LIV

_De M. de Chateaubriand_

Rome, ce 20 novembre 1828.

Votre petit journal du 23 au 28 octobre m'est parvenu. Je vous remercie de

me rendre ainsi compte de vos pensées: vous me faites des _aveux_; est-ce

que vous espérez bien ne jamais me voir, ou que mes vieux ans vous mettent

en paix? N'importe; ces aveux sont doux, et je les prends pour ce que vous

me les donnez. Je ne sais pourquoi ma lettre, arrivée de Rome, vous a

rendue tout à coup si triste: qu'est-ce donc que vous avez pour un inconnu,

pour un étranger que vos regards n'ont jamais rencontré? Une passion? je

l'accepte. Votre imagination amusa votre solitude: elle me plairait même,

dans ces jeux où vous vous moqueriez de la vanité d'un homme assez fou

pour tomber en imagination à vos pieds, tout chargé du poids d'une longue

vie. Il faudra bien enfin que j'arrive jusqu'à vous; si vous avez des

illusions, elles s'évanouiront; vous m'aimerez peut-être encore, mais je

ne vous tourmenterai plus, si toutefois je vous tourmente.

Je vous ai écrit par l'avant-dernier courrier, le 15 de ce mois.

Écrivez-moi longuement, et j'aimerai Marie.

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 87 / 122 题