l'explication ou la cause de cette perturbation. Des surprises de
toutes sortes attendent le voyageur à chaque tournant du sentier, et
dérouteraient la perspicacité du géologue le plus éclairé. Certes,
l'époque glaciaire a dû être l'un des principaux agents de
transformation, pour laisser des traces si manifestes d'un gigantesque
travail.
À partir de notre camp, la vallée s'ouvre peu à peu avec des couloirs
qui débouchent de chaque côté. Les phénomènes glaciaires commencent à
devenir très visibles. Les éminences et les arêtes s'arrondissent et
s'adoucissent de plus en plus, par suite du frottement de l'ancien
glacier, tandis que la paroi de gauche de la vallée conserve encore
pour longtemps son aspect tourmenté.
Notre caravane avance toujours du même pas, silencieusement, comme un
convoi funèbre. C'est que la chaleur est devenue insupportable; le
paysage est toujours de la même teinte et de la même monotonie. On
traverse un ruisseau, on remonte sur la berge, on longe une terrasse,
on pénètre dans un couloir pour redescendre dans un torrent, et ainsi
de suite sans discontinuer.
[Illustration: Sur le col de Tomghent.--D'après une photographie.]
De temps à autre, le cri aigu d'une marmotte nous donne un moment
d'émotion. On galope de ce côté, Zurbriggen met pied à terre, épaule
son fusil et attend patiemment que le rongeur sorte de son terrier.
Puis un coup part, et la pauvre victime de la civilisation vient
augmenter le trophée accroché à la selle du guide.
[Illustration: J'étais enchanté des aptitudes alpinistes de nos
coursiers (page 472).--D'après une photographie.]
Ne sachant que faire, j'observe notre troupeau de moutons qu'un
garçonnet kirghize chasse devant lui. Comme on devient parfois
terre-à-terre, en un tel voyage! Une des plus grandes consolations,
c'est trop souvent de penser qu'on aura quelque chose à se mettre sous
la dent. Ce n'est pas la perspective d'un mets délicat qui nous tente.
L'art culinaire n'a rien à voir ici. À force de caracoler, de suer et
de respirer à pleins poumons l'air vivifiant de la montagne, on
aiguise un appétit formidable, et, à l'heure du repas, on est bien
aise de faire bonne chère et d'absorber les plats que maître Abbas
nous prépare. Pourvu qu'on mange, et le plus possible, cela suffît. On
devient d'une voracité pantagruélique.
Les pauvres petits agneaux, avec l'étrange sac de graisse qui se
dandine sur leur postérieur, tondus à grands coups de ciseaux,
n'avaient guère le temps de mordre les brins d'herbe, l'inexorable
berger ne leur laissait pas un moment de répit. Il fallait que leurs
jambes fissent un triple travail, pour suivre l'allure des chevaux.
Quand, par malheur, ils rencontraient un ruisseau, c'était un bêlement
à vous fendre le coeur, car ils n'avaient que fort peu de goût pour
l'eau, bien qu'ils nageassent à merveille. Mais souvent l'eau était
profonde et le courant très prononcé, et alors c'était un naufrage
général, une émouvante noyade, où les pauvres petits animaux étaient
entraînés bien loin à la dérive. Aussi, le soir, quand elles
arrivaient à l'étape et qu'on ne s'occupait plus d'elles, ces pauvres
bêtes, au lieu d'aller chercher le peu de nourriture dont elles
avaient besoin, s'accroupissaient, exténuées, sur le sol.
Les deux boeufs, par exemple, étaient d'un grotesque achevé avec leur
anneau en bois passé au museau, leur carcasse anguleuse, et surtout
leur charge de troncs d'arbres attachés à l'une de leurs extrémités
sur une sorte de bât rudimentaire, et traînant de l'autre par terre,
en décrivant sur le sable de menus zigzags à chaque pas qu'ils
faisaient. Quand ils devaient traverser un terrain en pente, c'était
un mauvais quart d'heure pour eux. Pensez donc! le tronc qui se
trouvait en amont les poussait en aval, tandis que l'autre, suspendu
dans le vide, les y entraînait. Au passage d'une rivière, ils ne
trouvaient quelquefois rien de mieux que de s'arrêter tout à coup au
beau milieu de l'eau, narguant l'impatience des conducteurs qui ne
savaient comment s'y prendre pour les faire sortir de leur stupide
immobilité.
