Prjevalsk. Notre caravane se compose de sept hommes et de treize
chevaux. Le chef kirghize nous avait bien promis un de ses administrés
pour nous guider dans les montagnes de sa juridiction, mais nous
l'attendîmes en vain. Nous apprîmes plus tard que ce bonhomme n'avait
jamais été chef de tribu, mais qu'il était réputé par les nomades
comme un puits de science, une espèce de Salomon, tranchant les
questions les plus ardues. Aussi les Kirghizes viennent-ils le
consulter souvent; et, pour cet effet, ils n'hésitent pas à faire des
centaines de verstes.
[Illustration: Des têtes humaines, grossièrement sculptées, monuments
funéraires des nestoriens... (page 466).--D'après une photographie.]
Notre personnel se compose d'Abbas, d'un _djighite_, d'un jeune colon
russe, Piotra, et d'un nomade, chasseur de profession. Ces quatre
individus de races si différentes, ont toutes les peines du monde à
s'accorder. Le nommé Abbas est un irani authentique déraciné du
Farsistan, dont l'accoutrement est une singulière réminiscence des
milieux dans lesquels il a passé. Imaginez un homme plutôt malingre,
d'une taille moyenne, à la figure quelconque, à la barbe crépue et à
la chevelure d'ébène ruisselant en boucles sur le revers du veston.
Car il porte un veston, un pantalon et des bottines jaunes à
l'européenne, tandis que, en dessous et en dessus, il s'affuble de
nippes persanes, plissées et serrées à la taille par une ceinture avec
boucle de fantaisie. À son côté, pend l'inséparable yatagan, et sur
son chef s'élève un magistral bonnet en toison d'agneau. De loin, il a
plutôt un air rébarbatif et des allures d'égorgeur. Au fond, c'est un
brave homme, honnête jusqu'au scrupule, et qui avec ses aptitudes
multiples et le zèle considérable qu'il déploie, peut devenir, suivant
les occurrences, un drogman, un cuisinier, un caravanier et autre
chose encore.
Le djighite est une sorte de garde et de policier aux ordres du
Gouvernement russe. Bien qu'il soit aussi kirghize que les nomades
auxquels il a affaire, il se prétend supérieur à eux et les traite
avec la dernière brutalité. Il va sans dire que quand il accomplit une
tournée pour faire rentrer les tributs, une bonne part du produit
entre dans sa poche, l'employé des finances n'ayant qu'une vague idée
de la statistique de ses contribuables. Le nôtre était porteur d'une
lettre autographe en langues russe et kirghize, munie du sceau du
gouverneur, dans laquelle il était ordonné de nous recevoir en amis et
de nous offrir tout ce dont nous pourrions avoir besoin. Ce papier
était pour nous comme un talisman qui nous rendait presque
intangibles. Nous sachant des protégés de la Russie, les nomades se
seraient bien gardés de nous molester en quoi que ce soit, car la
moindre transgression au devoir d'hospitalité leur aurait peut-être
coûté cher. Le djighite, pour faire connaître sa qualité, porte une
plaque en tôle sur son _tchiapann_ et est armé d'un sabre et d'un
revolver. Notre djighite a l'air très malin, tout en étant un dévoué
serviteur, bien qu'il ne soit pas payé par nous. Cependant on lui a
promis un cadeau s'il fait bien son service.
Piotra et le «chasseur» sont des personnages de moindre importance. Le
premier est fils d'un Kozaque, cantonné à Prjevalsk; il nous sert de
sommelier. Le deuxième, un Kirghize de corps et d'âme, est le meilleur
caravanier qu'on puisse rencontrer; il conduit bien ses chevaux et
évite avec soin les accidents de la route, mais une fois arrivé à
l'étape il devient de plomb, et il est impossible de le faire bouger.
En sortant de Prjevalsk nous prenons la route qui, passant par le col
de Santach, contourne les deux chaînes de l'Ala-taou transilien et du
Koungheï Ala-taou et aboutit à Viernyi. Elle se déroule au milieu
d'une campagne fertile, mais peu cultivée, à l'escarpe des derniers
contreforts du kirghize Ala-taou.
Après une dizaine de verstes, nous touchons Aksouïskijie, une
misérable colonie de Kozaques. Toute la population se range sur le
chemin; les hommes aux lourdes bottes et à la chemise écarlate tombant
sur le pantalon, nous saluent respectueusement. Les femmes, aux formes
rebondies, et couvertes de haillons aux couleurs éclatantes, se
tiennent dans l'embrasure des portes, les poings sur les hanches.
