Il est impossible, par un examen superficiel du terrain, de trouver

l'explication ou la cause de cette perturbation. Des surprises de

toutes sortes attendent le voyageur à chaque tournant du sentier, et

dérouteraient la perspicacité du géologue le plus éclairé. Certes,

l'époque glaciaire a dû être l'un des principaux agents de

transformation, pour laisser des traces si manifestes d'un gigantesque

travail.

À partir de notre camp, la vallée s'ouvre peu à peu avec des couloirs

qui débouchent de chaque côté. Les phénomènes glaciaires commencent à

devenir très visibles. Les éminences et les arêtes s'arrondissent et

s'adoucissent de plus en plus, par suite du frottement de l'ancien

glacier, tandis que la paroi de gauche de la vallée conserve encore

pour longtemps son aspect tourmenté.

Notre caravane avance toujours du même pas, silencieusement, comme un

convoi funèbre. C'est que la chaleur est devenue insupportable; le

paysage est toujours de la même teinte et de la même monotonie. On

traverse un ruisseau, on remonte sur la berge, on longe une terrasse,

on pénètre dans un couloir pour redescendre dans un torrent, et ainsi

de suite sans discontinuer.

[Illustration: Sur le col de Tomghent.--D'après une photographie.]

De temps à autre, le cri aigu d'une marmotte nous donne un moment

d'émotion. On galope de ce côté, Zurbriggen met pied à terre, épaule

son fusil et attend patiemment que le rongeur sorte de son terrier.

Puis un coup part, et la pauvre victime de la civilisation vient

augmenter le trophée accroché à la selle du guide.

[Illustration: J'étais enchanté des aptitudes alpinistes de nos

coursiers (page 472).--D'après une photographie.]

Ne sachant que faire, j'observe notre troupeau de moutons qu'un

garçonnet kirghize chasse devant lui. Comme on devient parfois

terre-à-terre, en un tel voyage! Une des plus grandes consolations,

c'est trop souvent de penser qu'on aura quelque chose à se mettre sous

la dent. Ce n'est pas la perspective d'un mets délicat qui nous tente.

L'art culinaire n'a rien à voir ici. À force de caracoler, de suer et

de respirer à pleins poumons l'air vivifiant de la montagne, on

aiguise un appétit formidable, et, à l'heure du repas, on est bien

aise de faire bonne chère et d'absorber les plats que maître Abbas

nous prépare. Pourvu qu'on mange, et le plus possible, cela suffît. On

devient d'une voracité pantagruélique.

Les pauvres petits agneaux, avec l'étrange sac de graisse qui se

dandine sur leur postérieur, tondus à grands coups de ciseaux,

n'avaient guère le temps de mordre les brins d'herbe, l'inexorable

berger ne leur laissait pas un moment de répit. Il fallait que leurs

jambes fissent un triple travail, pour suivre l'allure des chevaux.

Quand, par malheur, ils rencontraient un ruisseau, c'était un bêlement

à vous fendre le coeur, car ils n'avaient que fort peu de goût pour

l'eau, bien qu'ils nageassent à merveille. Mais souvent l'eau était

profonde et le courant très prononcé, et alors c'était un naufrage

général, une émouvante noyade, où les pauvres petits animaux étaient

entraînés bien loin à la dérive. Aussi, le soir, quand elles

arrivaient à l'étape et qu'on ne s'occupait plus d'elles, ces pauvres

bêtes, au lieu d'aller chercher le peu de nourriture dont elles

avaient besoin, s'accroupissaient, exténuées, sur le sol.

Les deux boeufs, par exemple, étaient d'un grotesque achevé avec leur

anneau en bois passé au museau, leur carcasse anguleuse, et surtout

leur charge de troncs d'arbres attachés à l'une de leurs extrémités

sur une sorte de bât rudimentaire, et traînant de l'autre par terre,

en décrivant sur le sable de menus zigzags à chaque pas qu'ils

faisaient. Quand ils devaient traverser un terrain en pente, c'était

un mauvais quart d'heure pour eux. Pensez donc! le tronc qui se

trouvait en amont les poussait en aval, tandis que l'autre, suspendu

dans le vide, les y entraînait. Au passage d'une rivière, ils ne

trouvaient quelquefois rien de mieux que de s'arrêter tout à coup au

beau milieu de l'eau, narguant l'impatience des conducteurs qui ne

savaient comment s'y prendre pour les faire sortir de leur stupide

immobilité.