Le soir, faute de trouver un endroit propice, nous campâmes tout près
d'un marécage. L'eau de celui-ci, qu'on nous servit pendant le dîner,
nous octroya certaines coliques, qui nous tinrent éveillés pendant
toute la nuit.
[Illustration: Le plateau de Saridjass, peu tourmenté, est pourvu
d'une herbe suffisante pour les chevaux (page 477).--D'après une
photographie.]
Peu après notre départ du camp, nous laissons à gauche le vallon du
Berkout, dont le col donne dans la vallée de Kizil-tao. Le contrefort
qui la sépare du Saridjass semble une gigantesque moraine, entièrement
recouverte de pâturages crevés par quelques îlots de roches, qui
rompent un peu la maussade uniformité de cet interminable dos d'âne.
À un certain moment, nous remarquons un groupe d'_ovispoli_ de l'autre
côté du fleuve, paissant tranquillement dans une combe. Ces animaux
sont de la taille d'un veau, mais d'une carrure plus accentuée, avec
un manteau aux poils touffus et blonds, et portent sur le crâne une
paire d'énormes cornes en spirales. Les Kirghizes les appellent:
_koudja_. Ce mouton sauvage se tient de préférence sur les hauts
plateaux du Pamir et du Tian-Chan. Il est inutile de le chercher sur
les pentes abruptes des montagnes, où il ne peut circuler, vu que ses
cornes, qui sortent latéralement de la tête, se heurteraient contre
les rochers. En automne, les mâles se livrent des batailles acharnées.
Le plus souvent, à force de se choquer le crâne, un des combattants
tombe assommé sur le terrain, et son cadavre ne reste pas longtemps
avant d'être écartelé et dépecé par les oiseaux de proie et les
fauves des environs. Les cornes seules demeurent sur place,
recueillies quelquefois par les nomades qui les étalent sur des
rochers dont les formes étranges attirent leur attention.
[Illustration: Nous passons à gué le Kizil-sou.--D'après des
photographies.]
Le plateau du Saridjass est surtout peuplé de milliers de chevaux,
partagés en plusieurs troupeaux, et disséminés un peu partout dans la
haute vallée. C'est un endroit très favorable à l'élevage hippique. Le
terrain est peu tourmenté, et si l'herbe n'est pas très fournie, elle
est suffisante cependant pour nourrir quelques centaines de milliers
de bêtes.
Pour surveiller autant de chevaux, il y a relativement peu de
gardiens. À vrai dire, leur tâche se résume à bien peu de chose: elle
consiste à ne pas perdre de vue les bêtes pendant le jour et à les
rassembler le soir autour de leurs tentes. Mais, s'ils n'ont rien à
faire, ces pauvres diables de bergers ne jouissent pas d'une vie très
enviable. Ils logent, soit sous un rocher, soit sous un feutre jeté en
forme de tente, rarement dans une yourte. Leur nourriture n'est autre
que le koumiss. Ils n'ont pas autre chose. Tous ces chevaux
appartiennent à des Kozaques de la Sémiretchié et de la Dzoungarie.
Deux fois par an, ils viennent faire un choix et conduisent des
troupes de chevaux aux foires de Kouldja, d'Ak-sou ou de Kachgar, où
ils les vendent de 30 à 60 francs la tête.
Le sol sur lequel nous marchons est sillonné d'une multitude
d'ornières tracées parallèlement, comme si le terrain avait été
labouré par une charrue. Ce sont les chevaux qui ont cannelé ainsi le
gazon, parce que, comme les chameaux, ils aiment à marcher côte à
côte; de cette manière, ils creusent autant de sentiers réguliers
qu'il y a d'espace disponible.
Le torrent a tout à coup disparu de notre vue et il semble que la
toison végétale ne doive pas discontinuer d'un côté à l'autre de la
vallée. Le fleuve est dissimulé dans un fossé profond, coupé à pic. Un
peu plus haut, il réapparaît, et partage ses eaux en de nombreux
canaux.
Mais le plateau, ou ce qui de loin nous parut comme tel, a pris fin,
et nous nous trouvons bientôt dans la région de la haute montagne.
