Je croyais qu'il en était du vin comme des femmes. [Une femme n'est-elle

pas aussi un vase précieux, scellé comme ce flacon de cristal? Ne

renferme-t-elle pas une ivresse grossière ou divine, selon sa force et

sa valeur? Et n'y a-t-il pas parmi elles le vin du peuple et les larmes

du Christ?] Quel misérable coeur est-ce donc que le vôtre, pour que

vos lèvres lui fassent la leçon? Vous ne boiriez pas le vin que boit le

peuple; vous aimez les femmes qu'il aime; l'esprit généreux et poétique

de ce flacon doré, ces sucs merveilleux que la lave du Vésuve a cuvés

sous son ardent soleil, vous conduiront chancelant et sans force dans

les bras d'une fille de joie; vous rougiriez de boire un vin grossier;

votre gorge se soulèverait. Ah! vos lèvres sont délicates, mais votre

coeur s'enivre à bon marché. Bonsoir, cousin; puisse Rosalinde rentrer

ce soir chez elle.

OCTAVE.

Deux mots, de grâce, belle Marianne, et ma réponse sera courte. Combien

de temps pensez-vous qu'il faille faire la cour à la bouteille que vous

voyez pour obtenir ses faveurs? Elle est, comme vous dites, toute pleine

d'un esprit céleste, et le vin du peuple lui ressemble aussi peu qu'un

paysan ressemble à son seigneur. Cependant, regardez comme elle [se

laisse faire!--Elle n'a reçu, j'imagine, aucune éducation, elle n'a

aucun principe; voyez comme elle] est bonne fille! Un mot a suffi pour

la faire sortir du couvent; toute poudreuse encore, elle s'en est

échappée pour me donner un quart d'heure d'oubli, et mourir. Sa couronne

virginale, empourprée de cire odorante, est aussitôt tombée en

poussière, et, je ne puis vous le cacher, elle a failli passer tout

entière sur mes lèvres dans la chaleur de son premier baiser.

MARIANNE.

Êtes-vous sûr qu'elle en vaut davantage? Et si vous êtes un de ses vrais

amants, n'iriez-vous pas, si la recette en était perdue, en chercher la

dernière goutte jusque dans la bouche du volcan?

OCTAVE.

Elle n'en vaut ni plus ni moins. Elle sait qu'elle est bonne à boire et

qu'elle est faite pour être bue. Dieu n'en a pas caché la source au

sommet d'un pic inabordable, au fond d'une caverne profonde; il l'a

suspendue en grappes dorées au bord de nos chemins; [elle y fait le

métier des courtisanes; elle y effleure la main du passant; elle y étale

aux rayons du soleil sa gorge rebondie,] et toute une cour d'abeilles et

de frelons murmure autour d'elle matin et soir. Le voyageur dévoré de

soif peut se coucher sous ses rameaux verts; jamais elle ne l'a laissé

languir, jamais elle ne lui a refusé les douces larmes dont son coeur

est plein. Ah! Marianne, c'est un don fatal que la beauté!--La sagesse

dont elle se vante est soeur de l'avarice, et il y a plus de

miséricorde dans le ciel pour ses faiblesses que pour sa cruauté.

Bonsoir, cousine; puisse Coelio vous oublier!

_Il entre dans l'auberge, Marianne dans sa maison._

SCÈNE II

_[Une autre rue.]_

COELIO, CIUTA.

[CIUTA.

Seigneur Coelio, défiez-vous d'Octave. Ne vous a-t-il pas dit que la

belle Marianne lui avait fermé sa porte?

COELIO.

Assurément.--Pourquoi m'en défierais-je?

CIUTA.

Tout à l'heure, en passant dans sa rue, je l'ai vu en conversation avec

elle sous une tonnelle couverte.

COELIO.

Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Il aura épié ses démarches et saisi un

moment favorable pour lui parler de moi.

CIUTA.

J'entends qu'ils se parlaient amicalement et comme gens qui sont de bon

accord ensemble.

COELIO.

En es-tu sûre, Ciuta? Alors je suis le plus heureux des hommes; il aura

plaidé ma cause avec chaleur.

CIUTA.

Puisse le ciel vous favoriser!]

[_Elle sort._]

COELIO.