Le soir, faute de trouver un endroit propice, nous campâmes tout près

d'un marécage. L'eau de celui-ci, qu'on nous servit pendant le dîner,

nous octroya certaines coliques, qui nous tinrent éveillés pendant

toute la nuit.

[Illustration: Le plateau de Saridjass, peu tourmenté, est pourvu

d'une herbe suffisante pour les chevaux (page 477).--D'après une

photographie.]

Peu après notre départ du camp, nous laissons à gauche le vallon du

Berkout, dont le col donne dans la vallée de Kizil-tao. Le contrefort

qui la sépare du Saridjass semble une gigantesque moraine, entièrement

recouverte de pâturages crevés par quelques îlots de roches, qui

rompent un peu la maussade uniformité de cet interminable dos d'âne.

À un certain moment, nous remarquons un groupe d'_ovispoli_ de l'autre

côté du fleuve, paissant tranquillement dans une combe. Ces animaux

sont de la taille d'un veau, mais d'une carrure plus accentuée, avec

un manteau aux poils touffus et blonds, et portent sur le crâne une

paire d'énormes cornes en spirales. Les Kirghizes les appellent:

_koudja_. Ce mouton sauvage se tient de préférence sur les hauts

plateaux du Pamir et du Tian-Chan. Il est inutile de le chercher sur

les pentes abruptes des montagnes, où il ne peut circuler, vu que ses

cornes, qui sortent latéralement de la tête, se heurteraient contre

les rochers. En automne, les mâles se livrent des batailles acharnées.

Le plus souvent, à force de se choquer le crâne, un des combattants

tombe assommé sur le terrain, et son cadavre ne reste pas longtemps

avant d'être écartelé et dépecé par les oiseaux de proie et les

fauves des environs. Les cornes seules demeurent sur place,

recueillies quelquefois par les nomades qui les étalent sur des

rochers dont les formes étranges attirent leur attention.

[Illustration: Nous passons à gué le Kizil-sou.--D'après des

photographies.]

Le plateau du Saridjass est surtout peuplé de milliers de chevaux,

partagés en plusieurs troupeaux, et disséminés un peu partout dans la

haute vallée. C'est un endroit très favorable à l'élevage hippique. Le

terrain est peu tourmenté, et si l'herbe n'est pas très fournie, elle

est suffisante cependant pour nourrir quelques centaines de milliers

de bêtes.

Pour surveiller autant de chevaux, il y a relativement peu de

gardiens. À vrai dire, leur tâche se résume à bien peu de chose: elle

consiste à ne pas perdre de vue les bêtes pendant le jour et à les

rassembler le soir autour de leurs tentes. Mais, s'ils n'ont rien à

faire, ces pauvres diables de bergers ne jouissent pas d'une vie très

enviable. Ils logent, soit sous un rocher, soit sous un feutre jeté en

forme de tente, rarement dans une yourte. Leur nourriture n'est autre

que le koumiss. Ils n'ont pas autre chose. Tous ces chevaux

appartiennent à des Kozaques de la Sémiretchié et de la Dzoungarie.

Deux fois par an, ils viennent faire un choix et conduisent des

troupes de chevaux aux foires de Kouldja, d'Ak-sou ou de Kachgar, où

ils les vendent de 30 à 60 francs la tête.

Le sol sur lequel nous marchons est sillonné d'une multitude

d'ornières tracées parallèlement, comme si le terrain avait été

labouré par une charrue. Ce sont les chevaux qui ont cannelé ainsi le

gazon, parce que, comme les chameaux, ils aiment à marcher côte à

côte; de cette manière, ils creusent autant de sentiers réguliers

qu'il y a d'espace disponible.

Le torrent a tout à coup disparu de notre vue et il semble que la

toison végétale ne doive pas discontinuer d'un côté à l'autre de la

vallée. Le fleuve est dissimulé dans un fossé profond, coupé à pic. Un

peu plus haut, il réapparaît, et partage ses eaux en de nombreux

canaux.

Mais le plateau, ou ce qui de loin nous parut comme tel, a pris fin,

et nous nous trouvons bientôt dans la région de la haute montagne.