L'air même est devenu très vif et nous annonce le voisinage des
glaciers. En effet, sur notre droite, le flanc gauche de la vallée se
dresse brusquement et se brise en plusieurs conques, où des glaciers
montrent leur tête crevassée au-dessus de leurs moraines frontales.
Vers le soir, nous sommes au débouché de la vallée de Kachkateur, qui
s'ouvre à droite du Saridjass, et mène par deux cols dans les vallées
de Kokdjart et de Kapkak, dans le bassin de l'Ili.
_19 juillet._--Le Khan Tengri, le «prince des cieux», comme le
désignent les Mongols dans leur langue imagée, est le pic géant de
toute la chaîne des monts Célestes. Cette dénomination pompeuse n'a
rien de déplacé, si l'on considère sa position exceptionnelle et
surtout son élévation considérable, qui, selon quelques voyageurs,
dépasse 7 200 mètres d'altitude.
Presque tous les peuples barbares vivant en contact continuel avec la
nature sauvage sont enclins à glorifier des choses inanimées, à donner
un sens, une signification à des objets dont la singularité dépasse
les bornes de leur compréhension. Pour ne parler ici que de l'Asie
centrale, on peut dire que le nom des villes, des fleuves, des lacs et
des montagnes se rapporte le plus souvent à une impression que
l'habitant de ces contrées a reçue au moment où il en a aperçu le
site. Nous avons déjà eu l'occasion de relever ce fait dont
l'exactitude ne saurait être mise en doute. Il serait désirable que
les explorateurs eussent le tact de respecter ces règles de
nomenclature géographique d'un cachet beaucoup plus original, en
évitant de la remplacer par les noms de savants, qui n'ont quelquefois
aucun rapport avec les localités ou les objets qu'il s'agit de
désigner.
La situation du Khan Tengri n'a jamais été exactement établie. Les
géographes l'ont casé un peu partout, sauf à sa vraie place. Les rares
voyageurs qui l'approchèrent ne sont même pas tous d'accord; cela
provient sans doute de ce qu'on n'a fait que l'entrevoir d'une
certaine distance, et presque toujours du fond d'une des vallées qui
rayonnent autour de sa base.
Tandis qu'il est visible des plaines du Tekès, à plus de 200 verstes
au nord, et même de la route de Kachgar à Koutcha, il demeure partout
ailleurs masqué par les contreforts qui constituent sa vaste assise.
Sur quelques-unes des cartes que nous avions sous les yeux, le Khan
Tengri semblait s'élever isolément au nord de la petite ville de Baï,
sur le chemin d'Ak-sou.
Suivant l'enquête que nous avions faite à Prjevalsk et selon les
indications de la carte russe dont nous étions nantis, le 18 juillet
nous devions être tout près du pic, nous trouvant à une vingtaine de
verstes du point terminus de la vallée du Saridjass, où il était
placé. Nous brûlions de le voir et de l'étudier, même d'une certaine
distance, impatients de présenter nos hommages à cette mystérieuse
souveraineté, qui, depuis des mois, hantait notre esprit.
Nous décidâmes donc d'escalader un pic quelconque de la vallée de
Kachkateur, mais dont l'élévation fût assez considérable pour jouir
d'une vaste étendue de montagnes. À dix heures, nous arrivons sur le
col de Kachkateur, passage très fréquenté par les nomades qui
s'adonnent à l'élevage des chevaux sur le plateau du Saridjass. De ce
col, en suivant la vallée de Kokdjart, on arrive aux villages de
Tald-boulak, de Dgilkarkara et de Kheghen.
Au sud du col, s'élevait une blanche pyramide de glace, dont les
angles se hérissaient de rochers. C'est par là que nous dirigeâmes nos
pas, et au bout de deux heures nous atteignîmes sans difficulté aucune
le sommet, formé par une calotte de neige surplombant en une
gigantesque corniche la vallée de Kapkak.
[Illustration: Panorama du massif du Khan Tengri.--D'après une
photographie.]
En ôtant nos lunettes à neige pour mieux voir, nous éprouvâmes un
douloureux éblouissement qui nous contraignit à fermer instinctivement
les yeux. Jamais, jusqu'alors, nous ne nous étions trouvés au milieu
d'un pareil scintillement de neige, d'une fulguration de glaces aussi
intense. Partout où le regard pouvait plonger ou s'arrêter, il ne
distinguait qu'une succession chaotique de pics, d'arêtes, de dômes,
d'aiguilles, un moutonnement infini de montagnes recouvertes de neiges,
enchevêtrées les unes dans les autres et se dirigeant en tous sens.
