OCTAVE.

Je ne saurais m'en dispenser, et vous supplie de vous arrêter pour

l'entendre. Cruelle Marianne! vos yeux ont causé bien du mal, et vos

paroles ne sont pas faites pour le guérir. Que vous avait fait Coelio?

MARIANNE.

De qui parlez-vous, et quel mal ai-je causé?

OCTAVE.

Un mal le plus cruel de tous, car c'est un mal sans espérance; le plus

terrible, car c'est un mal qui se chérit lui-même et repousse la coupe

salutaire jusque dans la main de l'amitié; un mal qui fait pâlir les

lèvres sous des poisons plus doux que l'ambroisie, et qui fond en une

pluie de larmes le coeur le plus dur, comme la perle de Cléopâtre; un

mal que tous les aromates, toute la science humaine ne sauraient

soulager, et qui se nourrit du vent qui passe, du parfum d'une rose

fanée, du refrain d'une chanson, et qui suce l'éternel aliment de ses

souffrances dans tout ce qui l'entoure, comme une abeille son miel dans

tous les buissons d'un jardin.

MARIANNE.

Me direz-vous le nom de ce mal?

OCTAVE.

Que celui qui est digne de le prononcer vous le dise; que les rêves de

vos nuits, que ces orangers verts, cette fraîche cascade vous

l'apprennent; que vous puissiez le chercher un beau soir, vous le

trouverez sur vos lèvres; son nom n'existe pas sans lui.

MARIANNE.

Est-il si dangereux à dire, si terrible dans sa contagion, qu'il effraye

une langue qui plaide en sa faveur?

OCTAVE.

Est-il si doux à entendre, cousine, que vous le demandiez? Vous l'avez

appris à Coelio.

MARIANNE.

C'est donc sans le vouloir; je ne connais ni l'un ni l'autre.

OCTAVE.

Que vous les connaissiez ensemble, et que vous ne les sépariez jamais,

voilà le souhait de mon coeur.

MARIANNE.

En vérité?

OCTAVE.

Coelio est le meilleur de mes amis; si je voulais vous faire envie, je

vous dirais qu'il est beau comme le jour, jeune, noble, et je ne

mentirais pas; mais je ne veux que vous faire pitié, et je vous dirai

qu'il est triste comme la mort, depuis le jour où il vous a vue.

MARIANNE.

Est-ce ma faute s'il est triste?

OCTAVE.

Est-ce sa faute si vous êtes belle? Il ne pense qu'à vous; à toute

heure, il rôde autour de cette maison. N'avez-vous jamais entendu

chanter sous vos fenêtres? N'avez-vous jamais soulevé, à minuit, cette

jalousie et ce rideau?

MARIANNE.

Tout le monde peut chanter le soir, et cette place appartient à tout le

monde.

OCTAVE.

Tout le monde aussi peut vous aimer; mais personne ne peut vous le dire.

Quel âge avez-vous, Marianne?

MARIANNE.

Voilà une jolie question! et si je n'avais que dix-neuf ans, que

voudriez-vous que j'en pense?

OCTAVE.

Vous avez donc encore cinq ou six ans pour être aimée, huit ou dix pour

aimer vous-même, et le reste pour prier Dieu.

MARIANNE.

Vraiment? Eh bien! pour mettre le temps à profit, j'aime Claudio, votre

cousin et mon mari.

OCTAVE.

Mon cousin et votre mari ne feront jamais à eux deux qu'un pédant de

village; vous n'aimez point Claudio.

MARIANNE.

Ni Coelio; vous pouvez le lui dire.

OCTAVE.

Pourquoi?

[MARIANNE.

Pourquoi n'aimerais-je pas Claudio? C'est mon mari.

OCTAVE.

Pourquoi n'aimeriez-vous pas Coelio? C'est votre amant.]

MARIANNE.

Me direz-vous aussi pourquoi je vous écoute? Adieu, seigneur Octave;

voilà une plaisanterie qui a duré assez longtemps.

_Elle sort._

OCTAVE.

Ma foi! ma foi! elle a de beaux yeux.[3]

_Il sort._

SCÈNE II

_[La maison de Coelio.]_

HERMIA[4], PLUSIEURS DOMESTIQUES, MALVOLIO.

HERMIA.

