bientôt une demi-heure qu'il m'a quitté. Comme il tremblait en
approchant de la maison! Ah! s'il fallait croire ce qu'on en dit!
JEAN, _passant_.
Eh bien! Mathurin, que fais-tu là à cette heure?
MATHURIN.
J'attends le seigneur Cordiani.
JEAN.
Tu ne viens pas à l'enterrement de ce pauvre Grémio? On va partir tout à
l'heure.
MATHURIN.
Vraiment! j'en suis fâché; mais je ne puis quitter la place.
JEAN.
J'y vais, moi, de ce pas.
MATHURIN.
Jean, ne vois-tu pas des hommes qui arrivent du côté de la maison? On
dirait que c'est notre maître et ses amis.
JEAN.
Oui, ma foi, ce sont eux. Que diable cherchent-ils? Ils viennent droit à
nous.
MATHURIN.
N'ont-ils pas leurs épées à la main?
JEAN.
Non pas, je crois. Si fait, tu as raison. Cela ressemble à une querelle.
MATHURIN.
Tenons-nous à l'écart, et si je ne m'entends pas appeler, j'irai avec
toi.
_Ils se retirent.--Lionel et Cordiani entrent._
LIONEL.
Cette lumière vous suffira.] Placez-vous ici, monsieur; n'aurez-vous pas
de second?
CORDIANI.
Non, monsieur.
LIONEL.
Ce n'est pas l'usage, et je vous avoue que pour moi j'en suis fâché. Du
temps de ma jeunesse, il n'y avait guère d'affaires de cette sorte sans
quatre épées tirées.
CORDIANI.
Ceci n'est pas un duel, monsieur; André n'aura rien à parer, et le
combat ne sera pas long.
LIONEL.
Qu'entends-je? voulez-vous faire de lui un assassin?
CORDIANI.
Je m'étonne qu'il n'arrive pas.
ANDRÉ, _entrant_.
Me voilà.
LIONEL.
Ôtez vos manteaux; je vais marquer les lignes. Messieurs, c'est
jusqu'ici que vous pouvez rompre.
ANDRÉ.
En garde!
DAMIEN, _entrant_.
Je n'ai pu remplir la mission dont tu m'avais chargé. Lucrèce refuse mon
escorte: elle est partie seule, à pied, accompagnée de sa suivante.
ANDRÉ.
Dieu du ciel! quel orage se prépare!
_Il tonne._
DAMIEN.
Lionel, je me présente ici comme second de Cordiani. André ne verra dans
cette démarche qu'un devoir qui m'est sacré; je ne tirerai l'épée que si
la nécessité m'y oblige.
CORDIANI.
Merci, Damien, merci.
LIONEL.
Êtes-vous prêts?
ANDRÉ.
Je le suis.
CORDIANI.
Je le suis.
_Ils se battent. Cordiani est blessé._
DAMIEN.
Cordiani est blessé!
ANDRÉ, _se jetant sur lui_.
Tu es blessé, mon ami?
LIONEL, _le retenant_.
Retirez-vous, nous nous chargeons du reste.
CORDIANI.
Ma blessure est légère. Je puis encore tenir mon épée.
LIONEL.
Non, monsieur; vous allez souffrir beaucoup plus dans un instant; l'épée
a pénétré. Si vous pouvez marcher, venez avec nous.
CORDIANI.
Vous avez raison. Viens-tu, Damien? Donne-moi ton bras, je me sens bien
faible. Vous me laisserez chez Manfredi.
ANDRÉ, _bas à Lionel_.
La crois-tu mortelle?
LIONEL.
Je ne réponds de rien.
_Ils sortent._
ANDRÉ, _seul_.
Pourquoi me laissent-ils? Il faut que j'aille avec eux. Où veulent-ils
que j'aille?
_Il fait quelques pas vers la maison._
Ah! cette maison déserte! Non, par le ciel, je n'y retournerai pas ce
soir! Si ces deux chambres-là doivent être vides cette nuit, la mienne
le sera aussi. Il ne s'est pas défendu. Je n'ai pas senti son épée. Il a
reçu le coup, cela est clair. Il va mourir chez Manfredi.
