zigzaguer à droite et à gauche, en avant et en arrière, en avançant de
deux ou trois mètres chaque quart d'heure. Mais à un certain moment,
nous nous trouvons perchés sur le haut d'un monolithe de glace, avec
un gouffre qui nous cerne de toutes parts. Il y a bien une
pseudo-passerelle de neige qui franchit, tel un pont suspendu, une
trouée béante, mais le guide, qui l'a sondée avec son piolet, n'ose
pas la prendre. Cependant, comme nous n'avons pas d'autres moyens pour
nous dégager de cette impasse, elle nous apparaît comme notre unique
planche de salut. Tandis que le guide se traîne doucement à quatre
pattes, nous tenons la corde solidement enroulée au manche du piolet,
enfoncé dans la neige. Un à un, nous rampons le plus légèrement
possible, en évitant de faire un choc quelconque ou d'élever la voix,
car la moindre vibration de l'air pourrait amener un effondrement de
neige.
Au delà, le glacier s'aplanit. En quelques minutes, nous atteignons la
base du col, que nous gagnons en creusant force marches, dans la neige
durcie.
Le col d'_Ak-Moïnok_--c'est ainsi que nous le baptisons--atteint 4 560
mètres, et s'ouvre à l'extrémité est du contrefort qui sépare les deux
vallées d'Inghiltchik et de Kaënde. Il est inutile de dire que nous
avons été les premiers à le franchir; nous serons peut-être aussi les
derniers.
Cette petite excursion a été la plus fructueuse entreprise de
l'expédition; grâce à elle, nous avons été à même de connaître la
vraie topographie du Khan Tengri. Celui-ci n'était aucunement le pic
que nous avions aperçu depuis Oustchiar et qui s'élevait au fond du
glacier de Kaënde. Il se trouve plus au nord, à vingt verstes du col
d'Ak-Moïnok.
[Illustration: Le pic de Kaënde s'élève à 6 000 mètres.--D'après une
photographie.]
Le glacier d'Inghiltchik se divise plus haut en deux grandes branches,
partagées par un contrefort au sommet duquel se dégage la pyramide du
Khan Tengri. Ce pic se trouve, par conséquent, isolé, et n'a aucune
attache directe avec les nombreuses chaînes qui rayonnent autour de
lui. Il est certain, cependant, que l'ossature granitique de ce
système de montagnes doit nécessairement former un ensemble homogène,
et que le massif, au centre duquel surgit le Khan Tengri, comprend les
contreforts du Saridjass-taou, d'Inghiltchik-tao, de Kaënde-tao et de
Mouj-art-tao, pour ne parler que des principaux, et dont nous avons
constaté l'existence.
Nous profitâmes des avantages exceptionnels que nous offrait le col
d'Ak-Moïnok, pour faire des observations avec les instruments que nous
avions apportés.
La descente se fit rapide, et en une heure nous arrivâmes au bivouac.
Nous jugeâmes qu'il était désormais inutile de tenter l'ascension du
pic de Kaënde, celui que nous prétendions être le Khan Tengri. Si le
temps n'avait pas été aussi inconstant, et si nos Kirghizes avaient pu
faire la navette entre le bivouac et le camp, nous y serions restés
pendant quelques jours encore. Nous aurions voulu savoir comment le
Khan Tengri était fait de l'autre côté, et il nous aurait été possible
de lier convenablement, à des points de repère antérieurement définis,
la trame de notre trigonométrie.
Le lendemain, les chevaux sont amenés de très bonne heure à notre
camp, du milieu du glacier de Kaënde. Mais à quel état piteux étaient
réduites ces pauvres bêtes; elles se tenaient à peine debout! Ayant
enfourché mon coursier, il se refuse à faire un pas. Il semble avoir
des jambes de bois. Je dois recourir à l'amabilité d'un Kirghize, qui
me cède sa monture.
[Illustration: La fille du chirtaï (chef) de Kaënde, fiancée au
kaltchè de la vallée d'Irtach (page 496).--D'après une photographie.]
Cahin-caha, clopin-clopant, nous arrivons à l'endroit où nous avons
laissé le djighite. Il est en faction, mais par hasard. Nous pensons
bien, comme du reste il nous l'a avoué plus tard, qu'il n'est pas
resté une minute à la garde de nos bagages. Il a passé son temps à
consoler les femmes délaissées de Kaënde. Cependant, sa présence dans
le pays a suffi pour éviter l'envie de nous enlever notre matériel.