Ah! que je fusse né dans le temps des tournois et des batailles! Qu'il

m'eût été permis de porter les couleurs de Marianne et de les teindre de

mon sang! Qu'on m'eût donné un rival à combattre, une armée entière à

défier! Que le sacrifice de ma vie eût pu lui être utile! Je sais agir,

mais je ne puis parler. Ma langue ne sert point mon coeur, et je

mourrai sans m'être fait comprendre, comme un muet dans une prison.

_[Il sort.]_

SCÈNE III

_[Chez Claudio.]_

CLAUDIO, MARIANNE.

CLAUDIO.

Pensez-vous que je sois un mannequin, et que je me promène sur la terre

pour servir d'épouvantail aux oiseaux?

MARIANNE.

D'où vous vient cette gracieuse idée?

CLAUDIO.

Pensez-vous qu'un juge criminel ignore la valeur des mots, et qu'on

puisse se jouer de sa crédulité comme de celle d'un danseur ambulant?

MARIANNE.

À qui en avez-vous ce soir?

CLAUDIO.

Pensez-vous que je n'ai pas entendu vos propres paroles: Si cet homme ou

son ami se présente à ma porte, qu'on la lui fasse fermer? et

croyez-vous que je trouve convenable de vous voir converser librement

avec lui sous une tonnelle [, lorsque le soleil est couché]?

MARIANNE.

Vous m'avez vue sous une tonnelle?

CLAUDIO.

Oui, oui, de ces yeux que voilà, sous la tonnelle d'un cabaret! La

tonnelle d'un cabaret n'est point un lieu de conversation pour la femme

d'un magistrat, et il est inutile de faire fermer sa porte, quand on se

renvoie le dé en plein air avec si peu de retenue.

MARIANNE.

Depuis quand m'est-il défendu de causer avec un de vos parents?

CLAUDIO.

Quand un de mes parents est un de vos amants, il est fort bien fait de

s'en abstenir.

MARIANNE.

Octave, un de mes amants? Perdez-vous la tête? Il n'a de sa vie fait la

cour à personne.

CLAUDIO.

Son caractère est vicieux.--C'est un coureur de tabagies.

MARIANNE.

Raison de plus pour qu'il ne soit pas, comme vous dites fort

agréablement, _un de mes amants_.--Il me plaît de parler à Octave sous

la tonnelle d'un cabaret.

CLAUDIO.

Ne me poussez pas à quelque fâcheuse extrémité par vos extravagances, et

réfléchissez à ce que vous faites.

MARIANNE.

À quelle extrémité voulez-vous que je vous pousse? Je suis curieuse de

savoir ce que vous feriez.

CLAUDIO.

Je vous défendrais de le voir, et d'échanger avec lui aucune parole,

soit dans ma maison, soit dans une maison tierce, soit en plein air.

MARIANNE.

Ah! ah! vraiment, voilà qui est nouveau! Octave est mon parent tout

autant que le vôtre; je prétends lui parler quand bon me semblera, en

plein air ou ailleurs, et dans cette maison, s'il lui plaît d'y venir.

CLAUDIO.

Souvenez-vous de cette dernière phrase que vous venez de prononcer. Je

vous ménage un châtiment exemplaire, si vous allez contre ma volonté.

MARIANNE.

Trouvez bon que j'aille d'après la mienne, et ménagez-moi ce qui vous

plaît. Je m'en soucie comme de cela.

CLAUDIO.

Marianne, brisons cet entretien. Ou vous sentirez l'inconvenance de

s'arrêter sous une tonnelle, ou vous me réduirez à une violence qui

répugne à mon habit.

_Il sort._

MARIANNE, _seule_.

Holà! quelqu'un!

_Un domestique entre._

Voyez-vous là-bas, dans cette rue, ce jeune homme assis devant une

table, sous cette tonnelle? Allez lui dire que j'ai à lui parler [, et

qu'il prenne la peine d'entrer dans ce jardin].

_Le domestique sort._

Voilà qui est nouveau! Pour qui me prend-on? Quel mal y a-t-il donc?

Comment suis-je donc faite aujourd'hui? Voilà une robe affreuse.

Qu'est-ce que cela signifie?--Vous me réduirez à la violence! Quelle

violence? Je voudrais que ma mère fût là. Ah bah! elle est de son avis

dès qu'il dit un mot. J'ai une envie de battre quelqu'un!