C'est singulier. Je me suis pourtant déjà battu. Lucrèce partie, seule,
par cette horrible nuit! Est-ce que je n'entends pas marcher là-dedans?
_Il va du côté des arbres._
Non, personne. Il va mourir. [Lucrèce seule, avec une femme!] Eh bien!
quoi? je suis trompé par cette femme. Je me bats avec son amant. Je le
blesse. Me voilà vengé. Tout est dit. Qu'ai-je à faire à présent?
Ah! cette maison déserte! cela est affreux. Quand je pense à ce qu'elle
était hier au soir! à ce que j'avais, à ce que j'ai perdu! Qu'est-ce
donc pour moi que la vengeance? Quoi! voilà tout? Et rester seul ainsi?
À qui cela rend-il la vie, de faire mourir un meurtrier? Quoi? répondez?
Qu'avais-je affaire de chasser ma femme, d'égorger cet homme? Il n'y a
point d'offensé, il n'y a qu'un malheureux. Je me soucie bien de vos
lois d'honneur! Cela me console bien que vous ayez inventé cela pour
ceux qui se trouvent dans ma position; que vous l'ayez réglé comme une
cérémonie! Où sont mes vingt années de bonheur, ma femme, mon ami, le
soleil de mes jours, le repos de mes nuits! Voilà ce qui me reste.
_Il regarde son épée._
Que me veux-tu, toi? On t'appelle l'amie des offensés. Il n'y a point
ici d'homme offensé. Que la rosée essuie ton sang!
_Il la jette._
Ah! cette affreuse maison! Mon Dieu! mon Dieu!
_Il pleure à chaudes larmes.--L'enterrement passe._
ANDRÉ.
Qui enterrez-vous là?
LES PORTEURS.
Nicolas Grémio.
ANDRÉ.
Et toi aussi, mon pauvre vieux, et toi aussi, tu m'abandonnes![11]
FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
[_Une rue.--Il est toujours nuit._]
LIONEL, DAMIEN ET CORDIANI, _entrant_.
[CORDIANI.
Je ne puis marcher; le sang m'étouffe. Arrêtez-moi sur ce banc.
_Ils le posent sur un banc._
LIONEL.
Que sentez-vous?
CORDIANI.
Je me meurs, je me meurs! Au nom du ciel, un verre d'eau!
DAMIEN.
Restez ici, Lionel. Un médecin de ma connaissance demeure au bout de
cette rue. Je cours le chercher.
_Il sort._
CORDIANI.
Il est trop tard, Damien.
LIONEL.
Prenez patience. Je vais frapper à cette maison.
_Il frappe._
Peut-être pourrons-nous y trouver quelque secours, en attendant
l'arrivée du médecin. Personne!
_Il frappe de nouveau._
UNE VOIX, en dedans.
Qui est là?
LIONEL.
Ouvrez! ouvrez, qui que vous soyez vous-même. Au nom de l'hospitalité,
ouvrez!
LE PORTIER, _ouvrant_.
Que voulez-vous?
LIONEL.
Voilà un gentilhomme blessé à mort. Apportez-nous un verre d'eau et de
quoi panser la plaie.
_Le portier sort._
CORDIANI.
Laissez-moi, Lionel. Allez retrouver André. C'est lui qui est blessé et
non pas moi. C'est lui que toute la science humaine ne guérira pas cette
nuit. Pauvre André! pauvre André!
LE PORTIER, _rentrant_.
Buvez cela, mon cher seigneur, et puisse le ciel venir à votre aide!
LIONEL.
À qui appartient cette maison?
LE PORTIER.
À Monna Flora del Fede.
CORDIANI.
La mère de Lucrèce! Ô Lionel, Lionel, sortons d'ici!
_Il se soulève._
Je ne puis bouger; mes forces m'abandonnent.
LIONEL.
Sa fille Lucrèce n'est-elle pas venue ce soir ici?
LE PORTIER.