Pendant deux jours de suite, nous sommes cloués sous les tentes, la
pluie ne cessant un instant de tomber. Il est inutile que nous
cherchions à nous déraidir les membres. Le terrain est imprégné d'eau,
et on enfonce jusqu'à la cheville, sans compter que si nous nous
écartions de quelques mètres nous servirions vite de cible à la
mitraille que la montagne nous lance sans cesse d'en haut.
Les chevaux, quand ils ne s'engouffrent pas dans des trous que leur
poids ouvre tout à coup, glissent de leurs quatre pieds jusqu'à la
rencontre d'un rocher. Aussi ont-ils pris le parti de se tenir tous
assemblés autour de nos tentes.
Toutefois, à force d'attendre, les nuages se dissipent, et nous
pouvons, sans trop de risques, nous dégager de ces lieux si
inhospitaliers. En quelques heures nous atteignons le campement des
nomades, qui, pendant notre absence, se sont transportés plus en bas
dans la vallée.
Les Kirghizes sont des gens très serviables; ils guettent la moindre
occasion de se rendre utiles. Je ne comprends pas pourquoi des
voyageurs ont osé les calomnier. S'ils sont rustres, ce n'est pas leur
faute; mais sous cette écorce rude on retrouve quelquefois des
sentiments, qui, pour émaner de barbares, ne sont pas moins très
appréciables.
Nous comptions retourner à Prjevalsk en évitant de repasser sur le
chemin que nous avions pris en venant. Tout en hâtant les étapes nous
pensions visiter la vallée d'Irtach, où nous songions être en mesure
de clore notre levé topographique qui, de la sorte, aurait embrassé
tout le bassin du Djannart-sou.
Nos chevaux étaient tous plus ou moins fourbus; nous devions en outre
traverser de grands cours d'eau, où ces pauvres bêtes, anémiées par le
surmenage, n'auraient peut-être pas eu la force de sauver nos bagages.
Devinant notre perplexité, le chirtaï nous offrit très obligeamment
trois chameaux pour le transport des colis, et des chevaux de selle
pour tous les membres de la caravane. À l'aoul d'Irtach on les
remplacerait par des animaux du kaltchè, son futur gendre, auquel il
envoyait immédiatement une estafette pour le prévenir.
Tant d'amabilité ne pouvait nous laisser insensibles: nous promîmes de
le récompenser en payant largement les hommes qui nous accompagneraient,
et de le recommander auprès du Gouverneur de Prjevalsk, et on partit. En
quittant l'aoul nous dûmes distribuer des _shake-hands_ à tous les
membres de la tribu, tandis que les femmes se pressaient sur notre
passage, nous présentant leurs nourrissons et nous criant à tue-tête:
_Koch! koch!_ «Adieu! adieu!»
On ne pourrait imaginer une vallée aussi singulière que celle de
Kaënde. Longue de 60 verstes environ, elle se développe en serpentant
irrégulièrement, s'enflant d'un côté pour se rétrécir de l'autre, ici
coupée à pic, là s'évasant en de molles ondulations. La partie la plus
caractéristique, sous le point de vue géologique, est celle qui vient
après le col d'Oustchiar. Il semble que la dépression de celui-ci soit
la résultante d'un affaissement subit de la montagne, et que les
matériaux qui devaient s'y entasser jadis aient été entraînés au
thalweg de la vallée. En bordure du fleuve s'élèvent, en effet, de
fantastiques falaises, tranchées verticalement par l'affouillement des
eaux, et tailladées, sillonnées, rongées par les ruissellements des
pluies. Ces empâtements sédimenteux, déposés en couches successives,
montrent à nu leur composition, qui rappelle vaguement une
construction de l'époque romaine.
Chemin faisant, nous frôlons une nécropole kirghize. Le sol est
éventré de trous, bosselé de buttes funéraires en argile battue, ou
d'entassements de pierres. Les Kirghizes vénèrent leurs trépassés.
Quand ils passent près d'un cimetière, ils ne manquent jamais de
visiter les tombes de la famille, et d'y faire leurs prières. Si
besoin est, ils s'arrêtent pour restaurer la sépulture. C'est pourquoi
on voit celles-ci presque toujours en bon état.