Vers sept heures, nous nous arrêtons près d'un ruisseau, pour camper.
Un peu plus bas, une vingtaine de masures se cachent derrière une haie
de saules: c'est Djarghess, autre colonie de Kozaques.
Notre arrivée et notre installation n'ont pas manqué d'attirer des
curieux; ce sont presque tous des Kozaques du village voisin, qui
viennent familièrement s'accroupir autour du feu. Une bonne femme
pousse même la gracieuseté jusqu'à nous offrir un vase de lait. Nous
lui distribuons de gros morceaux de sucre, dont elle est très friande.
En attendant le dîner, nous flânons autour des tentes tout en admirant
un inoubliable coucher de soleil. En aval, la petite rivière de
Djargalan serpente au milieu d'une plaine bleuâtre, agrémentée de
quelques arbres solitaires, dont les sombres silhouettes se détachent
sur les lointains lumineux. Suivant les sinuosités du ruisseau, les
yourtes ou tentes des nomades s'égrènent près de la berge dans une
béate quiétude, avec des panaches de fumée s'envolant au-dessus de
leur dôme en feutre. À notre gauche, à plus de deux cents verstes, les
monts Alexandre, d'un lilas cendré, lèvent leurs têtes neigeuses. À
droite l'Ala-taou s'avance insensiblement de notre côté, accentuant
ses détails, et fonçant sa teinte à mesure qu'il s'approche de nous,
gouaché ça et là par les derniers épanouissements du soleil. Le lac
reste masqué par l'épaisse couche de vapeurs que la subite fraîcheur
de la nuit a condensées.
Mais Piotra, le Russe, nous a préparé le dîner sur un tapis de feutre,
devant la tente du prince. Nous nous asseyons gaiement par terre,
appuyés sur un coude, autour d'une serviette où est placé le modeste
et frugal repas. Dans le menu figure encore un poulet rôti. Seulement,
il est d'une résistance inébranlable.
Enfin, à dix heures, nous nous glissons dans nos sacs, et nous
cherchons à nous endormir. C'est la première nuit de campement. Notre
corps a déjà subi maintes épreuves; notre épiderme s'est pour ainsi
dire insensibilisé sur le tarentass, ce qui n'empêche pas que nous
sentions encore quelques menus cailloux nous agacer insolemment les
côtes. Mais la fatigue ne tarde pas à nous plonger dans les bras de
Morphée.
(_À suivre._) JULES BROCHEREL.
[Illustration: Enfants kozaques sur des boeufs.--D'après une
photographie.]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--40e LIV. Nº 40.--7 Octobre 1905.
[Illustration: Un de nos campements dans la montagne.--D'après une
photographie.]
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES[1]
[Note 1: _Suite. Voyez page 457._]
PAR M. JULES BROCHEREL.
II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La
traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une
vallée déserte -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. -- Troupeaux de
chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue du Khan Tengri.
[Illustration: Montée du col de Tomghent.--D'après une photographie.]
Le 12 juillet nous sommes debout dès cinq heures. Mais il faut faire
et prendre le thé, assembler les chevaux, trier les bagages et les
charger; il est bien sept heures quand nous levons le camp pour
quitter la pauvre bourgade kozaque d'Aksouïskijie.
Pendant qu'on démarre, nous croisons d'innombrables caravanes de
Kirghizes, qui émigrent vers les monts Alexandre, à la recherche de
nouveaux pâturages. Ces longues files d'hommes, de femmes et
d'enfants, montés sur des chevaux, des chameaux ou des boeufs; ces
milliers de brebis s'avançant comme une marée vivante; ces centaines
de chevaux aux robes multicolores, de tous les âges et de toutes
tailles; ces bandes de chameaux attachés les uns aux autres,
disparaissant sous les objets les plus divers, et procédant d'un pas
uniforme; enfin ce confus clapotement des sabots sur le gravier de la
route, mêlé aux hennissements des poulains appelant leurs mères, aux
bêlements des agneaux, aux cris déchirants des dromadaires, aux
sifflements et aux appels des bergers,... tout cela forme un spectacle
unique: c'est un défilé féerique, propre à frapper et à émouvoir les
gens les plus blasés.