_Elle renverse les chaises._

Je suis bien sotte en vérité! [Voilà Octave qui vient.--Je voudrais

qu'il le rencontrât.]--Ah! c'est donc là le commencement! On me l'avait

prédit.--Je le savais.--Je m'y attendais! Patience, patience. Il me

ménage un châtiment! Et lequel, par hasard? Je voudrais bien savoir ce

qu'il veut dire!

_Entre Octave._

[Asseyez-vous,] Octave, j'ai à vous parler.

OCTAVE.

[Où voulez-vous que je m'assoie? Toutes les chaises sont les quatre fers

en l'air.--] Que vient-il donc de se passer ici?

MARIANNE.

Rien du tout.

OCTAVE.

En vérité, cousine, vos yeux disent le contraire.

MARIANNE.

J'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit sur le compte de votre ami

Coelio. Dites-moi, pourquoi ne s'explique-t-il pas lui-même?

OCTAVE.

Par une raison assez simple:--il vous a écrit, et vous avez déchiré ses

lettres; il vous a envoyé quelqu'un, et vous lui avez fermé la bouche;

il vous a donné des concerts, vous l'avez laissé dans la rue. Ma foi, il

s'est donné au diable, et on s'y donnerait à moins.

MARIANNE.

Cela veut dire qu'il a songé à vous?

OCTAVE.

Oui.

MARIANNE.

Eh bien! parlez-moi de lui.

OCTAVE.

Sérieusement?

MARIANNE.

Oui, oui, sérieusement. Me voilà. J'écoute.

OCTAVE.

Vous voulez rire?

MARIANNE.

Quel pitoyable avocat êtes-vous donc? Parlez, que je veuille rire ou

non.

OCTAVE.

Que regardez-vous à droite et à gauche? En vérité, vous êtes en colère.

MARIANNE.

Je veux prendre un amant, Octave,... sinon un amant, du moins un

cavalier. Que me conseillez-vous? Je m'en rapporte à votre

choix:--Coelio ou tout autre, peu m'importe;--dès demain,--dès ce

soir, celui qui aura la fantaisie de chanter sous mes fenêtres trouvera

ma porte entr'ouverte. Eh bien! vous ne parlez pas? Je vous dis que je

prends un amant. Tenez, voilà mon écharpe en gage:--qui vous voudrez, la

rapportera.

OCTAVE.

Marianne! quelle que soit la raison qui a pu vous inspirer une minute de

complaisance, puisque vous m'avez appelé, puisque vous consentez à

m'entendre, au nom du ciel, restez la même une minute encore;

permettez-moi de vous parler.

_Il se jette à genoux._

MARIANNE.

Que voulez-vous me dire?

OCTAVE.

Si jamais homme au monde a été digne de vous comprendre, digne de vivre

et de mourir pour vous, cet homme est Coelio. Je n'ai jamais valu

grand'chose, et je me rends cette justice, que la passion dont je fais

l'éloge trouve un misérable interprète. [Ah! si vous saviez sur quel

autel sacré vous êtes adorée comme un Dieu!] Vous, si belle, si jeune,

si pure encore[, livrée à un vieillard qui n'a plus de sens, et qui n'a

jamais eu de coeur]! Si vous saviez quel trésor de bonheur, quelle

mine féconde repose en vous! en lui! dans cette fraîche aurore de

jeunesse, dans cette rosée céleste de la vie, dans ce premier accord de

deux âmes jumelles! Je ne vous parle pas de sa souffrance, de cette

douce et triste mélancolie qui ne s'est jamais lassée de vos rigueurs,

et qui en mourrait sans se plaindre. Oui, Marianne, il en mourra. Que

puis-je vous dire? qu'inventerais-je pour donner à mes paroles la force

qui leur manque? Je ne sais pas le langage de l'amour. Regardez dans

votre âme; c'est elle qui peut vous parler de la sienne. Y a-t-il un

pouvoir capable de vous toucher? Vous qui savez supplier Dieu,

existe-t-il une prière qui puisse rendre ce dont mon coeur est plein?

MARIANNE.

Relevez-vous, Octave. En vérité, si quelqu'un entrait ici, ne

croirait-on pas, à vous entendre, que c'est pour vous que vous plaidez?

OCTAVE.

Marianne! Marianne! au nom du ciel, ne souriez pas! ne fermez pas votre

coeur au premier éclair qui l'ait peut-être traversé! Ce caprice de

bonté, ce moment précieux va s'évanouir.--[Vous avez prononcé le nom de

Coelio, vous avez pensé à lui, dites-vous. Ah! si c'est une fantaisie,

ne me la gâtez pas.--Le bonheur d'un homme en dépend.]