[Disposez ces fleurs comme je vous l'ai ordonné;] a-t-on dit aux

musiciens de venir?

UN DOMESTIQUE.

Oui, madame; ils seront ici à l'heure du souper.

HERMIA.

[Ces jalousies fermées sont trop sombres; qu'on laisse entrer le jour

sans laisser entrer le soleil!--Plus de fleurs autour de ce lit! Le

souper est-il bon? Aurons-nous notre belle voisine, la comtesse

Pergoli?] À quelle heure est sorti mon fils?

MALVOLIO.

Pour être sorti, il faudrait d'abord qu'il fût rentré. Il a passé la

nuit dehors.

HERMIA.

Vous ne savez ce que vous dites.--Il a soupé hier avec moi et m'a

ramenée ici. A-t-on fait porter dans le cabinet d'étude le tableau que

j'ai acheté ce matin?

MALVOLIO.

Du vivant de son père, il n'en aurait pas été ainsi. [Ne dirait-on pas

que notre maîtresse a dix-huit ans, et qu'elle attend son Sigisbé!]

HERMIA.

Mais du vivant de sa mère il en est ainsi, Malvolio. Qui vous a chargé

de veiller sur sa conduite? Songez-y: que Coelio ne rencontre pas sur

son passage un visage de mauvais augure; qu'il ne vous entende pas

grommeler entre vos dents, [comme un chien de basse-cour à qui l'on

dispute l'os qu'il veut ronger,] ou, par le ciel, pas un de vous ne

passera la nuit sous ce toit.

MALVOLIO.

Je ne grommelle rien; ma figure n'est pas un mauvais présage: vous me

demandez à quelle heure est sorti mon maître, et je vous réponds qu'il

n'est pas rentré. Depuis qu'il a l'amour en tête, on ne le voit pas

quatre fois la semaine.

HERMIA.

Pourquoi ces livres sont-ils couverts de poussière? Pourquoi ces meubles

sont-ils en désordre? Pourquoi faut-il que je mette ici la main à tout,

si je veux obtenir quelque chose? Il vous appartient bien de lever les

yeux sur ce qui ne vous regarde pas, lorsque votre ouvrage est à moitié

fait, et que les soins dont on vous charge retombent sur les autres!

Allez, et retenez votre langue.

_Entre Coelio._

Eh bien! mon cher enfant, quels seront vos plaisirs aujourd'hui?

_Les domestiques se retirent._

COELIO.

Les vôtres, ma mère.

_[Il s'assoit.]_

HERMIA.

Eh quoi! les plaisirs communs, et non les peines communes? C'est un

partage injuste, Coelio. Ayez des secrets pour moi, mon enfant, mais

non pas de ceux qui vous rongent le coeur, et vous rendent insensible

à tout ce qui vous entoure.

COELIO.

Je n'ai pas de secret, et plût à Dieu, si j'en avais, qu'ils fussent de

nature à faire de moi une statue!

HERMIA.

Quand vous aviez dix ou douze ans, toutes vos peines, tous vos petits

chagrins se rattachaient à moi; d'un regard sévère ou indulgent de ces

yeux que voilà dépendait la tristesse ou la joie des vôtres, et votre

petite tête blonde tenait par un fil bien délié au coeur de votre

mère. Maintenant, mon enfant, je ne suis plus qu'une vieille soeur,

incapable peut-être de soulager vos ennuis, mais non pas de les

partager.

COELIO.

Et vous aussi, vous avez été belle! Sous ces cheveux argentés qui

ombragent votre noble front, sous ce long manteau qui vous couvre,

l'oeil reconnaît encore le port majestueux d'une reine [, et les

formes gracieuses d'une Diane chasseresse]. Ô ma mère! vous avez inspiré

l'amour! Sous vos fenêtres entr'ouvertes a murmuré le son de la guitare;

sur ces places bruyantes, dans le tourbillon de ces fêtes, vous avez

promené une insouciante et superbe jeunesse; vous n'avez point aimé; un

parent de mon père est mort d'amour pour vous.

HERMIA.

Quel souvenir me rappelles-tu?

COELIO.

Ah! si votre coeur peut en supporter la tristesse, si ce n'est pas

vous demander des larmes, racontez-moi cette aventure, ma mère,

faites-m'en connaître les détails.