Peu après Djarghess, la route effleure un mamelon rocheux, et continue
à gravir lentement la pente de gauche de la vallée de Djargalan. En
aval, toute une ville de yourtes se réveille près de la rivière; de
nombreux troupeaux, partent en tout sens, tandis qu'autour des tentes
errent des personnages microscopiques. Nous suivons un sentier qui
nous conduit à l'entrée de la vallée de Tomghent, dont les lianes sont
presque entièrement recouverts par une épaisse sapinière. Le chemin
longe la rive gauche du torrent, au milieu d'un chaotique
amoncellement de pierres et d'un enchevêtrement de branches qui sont
loin de faciliter la circulation. Pourtant, la route est assez
fréquentée par les Kirghizes qui habitent de l'autre côté de la
montagne, mais aucun ne s'est avisé de frayer un passage convenable
au milieu de ce dangereux fouillis de ronces. Dans certains endroits,
on est obligé de se coucher sur le cou du cheval pour éviter une
branche qui empiète sur le chemin; ailleurs il faut se livrer à de
vrais tours d'acrobate pour contourner un gros bloc roulé sur le
sentier. Il en est ainsi depuis des siècles, et cela continuera encore
longtemps.
[Illustration: Dans la vallée de Kizil-tao (page 473).--D'après une
photographie.]
Nous admirons l'habileté avec laquelle nos montures triomphent des
mille et un obstacles de ce terrain tourmenté, le flair et l'adresse
avec lesquels elles savent éviter les passages dangereux. Seulement,
il faut se tenir sur le qui-vive, car le moindre faux mouvement de la
bête nous lancerait vite dans le torrent qui gronde à côté.
Un pont primitif, fait avec des troncs d'arbres jetés transversalement
sur deux poutres, nous mène sur l'autre rive. Ici, il faut gravir une
série de raidillons jonchés de cailloux qui s'éboulent en avalanches
sous les pieds des chevaux. Arrivés à un certain point, un écroulement
de monolites semble nous barrer le chemin. Eh bien, non: nos chevaux
passent par dessus les rocs avec une agilité de chèvre, ou posent
adroitement leurs sabots dans les interstices des blocs, sans que
leurs jarrets en reçoivent la moindre égratignure.
[Illustration: Itinéraire du voyage aux Monts Célestes.]
Mais la forêt devient clairsemée, la vallée se découvre et un superbe
cirque de pâturages décline moelleusement vers la rivière. Nous
longeons le gravier du torrent. Au delà nous rencontrons un aoul
kirghize, composé de quelques yourtes égrenées le long d'un ruisseau.
À notre approche toute la tribu sort des tentes et nous regarde
anxieusement, presque affolée de notre brusque apparition. Le fusil
que Zurbriggen porte en bandoulière n'est peut-être pas fait pour leur
donner une opinion trop bienveillante sur nos intentions. Cependant un
homme, qui a reconnu le djighite, se détache du groupe, et lui demande
ce que nous voulons. Nous nous arrêtons en face d'eux, dans une
dépression de la colline. Pendant que nous hissons nos tentes,
quelques membres de la colonie nous apportent de la crème, du lait et
des borsaks, biscuits faits avec de la farine d'orge frite dans de la
graisse de mouton. En échange, nous donnons aux femmes des bagues et
des peignes en aluminium, ce qui les met au comble du bonheur.
[Illustration: La carabine de Zurbriggen intriguait fort les indigènes
(page 472).--D'après une photographie.]
Je remarque une jeune fille, rouge comme une pivoine, aux traits
réguliers, coiffée d'un bonnet en poil de renard, sous lequel descend
une multitude de petites nattes de cheveux couleur jais. Sous son
tchiapann entre-bâillé on entrevoit une charpente rudement taillée. En
s'en allant toute joyeuse du modeste cadeau reçu, elle ne trouve rien
de mieux que d'administrer de formidables coups de poing à son petit
frère, l'envoyant à maintes reprises rouler sur le gazon. C'est une
façon à elle de le taquiner.
L'endroit où nous sommes s'appelle Bak-hali-koul. Nous n'avons jamais
su pourquoi; les nomades n'en savent rien; pourtant, la vallée est
toujours la même.