En atteignant la limite inférieure de la vallée, nous sommes arrêtés
par le Saridjass-sou, dont les eaux roulent avec fracas, bouillonnant
entre des berges escarpées. En face de nous débouche la vallée
d'Irtach, mais nous ne savons comment nous y prendre pour y arriver,
car le gué de ce courant impétueux est absolument impraticable. Il ne
nous reste d'autre moyen que de le remonter jusqu'à ce que nous
trouvions un endroit où nous pourrons le traverser.
Nous suivons un sentier qui longe la rive gauche du Saridjass-sou, et
nous finissons après mille difficultés par passer la rivière à gué.
[Illustration: Le kaltchè (chef) de la vallée d'Irtach, l'heureux
fiancé de la fille du chirtaï de Kaënde (page 496).--D'après une
photographie.]
La vallée de Keou-eou-leou, que nous remontons ensuite pendant toute
la journée, est assez quelconque, et aucun incident ne rompt la
monotonie du chemin.
Au fond de la vallée, les Kirghizes qui nous accompagnaient depuis
Oustchiar nous quittent, pour suivre la route qui, passant par le col
de Karakol, mène directement sur Prjevalsk où ils sont dirigés.
L'ascension du col de Keou-eou-leou, haut de 4 160 mètres, est très
lente; les chameaux, éprouvés par la raréfaction de l'air, s'arrêtent
à chaque instant, afin de reprendre haleine.
C'est par une chaleur insupportable, que le jour suivant nous dévalons
la grande ornière d'Irtach. Le terrain est jaune, les pentes des
montagnes sont rouges, et le ciel est d'un bleu intense. Il nous semble
voyager dans les _ambas_ du centre africain. De temps à autre, des
glaciers lointains se montrent discrètement dans l'entre-bâillement des
gouffres qui fuient à droite et à gauche de la vallée. Soudain, celle-ci
tourne brusquement au levant, flanquée au sud par une bizarre muraille
de roches basaltiques, dont l'uniformité au faîte paraît trop étrange
pour être naturelle.
Et nous descendons toujours, courbés sur nos montures, les yeux
souffrants et le visage pelé par la réverbération du soleil. À la
douzième heure de marche, comme nous ne rencontrons pas encore de
nomades, nous nous arrêtons pour camper, malgré la résistance
opiniâtre des Kirghizes qui veulent arriver le soir même chez le
kaltchè.
Celui-ci, qui a été prévenu, vient nous rendre visite. Il sait déjà
qui nous sommes, et ce que nous voulons de lui. Il nous donnera
chameaux et chevaux à discrétion. Cependant, il se montre quelque peu
froid et réservé, et ne semble pas très enthousiaste de notre
présence, comme l'avait été le chirtaï.
Le prince et moi, nous profitons d'une journée de repos, pour rendre
visite au chef. Il nous reçoit dans une yourte luxueuse, richement
décorée pour l'occasion. Nous prenons place sur un tapis de fourrures
et nous nous accroupissons à la mode kirghize. Autour des parois on a
accroché des tapis authentiques de Kachgar, entremêlés de festons
d'étoffes voyantes.
[Illustration: Le glacier de Kaënde.]
[Illustration: Cheval kirghize au repos sur les flancs du
Kaënde.--D'après des photographies.]
Tout de suite le kaltchè introduit ses femmes qui, après une
révérence, se ratatinent en demi-cercle en face de nous. Au milieu on
étend une toile, sur laquelle, apportés par des domestiques,
s'amoncellent des plats de viandes fumantes, puis des vases de lait,
du thé, du sucre et des borsaks. Tout cela est bien embarrassant pour
nous, qui venons de faire notre déjeuner au camp.
Malgré nos dénégations, le kaltchè nous force à accepter une côte de
mouton qu'il nous tend avec le bout de ses doigts. Il a eu soin de
choisir des morceaux bien gras, ce qui fait qu'il nous est impossible
de les avaler. Notre geste n'a pas été inaperçu par le chef, qui
ordonne de préparer un autre mets. Mais, hélas! en le voyant préparer,
il nous enlève toute envie de l'ingurgiter. Voici la recette: on râpe
de la viande dans des bols de bouillon, on la pétrit avec les mains en
ayant soin que la pâte jaillisse entre les doigts; puis on saupoudre
d'herbes et de sel, et on sert.