L'air même est devenu très vif et nous annonce le voisinage des

glaciers. En effet, sur notre droite, le flanc gauche de la vallée se

dresse brusquement et se brise en plusieurs conques, où des glaciers

montrent leur tête crevassée au-dessus de leurs moraines frontales.

Vers le soir, nous sommes au débouché de la vallée de Kachkateur, qui

s'ouvre à droite du Saridjass, et mène par deux cols dans les vallées

de Kokdjart et de Kapkak, dans le bassin de l'Ili.

_19 juillet._--Le Khan Tengri, le «prince des cieux», comme le

désignent les Mongols dans leur langue imagée, est le pic géant de

toute la chaîne des monts Célestes. Cette dénomination pompeuse n'a

rien de déplacé, si l'on considère sa position exceptionnelle et

surtout son élévation considérable, qui, selon quelques voyageurs,

dépasse 7 200 mètres d'altitude.

Presque tous les peuples barbares vivant en contact continuel avec la

nature sauvage sont enclins à glorifier des choses inanimées, à donner

un sens, une signification à des objets dont la singularité dépasse

les bornes de leur compréhension. Pour ne parler ici que de l'Asie

centrale, on peut dire que le nom des villes, des fleuves, des lacs et

des montagnes se rapporte le plus souvent à une impression que

l'habitant de ces contrées a reçue au moment où il en a aperçu le

site. Nous avons déjà eu l'occasion de relever ce fait dont

l'exactitude ne saurait être mise en doute. Il serait désirable que

les explorateurs eussent le tact de respecter ces règles de

nomenclature géographique d'un cachet beaucoup plus original, en

évitant de la remplacer par les noms de savants, qui n'ont quelquefois

aucun rapport avec les localités ou les objets qu'il s'agit de

désigner.

La situation du Khan Tengri n'a jamais été exactement établie. Les

géographes l'ont casé un peu partout, sauf à sa vraie place. Les rares

voyageurs qui l'approchèrent ne sont même pas tous d'accord; cela

provient sans doute de ce qu'on n'a fait que l'entrevoir d'une

certaine distance, et presque toujours du fond d'une des vallées qui

rayonnent autour de sa base.

Tandis qu'il est visible des plaines du Tekès, à plus de 200 verstes

au nord, et même de la route de Kachgar à Koutcha, il demeure partout

ailleurs masqué par les contreforts qui constituent sa vaste assise.

Sur quelques-unes des cartes que nous avions sous les yeux, le Khan

Tengri semblait s'élever isolément au nord de la petite ville de Baï,

sur le chemin d'Ak-sou.

Suivant l'enquête que nous avions faite à Prjevalsk et selon les

indications de la carte russe dont nous étions nantis, le 18 juillet

nous devions être tout près du pic, nous trouvant à une vingtaine de

verstes du point terminus de la vallée du Saridjass, où il était

placé. Nous brûlions de le voir et de l'étudier, même d'une certaine

distance, impatients de présenter nos hommages à cette mystérieuse

souveraineté, qui, depuis des mois, hantait notre esprit.

Nous décidâmes donc d'escalader un pic quelconque de la vallée de

Kachkateur, mais dont l'élévation fût assez considérable pour jouir

d'une vaste étendue de montagnes. À dix heures, nous arrivons sur le

col de Kachkateur, passage très fréquenté par les nomades qui

s'adonnent à l'élevage des chevaux sur le plateau du Saridjass. De ce

col, en suivant la vallée de Kokdjart, on arrive aux villages de

Tald-boulak, de Dgilkarkara et de Kheghen.

Au sud du col, s'élevait une blanche pyramide de glace, dont les

angles se hérissaient de rochers. C'est par là que nous dirigeâmes nos

pas, et au bout de deux heures nous atteignîmes sans difficulté aucune

le sommet, formé par une calotte de neige surplombant en une

gigantesque corniche la vallée de Kapkak.

[Illustration: Panorama du massif du Khan Tengri.--D'après une

photographie.]

En ôtant nos lunettes à neige pour mieux voir, nous éprouvâmes un

douloureux éblouissement qui nous contraignit à fermer instinctivement

les yeux. Jamais, jusqu'alors, nous ne nous étions trouvés au milieu

d'un pareil scintillement de neige, d'une fulguration de glaces aussi

intense. Partout où le regard pouvait plonger ou s'arrêter, il ne

distinguait qu'une succession chaotique de pics, d'arêtes, de dômes,

d'aiguilles, un moutonnement infini de montagnes recouvertes de neiges,

enchevêtrées les unes dans les autres et se dirigeant en tous sens.

