voisiner dans notre campement (page 489).--D'après une photographie.]
L'unique chemin qui se présente devant nous, c'est le lit du torrent,
large de quelques mètres seulement, dont l'eau s'évertue à trouver un
passage au milieu d'un amoncellement de blocs de toutes sortes et
entre deux hautes murailles qui s'élèvent toutes droites vers le ciel.
Avec sa teinte sombre de cachot maculée des taches sanglantes de
lichens, cette saignée de la montagne est d'un aspect vraiment
terrifiant. Mais, en songeant que depuis des siècles ces rochers
menacent ainsi les voyageurs, nous franchissons sans crainte l'entrée
de cet enfer et nous pénétrons dans la pénombre de la gorge.
Après quelques pas, le couloir formant un coude brusque, le torrent se
jette violemment contre la paroi de rochers, nous coupant la route.
Force nous est alors de faire un plongeon dans l'eau, et d'y patauger
avec l'aléa d'une noyade. Ce jeu périlleux se renouvelle maintes fois,
au grand mécontentement de Zurbriggen qui ne semble pas avoir des
sympathies très prononcées pour ces manoeuvres nautiques. Aussi met-il
prudemment sa pipe inséparable dans la poche, pour avoir les mains
plus libres et parer aux chutes.
Les gorges d'Artchiar se greffent directement sur la vallée de Koékab,
vers laquelle nous nous dirigions. Nous nous arrêtâmes sur une langue
de terre s'enfonçant entre les deux fleuves. Cette digue, formée par
le hasard des alluvions, était une sorte de préau dans la claustrale
sévérité de ces montagnes dénudées. Partout, les flancs de la vallée
descendaient à pic dans le fossé du fleuve, délabrés, labourés et
lavés par le branle-bas des averses.
Le soir, nous allumons de grands feux pour faire peur aux fauves, qui,
au dire des Kirghizes, abondent dans les environs.
Notre intention étant de descendre sur le territoire chinois, afin
d'aborder le Khan Tengri par la vallée du Mouj-art, nous comptions
suivre le cours du Koékab-sou, pensant qu'il nous aurait conduits en
amont d'Ak-sou. Mais nous faisions notre projet sans connaître le
terrain sur lequel nous allions évoluer.
En touchant la vallée de Koékab nous constatons de suite
l'impossibilité absolue de continuer notre chemin de ce côté. Une
tranchée de près de mille mètres de profondeur, et dans l'étroit
encaissement un courant impétueux qui tourbillonnait avec une
véhémence effrénée, soulevant des nuages de vapeurs, voilà ce dont
nous disposons pour tout chemin. Il ne fallait pas y songer.
En amont, la vallée paraît plus accessible, et un adoucissement de la
côte nous invite à en tenter la montée. Cependant, après avoir suivi
pendant quelque temps le talus de la montagne, après avoir passé à gué
le fleuve, nous nous trouvons tout à coup dans la position
désavantageuse d'avoir à combattre de front le courant. L'eau était
profonde de 3 à 4 mètres. À peine les chevaux s'y plongent qu'ils sont
entraînés comme des plumes. Et encore si, cet obstacle franchi, la
route était libre! Autant que le regard peut fouiller, il ne voit que
précipices sur précipices.
Nous sommes tout à fait consternés. Être venus de si loin pour butter
contre des rochers, c'était bien la peine! Mais que faire? Nous ne
pouvions guère admettre de poursuivre notre voyage à pied. Bon gré,
mal gré, il nous fallait battre en retraite.
En attendant, comme nous ne nous sentons pas le courage de recommencer
les baignades de tout à l'heure, nous campons où nous nous trouvons.
Avec un peu de bonne volonté nous déblayons le terrain des pierres,
tandis que les chevaux s'en vont brouter les ramilles des buissons de
la berge.
Nous ne voulons pourtant pas quitter la vallée de Koékab avant d'être
fixés sur sa physionomie. Le lendemain, nous escaladons la montagne à
laquelle nous sommes adossés.
C'est une ascension pénible et longue à la fois, pendant laquelle nous
rencontrons de nombreux troupeaux de bouquetins, aux cornes énormes,
appelés par les savants _ovis argalis_.
À quatre heures, nous atteignons 3 850 mètres. Nous ne sommes pas
encore arrivés sur le plus haut sommet du contrefort; mais, comme il
est tard, il faut aussi que nous ménagions du temps pour la descente.