HERMIA.

Votre père ne m'avait jamais vue alors. Il se chargea, comme allié de

ma famille, de faire agréer la demande du jeune Orsini, qui voulait

m'épouser. Il fut reçu comme le méritait son rang par votre grand'père,

et admis dans son intimité. Orsini était un excellent parti, et

cependant je le refusai. Votre père, en plaidant pour lui, avait tué

dans mon coeur le peu d'amour qu'il m'avait inspire pendant deux mois

d'assiduités constantes. Je n'avais pas soupçonné la force de sa passion

pour moi. Lorsqu'on lui apporta ma réponse, il tomba, privé de

connaissance, dans les bras de votre père. Cependant une longue absence,

un voyage qu'il entreprit alors, et dans lequel il augmenta sa fortune,

devaient avoir dissipé ses chagrins. Votre père changea de rôle, et

demanda pour lui ce qu'il n'avait pu obtenir pour Orsini. Je l'aimais

d'un amour sincère, et l'estime qu'il avait inspirée à mes parents ne me

permit pas d'hésiter. Le mariage fut décidé le jour même, et l'église

s'ouvrit pour nous quelques semaines après. Orsini revint à cette

époque. Il vint trouver votre père, l'accabla de reproches, l'accusa

d'avoir trahi sa confiance et d'avoir causé le refus qu'il avait essuyé.

Du reste, ajouta-t-il, si vous avez désiré ma perte, vous serez

satisfait. Épouvanté de ces paroles votre père vint trouver le mien, et

lui demander son témoignage pour désabuser Orsini.--Hélas! il n'était

plus temps; on trouva dans sa chambre le pauvre jeune homme traversé de

part en part de plusieurs coups d'épée.[5]

SCÈNE III

[_Le jardin de Claudio._]

CLAUDIO ET TIBIA, _entrant_.

CLAUDIO.

Tu as raison, et ma femme est un trésor de pureté. Que te dirai-je de

plus? C'est une vertu solide.

TIBIA.

Vous croyez, monsieur?

CLAUDIO.

Peut-elle empêcher qu'on ne chante sous ses croisées? Les signes

d'impatience qu'elle peut donner dans son intérieur sont les suites de

son caractère. As-tu remarqué que sa mère, lorsque j'ai touché cette

corde, a été tout d'un coup du même avis que moi?

TIBIA.

Relativement à quoi?

CLAUDIO.

Relativement à ce qu'on chante sous ses croisées.

TIBIA.

Chanter n'est pas un mal, je fredonne moi-même à tout moment.

CLAUDIO.

Mais bien chanter est difficile.

TIBIA.

Difficile pour vous et pour moi, qui, n'ayant pas reçu de voix de la

nature, ne l'avons jamais cultivée; mais voyez comme ces acteurs de

théâtre s'en tirent habilement.

CLAUDIO.

Ces gens-là passent leur vie sur les planches.

TIBIA.

Combien croyez-vous qu'on puisse donner par an?

CLAUDIO.

À qui? à un juge de paix?

TIBIA.

Non, à un chanteur.

CLAUDIO.

Je n'en sais rien.--On donne à un juge de paix le tiers de ce que vaut

ma charge. Les conseillers de justice ont moitié.

TIBIA.

Si j'étais juge [en cour royale], et que ma femme eût des amants, je les

condamnerais moi-même.

CLAUDIO.

À combien d'années de galère?

TIBIA.

À la peine de mort. Un arrêt de mort est une chose superbe à lire à

haute voix.

CLAUDIO.

Ce n'est pas le juge qui le lit, c'est le greffier.

TIBIA.

Le greffier de votre tribunal a une jolie femme.

CLAUDIO.

Non, c'est le président qui a une jolie femme; j'ai soupé hier avec eux.

TIBIA.

Le greffier aussi; le spadassin qui va venir ce soir est l'amant de la

femme du greffier.

CLAUDIO.

Quel spadassin?

TIBIA.

Celui que vous avez demandé.

CLAUDIO.

Il est inutile qu'il vienne après ce que je t'ai dit tout à l'heure.

TIBIA.

À quel sujet?

CLAUDIO.

Au sujet de ma femme.

TIBIA.

La voici qui vient elle-même.

_Entre Marianne._

MARIANNE.