[Illustration: Entrée de la vallée de Kachkateur.--D'après une

photographie.]

[Illustration: Nous baptisâmes Kachkateur-tao, la pointe de 4 250

mètres que nous avions escaladée.--D'après une photographie.]

On a souvent comparé l'aspect d'une vaste étendue de montagnes aux

vagues de la mer, qui se seraient subitement solidifiées par un coup

de baguette magique. Sur les Alpes cette comparaison est exacte, car

le déploiement des contreforts imite parfaitement, à peu de chose

près, la formation des ondes de la mer. Mais ici le bouleversement

était tel, l'asymétrie si frappante, que cette similitude nous

semblait trop modeste. C'était plutôt un océan agité par un

cataclysme, aux prises avec une tempête effrénée. Les roches mêmes qui

crénelaient les crêtes de leurs étranges silhouettes, présentaient des

reflets de poteries, des éclats de verre de Venise, avec des effets

d'ombres qui faisaient qu'à grand'peine on les discernait de la neige

qui les saupoudrait.

Le Khan Tengri dominait de sa haute pyramide de granit cette armée de

colosses qui semblaient former comme une garde d'honneur et interdire

l'approche aux profanes. Il se trouvait à une quarantaine de verstes

au sud de nous, formant le centre, d'où rayonnaient et divergeaient de

tous côtés les contreforts et les vallées.

D'après notre carte, le Khan Tengri aurait dû être à l'est du col de

Kachkateur, à moins d'une vingtaine de verstes de l'endroit où nous

étions. Nous n'eûmes pas de difficulté à constater que cette carte

était tout à fait erronée sur ce point, et que si nous voulions

aboutir à quelque résultat, nous devions nous en méfier. Nous faisions

fausse route, car par la vallée du Saridjass, jamais nous n'aurions

abordé le colosse. Il fallait tourner bride et nous en approcher par

un autre côté. Après quelques observations sur le massif, nous

baptisâmes Kachkateur-tao, la pointe que nous venions d'escalader.

Elle mesurait 4 250 mètres d'altitude.

Une heure après nous étions sur le col, où le pauvre Kirghize qui

gardait nos chevaux, à la merci d'un vent glacial, battait la semelle

depuis longtemps, prenant force chiques de _nass_, pour combattre la

faim, ne se doutant pas qu'il avait les vivres sur le dos!

En descendant rejoindre le camp, nous trouvâmes une paire d'énormes

cornes de cerf, à 3 000 mètres, gisant là, qui sait depuis combien de

temps, rougies par les intempéries, et calcinées par le soleil.

_20 juillet._--Au delà du Saridjass-tao s'étend la vallée

d'Inghiltchik, qui, selon toute probabilité, doit prendre naissance au

pied du Khan Tengri. Mais le contrefort qui les divise est très élevé

et encombré dans sa majeure partie par des neiges éternelles. Pour des

alpinistes, ces entraves étaient moins que rien, car, avec un guide

comme Zurbriggen, les difficultés s'aplanissent et deviennent des jeux

d'enfants. Mais nous n'étions pas seuls et il fallait aussi

transporter tous les bagages de la caravane, car arrivés de l'autre

côté, nous n'aurions rien trouvé ni pour nous abriter ni pour nous

sustenter. Nos chevaux ne craignaient guère le vertige, et leurs

aptitudes de grimpeurs nous faisaient espérer que même dans un passage

un peu laborieux ils se comporteraient bien. Seulement, il fallait

trouver ce passage, ce qui n'était pas très facile avec l'ignorance

des lieux et l'impatience qui nous agitait, et qui écartait toute

velléité d'un long tâtonnement. Cependant le djighite nous fit

comprendre que, peut-être, en interrogeant les gardiens des chevaux,

il trouverait notre affaire. De l'endroit où nous étions il ne fallait

pas compter pouvoir franchir la montagne. On devait dévaler jusqu'à la

rencontre d'un vallon dont le col n'était pas trop dur pour nos

montures.

En attendant, nous nous réveillons avec 20 centimètres de neige sur

nos tentes. Et ce n'est que très tard que nous pouvons partir.