De notre belvédère nous n'apercevions, malheureusement, que les bosses
des chaînons convergeant vers l'axe de la vallée de Koékab. À l'est et
au sud, des pics de 5 000 à 6 000 mètres dressent leurs masses de
granit recouvertes de glaciers et de neiges éternelles. À l'extrémité
du Kok-Chaal-tao, s'ouvre une large baie, d'où nous entrevoyons une
plaine vaporeuse, probablement le désert de Taclamakan.
Mais le soleil décline à l'horizon. À 2 000 mètres de profondeur, on
voit distinctement nos hommes et nos bêtes fourmillant autour des
tentes, dressées sur l'emplacement de l'avant-veille. Le chemin pour y
arriver semble tout indiqué par une tombée d'éboulis, s'engouffrant
dans un couloir. En quelques bonds nous y arrivons. Mais là commence
la série de nos malheurs. Il nous faut franchir des sauts de rochers,
nous laisser glisser sur des pierres suintantes, marcher à petits pas
dans des gouttières, faire en somme des tours d'acrobates, recevoir
même le corpulent Zurbriggen sur les épaules. Et quand nous croyons
avoir terminé la série des mésaventures, nous nous trouvons tout juste
au commencement des gorges d'Artchiar!
Voilà qui est vexant! Comme bien vous pensez, nous n'avions aucunement
envie de nous accommoder pendant toute la nuit de ce cachot, avec la
perspective d'une pneumonie. Prenant philosophiquement ce fâcheux
contre-temps, nous décidons coûte que coûte d'atteindre au plus vite
notre camp. Mais c'est à grand-peine. Pourtant, attachés tous les
trois à la même corde, en sondant l'eau avec les pieds, en tâtant le
vide avec le piolet ou les mains, à minuit nous parvenons au camp. Il
est vrai que nous avions les chaussures bourrées de gravier, que nos
sacs étaient remplis d'eau, et que nous-mêmes nous étions trempés
jusqu'aux os. Un bon feu, une bonne soupe et un somme prolongé eurent
vite raison des souffrances endurées pendant cette malencontreuse
nuit.
(_À suivre._) JULES BROCHEREL.
[Illustration: Un «aoul» kirghize.]
Droits de traduction et de reproductions réservés.
TOME IX, NOUVELLE SÉRIE.--42e LIV. Nº 42.--21 Octobre 1905.
[Illustration: Yeux bridés, pommettes saillantes, nez épaté, les
femmes de Kaënde sont de vilaines kirghizes (page 496).--D'après une
photographie.]
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES[3]
[Note 3: _Suite. Voyez pages 457, 469 et 481._]
PAR M. JULES BROCHEREL.
IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaënde. -- En
vue du Khan Tengri. -- Le glacier de Kaënde. -- Bloqués par la
neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée de l'Irtach.
-- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. -- Fin des travaux
topographiques. -- Un enterrement kirghize.
[Illustration: Enfant kirghize.--D'après une photographie.]
_1er août._--Journée de repos aux gorges d'Artchiar. On prend force
bains d'eau et de soleil. On herborise dans les environs; des plantes
rares enrichissent notre collection. Dans l'après-midi, une bande de
loups traverse les coteaux. Nous leur envoyons quelques balles; ils se
sauvent en hurlant.
Pendant la nuit s'est abattue une pluie torrentielle, et vingt-quatre
heures durant c'est une cataracte du ciel, une avalanche de boue et de
pierres qui nous tiennent confinés sous nos tentes. La montagne semble
prise d'une attaque de nerfs. Le Koékab-sou, formant la gouttière des
deux versants, recueille l'apport de milliers de torrents, qui se
précipitent des hauteurs, entraînant tout sur leur passage. La
montagne ressemble à une énorme éponge, vomissant de toutes parts des
flots de liquide.
Les deux fleuves varient à tout moment la direction de leur courant,
et viennent menacer le soubassement de notre logis.
Le 3 août, en sortant des tentes, nous retrouvons un ciel limpide
comme une glace, et un soleil flamboyant. La montagne s'est tue, et de
l'emportement de la veille il ne subsiste que de tardifs larmoiements
qui ruissellent dans les rainures, et imprègnent l'air d'une agréable
fraîcheur.