MARIANNE.

Êtes-vous sûr qu'il ne me soit pas permis de sourire?

OCTAVE.

Oui, vous avez raison, je sais tout le tort que mon amitié peut faire.

Je sais qui je suis, je le sens; un pareil langage dans ma bouche a

l'air d'une raillerie. Vous doutez de la sincérité de mes paroles;

jamais peut-être je n'ai senti avec plus d'amertume qu'en ce moment le

peu de confiance que je puis inspirer.

MARIANNE.

Pourquoi cela? vous voyez que j'écoute. Coelio me déplaît; je ne veux

pas de lui. Parlez-moi de quelque autre, de qui vous voudrez.

[Choisissez-moi dans vos amis un cavalier digne de moi; envoyez-le-moi,

Octave. Vous voyez que je m'en rapporte à vous.]

OCTAVE.

Ô femme trois fois femme! Coelio vous déplaît,--mais le premier venu

vous plaira. L'homme qui vous aime [depuis un mois], qui s'attache à

vos pas, qui mourrait de bon coeur sur un mot de votre bouche,

celui-là vous déplaît! il est jeune, beau, riche et digne en tout point

de vous; mais il vous déplaît! et le premier venu vous plaira.

MARIANNE.

Faites ce que je vous dis, ou ne me revoyez pas.

_Elle sort._

OCTAVE, _seul_.

Ton écharpe est bien jolie, Marianne, et ton petit caprice de colère est

un charmant traité de paix.--Il ne me faudrait pas beaucoup d'orgueil

pour le comprendre: un peu de perfidie suffirait. Ce sera pourtant

Coelio qui en profitera.

_[Il sort.]_

SCÈNE IV

_[Chez Coelio.]_

COELIO, UN DOMESTIQUE.

COELIO.

[Il est en bas, dites-vous? Qu'il monte. Pourquoi ne le faites-vous pas

monter sur-le-champ?]

[_Entre Octave._]

Eh bien! mon ami, quelle nouvelle?

OCTAVE.

Attache ce chiffon à ton bras droit, Coelio; prends ta guitare et ton

épée.--Tu es l'amant de Marianne.

COELIO.

Au nom du ciel, ne te ris pas de moi.

OCTAVE.

La nuit est belle;--la lune va paraître à l'horizon. Marianne est seule,

et sa porte est entr'ouverte. Tu es un heureux garçon, Coelio.

COELIO.

Est-ce vrai?--est-ce vrai? Ou tu es ma vie, Octave, ou tu es sans pitié.

OCTAVE.

Tu n'es pas encore parti? Je te dis que tout est convenu.[7] Une chanson

sous sa fenêtre; [cache-toi un peu le nez dans ton manteau, afin que les

espions du mari ne te reconnaissent pas. Sois sans crainte, afin qu'on

te craigne; et si elle résiste, prouve-lui qu'il est un peu tard.]

COELIO.

Ah! mon Dieu, le coeur me manque.

OCTAVE.

Et à moi aussi, car je n'ai dîné qu'à moitié.--Pour récompense de mes

peines, dis en sortant qu'on me monte à souper.

_Il s'assoit._

[As-tu du tabac turc? Tu me trouveras probablement ici demain matin.]

Allons, mon ami, en route! tu m'embrasseras en revenant. En route! en

route! la nuit s'avance.

_Coelio sort._

OCTAVE, _seul_.

[Écris sur tes tablettes, Dieu juste, que cette nuit doit m'être comptée

dans ton paradis. Est-ce bien vrai que tu as un paradis?] En vérité,

cette femme était belle, et sa petite colère lui allait bien. D'où

venait-elle? c'est ce que j'ignore. Qu'importe comment la bille d'ivoire

tombe sur le numéro que nous avons appelé? Souffler une maîtresse à son

ami, c'est une rouerie trop commune pour moi. Marianne, ou toute autre,

qu'est-ce que cela me fait? La véritable affaire est de souper; il est

clair que Coelio est à jeun. Comme tu m'aurais détesté, Marianne, si

je t'avais aimée! comme tu m'aurais fermé ta porte! comme ton bélître de

mari t'aurait paru un Adonis, un Sylvain, en comparaison de moi! Où est

donc la raison de tout cela? [pourquoi la fumée de cette pipe va-t-elle

à droite plutôt qu'à gauche? Voilà la raison de tout.--Fou! trois fois

fou à lier, celui qui calcule ses chances, qui met la raison de son

côté! La justice céleste tient une balance dans ses mains. La balance

est parfaitement juste, mais tous les poids sont creux. Dans l'un il y a

une pistole, dans l'autre un soupir amoureux, dans celui-là une

migraine, dans celui-ci il y a le temps qu'il fait, et toutes les

actions humaines s'en vont de haut en bas, selon ces poids capricieux.