Nous acceptons cependant, pour lui faire plaisir, quelques bols de thé
et de lait. Avant de nous les offrir, un Kirghize chasse soigneusement
avec une paille les corps étrangers qui flottent sur le liquide; après
que nous les avons vidés, les bols sont léchés avec plaisir par les
femmes, qui ne laissent pas perdre une goutte du liquide. Ces deux
petits traits démontrent le sans-gêne vraiment naïf qui règne encore
dans les moeurs kirghizes.
Nous allons ensuite faire une excursion dans les trois vallons qui
prennent le nom collectif de _Outch-koul_, les trois lacs. En réalité,
il n'en existe qu'un seul, dans la combe qui se montre la première, et
qui, pour ce fait, est appelée _Bach-koul_. C'est un endroit très
propice pour l'hivernage.
_29 août._--Afin de coordonner et clore notre levé topographique,
Zurbriggen et moi nous grimpons sur la pointe qui se dresse au sud de
notre camp. C'est le point le plus élevé de l'Ichigart-tao, qui sépare
les deux vallées d'Irtach et de Djannart.
Nous évitons les coulées d'éboulis, en suivant l'arête nord, hérissée
de clochetons dolomitiques qui nous donnent pas mal de fil à retordre.
Nous croyions le chemin facile et nous avions oublié de nous pourvoir
d'une corde, ce qui nous oblige à des tours de force de gymnastique,
où Zurbriggen fait des miracles d'équilibre. Et dire que, par l'autre
versant, un cheval aurait pu arriver sur le sommet! Tandis que nous
risquions inutilement notre peau, que nous suions sang et eau, que
nous nous arrachions les ongles, nous aurions pu ailleurs avoir le
même résultat en nous promenant les mains dans les poches!
Cependant, nos peines sont bien récompensées par le panorama splendide
dont nous jouissons depuis le sommet du _Karahoum_, qui mesure 4 150
mètres d'altitude. C'est surtout vers le mystérieux plateau du
Djannart que nous jetons notre dévolu, et nous y braquons nos
appareils.
Nous ne croyons pas qu'on puisse rencontrer aussi facilement ailleurs
des contrastes et des surprises aussi inexplicables que dans les
monts Célestes. Nous eûmes déjà maintes fois l'occasion de signaler ce
fait. La nature semble ici avoir obéi à des lois particulières, dont
le dispositif est et demeure très complexe et difficile à étudier.
Comment se sont-elles formées et par quelle suite de métamorphoses
ont-elles passé, ces bizarres montagnes, pour se manifester en un si
complet désaccord avec l'idée que nous nous sommes forgée d'un
soulèvement terrestre?
En attendant que des voyageurs plus perspicaces tranchent cette
obscure question, contentons-nous de relever l'anatomie de cette vaste
cuve, dont l'ensemble constitue la vallée de Djannart. Longue
d'environ 150 verstes, large de 100, elle se déploie comme une immense
arène, presque plate au milieu, et s'évasant tout autour par une haute
muraille de montagnes.
Au sud, se développent les crénelures neigeuses du Kook-chaal-tao,
démasquant la frontière russo-chinoise. De nombreux glaciers
s'alignent et se pressent les uns contre les autres, escaladent les
roches, ou s'épanchent lentement dans les courbes comme des coulées de
cristal. Dans ce contrefort, nous distinguons les vallées de Djannart,
qui donne le nom à tout le bassin, du Kaïtchè et de Bichirtik; puis,
au fond, celle d'Ichtik, qui aboutit au plateau de Karagan. Vient
ensuite la vallée d'Akchirak, qui prend origine au col du même nom,
point de départ du chaînon sur lequel nous nous trouvons.
De notre belvédère, nous revoyons avec plaisir des pics connus: la
pointe d'Oustchiar, le Kaënde-tao, le Khan Tengri, le Kizil-tao, puis
les groupes de Terekty et de Keou-eou-leou, d'où émerge un _horn_ tout
saupoudré de neige, qui nous rappelle involontairement le Cervin. Au
couchant, jaillissent les dômes qui couronnent le glacier de Prétovsk,
la source prétendue du Syr-Daria.
