Je ne veux avoir ni le temps de penser, ni le temps de souffrir. Je

porte un double appareil sur ma double plaie. Marchons, marchons!

n'attendons pas la nuit.

LUCRÈCE.

Quel est ce cavalier qui accourt à toute bride? depuis longtemps je le

vois derrière nous.

CORDIANI.

Montons à cheval, Lucrèce, et ne tournons pas la tête.

LUCRÈCE.

Il approche! il descend à moi.

CORDIANI.

Partons! lève-toi et ne l'écoute pas.

_Ils se dirigent vers leurs chevaux._

MATHURIN, _descendant de cheval_.

Pourquoi fuyez-vous si vite? La veuve d'André del Sarto peut épouser

Cordiani.]

FIN D'ANDRÉ DEL SARTO.

ADDITIONS ET VARIANTES

EXÉCUTÉES PAR L'AUTEUR

POUR LA REPRÉSENTATION[D]

[D] Les mots en italique sont ceux qu'il a fallu nécessairement répéter

pour l'intelligence des variantes et leur liaison avec le texte

primitif.

1.--PAGE 51.

GRÉMIO, _seul, un trousseau de clefs à la main_.

Je crois que j'ai dormi cette nuit un peu plus longtemps que de

coutume... Non: l'aurore commence à peine à paraître. Tout repose dans

cette maison; il n'est pas encore temps d'ouvrir les portes. Était-ce un

rêve que je faisais? Il m'a semblé, en vérité, que j'entendais _marcher

dans la cour_, etc.

CORDIANI, _sur le balcon, s'adressant à [une personne qu'on ne voit

pas_.

Dans une heure! par la porte du jardin.

_Descendant._

Dans une heure et à toujours!

GRÉMIO.

Qu'ai-je entendu? _arrête_... etc.

2.--PAGE 55.

CORDIANI.

Dans une heure, je n'y serai plus.

DAMIEN.

Que veux-tu dire?

CORDIANI.

Rien, rien, tu le sauras bientôt.

DAMIEN.

Explique-toi; tu parles comme en délire! que veux-tu faire? _à quoi

penses-tu?_

3.--PAGE 58.

DAMIEN.

Sophisme! sophisme d'un coeur qui s'aveugle.

4.--PAGE 59.

CÉSARIO, _chantant_.

DEUXIÈME COUPLET.

Lorsque, pour chanter au lutrin,

Nous manquions de courage,

Le bon gros père Célestin,

Tintaine, tintin.

Il buvait pour nous mettre en train,

C'était là son usage.

TROISIÈME COUPLET.

Quand il mourra, le verre en main,

Un jour, dans son grand âge,

Le bon gros père Célestin,

Tintaine, tintin,

Quand il mourra, le verre en main,

Ce sera grand dommage.

LIONEL.

_Le maître est-il levé?_

CÉSARIO.

Comme le pape à l'église, toujours le dernier qui arrive, et le premier

quand il y est.

LIONEL.

_Que d'écoliers autrefois dans cette académie!_ etc.

5.--PAGE 64.

MATHURIN.

Monseigneur, un homme est là qui vous demande.--C'est un homme en longue

robe avec des cheveux gris; vous l'avez, dit-il, fait appeler hier.

ANDRÉ.

J'y vais.

_À Damien._

Mais il n'a rien de grave.

GRÉMIO, _entrant_.

Les chevaux sont prêts, monseigneur.

ANDRÉ.

Dans un instant; attends-moi, Grémio.

_À Damien._

_Et nous le verrons demain,_ etc.

6.--PAGE 70.

ANDRÉ.

Chassé par moi!... Il s'est enfui, dis-tu, dans le jardin? Était-il seul

cet homme?

GRÉMIO.

Seul? Oui, dans le jardin, mais pas à la fenêtre.

ANDRÉ.

Comment? Achève de t'expliquer.

GRÉMIO.