Savez-vous ce qui m'arrive pendant que vous courez les champs? j'ai reçu

la visite de votre cousin.

CLAUDIO.

Qui cela peut-il être? Nommez-le par son nom.

MARIANNE.

Octave, qui m'a fait une déclaration d'amour de la part de son ami

Coelio. Qui est ce Coelio? Connaissez-vous cet homme? Trouvez bon

que ni lui ni Octave ne mettent les pieds dans cette maison.

CLAUDIO.

Je le connais; c'est le fils d'Hermia, notre voisine. Qu'avez-vous

répondu à cela?

MARIANNE.

Il ne s'agit pas de ce que j'ai répondu. Comprenez-vous ce que je dis?

Donnez ordre à vos gens qu'ils ne laissent entrer ni cet homme ni son

ami. Je m'attends à quelque importunité de leur part; et je suis bien

aise de l'éviter.

_Elle sort._

CLAUDIO.

Que penses-tu de cette aventure, Tibia? Il y a quelque ruse là-dessous.

TIBIA.

Vous croyez, monsieur?

CLAUDIO.

Pourquoi n'a-t-elle pas voulu dire ce qu'elle a répondu? La déclaration

est impertinente, il est vrai; mais la réponse mérite d'être connue.

J'ai le soupçon que ce Coelio est l'ordonnateur de toutes ces

guitares.

TIBIA.

Défendre votre porte à ces deux hommes est un moyen excellent de les

éloigner.

CLAUDIO.

Rapporte-t'en à moi.--Il faut que je fasse part de cette découverte à ma

belle-mère. [J'imagine que ma femme me trompe, et que toute cette fable

est une pure invention pour me faire prendre le change, et troubler

entièrement mes idées.]

_Ils sortent._

FIN DE L'ACTE PREMIER.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE PREMIÈRE

_Une rue._

OCTAVE ET CIUTA _entrent_.

OCTAVE.

Il y renonce, dites-vous?

CIUTA.

Hélas! pauvre jeune homme! il aime plus que jamais[, et sa mélancolie se

trompe elle-même sur les désirs qui la nourrissent]. Je croirais presque

qu'il se défie de vous, de moi, de tout ce qui l'entoure.

OCTAVE.

Non, de par le ciel! je n'y renoncerai pas; je me sens moi-même une

autre Marianne, et il y a du plaisir à être entêté. Ou Coelio

réussira, ou j'y perdrai ma langue.

CIUTA.

Agirez-vous contre sa volonté?

OCTAVE.

Oui, pour agir d'après la mienne, qui est sa soeur aînée, et pour

envoyer aux enfers messer Claudio le juge, que je déteste, méprise et

abhorre depuis les pieds jusqu'à la tête.

CIUTA.

Je lui porterai donc votre réponse, et, quant à moi, je cesse de m'en

mêler.

OCTAVE.

Je suis comme un homme qui tient la banque d'un pharaon pour le compte

d'un autre, et qui a la veine contre lui; il noierait plutôt son

meilleur ami que de céder, et la colère de perdre avec l'argent d'autrui

l'enflamme cent fois plus que ne le ferait sa propre ruine.

_Entre Coelio._

Comment, Coelio, tu abandonnes la partie!

COELIO.

Que veux-tu que je fasse?

OCTAVE.

Te défies-tu de moi? Qu'as-tu? te voilà pâle comme la neige.--Que se

passe-t-il en toi?

COELIO.

Pardonne-moi, pardonne-moi! Fais ce que tu voudras; va trouver

Marianne.--Dis-lui que me tromper, c'est me donner la mort, et que ma

vie est dans ses yeux.[6]

_Il sort._

OCTAVE.

Par le ciel, voilà qui est étrange!

[CIUTA.

Silence! vêpres sonnent; la grille du jardin vient de s'ouvrir;]

Marianne sort.--Elle approche lentement.

_Ciuta se retire.--Entre Marianne._

OCTAVE.

Belle Marianne, vous dormirez tranquillement.--Le coeur de Coelio

est à une autre, et ce n'est plus sous vos fenêtres qu'il donnera ses

sérénades.

MARIANNE.

Quel dommage et quel grand malheur de n'avoir pu partager un amour comme

celui-là! Voyez comme le hasard me contrarie! Moi qui allais l'aimer.