Non, monsieur.
LIONEL.
Non? pas encore! cela est singulier!
LE PORTIER.
Pourquoi viendrait-elle à cette heure?
_Lucrèce et Spinette arrivent._
LUCRÈCE.
Frappe à la porte, Spinette, je ne m'en sens pas le courage.
SPINETTE.
Qui est là sur ce banc, couvert de sang et prêt à mourir?
CORDIANI.
Ah! malheureux!
LUCRÈCE.
Tu demandes qui? C'est Cordiani!
_Elle se jette sur le banc._
Est-ce toi? est-ce toi? Qui t'a amené ici? qui t'a abandonné sur cette
pierre? Où est André, Lionel? Ah! il se meurt! Comment, Paolo, tu ne
l'as pas fait porter chez ma mère?
LE PORTIER.
Ma maîtresse n'est pas à Florence, madame.
LUCRÈCE.
Où est-elle donc? N'y a-t-il pas un médecin à Florence? Allons,
monsieur, aidez-moi, et portons-le dans la maison.
SPINETTE.
Songez à cela, madame.
LUCRÈCE.
Songer à quoi? es-tu folle? et que m'importe? Ne vois-tu pas qu'il est
mourant? Ce ne serait pas lui que je le ferais.
_Damien et un médecin arrivent._
DAMIEN.
Par ici, monsieur. Dieu veuille qu'il soit temps encore!
LUCRÈCE, _au médecin_.
Venez, monsieur, aidez-nous. Ouvre-nous les portes, Paolo. Ce n'est pas
mortel, n'est-ce pas?
DAMIEN.
Ne vaudrait-il pas mieux tâcher de le transporter jusque chez Manfredi?
LUCRÈCE.
Qui est-ce, Manfredi? Me voilà, moi, qui suis sa maîtresse. Voilà ma
maison. C'est pour moi qu'il meurt, n'est-il pas vrai? Eh bien donc!
qu'avez-vous à dire? Oui, cela est certain, je suis la femme d'André
del Sarto. Et que m'importe ce qu'on en dira? ne suis-je pas chassée par
mon mari? ne serai-je pas la fable de la ville dans deux heures d'ici?
Manfredi? Et que dira-t-on? On dira que Lucrétia del Fede a trouvé
Cordiani mourant à sa porte, et qu'elle l'a fait porter chez elle.
Entrez! entrez!
_Ils entrent dans la maison emportant Cordiani._
LIONEL, _resté seul_.
Mon devoir est rempli; maintenant, à André! il doit être bien triste, le
pauvre homme!
_André entre pensif et se dirige vers la maison._
LIONEL.
Qui êtes-vous?] où allez-vous?
_André ne répond pas._
[C'est, vous, André! Que venez-vous faire ici?
ANDRÉ.
Je vais voir la mère de ma femme.
LIONEL.
Elle n'est pas à Florence.
ANDRÉ.
Ah! Où est donc Lucrèce, en ce cas?
LIONEL.
Je ne sais; mais ce dont je suis certain, c'est que Monna Flora est
absente[: retournez chez vous, mon ami].
ANDRÉ.
Comment le savez-vous, et par quel hasard êtes-vous là?
LIONEL.
Je revenais de chez Manfredi, où j'ai laissé Cordiani, et en passant,
j'ai voulu savoir...
ANDRÉ.
Cordiani se meurt, n'est-il pas vrai?
LIONEL.
Non; ses amis espèrent qu'on le sauvera.
[ANDRÉ.
Tu te trompes, il y a du monde dans la maison; vois donc ces lumières
qui vont et qui viennent.
_Il va regarder à la fenêtre._
Ah!
LIONEL.
Que voyez-vous?
ANDRÉ.
Suis-je fou, Lionel? J'ai cru voir passer dans la chambre basse
Cordiani, tout couvert de sang, appuyé sur le bras de Lucrèce!
LIONEL.
Vous avez vu Cordiani appuyé sur le bras de Lucrèce?
ANDRÉ.
Tout couvert de son sang.