Mais, monseigneur...

ANDRÉ.

Je te l'ordonne.

GRÉMIO.

Eh bien! monseigneur, quand l'homme est sorti, quelqu'un était avec lui

sur le balcon et j'ai entendu quelques mots.

ANDRÉ.

Qu'as-tu entendu?

GRÉMIO.

L'homme a fait un signe d'adieu, et il a dit: «Dans une heure et à

toujours.»

ANDRÉ.

Dans une heure!

_À part._

On savait ici que je devais aller à la ferme;--c'est donc de mon absence

qu'on voulait profiter.

_Haut._

Tu n'en as pas entendu davantage?

GRÉMIO.

J'oubliais!... on a ajouté: «Venez par la porte du jardin,» mais je ne

crois pas qu'on voulût parler de celle-ci; c'est plutôt l'autre, je

suppose, la petite porte qui donne sur le derrière de la maison.

ANDRÉ.

_Écoute, Grémio_, va dire à Mathurin qu'il ramène les chevaux et que je

ne sortirai pas; après quoi, tu iras à cette petite porte, et tu y

resteras; _mais caché_..., etc., _je serai là_; qui que ce soit,

arrête-le.

GRÉMIO.

Qui que ce soit, monseigneur? Il pourrait arriver...

ANDRÉ.

Qui que ce soit. J'irais bien moi-même, mais il faut qu'on me croie

sorti, _et j'en chargerais bien un autre que toi, mais_, etc.

7.--PAGE 72.

GRÉMIO.

_Oh! très sûr._

ANDRÉ.

Oui, à Cordiani. Dis que je suis sorti seul, n'oublie pas cela, va, mon

ami.--C'est bien étrange.

_Il sort._

GRÉMIO, _seul_.

Oui, c'est étrange; et je savais bien que mon maître m'écouterait. Cet

argent de M. Damien ne me semble ni clair ni bien gagné. Patience! Voici

madame Lucrèce, je vais à mon poste.

SCÈNE III

GRÉMIO, LUCRÈCE, SPINETTE.

LUCRÈCE.

Où est ton maître, Grémio?

GRÉMIO.

Je pense, madame, qu'il est à la ferme.

LUCRÈCE.

Ne devais-tu pas l'accompagner?

GRÉMIO.

Il m'a ordonné de rester ici.

LUCRÈCE.

Il est sorti seul?

GRÉMIO.

Oui, madame.

_Il sort._

LUCRÈCE, _à Spinette_.

Ainsi je ne le verrai plus.

SPINETTE.

Est-ce bien possible, ma chère maîtresse? Vous m'avez confié votre

dessein; je vous vois prête à l'exécuter, et malgré moi je ne puis y

croire.

LUCRÈCE.

Tout à l'heure tu y croiras.

SPINETTE.

Il ne m'appartient pas de vous en dissuader; je n'ai que le droit d'en

souffrir, et je suis aussi incapable d'oser vous blâmer que de vous

trahir; mais y avez-vous bien réfléchi?

LUCRÈCE.

Non, et c'est pourquoi je le ferai.

SPINETTE.

Quitter une maison, une famille,--briser, en un jour, tous les liens

d'une vie si belle et si heureuse!

LUCRÈCE.

Heureuse!

SPINETTE.

Vous l'étiez, madame.

LUCRÈCE.

Maintenant je ne le serai plus. Oui, Spinette, je vais, comme tu dis,

quitter une maison, une famille:--je vais perdre mon nom, mon rang, ma

fortune, et le premier des biens, l'honneur! je vais partir avec

Cordiani. Qui commet la faute en porte la peine! mais lui, qui pourrait

l'en punir? _Ce n'est pas lui qu'on peut accuser. Il n'a prononcé aucun

serment sur la terre, il n'a pas trahi une épouse; il n'a rien fait

qu'aimer et qu'être aimé._

SPINETTE.