Nous pouvons donc, sans trop de dangers, affronter le défilé
d'Artchiar, remonter au col, recommencer en somme le chemin que nous
avions fait cinq jours auparavant.
Le soir, quand, après avoir rencontré en route un berger et son
troupeau nous arrivons à Oustchiar, les nomades se montrent enchantés
de nous revoir. Nous y trouvons un courrier mandé exprès par le
gouverneur de Prjevalsk. Il nous présente une lettre par laquelle nous
apprenons la guerre qui vient d'éclater en Chine. Ce fonctionnaire
nous conseille fort d'éviter ce territoire volcanique, pour nous
épargner des désagréments.
[Illustration: Kirghize dressant un aigle.--D'après une photographie.]
Dans la matinée du jour suivant, nous nous mêlons aux Kirghizes,
visitant leurs tentes, nous intéressant à leurs travaux (l'un d'eux
dressait un aigle), observant les femmes dans leurs occupations, et
leur offrant des bijoux en aluminium. Très touchées, elles nous
sourient gracieusement, et, si elles le pouvaient, elles entameraient
bien une causette avec nous. Elles ne semblent plus effarouchées; au
contraire.
À trois heures de l'après-midi, le prince, Zurbriggen et moi,
accompagnés d'un cavalier kirghize, nous partons pour une excursion.
C'est vers l'élégante aiguille d'Oustchiar que nous dirigeons nos pas.
À la tombée de la nuit, nous bivouaquons à 3 850 mètres, à la base de
la pyramide terminale.
Zurbriggen nous assure en partant que nous déjeunerons au camp.
Seulement, il ne prévoit pas la cheminée de glaces, qui nous attend,
et où, à la merci des avalanches de pierres, nous restons quatre
heures pour gagner quelques centaines de mètres. Glace découverte,
verglas sur les rochers, attaches s'enlevant au moindre effort,
c'était plus qu'il ne fallait pour nous décourager.
Mais avec de la patience et de la prudence on arrive à bout de tout:
nous atteignons l'arête sud; suivant son tranchant puis le dos d'un
névé, à une heure de l'après-midi nous posons le pied sur l'extrême
calotte de l'aiguille d'Oustchiar. On procède immédiatement à son
baptême; après quoi, nous donnons satisfaction à nos estomacs.
[Illustration: Itinéraire du voyage aux Monts Célestes.]
C'est 4 500 mètres d'altitude que mesure ce clocheton de granit et de
glace. Notre premier souci, c'est de regarder si nous apercevons le
fameux Khan Tengri. Nous n'avons pas de peine à le discerner, car il
se détache au fond de la vallée de Kaënde, posé sur un socle de
glaciers qui divergent de tous les côtés. Les deux vallées de Kaënde
et de Koékab s'allongent au couchant et au sud, se tournant le dos.
Mais cette surface mouvementée de roches est d'un aspect triste et
d'une sauvagerie sans égale. Pas la moindre tache de vert ne trouble
la teinte terreuse de cette région torréfiée par la chaleur du soleil.
Si ce n'était la dentelle de neige qui frange les cônes hérissant la
croupe des contreforts, on dirait un relief pétri dans de la terre
glaise.
[Illustration: Nous rencontrâmes sur la route d'Oustchiar un berger et
son troupeau (page 493).--D'après une photographie.]
Au sud, deux pics, l'Ak-sou-tao et le Djannart-tao, postés en
sentinelles à l'entrée de deux vallées, paraissent être placés pour
veiller à l'approche d'un ennemi imaginaire. Entre eux deux s'ouvre la
baie, par où s'échappent les eaux du Djannart-sou, que nous voyons
serpenter au loin, comme un ruban d'argent, dans les plaines bleuâtres
de la Kachgarie. Au-dessus, une raie indécise nous indique la position
des collines de Bittama-tao, cernant au sud le plateau d'Outch
Tourfan. Plus loin, c'est le Gobi fabuleux, qu'on devine plutôt qu'on
ne le voit dans les lignes de l'horizon.
Nous sommes admirablement placés pour embrasser, d'un seul coup
d'oeil, la vasque immense qui recueille les eaux de centaines de
glaciers, et est bordée tout autour par un cercle de montagnes hautes
de 5 000 mètres. Nous constatons que l'artère principale de ce système
hydrographique est le Saridjass-sou, qui, sauf aux débouchés des
vallées, est enfoui dans un fossé étroit et profond, long de près de
300 verstes. C'est un spectacle curieux et imposant à la fois, que de
voir ce fleuve majestueux, blanc comme du lait, circuler dans les
méandres des montagnes, disparaître soudain au tournant d'un mamelon,
pour se montrer plus loin comme s'il sortait des entrailles de la
terre.