_13 juillet._--Plus haut, la vallée se bifurque. Nous nous engageons
dans le vallon de gauche, qui se dirige vers le Levant. Deux cavaliers
nous ont aperçus d'en haut, et descendent à notre rencontre. Ils
s'enquièrent auprès du djighite, lequel pour toute réponse exhibe le
papier dont il est muni. Ne sachant le déchiffrer, ils appellent un
jeune homme qui se trouve être l'unique lettré de la tribu. En
apprenant qui nous sommes, on fait avertir le boloch ou chef, de notre
arrivée.
Quand nous atteignons la première cabane, nous nous voyons cernés par
une foule de personnages aux longues robes et coiffés invariablement
d'un bonnet en peau d'agneau. Au premier rang se tiennent les anciens
de la tribu, parmi lesquels le boloch, qui, s'avançant de notre côté,
nous souhaite la bienvenue dans un incompréhensible charabia, tout en
nous faisant une série de courbettes, les mains soigneusement croisées
sur le ventre.
Un tapis est étendu sur l'herbe, où l'on nous invite à nous reposer un
instant. Pendant que nous vidons les étriers, des hommes tiennent la
bride de nos chevaux. Tout le monde prend place autour de nous, en
cercles concentriques; on apporte une outre de _koumiss_, et des bols
de faïence. Ces écuelles sont pour les naturels du pays un luxe
exceptionnel, une vaisselle réservée exclusivement pour les grandes
occasions. Aussi les renferme-t-on avec soin dans des étuis _ad hoc_,
bien capitonnés, appelés _tchiennegat_.
Toute la caravane fait honneur au koumiss du boloch, sauf Zurbriggen
et moi. Acquiesçant aux incitations réitérées du chef, j'essaie
pourtant d'approcher le bol de mes lèvres; mais, à l'instant même, je
sens une telle puanteur se dégager du liquide, que je dois détourner
la tête pour ne pas avoir la nausée. On dit que le koumiss est une
boisson capiteuse, très rafraîchissante et d'un goût agréable;
peut-être, mais toujours est-il qu'on le prépare dans des vases en
peau qui ont plusieurs centimètres de crasse, et en outre le lait
contient un tas de malpropretés qui ne vous engagent pas à le boire.
Ce qui excita le plus la curiosité des nomades, ce furent nos
chaussures cloutées et la carabine de Zurbriggen. On se la passait de
main en main, pendant que d'autres examinaient nos brodequins, en
palpant la semelle et en comptant un à un les clous qui en sortaient.
Comme il est un peu tard, nous croyons prudent de nous remettre
immédiatement en route. Des cavaliers kirghizes s'offrent pour nous
accompagner jusque sur le col de Tomghent.
Dans la montée nous rencontrons de nombreuses yourtes, autour
desquelles des femmes sont occupées à tanner des peaux de mouton, et à
tresser des bandes d'étoffe. Les peaux sont tendues au moyen de
piquets enfoncés dans le sol, et recouvertes d'un mélange de lait
caillé et de terre argileuse, qu'on renouvelle tous les deux jours;
après quoi, on les racle avec un couteau.
Des troupeaux de brebis, de chèvres, de chameaux sont dispersés un peu
partout sur les deux flancs de la vallée, jusqu'à la limite des
neiges.
Le chemin devient très escarpé; il faut le chercher au milieu d'une
vaste zone d'éboulis qui s'épaississent à mesure que nous montons. À
midi nous nous trouvons tous réunis au bas du col. Un glacier, déblayé
de neige, rayé en diagonale par une bande obscure, descend jusqu'à
nous. En temps ordinaire, c'est-à-dire quand il y a beaucoup de neige,
on monte en suivant cette ligne, qui n'est autre que de la fiente de
moutons, déposée au fur et à mesure par les caravanes. Mais ce chemin
nous est absolument interdit dans l'état où se trouve la glace. Les
sabots des chevaux n'auraient aucune prise et les bêtes glisseraient
inévitablement avec charges et cavaliers. Nous croyons préférable
d'attaquer le glacier de front au lieu de le prendre de biais. La
distance qui nous séparera du sommet sera moindre; puis les chevaux,
en gravissant ainsi la pente, se trouveront avoir plus d'adhérence sur
la surface gelée.
