En arrivant au campement, nous trouvâmes deux malades, Abbas et

Piotra. Celui-ci se roulait par terre en se tenant le ventre dans des

contorsions atroces. L'autre se plaignait de souffrir de la jambe. On

les frictionna avec un antiseptique, et on administra un purgatif au

jeune Russe. La confiance aveugle que ces hommes simples avaient en

notre toute-puissance, aidèrent à l'efficacité des remèdes. Nous eûmes

plus tard occasion de nous servir de notre pharmacie auprès des

Kirghizes. Bien qu'ils soient des hommes très endurcis, ce sont

toujours des malades plus imaginaires que réels. Il suffit alors d'un

rien pour les guérir incontinent. Ils professent à l'égard de la

médecine des civilisés une confiance illimitée.

Le lendemain, au bout de trois heures, nous parvenons jusqu'au col de

Tuz numéro deux. En réalité ce sont deux cols que fréquentent les

nomades, selon que l'un des deux est plus ou moins praticable. Nous ne

faisons donc que suivre l'exemple des Kirghizes.

Tandis que la caravane marchait vers la vallée d'Inghiltchik, je

grimpai sur une petite éminence pour procéder à mes travaux. La vallée

se développait en forme de croissant, à la périphérie duquel je me

trouvais. De la sorte, mon regard pouvait plonger en amont et en aval

dans presque toute la longueur de ce gigantesque sillon.

Au premier coup d'oeil, on peut facilement distinguer dans ce massif,

trois sections. La partie supérieure, longue de 50 verstes environ,

est occupée entièrement par un glacier colossal, ayant la forme d'un

tronc d'arbre dont les embranchements se perdent dans des gorges. La

partie moyenne de la vallée, presque plate, est constituée par le

thalweg même du fleuve, qui s'étend sur une largeur de 2 à 3 verstes.

Après une vingtaine de verstes d'un amoncellement de pierres, et d'un

fouillis de canaux, une écluse naturelle de rochers réunit tous les

ruisseaux en un unique faisceau. C'est là que la vallée inférieure

commence, revêtue de maigres pâturages.

Le versant qui tombe du faîte du Saridjass-tao, est recouvert jusqu'à

mi-hauteur d'une forte couche de dépôts morainiques, marquant par une

ligne nettement tracée le niveau de l'ancien glacier. Le terrain est

brûlé par le soleil, et sa couleur jaunâtre ne fait que rehausser

l'éblouissement des neiges supérieures.

Mais la paroi de roches qui fait vis-à-vis est tout ce qu'on peut

imaginer de plus terrible, de plus convulsé, de plus disloqué dans la

nature. Des aiguilles s'élancent avec une sveltesse étonnante,

s'alignent en de multiples rangées au-dessus du contrefort qui est

labouré par des fentes, et tourmenté en tout sens par une force

diabolique.

Ce bloc incommensurable de granit et de gneiss est tailladé de

gradins, fendu de fissures qui stupéfient parfois par leur tranchante

netteté. Un talus de débris s'adosse à la base des rochers,

dissimulant les anfractuosités. Des filets d'eau gazouillent en des

fêlures ténébreuses, dont les parois tiennent en suspension d'énormes

rochers, pris entre les bords de la crevasse.

Pour descendre le col de Tuz, il s'agit de faire un saut de 2 000

mètres. Ne croyez pas qu'un sentier facilite la besogne et qu'on n'ait

qu'à se laisser glisser. Il faut s'ouvrir une route. Quand je parvins

aux premiers gazons, mon cheval saignait de ses quatre pieds, et ne

paraissait pas très enthousiasmé de ce divertissement.

Vers trois heures nous arrivons tous au bas du coteau, dont la bordure

s'était écroulée par suite de l'érosion du torrent. Le paysage manque

toujours de charme, bien qu'il s'égaye de quelques arbrisseaux blottis

dans les anses de la berge. Des bouquets de crucifères, couleur

safran, des chardons, des centaurées rouges et des anémones jaunes

folâtrant en de longues traînées sur les buissons, se disputent une

piètre existence dans le maigre terrain du talus. Quelquefois un

ruisseau jaillit on ne sait comment de ce roc torréfié et arrose des

parterres de graminées, formant de véritables oasis, dans le pierrier

interrompu.