LIONEL.
Retournons chez vous, mon ami.
ANDRÉ.
Silence! Il faut que je frappe à la porte.
LIONEL.
Pour quoi faire? Je vous dis que Monna Flora est absente. Je viens d'y
frapper moi-même.
ANDRÉ.
Je l'ai vu!] Laisse-moi.
LIONEL.
Qu'allez-vous faire, mon ami? êtes-vous un homme? Si votre femme se
respecte assez peu pour recevoir chez sa mère l'auteur d'un crime que
vous avez puni, est-ce à vous d'oublier qu'il meurt de votre main, et de
troubler peut-être ses derniers instants?
ANDRÉ.
Que veux-tu que je fasse? oui, oui, je les tuerais tous deux! Ah! ma
raison est égarée. Je vois ce qui n'est pas. [Cette nuit tout entière,
j'ai couru dans ces rues désertes au milieu de spectres affreux. Tiens,
vois, j'ai acheté du poison.
LIONEL.
Prenez mon bras et sortons.
ANDRÉ, _retournant à la fenêtre_.
Plus rien! Ils sont là, n'est-ce pas?]
LIONEL.
Au nom du ciel, soyez maître de vous. [Que voulez-vous faire? Il est
impossible que vous assistiez à un tel spectacle, et] toute violence en
cette occasion serait de la cruauté. Votre ennemi expire, que
voulez-vous de plus?
[ANDRÉ.
Mon ennemi! lui, mon ennemi! le plus cher, le meilleur de mes amis!
Qu'a-t-il donc fait? il l'a aimée. Sortons, Lionel, je les tuerais tous
deux de ma main.
LIONEL.
Nous verrons demain ce qui vous reste à faire. Confiez-vous à moi; votre
honneur m'est aussi sacré que le mien, et mes cheveux gris vous en
répondent.
ANDRÉ.
Ce qui me reste à faire? Et que veux-tu que je devienne? Il faut que je
parle à Lucrèce.
_Il s'avance vers la porte._
LIONEL.
André, André, je vous en supplie, n'approchez pas de cette porte.
Avez-vous perdu toute espèce de courage? La position où vous êtes est
affreuse, personne n'y compatit plus vivement, plus sincèrement que moi.
J'ai une femme aussi, j'ai des enfants; mais la fermeté d'un homme ne
doit-elle pas lui servir de bouclier? Demain, vous pourrez entendre des
conseils qu'il m'est impossible de vous adresser en ce moment.
ANDRÉ.
C'est vrai, c'est vrai! qu'il meure en paix! dans ses bras, Lionel! Elle
veille et pleure sur lui! À travers les ombres de la mort, il voit errer
autour de lui cette tête adorée; elle lui sourit et l'encourage! Elle
lui présente la coupe salutaire; elle est pour lui l'image de la vie.
Ah! tout cela m'appartenait; c'était ainsi que je voulais mourir. Viens,
partons, Lionel.
_Il frappe à la porte._
Holà! Paolo! Paolo!
LIONEL.
Que faites-vous, malheureux?
ANDRÉ.
Je n'entrerai pas.
_Paolo paraît._
Pose ta lumière sur ce banc;] il faut que j'écrive à Lucrèce.
LIONEL.
Et que voulez-vous lui dire?[12]
ANDRÉ.
Tiens, tu lui remettras ce billet; [tu lui diras que j'attends sa
réponse chez moi; oui, chez moi: je ne saurais rester ici. Viens,
Lionel. Chez moi, entends-tu?
_Ils sortent_.]
SCÈNE II
_La maison d'André.--Il est jour._
[JEAN, MONTJOIE.
JEAN.
Je crois qu'on frappe à la grille.
_Il ouvre._
Que demandez-vous, Excellence?
_Entrent Montjoie et sa suite._
MONTJOIE.
Le peintre André del Sarto.
JEAN.
Il n'est pas au logis, monseigneur.
MONTJOIE.
Si sa porte est fermée, dis-lui que c'est l'envoyé du roi de France qui
le fait demander.
JEAN.