Vous cherchiez tout à l'heure monseigneur André.

LUCRÈCE.

Oui, je voulais le voir une dernière fois.

SPINETTE.

Plût au ciel que vous l'eussiez vu!

LUCRÈCE.

Que veux-tu dire? penses-tu que ma résolution puisse être ébranlée?

André m'est cher; mais je ne sais ni tromper ni aimer à demi.

SPINETTE.

Que de larmes vont couler, madame!

LUCRÈCE.

Comptes-tu donc pour rien les miennes? _Crois-tu qu'on perde sans

souffrir_, etc.

SPINETTE.

_Que je vous plains!_

LUCRÈCE.

Silence! l'heure sonne! Il va venir, Spinette. Peut-être m'attend-il

déjà. Tu me suivras; tout est-il préparé?

SPINETTE.

Où allez-vous?

LUCRÈCE.

Où il voudra. _Mes cheveux sont-ils en désordre?_ etc.

8.--PAGE 74.

ANDRÉ.

Bonjour, Lucrèce. _Vous ne m'attendiez pas_..., etc.

9.--PAGE 89.

CORDIANI.

_Terre que j'ai ensanglantée!_

DAMIEN.

Au nom du ciel!...

CORDIANI.

Dis-moi, Damien, où puis-je aller, où puis-je marcher sans voir la mort

sur mon chemin? Te souviens-tu de ce que tu me disais? J'aimais, je ne

t'écoutais pas. Maintenant, la mort est devant mon amour, elle est sous

mes pas; elle est dans mon coeur! Et ce portrait que je t'ai montré,

cette ombre adorée d'une fatale beauté n'est plus pour moi que le masque

d'un spectre couvert des larmes d'un ami.

_Il marche vers la maison._

DAMIEN.

Où vas-tu?

CORDIANI.

La revoir encore une fois. _Ne t'effraye pas,_ etc.

10.--PAGE 96.

_Tu vois ce qui se passe, mon ami._

LIONEL.

Maître, il faut régler cette affaire et choisir l'heure et le lieu du

combat.

ANDRÉ.

L'heure? à l'instant. Le lieu? ici même.

_À Cordiani._

_Ah! vous voulez,_ etc.

11.--PAGE 102.

_Et toi aussi tu m'abandonnes!_

CÉSARIO[E].

Moi, maître, je ne vous abandonnerai pas.

ANDRÉ.

C'est toi, mon enfant?

CÉSARIO.

Oui, maître. Je vous avais quitté; j'étais allé chez Pontormo; j'y

cherchais la gaieté, et je l'y ai bien trouvée en effet, mais je ne m'en

suis senti que plus triste.

ANDRÉ.

C'est le malheur que tu trouveras ici.

CÉSARIO.

Il pèse moins que l'ingratitude.

ANDRÉ.

Merci, mon enfant. Va, entre dans cette maison, car pour moi, jamais!

_Il remonte la scène._

LIONEL, _entrant_.

_Où allez-vous_, André? etc.

[E] Le but de cette scène est de maintenir l'unité de lieu, de réunir le

second acte au troisième, et de donner plus d'importance au rôle de

Césario.

12.--PAGE 111.

_Que voulez-vous lui dire?_

ANDRÉ.

Tiens, Césario, je t'en conjure, va trouver Lucrèce; demande une réponse

à ma lettre, et sois revenu tout à l'heure... Mais pourquoi pas

nous-mêmes, Lionel?

_Césario sort._

LIONEL.

Mon ami!

ANDRÉ.

Quoi! plus rien!

LIONEL.

_Eh! que demandez-vous donc dans cette fatale lettre?_

ANDRÉ.

Ce que je demande? _ô comble de misère!_... etc.

13.--PAGE 120.

ANDRÉ.

_Tiens, voilà_ Césario... Eh bien?

CÉSARIO.

Madame Lucrèce a quitté Florence.

ANDRÉ.

Et Cordiani?