UN DOMESTIQUE, _entrant_.

Monsieur, voilà une lettre à votre adresse; elle est si pressée, que vos

gens l'ont apportée ici; on a recommandé de vous la remettre, en

quelque lieu que vous fussiez ce soir.

OCTAVE.

Voyons un peu cela.

_Il lit._

«Ne venez pas ce soir. Mon mari a entouré la maison d'assassins, et vous

êtes perdu s'ils vous trouvent.

«MARIANNE.»

Malheureux que je suis! qu'ai-je fait? Mon manteau! mon chapeau! Dieu

veuille qu'il soit encore temps! Suivez-moi, vous et tous les

domestiques qui sont debout à cette heure. Il s'agit de la vie de votre

maître.]

[_Il sort en courant._]

SCÈNE V

_[Le jardin de Claudio.]--Il est nuit._

CLAUDIO, DEUX SPADASSINS, TIBIA.

CLAUDIO.

Laissez-le entrer, et jetez-vous sur lui dès qu'il sera parvenu à ce

bosquet.

TIBIA.

Et s'il entre par l'autre côté?

CLAUDIO.

Alors, attendez-le au coin du mur.

UN SPADASSIN.

Oui, monsieur.

TIBIA.

Le voilà qui arrive. Tenez, monsieur, voyez comme son ombre est grande!

c'est un homme d'une belle stature.

CLAUDIO.

Retirons-nous à l'écart, et frappons quand il en sera temps.

_Entre Coelio._

COELIO, _frappant à la jalousie_.

Marianne! Marianne! êtes-vous là?

MARIANNE, _paraissant à la fenêtre_.

Fuyez, Octave; vous n'avez donc pas reçu ma lettre?

COELIO.

Seigneur mon Dieu! quel nom ai-je entendu?

MARIANNE.

La maison est entourée d'assassins; mon mari [vous a vu entrer ce soir;

il] a écouté notre conversation, et votre mort est certaine, si vous

restez une minute encore.

COELIO.

Est-ce un rêve? suis-je Coelio?

MARIANNE.

Octave, Octave! au nom du ciel, ne vous arrêtez pas! Puisse-t-il être

encore temps de vous échapper! Demain, trouvez-vous, à midi, dans un

confessionnal de l'église, j'y serai.

_La jalousie se referme._

COELIO.

Ô mort! puisque tu es là, viens donc à mon secours. Octave, traître

Octave! puisse mon sang retomber sur toi! [Puisque tu savais quel sort

m'attendait ici, et que tu m'y as envoyé à ta place, tu seras satisfait

dans ton désir. Ô mort! je t'ouvre les bras; voici le terme de mes

maux.]

_Il sort.--On entend des cris étouffés et un bruit éloigné dans le

jardin._

OCTAVE, _en dehors_.

Ouvrez, ou j'enfonce les portes!

CLAUDIO, _ouvrant, son épée sous le bras_.

Que voulez-vous?

OCTAVE.

Où est Coelio?

CLAUDIO.

Je ne pense pas que son habitude soit de coucher dans cette maison.

OCTAVE.

Si tu l'as assassiné, Claudio, prends garde à toi; je te tordrai le cou

de ces mains que voilà.

CLAUDIO.

Êtes-vous fou ou somnambule?

[OCTAVE.

Ne l'es-tu pas toi-même, pour te promener à cette heure, ton épée sous

le bras?]

CLAUDIO.

Cherchez dans ce jardin, si bon vous semble; je n'y ai vu entrer

personne; et si quelqu'un l'a voulu faire, il me semble que j'avais le

droit de ne pas lui ouvrir.

[OCTAVE, _à ses gens_.

Venez, et cherchez partout!]

CLAUDIO, _bas à Tibia_.

Tout est-il fini comme je l'ai ordonné?

TIBIA.