OCTAVE.

En vérité!

MARIANNE.

Oui, sur mon âme, ce soir ou demain matin, dimanche au plus tard [, je

lui appartenais]. Qui pourrait ne pas réussir avec un ambassadeur tel

que vous? Il faut croire que sa passion pour moi était quelque chose

comme du chinois ou de l'arabe, puisqu'il lui fallait un interprète, et

qu'elle ne pouvait s'expliquer toute seule.

OCTAVE.

Raillez, raillez! nous ne vous craignons plus.

MARIANNE.

Ou peut-être que cet amour n'était encore qu'un pauvre enfant à la

mamelle, et vous, comme une sage nourrice, en le menant à la lisière,

vous l'aurez laissé tomber la tête la première en le promenant par la

ville.

OCTAVE.

La sage nourrice s'est contentée de lui faire boire d'un certain lait

que la vôtre vous a versé sans doute, et généreusement; vous en avez

encore sur les lèvres une goutte qui se mêle à toutes vos paroles.

MARIANNE.

Comment s'appelle ce lait merveilleux?

OCTAVE.

L'indifférence. Vous ne pouvez ni aimer ni haïr, et vous êtes comme les

roses du Bengale, Marianne, sans épine et sans parfum.

MARIANNE.

Bien dit. Aviez-vous préparé d'avance cette comparaison? Si vous ne

brûlez pas le brouillon de vos harangues, donnez-le moi, de grâce, que

je les apprenne à ma perruche.

OCTAVE.

Qu'y trouvez-vous qui puisse vous blesser? Une fleur sans parfum n'en

est pas moins belle; bien au contraire, ce sont les plus belles que Dieu

a faites ainsi[; et le jour où, comme une Galatée d'une nouvelle espèce,

vous deviendrez de marbre au fond de quelque église, ce sera une

charmante statue que vous ferez, et qui ne laissera pas que de trouver

quelque niche respectable dans un confessionnal.]

MARIANNE.

Mon cher cousin, est-ce que vous ne plaignez pas le sort des femmes?

Voyez un peu ce qui m'arrive: il est décrété par le sort que Coelio

m'aime, ou qu'il croit m'aimer, lequel Coelio le dit à ses amis,

lesquels amis décrètent à leur tour que, sous peine de mort, je serai sa

maîtresse. La jeunesse napolitaine daigne m'envoyer en votre personne un

digne représentant, chargé de me faire savoir que j'aie à aimer ledit

seigneur Coelio d'ici à une huitaine de jours. Pesez cela, je vous en

prie. Si je me rends, que dira-t-on de moi? N'est-ce pas une femme bien

abjecte que celle qui obéit à point nommé, à l'heure convenue, à une

pareille proposition? Ne va-t-on pas la déchirer à belles dents, la

montrer au doigt, et faire de son nom le refrain d'une chanson à boire?

Si elle refuse, au contraire, est-il un monstre qui lui soit comparable?

Est-il une statue plus froide qu'elle? et l'homme qui lui parle, qui ose

l'arrêter en place publique son livre de messe à la main, n'a-t-il pas

le droit de lui dire: Vous êtes une rose du Bengale sans épine et sans

parfum?

OCTAVE.

Cousine, cousine, ne vous fâchez pas.

MARIANNE.

N'est-ce pas une chose bien ridicule que l'honnêteté et la foi jurée?

que l'éducation d'une fille, la fierté d'un coeur qui s'est figuré

qu'il vaut quelque chose [, et qu'avant de jeter au vent la poussière

de sa fleur chérie, il faut que le calice en soit baigné de larmes,

épanoui par quelques rayons du soleil, entr'ouvert par une main

délicate]? Tout cela n'est-il pas un rêve, une bulle de savon qui, au

premier soupir d'un cavalier à la mode, doit s'évaporer dans les airs?

OCTAVE.

Vous vous méprenez sur mon compte et sur celui de Coelio.

MARIANNE.

Qu'est-ce après tout qu'une femme? L'occupation d'un moment, une coupe

fragile qui renferme une goutte de rosée, qu'on porte à ses lèvres et

qu'on jette par-dessus son épaule. Une femme! c'est une partie de

plaisir! Ne pourrait-on pas dire, quand on en rencontre une: Voilà une

belle nuit qui passe? Et ne serait-ce pas un grand écolier en de telles

matières, que celui qui baisserait les yeux devant elle, qui se dirait

tout bas: «Voilà peut-être le bonheur d'une vie entière,» et qui la

laisserait passer?