Au couchant, deux vallées nous font vis-à-vis: à gauche, celle de
Djannart, avec les vallons du Kaïtché, de Bichirtik et d'Archiriak
creusés dans la masse du Kook-chaal-tao. Au fond, l'échancrure
d'Ichtik nous laisse apercevoir les moutonnements du plateau de
Karagan, où prend naissance le Naryn, qui devient plus bas le
Syr-Daria. À droite, la vallée d'Irtach, après un parcours d'une
trentaine de verstes, tourne brusquement au nord, derrière les massifs
de Terekty-tao et de Keou-eou-leou-tao.
Nous nous arrêtons encore un instant pour admirer les trois pics qui
tiennent compagnie à l'Aiguille d'Oustchiar, étroitement groupés les
uns près des autres. Celui du milieu, surtout, conquiert de suite
notre attention. Son air rébarbatif n'est pas pour inviter à en tenter
l'escalade. Nous le nommons: _Kargan-tach_, «l'aigle de pierre».
La descente au camp s'effectue d'une haleine. Et quand nous nous
retrouvons sous nos tentes spacieuses, autour de la nappe chargée de
confitures, et que nous savourons le thé au lait, il nous semble être
dans un palais. Coucher sur le gazon après une nuit passée sur des
pierres et une journée sur la glace, c'est tout ce qu'on peut rêver de
plus confortable, dans ces contrées.
[Illustration: Je photographiai les kirghizes de Kaënde qui s'étaient,
pour nous recevoir, assemblés sur une éminence.--D'après une
photographie.]
_6 août._--La vue du Khan-Tengri nous donne un regain d'enthousiasme.
Il nous semble même que son ascension n'est aucunement dangereuse. Il
suffirait d'aller camper à sa base et d'attendre le moment propice
pour en effectuer l'escalade. Seulement, il faut que le temps se mette
au beau, sans quoi on ne pourrait y arriver.
Aujourd'hui on flâne tout comme les Kirghizes, et, pareils à des
enfants, nous nous roulons sur le gazon. Après un surmenage physique
et une longue tension de nerfs, on aime à s'allonger parmi les herbes,
et à regarder courir les nuages pendant que les muscles se détendent
et que le sang reprend son rythme habituel. C'est d'une hygiène bien
entendue.
Le lendemain nous partons pour l'aoul de Kaënde. Les Kirghizes
viennent nous accompagner jusque sur le col d'Oustchiar. Nous
refaisons le chemin du 28 juillet; puis nous suivons le flanc gauche
de la vallée, en douce déclivité et recouvert de pâturages, entremêlés
de bois de sapins.
Au soleil couchant nous atteignons le campement des nomades. Ceux-ci,
assemblés sur une éminence, nous accueillent avec des _salams_ et des
_baïs_ qui n'en finissent plus. Le _chirtaï_ nous fait dire que lui,
sa famille et sa tribu sont très heureux de nous avoir pour hôtes. Il
nous prie de rester pendant quelques jours, ce que nous acceptons de
bon coeur.
L'aoul de Kaënde compte environ cent cinquante individus, partagés en
une vingtaine de tentes.
Abbas nous ayant dit que le _chirtaï_ avait sa fille fiancée, nous
faisons tant et si bien, qu'on nous la laisse voir et portraiturer.
Mais, avant de se présenter, elle se fait une toilette en règle,
endossant ses plus beaux atours. Elle est toute jeune, et très grande
pour son âge. Mais, bien qu'elle soit habillée en soie, chamarrée de
bijoux aux doigts, aux poignets et aux oreilles; qu'elle porte des
bottines richement travaillées et qu'elle se coiffe d'une toque en
fourrure avec une aigrette de plumes blanches, elle reste toujours une
vilaine Kirghize, avec des yeux bridés, des pommettes saillantes et un
nez épaté. Il s'en faut de beaucoup que cette jeune personne excite
notre admiration.