Sur une petite terrasse du rivage, quelque chose d'insolite attire

notre attention. C'est un tombeau kirghize formé par des troncs

d'arbres entrecroisés, au centre duquel s'élève une pyramide de

cailloux.

[Illustration: Notre petite troupe s'aventure audacieusement sur la

pente glacée (page 482).--D'après une photographie.]

Peu de temps après, nous atteignons un _aël_ abandonné de nomades.

C'est là qu'ils viennent s'établir pendant la mauvaise saison, car il

paraît qu'alors, le versant que nous venons d'arpenter dans sa

hauteur, exposé comme il est aux rayons du soleil, se débarrasse vite

de la neige, et se recouvre d'herbes. Autour d'un gros bloc de granit,

on voit distinctement les cercles tracés par les _keregas_,

c'est-à-dire les treillis de bois qui forment la carcasse de la

yourte. Au milieu, les trois pierres calcinées de l'âtre, sont encore

debout. L'herbe a poussé, drue et haute, là où le stationnement

prolongé des animaux a engraissé le sol.

Mais, au lieu de nous installer dans cet emplacement, nous préférons

nous cacher à l'abri d'un mamelon, afin de protéger notre camp de

l'haleine par trop réfrigérante du glacier qui, tout près de nous,

vomit par mille bouches des torrents d'eau bourbeuse. En face, la

masse écrasante du Kizil-tao, voilée de nuages, nous menace

incessamment de tonnantes avalanches, dont la chute nous amuse plutôt

qu'elle ne nous effraie, car nous sommes hors de leur portée. En

amont, une mignonne cascade apparaît parmi les broussailles.

[Illustration: Vallée supérieure d'Inghiltchik.--D'après une

photographie.]

Les Kirghizes y réunissent habituellement leurs troupeaux de moutons,

le site se trouvant clos naturellement.

_24 juillet._--Nous allons faire une reconnaissance sur le glacier

d'Inghiltchik, afin de chercher un endroit par où faire passer les

chevaux. Si nous avons cette chance, nous nous transporterons le plus

haut possible, de manière à pouvoir établir notre quartier général

tout près de la base du Khan Tengri. Il doit être, certainement, au

point terminus de cette gigantesque coulée de glace, que les nomades

appellent le «tchiou mouz», le grand glacier.

La surface est très mouvementée: c'est tout un système de lacs et de

torrents, de combes et de monticules, littéralement encombrés de

pierres qui, suivant leur provenance et la plasticité du glacier,

s'accumulent en stries longitudinales et transversales, de couleurs

variées. Vu d'en haut, le glacier ressemble à la carapace d'un

reptile.

Nous n'attendons pas longtemps pour nous apercevoir de l'impossibilité

absolue d'y amener nos bêtes, à cause du manque de pâturages et de

l'impraticabilité du terrain. Pour remonter le glacier d'Inghiltchik

jusqu'à ses origines et y séjourner pendant quelques semaines, il eût

fallu avoir sous la main une équipe de porteurs solides et chaussés

_ad hoc_; ce qui n'était pas le cas des hommes dont nous disposions,

ni de ceux que nous aurions pu trouver dans les vallées voisines. Ils

sont d'abord mal habillés, et puis on ne peut leur faire porter quoi

que ce soit sur les épaules. Nous nous résignâmes donc à chercher

ailleurs le point d'attaque du Khan Tengri. Nous décidâmes de

l'aborder depuis le col du Mouj-art, en passant sur le territoire

chinois.

En levant le camp, nous ne fûmes pas peu surpris de voir le djighite

nous amener un vieux Kirghize qui vint, sur-le-champ, se prosterner

devant nous comme s'il implorait une grâce. Ce n'était rien moins que

le chef, le _chirtaï_, de toute la vallée de Kaënde, venu exprès pour

offrir ses bons offices. La veille, pendant que nous déambulions sur

le glacier d'Inghiltchik, le djighite avait tout à coup disparu sans

crier gare et, pour quérir son homme, il avait parcouru tout

simplement 150 verstes et accompli le voyage en vingt-quatre heures.

Maître Abbas, abandonnant pour un moment ses casseroles, remplit

gravement les fonctions de maître des cérémonies et d'interprète.