Oui, monsieur; soyez en repos, ils peuvent chercher tant qu'ils

voudront.

_Tous sortent._

SCÈNE VI

_Un cimetière._

OCTAVE ET MARIANNE, _auprès d'un tombeau_.

OCTAVE.

Moi seul au monde je l'ai connu. Cette urne d'albâtre, couverte de ce

long voile de deuil, est sa parfaite image. C'est ainsi qu'une douce

mélancolie voilait les perfections de cette âme tendre et délicate.

[Pour moi seul, cette vie silencieuse n'a point été un mystère. Les

longues soirées que nous avons passées ensemble sont comme de fraîches

oasis dans un désert aride; elles ont versé sur mon coeur les seules

gouttes de rosée qui y soient jamais tombées. Coelio était la bonne

partie de moi-même; elle est remontée au ciel avec lui. C'était un homme

d'un autre temps; il connaissait les plaisirs, et leur préférait la

solitude; il savait combien les illusions sont trompeuses, et il

préférait ses illusions à la réalité.] Elle eût été heureuse, la femme

qui l'eût aimé.

MARIANNE.

Ne serait-elle point heureuse, Octave, la femme qui t'aimerait?

OCTAVE.

Je ne sais point aimer; Coelio seul le savait. [La cendre que renferme

cette tombe est tout ce que j'ai aimé sur la terre, tout ce que

j'aimerai.] Lui seul savait verser dans une autre âme toutes les sources

de bonheur qui reposaient dans la sienne. Lui seul était capable d'un

dévouement sans bornes; lui seul eût consacré sa vie entière à la femme

qu'il aimait, aussi facilement qu'il aurait bravé la mort pour elle. Je

ne suis qu'un débauché sans coeur; je n'estime point les femmes;

l'amour que j'inspire est comme celui que je ressens, l'ivresse

passagère d'un songe. Je ne sais pas les secrets qu'il savait. Ma gaieté

est comme le masque d'un histrion; mon coeur est plus vieux qu'elle [,

mes sens blasés n'en veulent plus]. Je ne suis qu'un lâche; sa mort

n'est point vengée.

MARIANNE.

Comment aurait-elle pu l'être, à moins de risquer votre vie? Claudio est

trop vieux pour accepter un duel, et trop puissant dans cette ville pour

rien craindre de vous.

OCTAVE.

Coelio m'aurait vengé si j'étais mort pour lui comme il est mort pour

moi. [Ce tombeau m'appartient;] c'est moi qu'ils ont étendu sous cette

froide pierre; c'est pour moi qu'ils avaient aiguisé leurs épées; c'est

moi qu'ils ont tué. Adieu la gaieté de ma jeunesse; l'insouciante folie,

la vie libre et joyeuse au pied du Vésuve! Adieu les bruyants repas, les

causeries du soir, les sérénades sous les balcons dorés! Adieu Naples et

ses femmes, les mascarades à la lueur des torches, les longs soupers à

l'ombre des forêts! Adieu l'amour et l'amitié! ma place est vide sur la

terre.

MARIANNE.

Mais non pas dans mon coeur, Octave. Pourquoi dis-tu: Adieu l'amour?

OCTAVE.

Je ne vous aime pas, Marianne; c'était Coelio qui vous aimait!

FIN DES CAPRICES DE MARIANNE.

ADDITIONS ET VARIANTES

EXÉCUTÉES PAR L'AUTEUR

POUR LA REPRÉSENTATION

1.--PAGE 144.

COELIO.

_Eh bien!_ Pippo tu viens de voir Marianne[F]?

PIPPO.

Oui, monsieur.

COELIO.

_Que t'a-t-elle-dit?_ etc.

[F] Il n'est pas besoin de dire pourquoi, dans la version destinée au

théâtre, le personnage de Ciuta est remplacé par celui de Pippo, valet

de Coelio.

2.--PAGE 154.

OCTAVE.

_Touche là_. Depuis que je suis au monde, je n'ai jamais trompé

personne, et je ne commencerai pas par mon meilleur ami.

3.--PAGE 158.

OCTAVE.

_Ma, foi! elle a de beaux yeux!_

_Voyant entrer Claudio et Tibia._

Ah! voici Claudio. Ce n'est pas tout à fait la même chose, et je ne me

soucie guère de continuer la conversation avec lui.

CLAUDIO, _à Tibia_.

Tu as raison.