[Illustration: Entrée de la vallée de Kachkateur.--D'après une
photographie.]
[Illustration: Nous baptisâmes Kachkateur-tao, la pointe de 4 250
mètres que nous avions escaladée.--D'après une photographie.]
On a souvent comparé l'aspect d'une vaste étendue de montagnes aux
vagues de la mer, qui se seraient subitement solidifiées par un coup
de baguette magique. Sur les Alpes cette comparaison est exacte, car
le déploiement des contreforts imite parfaitement, à peu de chose
près, la formation des ondes de la mer. Mais ici le bouleversement
était tel, l'asymétrie si frappante, que cette similitude nous
semblait trop modeste. C'était plutôt un océan agité par un
cataclysme, aux prises avec une tempête effrénée. Les roches mêmes qui
crénelaient les crêtes de leurs étranges silhouettes, présentaient des
reflets de poteries, des éclats de verre de Venise, avec des effets
d'ombres qui faisaient qu'à grand'peine on les discernait de la neige
qui les saupoudrait.
Le Khan Tengri dominait de sa haute pyramide de granit cette armée de
colosses qui semblaient former comme une garde d'honneur et interdire
l'approche aux profanes. Il se trouvait à une quarantaine de verstes
au sud de nous, formant le centre, d'où rayonnaient et divergeaient de
tous côtés les contreforts et les vallées.
D'après notre carte, le Khan Tengri aurait dû être à l'est du col de
Kachkateur, à moins d'une vingtaine de verstes de l'endroit où nous
étions. Nous n'eûmes pas de difficulté à constater que cette carte
était tout à fait erronée sur ce point, et que si nous voulions
aboutir à quelque résultat, nous devions nous en méfier. Nous faisions
fausse route, car par la vallée du Saridjass, jamais nous n'aurions
abordé le colosse. Il fallait tourner bride et nous en approcher par
un autre côté. Après quelques observations sur le massif, nous
baptisâmes Kachkateur-tao, la pointe que nous venions d'escalader.
Elle mesurait 4 250 mètres d'altitude.
Une heure après nous étions sur le col, où le pauvre Kirghize qui
gardait nos chevaux, à la merci d'un vent glacial, battait la semelle
depuis longtemps, prenant force chiques de _nass_, pour combattre la
faim, ne se doutant pas qu'il avait les vivres sur le dos!
En descendant rejoindre le camp, nous trouvâmes une paire d'énormes
cornes de cerf, à 3 000 mètres, gisant là, qui sait depuis combien de
temps, rougies par les intempéries, et calcinées par le soleil.
_20 juillet._--Au delà du Saridjass-tao s'étend la vallée
d'Inghiltchik, qui, selon toute probabilité, doit prendre naissance au
pied du Khan Tengri. Mais le contrefort qui les divise est très élevé
et encombré dans sa majeure partie par des neiges éternelles. Pour des
alpinistes, ces entraves étaient moins que rien, car, avec un guide
comme Zurbriggen, les difficultés s'aplanissent et deviennent des jeux
d'enfants. Mais nous n'étions pas seuls et il fallait aussi
transporter tous les bagages de la caravane, car arrivés de l'autre
côté, nous n'aurions rien trouvé ni pour nous abriter ni pour nous
sustenter. Nos chevaux ne craignaient guère le vertige, et leurs
aptitudes de grimpeurs nous faisaient espérer que même dans un passage
un peu laborieux ils se comporteraient bien. Seulement, il fallait
trouver ce passage, ce qui n'était pas très facile avec l'ignorance
des lieux et l'impatience qui nous agitait, et qui écartait toute
velléité d'un long tâtonnement. Cependant le djighite nous fit
comprendre que, peut-être, en interrogeant les gardiens des chevaux,
il trouverait notre affaire. De l'endroit où nous étions il ne fallait
pas compter pouvoir franchir la montagne. On devait dévaler jusqu'à la
rencontre d'un vallon dont le col n'était pas trop dur pour nos
montures.