_Elle sort._

OCTAVE, _seul_.

Tra, tra, poum, poum! tra deri la la! Quelle drôle de petite femme! Hai!

holà!

_Il frappe à une auberge._

Apportez-moi ici, sous cette tonnelle, une bouteille de quelque chose.

LE GARÇON.

Ce qui vous plaira, Excellence. Voulez-vous du lacryma-christi?

OCTAVE.

Soit, soit. Allez-vous-en un peu chercher dans les rues d'alentour le

seigneur Coelio, qui porte un manteau noir et des culottes plus noires

encore. Vous lui direz qu'un de ses amis est là qui boit tout seul du

lacryma-christi. Après quoi, vous irez à la grande place, et vous

m'apporterez une certaine Rosalinde qui est rousse et qui est toujours à

sa fenêtre.

_Le garçon sort._

Je ne sais ce que j'ai dans la gorge; je suis triste comme une

procession.

_Buvant._

Je ferai aussi bien de dîner ici; voilà le jour qui baisse. Drig! drig!

quel ennui que ces vêpres! Est-ce que j'ai envie de dormir? je me sens

tout pétrifié.

_Entrent Claudio et Tibia._

Cousin Claudio, vous êtes un beau juge; où allez-vous si couramment?

CLAUDIO.

Qu'entendez-vous par là, seigneur Octave?

OCTAVE.

J'entends que vous êtes un magistrat qui a de belles formes.

CLAUDIO.

De langage, ou de complexion?

OCTAVE.

De langage, de langage. Votre perruque est pleine d'éloquence, et vos

jambes sont deux charmantes parenthèses.

CLAUDIO.

Soit dit en passant, seigneur Octave, le marteau de ma porte m'a tout

l'air de vous avoir brûlé les doigts.

OCTAVE.

En quelle façon, juge plein de science?

CLAUDIO.

En y voulant frapper, cousin plein de finesse.

OCTAVE.

Ajoute hardiment plein de respect, juge, pour le marteau de ta porte;

mais tu peux le faire peindre à neuf, sans que je craigne de m'y salir

les doigts.

CLAUDIO.

En quelle façon, cousin plein de facéties?

OCTAVE.

En n'y frappant jamais, juge plein de causticité.

CLAUDIO.

Cela vous est pourtant arrivé, puisque ma femme a enjoint à ses gens de

vous fermer la porte au nez à la première occasion.

OCTAVE.

Tes lunettes sont myopes, juge plein de grâce; tu te trompes d'adresse

dans ton compliment.

CLAUDIO.

Mes lunettes sont excellentes, cousin plein de riposte: n'as-tu pas

fait à ma femme une déclaration amoureuse?

OCTAVE.

À quelle occasion, subtil magistrat?

CLAUDIO.

À l'occasion de ton ami Coelio, cousin; malheureusement j'ai tout

entendu.

OCTAVE.

Par quelle oreille, sénateur incorruptible?

CLAUDIO.

Par celle de ma femme, qui m'a tout raconté, godelureau chéri.

OCTAVE.

Tout absolument, époux idolâtré? Rien n'est resté dans cette charmante

oreille?

CLAUDIO.

Il y est resté sa réponse, charmant pilier de cabaret, que je suis

chargé de te faire.

OCTAVE.

Je ne suis pas chargé de l'entendre, cher procès-verbal.

CLAUDIO.

Ce sera donc ma porte en personne qui te la fera, aimable croupier de

roulette, si tu t'avises de la consulter.

OCTAVE.

C'est ce dont je ne me soucie guère, chère sentence de mort; je vivrai

heureux sans cela.

CLAUDIO.

Puisses-tu le faire en repos, cher cornet de passe-dix; je te souhaite

mille prospérités.

OCTAVE.

Rassure-toi sur ce sujet, cher verrou de prison! je dors tranquille

comme une audience.

_Sortent Claudio et Tibia._

[OCTAVE, _seul_.

Il me semble que voilà Coelio qui s'avance de ce côté. Coelio!