D'une flegmatique imperturbabilité, il envisagea la chose avec son

tact habituel, c'est-à-dire en traitant son hôte comme une vieille

connaissance à lui. Il faut dire qu'il n'aimait guère les Kirghizes,

il les considérait comme des quantités négligeables. En parlant d'eux

et de leurs femmes, il avait coutume de dire que c'étaient des

chiens.... capables de manger jusqu'à des charognes.

Ce _chirtaï_ ne paraissait pas, à vrai dire, d'une très haute

distinction. Sauf quelques paroles de convenance, qu'Abbas nous

traduisait dans son français de Téhéran, il ne savait guère s'exprimer

qu'à force de courbettes et de salamalecs, qu'il exécutait

automatiquement à tout propos, en fermant les yeux et en pressant les

mains sur la poitrine.

À peine étions-nous en route que deux nouveaux cavaliers vinrent à

notre rencontre et se joignirent à nous. C'étaient deux sujets de

notre autocrate en raccourci, mandés par lui pour venir en aide à

notre caravane. Comme on le voit, si ce chef n'était pas très avenant,

il connaissait au moins les règles élémentaires de l'hospitalité.

Ces hommes nous furent d'une grande utilité pour passer à gué le

fleuve qui, en certains endroits, mesurait près de 200 mètres de

largeur. Nous atterrîmes sur l'autre rive, à l'entrée du vallon

d'Attiaïlo, le seul passage communiquant avec la vallée de Kaënde qui

longe, au sud, celle d'Inghiltchik.

Le contrefort qui les sépare se présente, au point de vue géologique,

comme le noyau central du groupe du Khan Tengri. C'est un système

ayant des caractères propres, tant par son aspect extérieur que par la

nature de ses roches. À son profil anguleux et à la disposition en

éventail des couches granitiques, on reconnaît aisément l'origine

plutonique de sa formation. Ce qui est surprenant dans la constitution

de ce massif, c'est qu'à un moment donné il cesse inopinément, coupé

en biais, du sud-ouest au nord-est, par l'entaille des gorges

d'Attiaïlo. De loin, on ne s'attendrait pas à cette surprise, parce

que la chaîne ne semble guère interrompue et paraît continuer sous la

forme atténuée d'un contrefort servant d'appui gigantesque à la masse

imposante du Kizil-tao. Mais, de près, comme nous le constatons en

remontant le vallon d'Attiaïlo, on découvre que cet appendice montueux

est d'une origine et d'une structure toutes différentes.

[Illustration: Vallée de Kaënde: l'eau d'un lac s'écoulait au milieu

d'une prairie émaillée de fleurs.--D'après une photographie.]

Après deux ou trois verstes, le vallon se partage en deux: à gauche,

une effroyable tranchée paraît contourner le bastion de granit, comme

pour l'isoler. Nous prenons par celui de droite. Après quelques heures

de rapide montée, la pluie nous surprend et nous oblige de nous

arrêter au pied d'une paroi de rochers, coiffée de glaces. Il y a bien

des pierres qui dégringolent de temps à autre et voltigent autour de

notre camp, mais, habitués comme nous sommes à ces bagatelles, nous

n'y faisons même plus attention.

C'est le chapeau rabattu, le col relevé et le plaid sur les épaules,

que nous partons de notre bivouac de 3 000 mètres, sans savoir au

juste où nous coucherons le soir. Lentement, fouettés par la pluie que

le vent chasse contre nous, nous gravissons l'échelonnement des

terrasses éventrées par les éboulements, contournant de temps à autre

quelques moraines, dont les glaciers s'enfuient dans des gouffres

enveloppés de brouillard, à notre gauche.

Au sommet du col, les nuages se déchirent un instant, et nous nous

apercevons que nous frôlons un lac, dont l'eau s'écoule en serpentant

au milieu d'une prairie émaillée de fleurs. Dans notre singulier état

d'âme, voisin de l'indolence maussade, cette esquisse de paysage, aux

lignes estompées et noyées dans un flottement de vapeurs, nous est

comme un soulagement. La lourdeur apathique dans laquelle sommeillait

notre esprit, disparaît tout à coup, et c'est presque avec

enthousiasme que nous saluons ce lambeau de gazon ensoleillé, qui nous

rappelle un petit coin des Alpes, un fragment de la patrie lointaine.