En attendant, nous nous réveillons avec 20 centimètres de neige sur
nos tentes. Et ce n'est que très tard que nous pouvons partir.
Le passage à gué du Saridjass-sou n'était pas sans offrir quelques
dangers; néanmoins nous arrivâmes sains et saufs sur l'autre rive,
après avoir éprouvé dans maintes baignades des émotions assez vives.
Sur l'autre versant, nous ne fûmes pas peu déconcertés de trouver, au
lieu de la plaine que nous attendions, un terrain ondoyant de
collines, creusé de réservoirs d'eau bourbeuse et sillonné de
ruisseaux qui disparaissaient dans les déchirures du sol. Le terrain
était morainique par excellence, par conséquent très poreux, et
surtout d'une uniformité sans pareille. Il n'était pas prudent de
s'éloigner trop de la caravane, car on aurait eu vite fait de
s'égarer. Aussi, nous ne nous perdions jamais de vue et marchions en
file indienne très serrée.
Le soir, on campa en face de la vallée d'Adeurteur, dont le glacier
s'appelle de Mouchktoff, en l'honneur d'un officier russe du même nom,
qui, le premier, entrevit le plateau du Saridjass.
Le lendemain matin, même surprise que la veille. Pendant la nuit, la
neige était tombée drue sur nos tentes. À la première heure, des
hennissements déchirants et un piétinement accéléré de sabots nous
firent sursauter dans nos sacs. C'était une avalanche effrénée de
chevaux, descendant des coteaux supérieurs chassés par une tourmente
de neige.
À midi, nous nous acheminons, toujours sur le même versant, qui
augmente peu à peu sa déclivité et s'approche de plus en plus de la
ligne des vraies montagnes. Nous longeons plusieurs mares d'eau
peuplées par des colonies de canards sauvages. Piotra, notre jeune
colon russe, se met en devoir d'attraper quelques-uns de ces
volatiles; dépouillé de vêtements, il se dissimule entièrement dans
l'eau, et saisit par les pattes les pauvres bêtes qui, ne se doutant
pas de sa présence, passaient à la portée de sa main. Entre temps, le
djighite s'est informé auprès des bergers, et découvre finalement un
passage pour franchir la montagne. C'est le col de Tuz. En hâtant un
peu le pas, nous arrivons le soir, à l'embouchure de la vallée du même
nom.
(_À suivre._) JULES BROCHEREL.
[Illustration: La vallée de Tomghent.--D'après une photographie.]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--41e LIV. Nº 41.--14 Octobre 1905.
[Illustration: Des kirghizes d'Oustchiar étaient venus à notre
rencontre (page 489).--D'après une photographie.]
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES[2]
[Note 2: _Suite. Voyez pages 457 et 469._]
PAR M. JULES BROCHEREL.
III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La vallée
d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef kirghize. -- Les
gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar. -- Arrêtés par les
rochers.
[Illustration: Kirghize joueur de flûte.--D'après une photographie.]
Le passage du col de Tuz est une étape importante dans l'excursion aux
Monts Célestes; le vallon qui le précède ne s'aperçoit pas depuis le
thalweg du Saridjass-sou; il reste masqué par une moraine s'avançant
comme une sorte de digue entre les deux fleuves, qui, avant de se
réunir, roulent longtemps presque parallèlement l'un à l'autre.
Le 22, en quittant notre camp, nous sommes assaillis par des nuées de
moustiques qui s'abattent sur nous avec une voracité cruelle. Nous
avons beau couper l'air de nos cravaches pour éloigner ces agaçants
insectes, notre épiderme devient leur proie et nous en souffrons
beaucoup.
Vers dix heures, nous rencontrons un groupe de trois _arkars_, espèce
d'antilope du genre du chamois, qui paissaient tranquillement sur une
pente gazonnée. Ils ne semblent guère surpris de notre présence, et au
lieu de détaler à notre approche ils continuent à tondre les bouquets
d'herbes, en s'arrêtant de temps à autre pour nous regarder. De la
taille d'un petit chamois, ils sont très frêles, avec un pelage ras,
d'un blond d'ocre, qui se confond facilement avec la teinte du
terrain. Ils portent une paire de petites cornes droites, légèrement
divergentes. C'est l'_antilope argalis_, commune dans la chaîne du
Tien Chan.