OCTAVE, _à Claudio_.

Bonsoir, cousin.

CLAUDIO.

Bonsoir.

_À Tibia._

Tu as raison.

OCTAVE.

Cousin, bonsoir.

_Il sort en riant._

CLAUDIO.

Bonsoir, bonsoir.

_À Tibia._

_Tu as raison, et ma femme est un trésor de pureté._ (Suit la scène III,

jusqu'à ces mots:) _Rapporte-t'en à moi.--Il faut que je fasse part de

cette découverte à ma belle-mère._

TIBIA.

Monsieur, la voici justement.

CLAUDIO.

Qui? ma belle-mère?

TIBIA.

Non, Hermia, notre voisine. Ne parliez-vous pas d'elle tout à l'heure?

CLAUDIO.

Oui, comme étant la mère de Coelio; et c'est la vérité, Tibia.

TIBIA.

Eh bien! elle vient de ce côté, avec un, deux, trois laquais. C'est une

femme respectable.

CLAUDIO.

Oui, ses biens sont considérables.

TIBIA.

J'entends aussi qu'elle a de bonnes moeurs. Si vous l'abordiez,

monsieur?

CLAUDIO.

Y penses-tu? La mère d'un jeune homme que je serai peut-être obligé de

faire poignarder ce soir même? Sa propre mère, Tibia! Fi donc! Je ne

reconnais pas là ton habitude des convenances. Viens, Tibia, rentrons au

logis.

_Ils sortent._

4.--PAGE 158.

HERMIA, MALVOLIO, PLUSIEURS DOMESTIQUES, puis COELIO.

(Cette scène, transposée par l'auteur pour la représentation, s'enchaîne

avec celle entre Claudio et Tibia, et termine le premier acte.)

5.--PAGE 162.

HERMIA.

..._On trouva dans sa chambre le pauvre jeune homme_ frappé _de

plusieurs coups d'épée_.

COELIO.

Il a fini ainsi?

HERMIA.

Oui, bien cruellement.

COELIO.

Non, ma mère, elle n'est point cruelle la mort qui vient en aide à

l'amour sans espoir. La seule chose dont je le plaigne, c'est qu'il

s'est cru trompé par son ami.

HERMIA.

Qu'avez-vous, Coelio? Vous détournez la tête.

COELIO.

Et vous, ma mère, vous êtes émue. Ah! ce récit, je le vois, vous a trop

coûté. J'ai eu le tort de vous le demander.

HERMIA.

Ne songez point à mes chagrins; ce ne sont que des souvenirs. Les vôtres

me touchent bien davantage. Si vous refusez de les combattre, ils ont

longtemps à vivre dans votre jeune coeur. Je ne vous demande pas de me

les dire; mais je les vois; et puisque vous prenez part aux miens,

venez, tâchons de nous défendre. Il y a à la maison quelques bons amis;

allons essayer de nous distraire. Tâchons de vivre, mon enfant, et de

regarder gaiement ensemble, moi le passé, vous l'avenir. Venez.

_Coelio, plongé dans la rêverie, ne l'entend pas._

HERMIA, _plus haut_.

Coelio, donnez-moi la main.

_Ils sortent._

FIN DE L'ACTE PREMIER.

6.--PAGE 169.

_Et que ma vie est dans ses yeux._

OCTAVE.

Et que diantre as-tu à faire de la mort? À propos de quoi y penses-tu?

COELIO, _il tient un livre_.

Mon ami, je l'ai devant les yeux.

OCTAVE.

La mort?

COELIO.

Oui, l'amour et la mort.

OCTAVE.

Qu'est-ce à dire?

COELIO.

L'amour et la mort, Octave, se tiennent la main. Celui-là est la source

du plus grand bonheur que l'homme puisse rencontrer ici-bas; celle-ci

met un terme à toutes les douleurs, à tous les maux.

OCTAVE.

C'est un livre que tu as là?

COELIO.

Oui, et que tu n'as probablement pas lu.

OCTAVE.

Très probablement. Quand on en lit un, il n'y a pas de raison pour ne

pas lire tous les autres.

COELIO, _lisant_.

«Lorsque le coeur éprouve sincèrement un profond sentiment d'amour, il

éprouve aussi comme une fatigue et une langueur qui lui font désirer de

mourir. Pourquoi? je ne sais pas[G].»

[G]

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3 · 第 7 / 18 段