CÉSARIO.

Je ne sais.

ANDRÉ.

Vois-tu, Lionel? Ils sont partis ensemble.

_Il remonte la scène._

LIONEL, _le retenant_.

_Où vas-tu?_

14.--PAGE 125.

LIONEL.

_Qu'as-tu dit à cet homme?_

_Bas à Damien._

Est-ce que vraiment Cordiani?...

DAMIEN.

Cordiani n'est plus.

15.--PAGE 125.

ANDRÉ.

Vos mains, et adieu, chers amis! Oh! combien je l'aimais!

_Il meurt._

FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.

NOTE

Ce drame, écrit et publié en 1833, fut représenté pour la première fois

au Théâtre-Français le 21 novembre 1849, avec peu de changements. On

avait poussé le soin de la mise en scène jusqu'à faire exécuter une

copie du tableau de la _Charité_ que possède la galerie du Louvre, et

l'on s'était assuré que cette copie produisait de loin l'effet

nécessaire à l'illusion du spectateur. Cependant le parterre, sachant

bien qu'il n'avait pas sous les yeux le tableau original, accueillit

avec un rire frivole l'exhibition de cette toile et ne prit pas au

sérieux l'adieu poétique adressé par André del Sarto à son dernier

chef-d'oeuvre. La pièce, d'ailleurs, fut écoutée froidement; elle

n'eut qu'un petit nombre de représentations. Le même ouvrage, représenté

au théâtre de l'Odéon le 21 octobre 1850, avec les changements que nous

venons d'indiquer, obtint un grand succès. Malgré l'heureux résultat de

cette seconde épreuve, la supériorité du premier texte nous semble

incontestable.

Au moyen des variantes, les lecteurs curieux pourront comparer les deux

versions. Dans la seconde, on remarquera que, dès l'exposition, Lucrèce

et Cordiani ont pris la résolution de s'enfuir ensemble. L'unité de lieu

est rigoureusement observée, et la pièce, réduite à deux actes au lieu

de trois, marche vers son dénoûment avec une rapidité que nous trouvons

exagérée, vu les énormes sacrifices que l'auteur s'est cru obligé de

faire. Après le duel entre Cordiani et André del Sarto, on ne voit plus

reparaître ni Lucrèce ni Cordiani. La scène où ces deux personnages se

rencontraient devant la maison de la mère de Lucrèce a été supprimée.

Pour éviter l'exhibition du tableau de la _Charité_, il fallut

retrancher la scène où les envoyés de François Ier venaient demander

compte à André de l'argent du roi de France. Cette coupure est tout à

fait regrettable: après avoir montré André del Sarto dévoré de remords,

et tremblant à l'idée de rendre ses comptes, c'était une conception

éminemment dramatique que de le faire voir exalté par le chagrin et

malheureux de l'infidélité de sa femme, au point de ne plus redouter la

honte et de s'accuser lui-même du vol qu'il a commis.

Quant aux nombreux passages supprimés dans le dialogue, ce sont des

changements qu'on ne doit pas considérer comme définitifs. Il est

évident, par exemple, que l'auteur a fait preuve de trop de complaisance

ou de modestie en consentant à effacer de la dernière scène le charmant

récit des souvenirs d'enfance qui se présentent à l'esprit d'André au

moment où il va mourir. Probablement, lorsque la pièce reviendra au

théâtre, ces _longueurs_, ces scènes réputées inutiles ou dangereuses,

finiront par être restituées dans leur entier.

* * * * *

Voici quelle était la distribution des rôles au théâtre de l'Odéon:

ANDRÉ DEL SARTO. MM. TISSERAND.

CORDIANI. MARTEL.

DAMIEN. HARVILLE.

LIONEL. FLEURET.

GRÉMIO. ROGER.

MATHURIN. TALIN.

CÉSARIO. Mlles BILHAUD.

LUCRÈCE. SIONA-LÉVY.