Si Votre Excellence veut entrer dans l'académie, mon maître peut revenir
d'un instant à l'autre.
MONTJOIE.
Entrons, messieurs. Je ne suis pas fâché de visiter les ateliers et de
voir ses élèves.
JEAN.
Hélas! monseigneur, l'académie est déserte aujourd'hui. Mon maître a
reçu très peu d'écoliers cette année, et à compter de ce jour personne
ne vient plus ici.
MONTJOIE.
Vraiment? on m'avait dit tout le contraire. Est-ce que ton maître n'est
plus professeur à l'école?
JEAN.
Le voilà lui-même, accompagné d'un de ses amis.
MONTJOIE.
Qui? cet homme qui détourne la rue? Le vieux ou le jeune?
JEAN.
Le plus jeune des deux.
MONTJOIE.
Quel visage pâle et abattu! quelle tristesse profonde sur tous ses
traits! et ces vêtements en désordre! Est-ce là le peintre André del
Sarto?
_André et Lionel entrent._
LIONEL.
Seigneur, je vous salue. Qui êtes-vous?
MONTJOIE.
C'est à André del Sarto que nous avons affaire. Je suis le comte de
Montjoie, envoyé du roi de France.
ANDRÉ.
Du roi de France? J'ai volé votre maître, monsieur. L'argent qu'il m'a
confié est dissipé, et je n'ai pas acheté un seul tableau pour lui.
_À un valet._
Paolo est-il venu?
MONTJOIE.
Parlez-vous sérieusement?
LIONEL.
Ne le croyez pas, messieurs. Mon ami André est aujourd'hui,... pour
certaines raisons,... une affaire malheureuse,... hors d'état de vous
répondre et d'avoir l'honneur de vous recevoir.
MONTJOIE.
S'il en est ainsi, nous reviendrons un autre jour.
ANDRÉ.
Pourquoi? Je vous dis que je l'ai volé. Cela est très sérieux. Tu ne
sais pas que je l'ai volé, Lionel? Vous reviendriez cent fois que ce
serait de même.
MONTJOIE.
Cela est incroyable.
ANDRÉ.
Pas du tout; cela est tout simple. J'avais une femme... Non, non! Je
veux dire seulement que j'ai usé de l'argent du roi de France comme s'il
m'appartenait.
MONTJOIE.
Est-ce ainsi que vous exécutez vos promesses? Où sont les tableaux que
François Ier vous avait chargé d'acheter pour lui?
ANDRÉ.
Les miens sont là-dedans; prenez-les, si vous voulez; ils ne valent
rien. J'ai eu du génie autrefois, ou quelque chose qui ressemblait à du
génie; mais j'ai toujours fait mes tableaux trop vite, pour avoir de
l'argent comptant. Prenez-les cependant. Jean, apporte les tableaux que
tu trouveras sur le chevalet. Ma femme aimait le plaisir, messieurs.
Vous direz au roi de France qu'il obtienne l'extradition, et il me fera
juger par ses tribunaux. Ah! le Corrége! voilà un peintre! Il était plus
pauvre que moi; mais jamais un tableau n'est sorti de son atelier un
quart d'heure trop tôt. L'honnêteté! l'honnêteté! voilà la grande
parole. Le coeur des femmes est un abîme.
MONTJOIE, _à Lionel_.
Ses paroles annoncent le délire. Qu'en devons-nous penser? Est-ce là
l'homme qui vivait en prince à la cour de France? dont tout le monde
écoutait les conseils comme un oracle en fait d'architecture et de
beaux-arts?
LIONEL.
Je ne puis vous dire le motif de l'état où vous le voyez. Si vous en
êtes touché, ménagez-le.
_On apporte les deux tableaux._
ANDRÉ.
Ah! les voilà. Tenez, messieurs, faites-les emporter. Non pas que je
leur donne aucun prix. Une somme si forte, d'ailleurs! de quoi payer des
Raphaëls! Ah! Raphaël! il est mort heureux, dans les bras de sa
maîtresse.