À notre départ du camp, nous assistons à un enterrement kirghize. Il y
a quelques jours, les bergers d'Irtach ont découvert un cadavre dans
le torrent. Le kaltchè, ne pouvant le reconnaître, a fait de suite
colporter la nouvelle, qui est parvenue jusqu'à Prjevalsk, où se
trouvaient les parents du défunt. Pendant ce temps, on a immergé le
cadavre dans l'eau, en l'y maintenant par des pierres et des cordes.
C'est un système frigorifique usité par les nomades.
À l'arrivée des parents, on a transporté le cadavre sur une civière
improvisée, jusqu'à l'endroit destiné à l'inhumation. C'est ici qu'a
lieu la cérémonie, à laquelle nous sommes présents. Elle est très
sommaire. Le kaltchè demande aux parents s'ils reconnaissent bien le
mort pour un des leurs; à leur réponse affirmative, il fait répéter à
haute voix, par tous les assistants, que le tel des tels est trépassé
par suite d'un accident. Puis on enveloppe le cadavre dans des
feutres, on le ficelle avec des cordes, et on le descend dans la
fosse, pendant que les parents font mine de larmoyer. On tourne
ensuite autour du trou en y jetant à chaque pas une poignée de terre,
jusqu'à ce qu'il soit comblé; après quoi on y amoncelle un tas de
pierres. C'est une sépulture très expéditive et pas beaucoup
compliquée; au surplus elle ne coûte pas grand'chose.
Le soir, en campant sur le haut de la vallée d'Irtach, nous apprenons
pourquoi elle s'appelle ainsi. C'est à cause d'une pierre qui présente
vaguement la forme d'une selle de cheval. Ce _phénomène_ est connu à
cent lieues à la ronde; tous les nomades qui ont occasion de passer
par là, ne manquent pas d'aller la voir et d'y apporter un tribut de
crânes d'animaux. La pierre est placée sur un gros bloc erratique,
autour duquel s'amoncellent les cornes de toutes espèces de bêtes.
(_À suivre._) JULES BROCHEREL.
[Illustration: Retour des champs.--D'après une photographie.]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--43e LIV. Nº 43.--28 Octobre 1905.
[Illustration: Femmes kirghizes de la vallée d'Irtach.--D'après une
photographie.]
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES[4]
[Note 4: _Suite. Voyez pages 457, 469, 481 et 493._]
PAR M. JULES BROCHEREL.
V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous
retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La dispersion.
[Illustration: Un chef de district dans la vallée d'Irtach.]
La vallée d'Irtach, longue de près de 100 verstes, présente la forme
d'un Z très ouvert; le trait supérieur s'appuie au Terskeï-ala-tao,
qui ferme au sud le bassin du lac Issik-koul. À l'extrémité du trait,
à la place du petit croc descendant, s'ouvre le col de Djoukoutchiak,
très fréquenté par les nomades qui se rendent au marché de Prjevalsk.
C'est le chemin que nous prenons pour notre retour.
En face du col, du côté sud, circule une belle rangée de prés
entremêlés de glaciers, dont les torrents sillonnent un vaste plateau
et se recueillent dans une multitude de petits lacs marécageux.
Ce col, haut de 3 850 mètres, est très périlleux pour les chevaux;
aussi les deux versants sont-ils jalonnés de cadavres en putréfaction
ou de squelettes décharnés par les vautours, qui s'envolent en avant,
sur notre passage. Il faut d'abord s'ouvrir une route au milieu des
pierres, puis on escalade une épaule de glace, au delà de laquelle on
suit le dos des moraines jusqu'à la rencontre des premiers pâturages.
Peu à peu nous quittons la région de la haute montagne pour celle des
forêts. Le versant nord du Terskeï-ala-tao est très boisé et habité
par une telle profusion d'animaux, qu'on ne peut faire un pas sans que
des quadrupèdes se faufilent sous les voûtes des buissons, ou que de
ceux-ci s'échappent des nuées d'oiseaux.
Le vallon se joint à la vallée de Zououka, par laquelle transitent
habituellement les caravaniers qui font le service des transports
entre Viernyi et Kachgar. Ce service est entre les mains d'une tribu
de Sartes qui en ont le monopole, et se le passent de père en fils.