Le vallon de Tuz se divise en trois combes. Nous prenons par celle de
droite; les autres sont impraticables. Des traces de sentier nous
conduisent rapidement aux premiers éboulis, au bas d'un énorme bastion
de roches caverneuses. Il y a bien un semblant de chemin qui côtoie en
rampant les escarpements bouleversés de la montagne, qu'on distingue
de loin aux pierres remuées par les fréquentes traversées des
caravanes, et qui se détache comme une longue bande claire sur la
teinte ferrugineuse du sol. En réalité, c'est une parodie de sentier,
car nous avançons avec beaucoup de peine, les cailloux qui jonchent le
sol roulant avec une facilité extraordinaire.
Zurbriggen, qui nous a devancés, s'est placé en statue équestre sur le
haut du bastion. Quand nous parvenons à lui, il secoue tristement sa
barbe rousse, malmenant la pipe éteinte au coin de sa bouche. C'est un
mauvais présage.
[Illustration: Le massif du Kizil-tao (page 486).--D'après une
photographie.]
«Par où passerons-nous?» nous dit-il en promenant son regard sur
l'amphithéâtre de rochers et de glaces qui nous fait face à quelques
centaines de mètres.
Nous appelons le djighite. Celui-ci nous indique une raie foncée qui
traverse le glacier du milieu.
«_Vot doroga!_--Voilà le chemin--nous répond-il en russe. _Djol
djâman!_--C'est très mauvais», ajoute-t-il dans son dialecte.
Près de nous, un petit lac recueille les eaux de trois glaciers, qui,
bien que de petites dimensions, sont presque tous découverts, et d'une
inclinaison assez alarmante. Mais «le chasseur», prenant par la bride
deux chevaux, a déjà escaladé la moraine frontale. Nous le suivons
sans savoir au juste ce que nous allons faire. Avec un courage un peu
téméraire, nous hissons toutes les bêtes sur le sommet du pierrier, où
elles ont bien de la peine à se tenir debout, tant la place est exiguë
et le sol glissant, à cause du suintement du glacier.
[Illustration: Région des Monts Célestes.]
Zurbriggen, tenant sa bête par les rênes, s'aventure audacieusement
sur la pente glacée. D'abord il monte droit devant lui, puis un
brusque renflement le contraint d'obliquer à droite, en prenant le
glacier en écharpe.
Nous tentons d'en faire autant, en suivant les fissures où un petit
relief permet de poser les pieds, et cherchons les endroits rugueux et
granulés. Dépourvus de piolet, nous sommes forcés de nous servir des
mains, afin de ne pas tomber. Mais quand il nous faut tourner à
droite, pour traverser diagonalement le glacier, nous jugeons que le
jeu est décidément trop dangereux. Les chevaux auraient toutes les
chances de verser les charges, en même temps qu'ils dégringoleraient
inévitablement jusqu'aux abrupts rochers d'en bas.
Le guide, parvenu miraculeusement en lieu sûr, nous crie de toutes ses
forces de ne pas avancer, car il avait failli tomber, et son cheval en
tremblait encore d'épouvante.
Tout à coup un cheval chargé roula comme une pierre contre la moraine,
où stationnait le restant de la caravane. Abbas jeta un cri de
douleur, se ramassant sur lui-même, sous les pieds du cheval. On le
dégagea. Il avait une jambe blessée.
[Illustration: Les kirghizes mènent au village une vie peu
occupée.--D'après une photographie.]
Continuer dans de pareilles conditions, c'était de la folie. Nous
décidâmes donc de camper tout près du lac, afin de pouvoir chercher
pendant le reste de la journée une route meilleure.
Abandonnant nos chevaux à leur sort, nous rejoignîmes le guide, et en
quelques minutes nous parvînmes au sommet du col. Nous étions à 3 450
mètres d'altitude. À nos pieds s'étendait la vallée d'Inghiltchik sur
une longueur de cent verstes, flanquée au sud par une paroi
vertigineuse qui s'élevait à plus de 6 000 mètres.
Mais le temps pressait, et pour l'instant il convenait de découvrir un
passage sûr, plutôt que de nous délecter du spectacle de la nature. À
droite du col, au delà d'une arête de rocher, descendait un glacier
avec une pente très douce et des moraines latérales peu escarpées.
C'était par là que nous devions passer.