-t-il pas dit qu'un homme absorbé par une grande pensée est
comme un plongeur sous sa cloche, au milieu du vaste Océan? Je n'ai
point de cloche, Spark, point de cloche, et je danse comme Jésus-Christ
sur le vaste Océan.
SPARK.
Fais-toi journaliste ou homme de lettres, Henri; c'est encore le plus
efficace moyen qui nous reste de désopiler la misanthropie et d'amortir
l'imagination.
FANTASIO.
Oh! je voudrais me passionner pour un homard à la moutarde, pour une
grisette, pour une classe de minéraux! Spark! essayons de bâtir une
maison à nous deux.
SPARK.
Pourquoi n'écris-tu pas tout ce que tu rêves? cela ferait un joli
recueil.
FANTASIO.
Un sonnet vaut mieux qu'un long poème, et un verre de vin vaut mieux
qu'un sonnet.
_Il boit._
SPARK.
Pourquoi ne voyages-tu pas? va en Italie.
FANTASIO.
J'y ai été.
SPARK.
Eh bien! est-ce que tu ne trouves pas ce pays-là beau?
FANTASIO.
Il y a une quantité de mouches grosses comme des hannetons qui vous
piquent toute la nuit.
SPARK.
Va en France.
FANTASIO.
Il n'y a pas de bon vin du Rhin à Paris.
SPARK.
Va en Angleterre.
FANTASIO.
J'y suis. Est-ce que les Anglais ont une patrie? j'aime autant les voir
ici que chez eux.
SPARK.
Va donc au diable, alors!
FANTASIO.
Oh! s'il y avait un diable dans le ciel! s'il y avait un enfer, comme je
me brûlerais la cervelle pour aller voir tout ça! Quelle misérable chose
que l'homme! ne pas pouvoir seulement sauter par sa fenêtre sans se
casser les jambes! être obligé de jouer du violon dix ans pour devenir
un musicien passable! Apprendre pour être peintre, pour être
palefrenier! Apprendre pour faire une omelette! Tiens, Spark, il me
prend des envies de m'asseoir sur un parapet, de regarder couler la
rivière, et de me mettre à compter un, deux, trois, quatre, cinq, six,
sept, et ainsi de suite jusqu'au jour de ma mort.
SPARK.
Ce que tu dis là ferait rire bien des gens; moi, cela me fait frémir:
c'est l'histoire du siècle entier. L'éternité est une grande aire, d'où
tous les siècles, comme de jeunes aiglons, se sont envolés tour à tour
pour traverser le ciel et disparaître; le nôtre est arrivé à son tour au
bord du nid; mais on lui a coupé les ailes, et il attend la mort en
regardant l'espace dans lequel il ne peut s'élancer.
FANTASIO, _chantant_.
Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton âme,
Car l'âme est immortelle, et la vie est un jour.
Connais-tu une plus divine romance que celle-là, Spark? C'est une
romance portugaise. Elle ne m'est jamais venue à l'esprit sans me donner
envie d'aimer quelqu'un.
SPARK.
Qui, par exemple?
FANTASIO.
Qui? je n'en sais rien; quelque belle fille toute ronde comme les femmes
de Miéris; quelque chose de doux comme le vent d'ouest, de pâle comme
les rayons de la lune; quelque chose de pensif comme ces petites
servantes d'auberge des tableaux flamands qui donnent le coup d'étrier à
un voyageur à larges bottes, droit comme un piquet sur un grand cheval
blanc. Quelle belle chose que le coup de l'étrier! une jeune femme sur
le pas de sa porte, le feu allumé qu'on aperçoit au fond de la chambre,
le souper préparé, les enfants endormis; toute la tranquillité de la vie
paisible et contemplative dans un coin du tableau! et là l'homme encore
haletant, mais ferme sur sa selle, ayant fait vingt lieues, en ayant
trente à faire; une gorgée d'eau-de-vie, et adieu. La nuit est profonde
là-bas, le temps menaçant, la forêt dangereuse; la bonne femme le suit
des yeux une minute, puis elle laisse tomber, en retournant à son feu,
cette sublime aumône du pauvre: Que Dieu le protège!
SPARK.
Si tu étais amoureux, Henri, tu serais le plus heureux des hommes.
FANTASIO.