Tout en voyageant, ils trouvent encore le moyen de marauder chez les
nomades en leur échangeant des pelleteries de prix pour des toiles de
coton ou de la quincaillerie russe. Ces caravaniers passent leur vie à
travers les monts Célestes, en toute saison. Leur famille les suit
toujours; les femmes montent à califourchon sur des ballots de coton
ou des cylindres de toile, et les enfants sont emprisonnés dans des
cages en bois placées latéralement au bât du cheval.
En arrivant à la douane de Zououka, établie à l'embranchement de la
vallée, nous assistons à la visite des marchandises. Elles sont
étalées sur l'herbe dans un pittoresque pêle-mêle, avec les chiens et
moutons qui passent dessus. Les douaniers enregistrent, sans se
presser, les articles taxés, fouillent avec un cruel acharnement les
moindres colis, jusqu'à faire déshabiller les femmes pour vérifier si
elles n'ont rien de prohibé sous leurs dessous. Bien entendu ces
fonctionnaires ont toujours raison; la résistance des femmes ou les
invectives et les apostrophes des maris ne les émeuvent guère.
Quelquefois, pour aplanir les difficultés et trancher les différends,
les gabelous ont recours à quelques coups de trique.
Ces femmes sont habillées luxueusement, pour des voyageuses. Elles
portent de gros bracelets en argent au cou, et aux oreilles leur
pendent de longues chaînettes qui battent sur les épaules, et
s'embrouillent à chaque instant aux boutons de la veste.
À partir de Zououka, la vallée s'ouvre largement; ses deux flancs
déclinent à vue d'oeil et deviennent deux longues collines, semblables
à deux murailles en briques. En effet, d'énormes dépôts de roches
sédimentaires, de couleur rouge, striées horizontalement de profonds
sillons et tailladées de petits coups tranchants, vous donnent
l'illusion frappante de deux immenses digues, élevées pour contenir un
torrent imaginaire. Le sol sur lequel nous marchons est partout de la
même teinte, ce qui fait qu'à la moindre pluie, la rivière prend
l'aspect d'un courant de sang, sortant d'un abattoir cyclopéen.
À mesure que nous descendons et que la montagne s'écarte, nous
entrevoyons vaguement, comme dans un rêve, une blanche dentelle qui
barre tout au fond l'horizon, comme un brise-bise suspendu dans le
ciel. C'est le Koungheï-ala-tao, s'élevant au delà du lac Issik-koul,
dont la nappe d'eau, d'un bleu tendre, se dilue à droite et à gauche,
à perte de vue, dans la buée d'or qui se dégage du sol.
Le bassin du lac Issik-koul, en quelque endroit qu'on se trouve, est
vraiment enchanteur. Le paysage accuse des teintes si variées et si
légères, et les lignes du tableau sont si indécises et si vastes,
qu'en les admirant vous restez émerveillé et ébloui de cette grâce
inattendue et de cette grandeur un peu factice, qui vous semble
incommensurable.
Mais nous arrivons bientôt à Slifkina, un village de Kozaques qui est
à l'avant-garde du règne de la civilisation, du côté des monts
Célestes. C'est la dernière agglomération de Russes, dans la limite du
sud et de l'ouest du lac Issik-koul. Au delà, le Terskeï-ala-tao tombe
par endroits à pic dans les eaux du lac, et les rivages, quand ils se
présentent plats, sont toujours inhabités, même par les nomades.
[Illustration: Le pic du Kara-tach, vu d'Irtach, prend vaguement
l'aspect d'une pyramide.--D'après une photographie.]
On ne saurait redire la joie que nous éprouvons en revoyant des êtres
humains qui ne sont plus des Kirghizes, et des habitations autres que
des yourtes. On se croit presque dans une grande ville.
Les chevelures d'étoupe et les costumes écarlates des Kozaques ne nous
choquent plus; et la face joufflue et rubiconde des femmes russes
paraît s'être idéalisée pendant notre absence. Nous arrivons jusqu'à
les trouver belles.
Nous nous rattrapons de notre longue abstinence, en faisant bombance
pendant tout le restant de la journée. Nous nous bourrons de _pivo_ et
de grosses pommes dorées. Le soir, nous faisons un dîner plantureux:
des oeufs, un poulet, des pommes de terre, du riz et du dessert.
[Illustration: Les caravaniers passent leur vie dans les Monts
Célestes, emmenant leur famille avec leurs marchandises (page
506).--D'après une photographie.]