MONTJOIE, _regardant_.
C'est une magnifique peinture.
ANDRÉ.
Trop vite! trop vite! Emportez-les; que tout soit fini. Ah! un instant!
_Il arrête les porteurs._
Tu me regardes, toi, pauvre fille!
_À la figure de la Charité que représente le tableau._
Tu veux me dire adieu! C'était la Charité, messieurs. C'était la plus
belle, la plus douce des vertus humaines. Tu n'avais pas eu de modèle,
toi! Tu m'étais apparue en songe, par une triste nuit! pâle comme te
voilà, entourée de tes chers enfants qui pressent ta mamelle. Celui-là
vient de glisser à terre, et regarde sa belle nourrice en cueillant
quelques fleurs des champs. Donnez cela à votre maître, messieurs. Mon
nom est au bas. Cela vaut quelque argent. Paolo n'est pas venu me
demander?
UN VALET.
Non, monsieur.
ANDRÉ.
Que fait-il donc? ma vie est dans ses mains.
LIONEL, _à Montjoie_.
Au nom du ciel! messieurs, retirez-vous. Je vous le mènerai demain, si
je puis. Vous le voyez vous-mêmes, un malheur imprévu lui a troublé
l'esprit.
MONTJOIE.
Nous obéissons, monsieur; excusez-nous et tenez votre promesse.
_Ils sortent._
ANDRÉ.
J'étais né pour vivre tranquille, vois-tu! je ne sais point être
malheureux. Qui peut retenir Paolo?]
LIONEL.
Et que demandez-vous donc dans cette fatale lettre, [dont vous attendez
si impatiemment la réponse?
ANDRÉ.
Tu as raison; allons-y nous-mêmes. Il vaut toujours mieux s'expliquer de
vive voix.
LIONEL.
Ne vous éloignez pas dans ce moment, puisque Paolo doit vous retrouver
ici: ce ne serait que du temps perdu.
ANDRÉ.
Elle ne répondra pas.] Ô comble de misère! Je supplie, Lionel, lorsque
je devrais punir! Ne me juge pas, mon ami, comme tu pourrais faire un
autre homme. Je suis un homme sans caractère, vois-tu! j'étais né pour
vivre tranquille.
LIONEL.
Sa douleur me confond malgré moi.
ANDRÉ.
Ô honte! ô humiliation! elle ne répondra pas. Comment en suis-je venu
là? Sais-tu ce que je lui demande? Ah! la lâcheté elle-même en
rougirait, Lionel; je lui demande de revenir à moi.
LIONEL.
Est-ce possible?
ANDRÉ.
Oui, oui, je sais tout cela. J'ai fait un éclat: eh bien! dis-moi, qu'y
ai-je gagné? Je me suis conduit comme tu l'as voulu: eh bien! je suis le
plus malheureux des hommes. Apprends-le donc, je l'aime, je l'aime plus
que jamais!
LIONEL.
Insensé!
ANDRÉ.
[Crois-tu qu'elle y consente? Il faut me pardonner d'être un lâche. Mon
père était un pauvre ouvrier. Ce Paolo ne viendra pas. Je ne suis point
un gentilhomme; le sang qui coule dans mes veines n'est pas un noble
sang.
LIONEL.
Plus noble que tu ne crois.
ANDRÉ.
Mon père était un pauvre ouvrier... Penses-tu que Cordiani en meure? Le
peu de talent qu'on remarqua en moi fit croire au pauvre homme que
j'étais protégé par une fée. Et moi, je regardais dans mes promenades
les bois et les ruisseaux, espérant toujours voir ma divine protectrice
sortir d'un antre mystérieux. C'est ainsi que la toute-puissante nature
m'attirait à elle. Je me fis peintre, et, lambeau par lambeau, le voile
des illusions tomba en poussière à mes pieds.
LIONEL.
Pauvre André!
ANDRÉ.
Elle seule! oui, quand elle parut, je crus que mon rêve se réalisait, et
que ma Galatée s'animait sous mes mains. Insensé! mon génie mourut dans
mon amour; tout fut perdu pour moi... Cordiani se meurt, et Lucrèce
voudra le suivre... Oh! massacre et furie! cet homme ne vient point.