SPINETTE. JEANNE-ANAÏS.

LES

CAPRICES DE MARIANNE

COMÉDIE EN DEUX ACTES

PUBLIÉE EN 1833, REPRÉSENTÉE EN 1851.

ACTEURS

PERSONNAGES. QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.

CLAUDIO, juge. MM. PROVOST.

COELIO. DELAUNAY.

OCTAVE. BRINDEAU.

TIBIA, valet de Claudio. GOT.

PIPPO, valet de Coelio. MATHIEN.

MALVOLIO, intendant d'Hermia. TRONCHET.

UN GARÇON D'AUBERGE. BERTIN.

MARIANNE, femme de Claudio. Mmes MADELEINE-BROHAN.

HERMIA, mère de Coelio. MOREAU-SAINTI.

[CIUTA, vieille femme.]

DOMESTIQUES.

_La scène est à Naples._

[Illustration: LES CAPRICES DE MARIANNE

OCTAVE

Vous n'aimez point Claudio.

MARIANNE

Ni Celio: vous pouvez le lui dire.

_Acte I Scène 7_]

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

_Une rue devant la maison de Claudio._

[MARIANNE, _sortant de chez elle un livre de messe à la main_;

CIUTA, _l'abordant_.

CIUTA.

Ma belle dame, puis-je vous dire un mot?

MARIANNE.

Que me voulez-vous?

CIUTA.

Un jeune homme de cette ville est éperdument amoureux de vous; depuis un

mois entier, il cherche vainement l'occasion de vous l'apprendre; son

nom est Coelio; il est d'une noble famille et d'une figure

distinguée.

MARIANNE.

En voilà assez. Dites à celui qui vous envoie qu'il perd son temps et sa

peine, et que, s'il a l'audace de me faire entendre une seconde fois un

pareil langage, j'en instruirai mon mari.]

_Elle sort._

COELIO, _entrant_.[1]

Eh bien! Ciuta, qu'a-t-elle dit?

CIUTA.

Plus dévote et plus orgueilleuse que jamais. Elle instruira son mari,

dit-elle, si on la poursuit plus longtemps.

COELIO.

Ah! malheureux que je suis, je n'ai plus qu'à mourir. Ah! la plus

cruelle de toutes les femmes! Et que me conseilles-tu, Ciuta? quelle

ressource puis-je encore trouver?

CIUTA.

Je vous conseille d'abord de sortir d'ici, car voici son mari [qui la

suit.]

_Ils sortent.--Entrent Claudio et Tibia._

CLAUDIO.

Es-tu mon fidèle serviteur, mon valet de chambre dévoué? Apprends que

j'ai à me venger d'un outrage.

TIBIA.

Vous, monsieur?

CLAUDIO.

Moi-même, puisque ces impudentes guitares ne cessent de murmurer sous

les fenêtres de ma femme. Mais, patience! tout n'est pas fini.--Écoute

un peu de ce côté-ci: voilà du monde qui pourrait nous entendre. Tu

m'iras chercher ce soir le spadassin que je t'ai dit.

TIBIA.

Pour quoi faire?

CLAUDIO.

Je crois que Marianne a des amants.

TIBIA.

Vous croyez, monsieur?

CLAUDIO.

Oui; il y a autour de ma maison une odeur d'amants; personne ne passe

naturellement devant ma porte; il y pleut des guitares et des

entremetteuses.

TIBIA.

Est-ce que vous pouvez empêcher qu'on donne des sérénades à votre femme?

CLAUDIO.

Non; mais je puis poster un homme derrière la poterne, et me débarrasser

du premier qui entrera.

TIBIA.

Fi! votre femme n'a pas d'amants.--C'est comme si vous disiez que j'ai

des maîtresses.

CLAUDIO.

Pourquoi n'en aurais-tu pas, Tibia? Tu es fort laid, mais tu as beaucoup

d'esprit.

