LIII

_De M. de Chateaubriand_

Rome, ce 15 novembre 1828.

Eh! bien, j'aime que vous restiez dans votre solitude! Vous dirai-je

pourquoi? Je n'en sais rien, car, enfin, je ne profite pas de cette

solitude. Est-ce que je serais jaloux d'une personne que je n'ai jamais

vue? Pourquoi pas? Vos lettres me plaisent, du désert; elles me plairaient

moins, venant de Paris. Seulement ne tombez point dans un abîme! Vos

belles descriptions me font frémir.

Je ne m'accoutume point aux ruines de Rome; j'ai assez vu de débris. Il

est plus que temps que je rentre dans ma solitude, pour ne plus en sortir.

Au fond de tous les tableaux que je vois à présent, j'aperçois toujours ma

tombe; elle ne m'effraie pas du tout, j'aime même à la contempler; mais,

en même temps, elle m'ôte le goût de tout, l'intérêt de toute chose; en

face de la mort, les plus grandes affaires paraissent misérables. Les

attachements resteraient encore, mais personne ne s'attache à ce qui s'en

va et vieillit, et c'est quand on a le plus besoin d'être entouré qu'on se

trouve plus seul et plus délaissé.

Je ne sais quel sera le terme de mon brillant exil; tout ce que je puis

vous dire, c'est qu'il ne sera pas éloigné, puisqu'il dépend toujours

de moi d'en finir. J'attendrai sans doute un temps raisonnable; je n'y

mettrai point de précipitation; mais, à mon âge, il faut compter par jours

et non par années.

Écrivez-moi! Vos lettres me font un plaisir extrême, ne me le retranchez

pas! C'est charité que de venir à mon secours.

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 86 / 122 题