Mais cet attendrissement nostalgique n'est pas de longue durée. Après

cette oasis alpestre, nous nous engageons, sans transition aucune,

dans un affreux défilé, qui nous fait l'effet de quelque tunnel.

[Illustration: Les femmes kirghizes d'Oustchiar se rangèrent, avec

leurs enfants, sur notre passage (page 489).--D'après une

photographie.]

Le temps s'obscurcit et la pluie recommence de plus belle. Le torrent

s'est grossi démesurément. Il nous faut quand même le traverser et le

longer à plusieurs reprises, avec la menace continuelle des pierres

qui se détachent des pentes supérieures et dégringolent avec une

rapidité extraordinaire. Pour éviter des accidents, nous sommes

contraints à de périlleuses galopades sur le terrain trempé et

glissant au plus haut degré.

Soudain, le djighite s'arrête tout court et nous fait signe d'en faire

autant. Il nous dit alors, qu'un peu plus loin il y a un précipice

très dangereux, et qu'il serait de la dernière imprudence de s'y

aventurer. Nous nous regardons interloqués. Que faire? Pourquoi ne

nous avait-il pas avertis plutôt? Devrons-nous camper en cet endroit?

Nous nous trouvons sur une bande de gravois charriés par la rivière,

dont l'eau tourbillonne à côté, entraînant, dans sa course, de gros

blocs qui, en formant un barrage, auraient pu enlever notre camp et

nous avec lui.

Mais à la seule pensée de retourner en arrière et de refaire la route

de tout à l'heure, nous nous résignons à accepter notre triste sort.

Ce soir-là, nous ne nous attardâmes pas à flâner, comme d'habitude,

autour des tentes, pour faire la causette, et nous ne dînâmes pas non

plus sur le tchiamkerr étendu à l'entrée de nos demeures. Après une

courte inspection sur la solidité de celles-ci et une enquête sur leur

imperméabilité, nous enfilâmes nos sacs-lits et nous attendîmes que le

Dieu du sommeil mît un terme à notre surexcitation.

[Illustration: Le chirtaï de Kaënde (page 485).--D'après une

photographie.]

Pendant la nuit, les cauchemars les plus insensés nous faisaient

sursauter à chaque instant, avec la hantise s'attachant à notre esprit

qu'à tout moment nous allions être anéantis. La pluie qui crépitait

avec une intensité toujours croissante sur la toile, nous faisait

penser au torrent, dont le volume d'eau avait dû augmenter encore et

dans lequel on entendait s'entrechoquer sourdement les pierres que le

courant désagrégeait des berges. Et les allées et venues des chevaux

qui rôdaient autour du camp, frôlant les tentes, buttant contre les

piquets et les cordes tendues, n'étaient pas sans nous donner de

sérieuses appréhensions sur la solidité de notre logis.

Vers le matin cependant, les nuages se dissipèrent, et un splendide

soleil sécha vite nos bagages trempés.

Le précipice, dont le djighite nous avait entretenus la veille, était

une énorme crevasse s'ouvrant dans la montagne dans le sens de la

pente. Nous dûmes le remonter et le contourner avec mille précautions,

à cause de l'humidité du sol. Avant de quitter les gorges d'Attiaïlô,

nous refaisons instinctivement le geste fameux du Dante. Arrivés en

lieu sûr, nous contemplons la beauté farouche de ce gouffre, où le

torrent se débat furieusement entre les parois exiguës qui

l'emprisonnent, disparaissant de temps en temps dans des antres

invisibles.

Le versant que nous venons de côtoyer présente à découvert sa rude

charpente en gneiss micaschiste, ravagée ça et là par les

effondrements des assises rocheuses, dont les débris se sont entassés

les uns sur les autres, formant une mosaïque accidentée de pierres de

toutes couleurs et de toutes tailles. Mais de l'autre côté, la nature

plus solide de la roche a conservé aux escarpements leur structure

primitive; ce sont des parois verticales, s'étageant en gradins, et

déchiquetées au faîte par des blocs isolés, qui donnent l'illusion

d'un formidable castel du Moyen Âge. La couleur ferrugineuse des

roches, striées verticalement de bandes bleuâtres, brunies par

l'écoulement des eaux, et une multitude de trous évasés produits par

je ne sais quel agent, donnaient à cette assise de calcaire

dolomitique une vétusté d'un pittoresque charmant.