TIBIA.

J'en conviens, j'en conviens.

CLAUDIO.

Regarde, Tibia, tu en conviens toi-même; il n'en faut plus douter, et

mon déshonneur est public.

TIBIA.

Pourquoi public?

CLAUDIO.

Je te dis qu'il est public.

TIBIA.

Mais, monsieur, votre femme passe pour un dragon de vertu dans toute la

ville; elle ne voit personne; elle ne sort de chez elle que pour aller à

la messe.

CLAUDIO.

Laisse-moi faire.--Je ne me sens pas de colère, après tous les cadeaux

qu'elle a reçus de moi.--Oui, Tibia, je machine en ce moment une

épouvantable trame, et me sens prêt à mourir de douleur.

TIBIA.

Oh! que non.

CLAUDIO.

Quand je te dis quelque chose, tu me ferais plaisir de le croire.

_Ils sortent._

COELIO, _rentrant_.

Malheur à celui qui, au milieu de la jeunesse, s'abandonne à un amour

sans espoir! Malheur à celui qui se livre à une douce rêverie, avant de

savoir où sa chimère le mène, et s'il peut être payé de retour!

Mollement couché dans une barque, il s'éloigne peu à peu de la rive; il

aperçoit au loin des plaines enchantées, de vertes prairies et le mirage

léger de son Eldorado. Les vents l'entraînent en silence, et quand la

réalité le réveille, il est aussi loin du but où il aspire que du rivage

qu'il a quitté; il ne peut plus ni poursuivre sa route ni revenir sur

ses pas.

_On entend un bruit d'instruments._

Quelle est cette mascarade? N'est-ce pas Octave que j'aperçois?

_Entre Octave._

OCTAVE.

Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mélancolie?

COELIO.

Octave! ô fou que tu es! tu as un pied de rouge sur les joues!--D'où te

vient cet accoutrement? N'as-tu pas de honte, en plein jour?

OCTAVE.

Ô Coelio! fou que tu es! tu as un pied de blanc sur les joues!--D'où

te vient ce large habit noir? N'as-tu pas de honte, en plein carnaval?

[COELIO.

Quelle vie que la tienne! Ou tu es gris, ou je le suis moi-même.

OCTAVE.

Ou tu es amoureux, ou je le suis moi-même.

COELIO.

Plus que jamais de la belle Marianne.

OCTAVE.

Plus que jamais de vin de Chypre.]

COELIO.

J'allais chez toi [quand je t'ai rencontré].

OCTAVE.

Et moi aussi j'allais chez moi. Comment se porte ma maison? Il y a huit

jours que je ne l'ai vue.

COELIO.

J'ai un service à te demander.

OCTAVE.

Parle, Coelio, mon cher enfant. Veux-tu de l'argent? je n'en ai plus.

[Veux-tu des conseils? je suis ivre.] Veux-tu mon épée? voilà une batte

d'arlequin. Parle, parle, dispose de moi.

COELIO.

Combien de temps cela durera-t-il? Huit jours hors de chez toi! Tu te

tueras, Octave.

OCTAVE.

Jamais de ma propre main, mon ami, jamais; j'aimerais mieux mourir que

d'attenter à mes jours.

COELIO.

Et n'est-ce pas un suicide comme un autre, que la vie que tu mènes?

OCTAVE.

Figure-toi un danseur de corde, en brodequins d'argent, le balancier au

poing, suspendu entre le ciel et la terre; à droite et à gauche, de

vieilles petites figures racornies, de maigres et pâles fantômes, des

créanciers agiles, des parents et des courtisanes; toute une légion de

monstres se suspendent à son manteau et le tiraillent de tous côtés pour

lui faire perdre l'équilibre; des phrases redondantes, de grands mots

enchâssés cavalcadent autour de lui; une nuée de prédictions sinistres

l'aveugle de ses ailes noires. Il continue sa course légère de l'orient

à l'occident. S'il regarde en bas, la tête lui tourne; s'il regarde en

haut, le pied lui manque. Il va plus vite que le vent, et toutes les

mains tendues autour de lui ne lui feront pas renverser une goutte de la

coupe joyeuse qu'il porte à la sienne. Voilà ma vie, mon cher ami; c'est

ma fidèle image que tu vois.