Elle est promise au _kaltchè_--ou chef--de la vallée d'Irtach, un des
plus riches nomades de la contrée. Mais, avant de prendre possession
de ce trésor, celui-ci devra soustraire pas mal d'unités du nombre de
ses troupeaux. Le chirtaï, appuyé par ses deux fils célibataires,
avait été d'une exigence extrême: le jour du mariage, l'époux devra
lui amener 40 chameaux, 400 chevaux et 5 000 moutons, sans compter une
foule d'autres petits cadeaux secondaires. Ce que c'est que d'être la
fille d'un chef, et d'avoir treize ans!
_9 août._--Après quelques heures de marche nous arrivons au glacier de
Kaënde et nous prenons par la moraine de gauche pendant deux ou trois
verstes. Le chaos de blocs s'épaississant de plus en plus, nous ne
croyons pas devoir pousser plus loin et nous cherchons un emplacement
pour notre camp. Nous le trouvons dans une ride de la côte de la
montagne, entre deux torrents dévalant des glaciers supérieurs.
L'endroit est pourvu de tout le nécessaire pour un séjour prolongé.
Les buissons de _téo-goïrouks_ abondent, une source d'eau gazouille à
côté, et les chevaux ont de quoi satisfaire leur appétit.
Le jour suivant, nous grimpons jusqu'à 4 000 mètres, au-dessus de
notre camp, pour faire une reconnaissance et nous assurer si nous ne
pourrions pas aller un peu plus haut avec les chevaux.
[Illustration: Le glacier de Kaënde.--D'après une photographie.]
Le glacier de Kaënde est encaissé très étroitement entre deux hautes
parois de rochers, et s'avance, ou plutôt coule lentement, sans que sa
surface accuse un obstacle trop violent. À droite et à gauche, il s'en
racine au sein même de la montagne, par une multitude de glaciers
secondaires qui se dessinent nettement à leur jonction par des
épanchements blanchâtres, quasi-séparés par des chapelets de
pierrailles.
Une double rangée de pics, sombres clochetons de pierre ou
étincelantes pyramides de glace, se dressent de chaque côté, semblant
lui faire une escorte d'honneur. Au fond, dominant tous les autres, se
lève le Khan Tengri, qui apparaît comme un globe énorme de cristal,
comme le dôme d'une mosquée colossale. Il n'a rien de rebutant et se
présente plutôt comme un souverain oriental, qui, du haut de sa
ventripotence accueille ses courtisans avec un sourire béat.
Comme nous apercevons des bandes de gazon qui revêtent les dépendances
du glacier, et que celui-ci est plat et presque pas accidenté, nous
croyons pouvoir y conduire nos chevaux et camper à quelques verstes
plus haut.
Laissant une partie de notre bagage, de nos provisions, des chevaux et
des moutons, à la garde du djighite, le lendemain nous nous acheminons
sur le glacier de Kaënde. Pendant la journée, nous gagnons à peine 15
kilomètres. Mais avec combien de peines, d'ennuis et de cruauté à
l'égard de nos pauvres bêtes! Celles-ci sont tout à fait éreintées. La
plupart ont les pieds qui saignent et les jarrets écorchés. Un cheval,
dans une chute, s'est même blessé à une cuisse, et le sang coule en
abondance. Le soir, on les ramène à un pâturage qui se trouve en aval
de notre camp, pour y rester jusqu'à notre retour.
Nous sommes à 3 296 mètres d'altitude. Nous campons sur le glacier
même, ou plutôt sur la croûte de pierre qui le recouvre. Abbas se
trouve un peu dépaysé, et il nous fait observer que de sa vie il n'a
jamais vu de neige. Pensez donc! il vient des bords du Chatt el-arab!
Et il a toujours ses babouches aux pieds!
_12 août._--Nous essuyons une tempête de neige, qui nous emprisonne
pendant toute la journée. Les chèvres et les moutons ne font que bêler
du matin au soir, et pour apaiser leur faim enragée ils mâchent notre
bois de chauffage!
Nous sommes noyés dans une masse de brouillards. Des confettis
unicolores voltigent incessamment et nous ensevelissent sous leurs
amoncellements. Si ce temps continue, nous allons être enfermés
pendant quelques jours, et mis à la diète.
Le temps, après deux jours, s'est enfin remis au beau, et nous en
profitons pour une excursion au fond du glacier. Trois Kirghizes,
chaussés sommairement de pantoufles en peau de cheval, nous
accompagnent comme porteurs. Ne sachant pas combien de temps nous
resterons partis, nous forçons la dose de nos provisions de bouche, et
nous emportons deux tentes.