LIONEL.
Envoie quelqu'un chez Monna Flora.
ANDRÉ.
C'est vrai. Mathurin, va chez Monna Flora. Écoute.
_À part._
Observe tout; tâche de rôder dans la maison; demande la réponse à ma
lettre; va, et sois revenu tout à l'heure... Mais pourquoi pas
nous-mêmes, Lionel?] Ô solitude! solitude! que ferai-je de ces mains-là?
LIONEL.
Calmez-vous, de grâce.
ANDRÉ.
[Je la tenais embrassée durant les longues nuits d'été sur mon balcon
gothique. Je voyais tomber en silence les étoiles des mondes détruits.
Qu'est-ce que la gloire? m'écriais-je; qu'est-ce que l'ambition? Hélas!
l'homme tend à la nature une coupe aussi large et aussi vide qu'elle.
Elle n'y laisse tomber qu'une goutte de sa rosée; mais cette goutte est
l'amour, c'est une larme de ses yeux, la seule qu'elle ait versée sur
cette terre pour la consoler d'être sortie de ses mains. Lionel, Lionel,
mon heure est venue!
LIONEL.
Prends courage.]
ANDRÉ.
C'est singulier, je n'ai jamais éprouvé cela. Il m'a semblé qu'un coup
me frappait. Tout se détache de moi. Il m'a semblé que Lucrèce partait.
LIONEL.
Que Lucrèce partait!
ANDRÉ.
Oui, je suis sûr que Lucrèce part sans me répondre.
LIONEL.
Comment cela?
ANDRÉ.
J'en suis sûr; je viens de la voir.
LIONEL.
De la voir! Où? comment?
ANDRÉ.
J'en suis sûr; elle est partie.
LIONEL.
Cela est étrange!
ANDRÉ.
Tiens, voilà Mathurin.[13]
[MATHURIN, _entrant_.
Mon maître est-il ici?
ANDRÉ.
Oui, me voilà.
MATHURIN.
J'ai tout appris.
ANDRÉ.
Eh bien?
MATHURIN, _le tirant à part_.
Dois-je vous dire tout, maître?
ANDRÉ.
Oui, oui.
MATHURIN.
J'ai rôdé autour de la maison, comme vous me l'aviez ordonné.]
ANDRÉ.
Eh bien?
[MATHURIN.
J'ai fait parler le vieux concierge, et je sais tout au mieux.
ANDRÉ.
Parle donc!
MATHURIN.
Cordiani est guéri; la blessure était peu de chose. Au premier coup de
lancette il s'est trouvé soulagé.]
ANDRÉ.
Et Lucrèce!
MATHURIN.
Partie avec lui.
ANDRÉ.
Qui, lui?
MATHURIN.
Cordiani.
ANDRÉ.
[Tu es fou. Un homme que j'ai vu prêt à rendre l'âme, il y a,... c'est
cette nuit même.
MATHURIN.
Il a voulu partir dès qu'il s'est senti la force de marcher. Il disait
qu'un soldat en ferait autant à sa place, et qu'il fallait être mort ou
vivant.
ANDRÉ.
Cela est incroyable; où vont-ils?
MATHURIN.
Ils ont pris la route du Piémont.
ANDRÉ.
Tous deux à cheval?
MATHURIN.
Oui, monsieur.
ANDRÉ.
Cela n'est pas possible; il ne pouvait marcher cette nuit.
MATHURIN.
Cela est vrai, pourtant; c'est Paolo, le concierge, qui m'a tout avoué.]
ANDRÉ.
Lionel? entends-tu, Lionel? Ils partent ensemble [pour le Piémont.
LIONEL.
Que dis-tu, André?
ANDRÉ.
Rien! rien! Qu'on me selle un cheval! allons, vite, il faut que je parte
à l'instant. Aussi bien j'y vais moi-même. Par quelle porte sont-ils
sortis?
MATHURIN.
