_De M. de Chateaubriand_
Rome, ce 15 novembre 1828.
Eh! bien, j'aime que vous restiez dans votre solitude! Vous dirai-je
pourquoi? Je n'en sais rien, car, enfin, je ne profite pas de cette
solitude. Est-ce que je serais jaloux d'une personne que je n'ai jamais
vue? Pourquoi pas? Vos lettres me plaisent, du désert; elles me plairaient
moins, venant de Paris. Seulement ne tombez point dans un abîme! Vos
belles descriptions me font frémir.
Je ne m'accoutume point aux ruines de Rome; j'ai assez vu de débris. Il
est plus que temps que je rentre dans ma solitude, pour ne plus en sortir.
Au fond de tous les tableaux que je vois à présent, j'aperçois toujours ma
tombe; elle ne m'effraie pas du tout, j'aime même à la contempler; mais,
en même temps, elle m'ôte le goût de tout, l'intérêt de toute chose; en
face de la mort, les plus grandes affaires paraissent misérables. Les
attachements resteraient encore, mais personne ne s'attache à ce qui s'en
va et vieillit, et c'est quand on a le plus besoin d'être entouré qu'on se
trouve plus seul et plus délaissé.
Je ne sais quel sera le terme de mon brillant exil; tout ce que je puis
vous dire, c'est qu'il ne sera pas éloigné, puisqu'il dépend toujours
de moi d'en finir. J'attendrai sans doute un temps raisonnable; je n'y
mettrai point de précipitation; mais, à mon âge, il faut compter par jours
et non par années.
Écrivez-moi! Vos lettres me font un plaisir extrême, ne me le retranchez
pas! C'est charité que de venir à mon secours.