COELIO.

Que tu es heureux d'être fou!

OCTAVE.

Que tu es fou de ne pas être heureux! Dis-moi un peu, toi, qu'est-ce qui

te manque?

COELIO.

Il me manque le repos, la douce insouciance qui fait de la vie un miroir

où tous les objets se peignent un instant et sur lequel tout glisse. Une

dette pour moi est un remords. L'amour, dont vous autres vous faites un

passe-temps, trouble ma vie entière. Ô mon ami, tu ignoreras toujours ce

que c'est qu'aimer comme moi! Mon cabinet d'étude est désert; depuis un

mois j'erre autour de cette maison la nuit et le jour. Quel charme

j'éprouve au lever de la lune, à conduire sous ces petits arbres, au

fond de cette place, mon choeur modeste de musiciens, à marquer

moi-même la mesure, à les entendre chanter la beauté de Marianne! Jamais

elle n'a paru à sa fenêtre; jamais elle n'est venue appuyer son front

charmant sur sa jalousie.

OCTAVE.

Qui est cette Marianne? est-ce que c'est ma cousine?

COELIO.

C'est elle-même, la femme du vieux Claudio.

OCTAVE.

Je ne l'ai jamais vue; mais à coup sûr elle est ma cousine. Claudio est

fait exprès. Confie-moi tes intérêts, Coelio.

COELIO.

Tous les moyens que j'ai tentés pour lui faire connaître mon amour ont

été inutiles. Elle sort du couvent; elle aime son mari et respecte ses

devoirs. Sa porte est fermée à tous les jeunes gens de la ville, et

personne ne peut l'approcher.

OCTAVE.

Ouais! est-elle jolie?--Sot que je suis! tu l'aimes, cela n'importe

guère. Que pourrions-nous imaginer?

COELIO.

Faut-il te parler franchement? ne te riras-tu pas de moi?

OCTAVE.

Laisse-moi rire de toi, et parle franchement.

COELIO.

En ta qualité de parent, tu dois être reçu dans la maison.

OCTAVE.

Suis-je reçu? je n'en sais rien. Admettons que je suis reçu. À te dire

vrai, il y a une grande différence entre mon auguste famille et une

botte d'asperges. Nous ne formons pas un faisceau bien serré, et nous ne

tenons guère les uns aux autres que par écrit. Cependant Marianne

connaît mon nom. Faut-il lui parler en ta faveur?

COELIO.

Vingt fois j'ai tenté de l'aborder; vingt fois j'ai senti mes genoux

fléchir en approchant d'elle. [J'ai été forcé de lui envoyer la vieille

Ciuta.] Quand je la vois, ma gorge se serre et j'étouffe, comme si mon

coeur se soulevait jusqu'à mes lèvres.

OCTAVE.

J'ai éprouvé cela. C'est ainsi qu'au fond des forêts, lorsqu'une biche

avance à petits pas sur les feuilles sèches, et que le chasseur entend

les bruyères glisser sur ses flancs inquiets, comme le frôlement d'une

robe légère, les battements de coeur le prennent malgré lui; il

soulève son arme en silence, sans faire un pas, sans respirer.

COELIO.

Pourquoi donc suis-je ainsi? [n'est-ce pas une vieille maxime parmi les

libertins, que toutes les femmes se ressemblent?] Pourquoi donc y a-t-il

si peu d'amours qui se ressemblent? En vérité, je ne saurais aimer

cette femme comme toi, Octave, tu l'aimerais, ou comme j'en aimerais une

autre. Qu'est-ce donc pourtant que tout cela? deux yeux bleus, deux

lèvres vermeilles, une robe blanche et deux blanches mains. Pourquoi ce

qui te rendrait joyeux et empressé, ce qui t'attirerait, toi, comme

l'aiguille aimantée attire le fer, me rend-il triste et immobile? Qui

pourrait dire: ceci est gai ou triste? La réalité n'est qu'une ombre.