Après quelques détours, nous descendons dans la vallée de Kaënde, où

le chirtaï nous attendait avec deux hommes de sa tribu. Il nous

apportait une outre pleine de koumiss, qu'il nous offrit très

obligeamment. Puis, prenant la tête de la caravane, il nous guida à

travers le dédale de canaux qui sillonnent les pierres du thalweg et

nous amena, après force baignades, sur un tertre gazonné, à la lisière

d'un bois de sapins.

[Illustration: Nous saluâmes la vallée de Kaënde comme un coin de la

terre des alpes (page 480).--D'après une photographie.]

Là, le chef nous invite à pousser jusqu'à son aoul, qui se trouve à

environ une demi-journée de marche, en amont. Mais pressés comme nous

sommes d'atteindre le but de nos pérégrinations, nous déclinons ses

avances, en lui laissant espérer que plus tard peut-être nous serions

à même d'acquiescer à son désir.

Pour franchir le contrefort qui flanque au sud la vallée de Kaënde, il

nous faut redescendre celle-ci pendant trois heures environ, après

quoi nous serpentons à travers de beaux pâturages, jusqu'au col

d'Oustchiar, que nous touchons vers deux heures de l'après-midi. Là

encore, deux Kirghizes aux visages inconnus, nous attendent avec la

provision traditionnelle de koumiss. Leur présence nous étonne

profondément. Comment ces hommes savaient-ils notre venue, puisqu'ils

habitent l'autre versant? Mystère! Escortés par ces deux cavaliers

d'honneur, nous arrivâmes une heure après à leur aoul, établi près

d'un torrent dans le creux de la courbe.

Tous les hommes présents s'en vinrent incontinent à notre rencontre,

pendant que les enfants se sauvaient épouvantés et que les femmes nous

guettaient anxieusement à travers les fissures des yourtes. C'était,

pour tout ce monde, un événement incompréhensible, que notre visite

dans leur pays.

Aussi le djighite et Abbas avaient-ils grand'peine à leur expliquer le

but de notre voyage et à les convaincre qu'aucune idée hostile ne nous

animait.

Pendant toute l'après-midi notre camp se trouva envahi par l'élément

mâle de la colonie, qui fraternisait avec nous comme avec de vieux

amis. Les Kirghizes ont ceci de particulier, qu'ils deviennent d'une

effronterie extraordinaire une fois qu'ils vous savent inoffensifs. Le

koumiss coula à flots, échangé par Abbas contre de copieuses libations

de thé, préparé d'avance dans une grande marmite.

Dans la soirée, nous fîmes un petit tour au milieu des yourtes, au

grand ahurissement des femmes, qui se cachaient à notre approche. Mais

les maris qui nous accompagnaient les firent sortir et ranger sur

notre passage; elles s'exécutèrent avec assez de bonne grâce. Si leur

accoutrement était pittoresque, leurs personnes n'avaient rien de bien

appétissant, et, il fallait quelque attention pour les distinguer des

hommes, tellement leur charpente était disgracieuse et leurs traits

durs et repoussants.

Invités par un Kirghize, nous pénétrâmes dans une yourte. Deux femmes

se tenaient dissimulées derrière un rideau; sur notre demande, le mari

le fit glisser sur la tringle. Une d'elles était occupée auprès d'un

bébé de quelques mois, qu'elle emmaillottait avec des peaux d'agneaux.

Elle lui tendit bientôt un biberon fait d'une corne de boeuf évidée,

avec au bout une ventouse de parchemin en guise de suçon. L'autre

femme était en train de broder pour son époux une calotte. Pour ce

faire, elle avait tendu l'étoffe sur un cercle en bois, qu'elle tenait

entre ses genoux, et passait à travers le tissu un fil de laine, au

moyen d'une pointe d'os. Le dessin n'était guère symétrique, mais les

couleurs, bien que trop vives, étaient savamment combinées, et le tout

formait un ensemble harmonieux de teintes et de lignes.