Coelio! À qui diable en a-t-il?

_Entre Coelio._

Sais-tu, mon cher ami, le beau tour que nous joue ta princesse? elle a

tout dit à son mari.

COELIO.

Comment le sais-tu?

OCTAVE.

Par la meilleure de toutes les voies possibles. Je quitte à l'instant

Claudio. Marianne nous fera fermer la porte au nez, si nous nous avisons

de l'importuner davantage.

COELIO.

Tu l'as vue tout à l'heure; que t'avait-elle dit?

OCTAVE.

Rien qui pût me faire pressentir cette douce nouvelle; rien d'agréable

cependant. Tiens, Coelio, renonce à cette femme. Holà! un second

verre!

COELIO.

Pour qui?

OCTAVE.

Pour toi. Marianne est une bégueule; je ne sais trop ce qu'elle m'a dit

ce matin, je suis resté comme une brute sans pouvoir lui répondre.

Allons! n'y pense plus, voilà qui est convenu; et que le ciel m'écrase

si je lui adresse jamais la parole! Du courage, Coelio, n'y pense

plus.

COELIO.

Adieu, mon cher ami.

OCTAVE.

Où vas-tu?

COELIO.

J'ai affaire en ville ce soir.

OCTAVE.

Tu as l'air d'aller te noyer. Voyons, Coelio, à quoi penses-tu? Il y a

d'autres Mariannes sous le ciel. Soupons ensemble, et moquons-nous de

cette Marianne-là.

COELIO.

Adieu, adieu, je ne puis m'arrêter plus longtemps. Je te verrai demain,

mon ami.

_Il sort._

OCTAVE.

Coelio! Écoute donc! nous te trouverons une Marianne bien gentille,

douce comme un agneau, et n'allant point à vêpres surtout! Ah! les

maudites cloches! quand auront-elles fini de me mener en terre!]

LE GARÇON, _rentrant_.

Monsieur, la demoiselle rousse n'est point à sa fenêtre; elle ne peut se

rendre à votre invitation.

OCTAVE.

La peste soit de tout l'univers! Est-il donc décidé que je souperai seul

aujourd'hui? La nuit arrive en poste; que diable vais-je devenir? Bon!

bon! ceci me convient.

_Il boit._

Je suis capable d'ensevelir ma tristesse dans ce vin, ou du moins ce vin

dans ma tristesse. Ah! ah! les vêpres sont finies; voici Marianne qui

revient.

_Entre Marianne._

MARIANNE.

Encore ici, seigneur Octave? et déjà à table? C'est un peu triste de

s'enivrer tout seul.

OCTAVE.

Le monde entier m'abandonne; je tâche d'y voir double, afin de me servir

à moi-même de compagnie.

MARIANNE.

Comment! pas un de vos amis, pas une de vos maîtresses qui vous soulage

de ce fardeau terrible, la solitude?

OCTAVE.

Faut-il vous dire ma pensée? J'avais envoyé chercher une certaine

Rosalinde, qui me sert de maîtresse; elle soupe en ville comme une

personne de qualité.

MARIANNE.

C'est une fâcheuse affaire sans doute, et votre coeur en doit

ressentir un vide effroyable.

OCTAVE.

Un vide que je ne saurais exprimer et que je communique en vain à cette

large coupe. Le carillon des vêpres m'a fendu le crâne pour toute

l'après-dînée.

MARIANNE.

Dites-moi, cousin, est-ce du vin à quinze sous la bouteille que vous

buvez?

OCTAVE.

N'en riez pas; ce sont les larmes du Christ en personne.

MARIANNE.

Cela m'étonne que vous ne buviez pas du vin à quinze sous; buvez-en, je

vous en supplie.

OCTAVE.

Pourquoi en boirais-je, s'il vous plaît?

MARIANNE.

Goûtez-en; je suis sûre qu'il n'y a aucune différence avec celui-là.

OCTAVE.

Il y en a une aussi grande qu'entre le soleil et une lanterne.

MARIANNE.

Non, vous dis-je, c'est la même chose.

OCTAVE.

Dieu m'en préserve! Vous moquez-vous de moi?

MARIANNE.

Vous trouvez qu'il y a une grande différence!

OCTAVE.

Assurément.

MARIANNE.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3 · 第 6 / 18 段