Le passage à gué du Saridjass-sou n'était pas sans offrir quelques

dangers; néanmoins nous arrivâmes sains et saufs sur l'autre rive,

après avoir éprouvé dans maintes baignades des émotions assez vives.

Sur l'autre versant, nous ne fûmes pas peu déconcertés de trouver, au

lieu de la plaine que nous attendions, un terrain ondoyant de

collines, creusé de réservoirs d'eau bourbeuse et sillonné de

ruisseaux qui disparaissaient dans les déchirures du sol. Le terrain

était morainique par excellence, par conséquent très poreux, et

surtout d'une uniformité sans pareille. Il n'était pas prudent de

s'éloigner trop de la caravane, car on aurait eu vite fait de

s'égarer. Aussi, nous ne nous perdions jamais de vue et marchions en

file indienne très serrée.

Le soir, on campa en face de la vallée d'Adeurteur, dont le glacier

s'appelle de Mouchktoff, en l'honneur d'un officier russe du même nom,

qui, le premier, entrevit le plateau du Saridjass.

Le lendemain matin, même surprise que la veille. Pendant la nuit, la

neige était tombée drue sur nos tentes. À la première heure, des

hennissements déchirants et un piétinement accéléré de sabots nous

firent sursauter dans nos sacs. C'était une avalanche effrénée de

chevaux, descendant des coteaux supérieurs chassés par une tourmente

de neige.

À midi, nous nous acheminons, toujours sur le même versant, qui

augmente peu à peu sa déclivité et s'approche de plus en plus de la

ligne des vraies montagnes. Nous longeons plusieurs mares d'eau

peuplées par des colonies de canards sauvages. Piotra, notre jeune

colon russe, se met en devoir d'attraper quelques-uns de ces

volatiles; dépouillé de vêtements, il se dissimule entièrement dans

l'eau, et saisit par les pattes les pauvres bêtes qui, ne se doutant

pas de sa présence, passaient à la portée de sa main. Entre temps, le

djighite s'est informé auprès des bergers, et découvre finalement un

passage pour franchir la montagne. C'est le col de Tuz. En hâtant un

peu le pas, nous arrivons le soir, à l'embouchure de la vallée du même

nom.

(_À suivre._) JULES BROCHEREL.

[Illustration: La vallée de Tomghent.--D'après une photographie.]

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--41e LIV. Nº 41.--14 Octobre 1905.

[Illustration: Des kirghizes d'Oustchiar étaient venus à notre

rencontre (page 489).--D'après une photographie.]

VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES[2]

[Note 2: _Suite. Voyez pages 457 et 469._]

PAR M. JULES BROCHEREL.

III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La vallée

d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef kirghize. -- Les

gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar. -- Arrêtés par les

rochers.

[Illustration: Kirghize joueur de flûte.--D'après une photographie.]

Le passage du col de Tuz est une étape importante dans l'excursion aux

Monts Célestes; le vallon qui le précède ne s'aperçoit pas depuis le

thalweg du Saridjass-sou; il reste masqué par une moraine s'avançant

comme une sorte de digue entre les deux fleuves, qui, avant de se

réunir, roulent longtemps presque parallèlement l'un à l'autre.

Le 22, en quittant notre camp, nous sommes assaillis par des nuées de

moustiques qui s'abattent sur nous avec une voracité cruelle. Nous

avons beau couper l'air de nos cravaches pour éloigner ces agaçants

insectes, notre épiderme devient leur proie et nous en souffrons

beaucoup.

Vers dix heures, nous rencontrons un groupe de trois _arkars_, espèce

d'antilope du genre du chamois, qui paissaient tranquillement sur une

pente gazonnée. Ils ne semblent guère surpris de notre présence, et au

lieu de détaler à notre approche ils continuent à tondre les bouquets

d'herbes, en s'arrêtant de temps à autre pour nous regarder. De la

taille d'un petit chamois, ils sont très frêles, avec un pelage ras,

d'un blond d'ocre, qui se confond facilement avec la teinte du

terrain. Ils portent une paire de petites cornes droites, légèrement

divergentes. C'est l'_antilope argalis_, commune dans la chaîne du

Tien Chan.