Pour commencer, tout va bien. Nous marchons sur le gravier qui couvre
le glacier, puis sur la glace même; la petite couche de neige ne nous
gêne pas. Mais, à mesure que nous avançons, la neige devient de plus
en plus épaisse et molle; et force nous est de nous attacher à la
corde. Le glacier se fend en des crevasses transversales, se creuse en
des avalements et se troue de moulins d'eau, où nous marchons avec
beaucoup de circonspection. Malgré toute la maëstria de Zurbriggen,
qui nous guide, il nous arriverait que, la neige cédant tout à coup
sous le poids de notre corps, nous disparaîtrions dans des oubliettes,
si la providentielle corde ne nous retenait pas.
Vers la partie supérieure, le glacier présente une petite cascade de
séracs. La chute n'est guère comparable à celle de la Mer de Glace,
mais les fêlures sont si serrées les unes contre les autres, et si
longues, qu'elles ressemblent aux feuillets d'un livre entr'ouvert.
Pour cheminer là-dessus, il faut être des équilibristes de premier
ordre; et encore, c'est tellement fragile, que tout semble devoir
s'effondrer au moindre choc des piolets.
[Illustration: L'aiguille d'Oustchiar vue de Kaënde (page 494).]
Nous croyons donc qu'il vaut mieux l'éviter et prendre par la pente de
neige qui descend à notre gauche, et sur laquelle dégringolent les
avalanches d'un glacier supérieur. Là, nous sommes rassurés sur la
solidité non équivoque du sol sur lequel nous marchons, mais la menace
d'une volée de blocs de glaçons nous met des ailes aux pieds, et,
profitant d'une accalmie, en quelques bonds nous atterrissons sur une
moraine.
[Illustration: Notre cabane au pied de l'aiguille d'Oustchiar (page
494).--D'après des photographies.]
Bien qu'il soit assez raide et entremêlé de névés, l'endroit, à défaut
de mieux, se prête à un bivouac. Nous creusons un trou dans les
éboulis, pour nous y coucher pendant la nuit; mais, en enlevant les
pierres, l'excavation se remplit d'eau, qui filtre à travers les
détritus. Zurbriggen préfère se loger dans la fente d'un rocher.
Les Kirghizes, exténués de fatigue, refusent tout aliment; ils
souffrent horriblement des yeux, car, n'ayant pas de lunettes, la
réverbération de la neige les a affligés d'ophtalmie. Nous les
soignons de notre mieux, et leur recommandons de se tenir bien
chauffés sous leurs tentes.
La nuit n'est pas très gaie. Avec les remous d'eau sous nos
imperméables et les cailloux qui en sortent, avec 16 degrés de froid
et une couche de 20 centimètres de neige sur la toile de notre tente,
vous pouvez vous figurer ce que peut être le sommeil!
Cependant, à 5 heures, Zurbriggen nous réveille,--manière de parler,
car notre sommeil n'avait rien de très profond. Tant bien que mal,
nous revêtons nos effets, raides comme du bois, et nous chaussons les
brodequins, devenus de bronze. Tout était gelé, hommes et choses.
Après nous être frottés des pieds à la tête pour nous dégourdir, nous
nous encordons, Zurbriggen en tête, moi en queue, et le prince au
milieu.
[Illustration: Kirghizes de Kaënde.--D'après une photographie.]
Nous nous dirigeons vers le col qui nous fait face, dans le but de
voir si, de ce côté, l'ascension du pic de Kaënde, que nous croyons
être le Khan Tengri, est possible.
Notre bivouac se trouve à 4 040 mètres; le pic doit bien mesurer plus
de 6 000 mètres. Entre celui-ci et une aiguille à notre gauche,
s'encaisse un glacier, se découpant en quelques crevasses.
Les premiers rayons du soleil frappent en plein la paroi de rochers
qui se dresse à droite du glacier, couverte d'un capuchon de glace
dont les bords penchent dans le vide avec une quantité de stalactites
qui paraissent attendre notre passage pour s'abattre sur nous.
Heureusement, ces dents de requins sont trop impatientes, et des tic
tac nous avertissent qu'il faut nous méfier de ces croquemitaines.