Sur ces entrefaites, le bétail rentra. Ce fut un spectacle saisissant,

que cette avalanche d'animaux, descendant des pentes de la montagne,

refoulés par les pâtres jusque dans l'emplacement exigu où on les

parque pendant la nuit. Un affolement général règne dans l'aoul, à

l'arrivée des troupeaux. Toutes les femmes sortent des yourtes;

chacune cherche à reconnaître son bétail, l'appelle et s'efforce de le

réunir. À cet effet, on tend par terre une longue corde, où l'on

attache les brebis, les chèvres, les vaches et les juments.

Les jeunes gens aident leurs mères à trier les bêtes. Mais les hommes

se gardent bien de faire quoi que ce soit; ils se contentent

d'observer et, le cas échéant, de gronder les femmes, si elles se

trompent. De gros marmots joufflus, âgés de deux ou trois ans à peine,

à la peau tannée par l'air, aux formes rebondies, laids «comme des

Kirghizes», petits monstres de santé, se mêlent à la bagarre, se

roulent, courent nus comme des bêtes, en voulant imiter leurs aînés.

_29 juillet._--Avant de quitter l'aoul d'Oustchiar, comme un de nos

chevaux boitait sérieusement, nous l'échangeâmes moyennant quelques

roubles contre un autre appartenant aux nomades. À ce petit marché

assista naturellement toute la tribu, et Dieu sait combien il aurait

duré si nous n'avions pas ordonné à Abbas d'envoyer se promener tous

ces faiseurs d'embarras.

À dix heures, nous atteignons le col d'Artchiar qui s'ouvre dans le

petit contrefort qui sépare les vallons d'Oustchiar et d'Artchiar.

Depuis le sommet on jouit d'une belle vue sur le pic d'Oustchiar,

s'élevant au delà de l'aoul, revêtu d'une cuirasse de glace, et coiffé

d'une toque de neige. De l'autre côté du col, quatre ou cinq rangées

de montagnes se superposent et s'entre-croisent, nous cachant

complètement l'issue de la conque qui décline à nos pieds. Cependant

nous suivons l'encoignure de la combe qui nous mène en quelques heures

dans un étranglement du vallon, où le torrent disparaît tout à coup

dans un précipice, dont les parois se rapprochent pour nous barrer la

route.

Mais une espèce de sentier escalade une coulée d'éboulis et côtoie une

suite de promontoires et d'éperons qui s'élancent audacieusement dans

le vide. Nous nous trouvons environnés par une affreuse tombée de

roches disloquées et tourmentées en tout sens, s'écroulant

vertigineusement à des profondeurs insondables. Il nous semble être

enserrés dans un étau d'où nous chercherions vainement à nous dégager.

[Illustration: Femmes mariées de la vallée de Kaënde avec leur

progéniture.--D'après une photographie.]

Pourtant les chevaux avancent toujours du même pas alerte, se plient

avec une souplesse féline contre les grumeaux qui empiètent sur le

sentier, évitent les pierres roulantes, contournent les craquelures,

traversent un avalement, enjambent un récif; et ainsi de suite pendant

deux heures.

Cramponnés énergiquement au pommeau de la selle, nous nous laissons

conduire, presque inconsciemment. Ce n'est pas le moment de mettre en

relief notre virtuosité hippique, et de faire de la haute école. Le

moindre faux pas du cheval nous enverrait vite dans le néant. De temps

en temps nous nous assurons, du haut d'une éminence, que toute la

caravane est au complet. Après le dernier mamelon, nous descendons par

des fondrières creusées dans des bancs de terre glaise, au fond du

vallon, à l'endroit où il se partage en deux embranchements.

La végétation a tout à fait changé son caractère alpestre, et devient

d'une singulière étrangeté. Des herbes épineuses, coriaces,

mouchetées de fleurs multicolores, parsèment le terrain d'un roux

fauve; des halliers à l'odeur nauséabonde, des tamaris, des ails, des

thyms, toute une légion de plantes inconnues simulent des gestes

convulsifs d'agonie et ont des exhalations fétides qui vous prennent à

la gorge. Puis un saule solitaire au beau milieu du torrent, tordu,

mutilé par la violence des crues. Tout cet amoncellement de précipices

et toute cette flore inaccoutumée vous frappent d'étonnement et vous

font sentir que vous êtes dans une ambiance insolite, où tout est

mystère, où le moindre objet vous saisit par sa bizarrerie.

Le Tour du Monde; Mont Céleste Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 4 / 11 段