Appelle imagination ou folie ce qui la divinise.--Alors la folie est la

beauté elle-même. Chaque homme marche enveloppé d'un réseau transparent

qui le couvre de la tête aux pieds; il croit voir des bois et des

fleuves, des visages divins, et l'universelle nature se teint sous ses

regards des nuances infinies du tissu magique. Octave! Octave! viens à

mon secours.

OCTAVE.

J'aime ton amour, Coelio! il divague dans ta cervelle comme un flacon

syracusain. Donne-moi la main; je viens à ton secours; attends un peu.

L'air me frappe au visage, et les idées me reviennent. Je connais cette

Marianne; elle me déteste fort, sans m'avoir jamais vu. C'est une mince

poupée qui marmotte des _Ave_ sans fin.

COELIO.

Fais ce que tu voudras, mais ne me trompe pas, je t'en conjure; il est

aisé de me tromper; je ne sais pas me défier d'une action que je ne

voudrais pas faire moi-même.

OCTAVE.

Si tu escaladais les murs?

COELIO.

Entre elle et moi est une muraille imaginaire que je n'ai pu escalader.

OCTAVE.

Si tu lui écrivais?

COELIO.

Elle déchire mes lettres ou me les renvoie.

OCTAVE.

Si tu en aimais une autre? Viens avec moi chez Rosalinde.

COELIO.

Le souffle de ma vie est à Marianne; elle peut d'un mot de ses lèvres

l'anéantir ou l'embraser. Vivre pour une autre me serait plus difficile

que de mourir pour elle; [ou je réussirai ou je me tuerai.] Silence! la

voici qui détourne la rue.

OCTAVE.

Retire-toi, je vais l'aborder.

COELIO.

Y penses-tu? dans l'équipage où te voilà! Essuie-toi le visage; tu as

l'air d'un fou.

OCTAVE.

Voilà qui est fait. L'ivresse et moi, mon cher Coelio, nous nous

sommes trop chers l'un à l'autre pour nous jamais disputer; elle fait

mes volontés comme je fais les siennes. N'aie aucune crainte là-dessus;

c'est le fait d'un étudiant en vacance qui se grise un jour de grand

dîner, de perdre la tête et de lutter avec le vin; moi, mon caractère

est d'être ivre; ma façon de penser est de me laisser faire, et je

parlerais au roi en ce moment, comme je vais parler à ta belle.

COELIO.

Je ne sais ce que j'éprouve.--Non, ne lui parle pas.

OCTAVE.

Pourquoi?

COELIO.

Je ne puis dire pourquoi; il me semble que tu vas me tromper.

OCTAVE.

Touche là[2]. Je te jure sur mon honneur que Marianne sera à toi, ou à

personne au monde, tant que j'y pourrai quelque chose.

_Coelio sort.--Entre Marianne. Octave l'aborde._

OCTAVE.

Ne vous détournez pas, princesse de beauté; laissez tomber vos regards

sur le plus indigne de vos serviteurs.

MARIANNE.

Qui êtes-vous?

OCTAVE.

Mon nom est Octave; je suis cousin de votre mari.

MARIANNE.

Venez-vous pour le voir? entrez au logis, il va revenir.

OCTAVE.

Je ne viens pas pour le voir, et n'entrerai point au logis, de peur que

vous ne m'en chassiez tout à l'heure, quand je vous aurai dit ce qui

m'amène.

MARIANNE.

Dispensez-vous donc de le dire et de m'arrêter plus longtemps.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3 · 第 5 / 18 段