Du côté du fleuve.
ANDRÉ.
Bien, bien! mon manteau! Adieu, Lionel.]
LIONEL.
Où vas-tu?
ANDRÉ.
Je ne sais, je ne sais. Ah! des armes! du sang!
LIONEL.
Où vas-tu? réponds.
ANDRÉ.
Quant au roi de France, je l'ai volé. J'irais demain les voir que ce
serait toujours la même chose. Ainsi...
_Il va sortir et rencontre Damien._
DAMIEN.
Où vas-tu, André?
ANDRÉ.
Ah! tu as raison. La terre se dérobe. Ô Damien! Damien!
_Il tombe évanoui._
LIONEL.
Cette nuit l'a tué. Il n'a pu supporter son malheur.
DAMIEN.
Laissez-moi lui mouiller les tempes.
_Il trempe son mouchoir dans une fontaine._
Pauvre ami! comme une nuit l'a changé! Le voilà qui rouvre les yeux.
ANDRÉ.
Ils sont partis, Damien?
DAMIEN, _à part_.
Que lui dirais-je? Il a donc tout appris?
ANDRÉ.
Ne me mens pas! je ne les poursuivrai point. Mes forces m'ont abandonné.
Qu'ai-je voulu faire? J'ai voulu avoir du courage, et je n'en ai point.
Maintenant, vous le voyez, je ne puis partir. Laissez-moi parler à cet
homme.
MATHURIN, _s'approchant d'André_.
Plaît-il, maître?
ANDRÉ.
Aussi bien ne suis-je pas déshonoré? Qu'ai-je à faire en ce monde? Ô
lumière du ciel! ô belle nature! Ils s'aiment, ils sont heureux. Comme
ils courent joyeux dans la plaine! Leurs chevaux s'animent, et le vent
qui passe emporte leurs baisers. La patrie? la patrie? ils n'en ont
point ceux qui partent ensemble.
DAMIEN.
Sa main est froide comme le marbre.
ANDRÉ, _bas à Mathurin_.
Écoute-moi, Mathurin, écoute-moi, et rappelle-toi mes paroles: tu vas
prendre un cheval; tu vas aller chez Monna Flora t'informer au juste de
la route. Tu lanceras ton cheval au galop. Retiens ce que je te dis. Ne
me le fais pas répéter deux fois, je ne le pourrais pas. Tu les
rejoindras dans la plaine; tu les aborderas, Mathurin, et tu leur diras:
Pourquoi fuyez-vous si vite? La veuve d'André del Sarto peut épouser
Cordiani.
MATHURIN.
Faut-il dire cela, monseigneur?
ANDRÉ.
Va, va, ne me fais pas répéter.
_Mathurin sort._
LIONEL.
Qu'as-tu dit à cet homme?[14]
ANDRÉ.
Ne l'arrête pas; il va chez la mère de ma femme. Maintenant, qu'on
m'apporte ma coupe pleine d'un vin généreux.
LIONEL.
À peine peut-il se soulever.
ANDRÉ.
Menez-moi jusqu'à cette porte, mes amis.
_Prenant la coupe._
C'était celle des joyeux repas.
DAMIEN.
Que cherches-tu sur ta poitrine?
ANDRÉ.
Rien! rien! je croyais l'avoir perdu.
_Il boit._
À la mort des arts en Italie!
LIONEL.
Arrête! quel est ce flacon dont tu t'es versé quelques gouttes, et qui
s'échappe de ta main?
ANDRÉ.
C'est un cordial puissant. Approche-le de tes lèvres, et tu seras guéri,
quel que soit le mal dont tu souffres.[15]
_Il meurt._
SCÈNE III
_Bois et montagnes._
[LUCRÈCE ET CORDIANI, _sur une colline_.
_Les chevaux dans le fond._
CORDIANI.
Allons! le soleil baisse; il est temps de remonter.
LUCRÈCE.
Comme mon cheval s'est cabré en quittant la ville! En vérité, tous ces
pressentiments funestes sont singuliers.
CORDIANI.