Le vallon de Tuz se divise en trois combes. Nous prenons par celle de

droite; les autres sont impraticables. Des traces de sentier nous

conduisent rapidement aux premiers éboulis, au bas d'un énorme bastion

de roches caverneuses. Il y a bien un semblant de chemin qui côtoie en

rampant les escarpements bouleversés de la montagne, qu'on distingue

de loin aux pierres remuées par les fréquentes traversées des

caravanes, et qui se détache comme une longue bande claire sur la

teinte ferrugineuse du sol. En réalité, c'est une parodie de sentier,

car nous avançons avec beaucoup de peine, les cailloux qui jonchent le

sol roulant avec une facilité extraordinaire.

Zurbriggen, qui nous a devancés, s'est placé en statue équestre sur le

haut du bastion. Quand nous parvenons à lui, il secoue tristement sa

barbe rousse, malmenant la pipe éteinte au coin de sa bouche. C'est un

mauvais présage.

[Illustration: Le massif du Kizil-tao (page 486).--D'après une

photographie.]

«Par où passerons-nous?» nous dit-il en promenant son regard sur

l'amphithéâtre de rochers et de glaces qui nous fait face à quelques

centaines de mètres.

Nous appelons le djighite. Celui-ci nous indique une raie foncée qui

traverse le glacier du milieu.

«_Vot doroga!_--Voilà le chemin--nous répond-il en russe. _Djol

djâman!_--C'est très mauvais», ajoute-t-il dans son dialecte.

Près de nous, un petit lac recueille les eaux de trois glaciers, qui,

bien que de petites dimensions, sont presque tous découverts, et d'une

inclinaison assez alarmante. Mais «le chasseur», prenant par la bride

deux chevaux, a déjà escaladé la moraine frontale. Nous le suivons

sans savoir au juste ce que nous allons faire. Avec un courage un peu

téméraire, nous hissons toutes les bêtes sur le sommet du pierrier, où

elles ont bien de la peine à se tenir debout, tant la place est exiguë

et le sol glissant, à cause du suintement du glacier.

[Illustration: Région des Monts Célestes.]

Zurbriggen, tenant sa bête par les rênes, s'aventure audacieusement

sur la pente glacée. D'abord il monte droit devant lui, puis un

brusque renflement le contraint d'obliquer à droite, en prenant le

glacier en écharpe.

Nous tentons d'en faire autant, en suivant les fissures où un petit

relief permet de poser les pieds, et cherchons les endroits rugueux et

granulés. Dépourvus de piolet, nous sommes forcés de nous servir des

mains, afin de ne pas tomber. Mais quand il nous faut tourner à

droite, pour traverser diagonalement le glacier, nous jugeons que le

jeu est décidément trop dangereux. Les chevaux auraient toutes les

chances de verser les charges, en même temps qu'ils dégringoleraient

inévitablement jusqu'aux abrupts rochers d'en bas.

Le guide, parvenu miraculeusement en lieu sûr, nous crie de toutes ses

forces de ne pas avancer, car il avait failli tomber, et son cheval en

tremblait encore d'épouvante.

Tout à coup un cheval chargé roula comme une pierre contre la moraine,

où stationnait le restant de la caravane. Abbas jeta un cri de

douleur, se ramassant sur lui-même, sous les pieds du cheval. On le

dégagea. Il avait une jambe blessée.

[Illustration: Les kirghizes mènent au village une vie peu

occupée.--D'après une photographie.]

Continuer dans de pareilles conditions, c'était de la folie. Nous

décidâmes donc de camper tout près du lac, afin de pouvoir chercher

pendant le reste de la journée une route meilleure.

Abandonnant nos chevaux à leur sort, nous rejoignîmes le guide, et en

quelques minutes nous parvînmes au sommet du col. Nous étions à 3 450

mètres d'altitude. À nos pieds s'étendait la vallée d'Inghiltchik sur

une longueur de cent verstes, flanquée au sud par une paroi

vertigineuse qui s'élevait à plus de 6 000 mètres.

Mais le temps pressait, et pour l'instant il convenait de découvrir un

passage sûr, plutôt que de nous délecter du spectacle de la nature. À

droite du col, au delà d'une arête de rocher, descendait un glacier

avec une pente très douce et des moraines latérales peu escarpées.

C'était par là que nous devions passer.

Le Tour du Monde; Mont Céleste Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 3 / 11 段