Pendant qu'on décharge les chevaux, Zurbriggen taille des marches avec
son piolet, afin de faciliter l'ascension. Je lui emboîte le pas,
tenant mon cheval par la bride. Après une cinquantaine de mètres, je
m'aperçois que celui-ci, au lieu de mettre ses pieds dans les creux,
préfère marcher à côté, où ses sabots peuvent entamer une légère
croûte de neige durcie. Enchanté des aptitudes alpinistes de mon
coursier, je le laisse faire, et continuant ainsi je parviens sans
encombre au sommet du col.
[Illustration: Au sud du col, s'élevait une blanche pyramide de glace
(page 478).--D'après une photographie.]
Profitant de cette leçon, nous conduisîmes en très peu de temps toutes
les bêtes sur le haut du glacier. Puis on transporta les bagages. Les
Kirghizes, malgré leurs chaussures rudimentaires, se mirent à la
besogne avec beaucoup de courage et de dévouement.
Quand tout fut terminé, et pendant que nous étions en train de nous
restaurer un peu, survint une bourrasque de grêle qui eut vite fait de
transpercer nos vêtements. Il fallait transiger avec l'estomac et
déménager séance tenante de cette altitude de 3 545 mètres, d'autant
plus qu'il soufflait un vent glacial, qui risquait d'être dangereux.
Nous dévalâmes lentement sur l'autre versant, et, après quelques
rapides dégringolades, nous atteignîmes le thalweg de la vallée de
Kizil-tao. Nous campâmes sur la berge, à l'herbe drue et haute, où les
chevaux s'en donnèrent à belles dents.
Mais si le site était charmant, il manquait complètement de
combustible. On avait beau interroger du regard tous les replis de la
vallée: pas l'ombre d'un arbuste. En outre, elle paraissait inhabitée,
manquait par conséquent de bois, de lait et de viande. Nous n'avions
certainement pas compté là-dessus, et le djighite, qui devait être
pourtant au courant des lieux, ne nous en avait soufflé mot. Il est
vrai que nous ne risquions pas encore de mourir de faim, avec notre
réserve de provisions; mais nous tenions à les ménager pour la haute
montagne. Et comme nous nous trouvions encore assez près d'une tribu
de Kirghizes, et pas très éloignés d'une forêt, nous décidâmes
d'envoyer dès le lendemain maître Abbas et le djighite chez le boloch,
pour acheter un troupeau de moutons et des charges de bois.
[Illustration: La vallée de Kizil-tao.--D'après une photographie.]
En attendant nous nous mîmes à la recherche d'herbes et de racines
sèches, avec lesquelles nous parvînmes, non sans beaucoup de peine, à
faire un peu de feu. Il nous fallut presque deux heures, avant de
pouvoir déguster une tasse de thé, et le dîner, très long à préparer,
n'avait pas précisément le meilleur parfum; mais ces bagatelles
n'étaient rien en comparaison du bien-être que quelques aliments
chauds causèrent à nos estomacs exténués.
_14 juillet._--Pendant qu'Abbas et le djighite rebroussent chemin, en
quête de moutons et de bois, nous faisons une reconnaissance dans la
partie supérieure de la vallée. Un bel amphithéâtre de pics, coupés de
glaciers, domine le fond du bassin, traversé par une quantité de
ruisseaux arrosant les molles ondulations du gazon. Deux cols
s'ouvrent au nord et au sud: le premier dit de Karaguer communique
avec l'embranchement ouest de la vallée de Tomghent; l'autre, plus
élevé et aussi moins fréquenté à cause des difficultés qu'il présente,
est celui d'Otrouk, donnant sur l'autre vallon.
Le soir, arrivèrent nos deux hommes avec tout un troupeau de moutons
et de chèvres et deux boeufs encombrés de troncs d'arbres. Le boloch
les accompagnait, avec quelques membres de sa tribu. Nous retînmes
deux jeunes gens pour la conduite des bêtes. Notre caravane comptait
désormais, en personnes et animaux, soixante-trois têtes.
La vallée de Kizil-tao est ainsi appelée à cause de la profusion de
dépôts d'oligistes plus ou moins rougeâtres qu'on y rencontre.
_Kizil_, en kirghize, signifie rouge, et _tao_, pierre, c'est donc la
«vallée aux pierres rouges». Les vallées, les monts et les cols du
Thian-chan empruntent leur nom à la couleur ou à la forme de certains
objets, dont la bizarrerie a frappé l'imagination des nomades. Deux
vallons débouchent dans la vallée de Kizil-tao, pour la plupart du
temps inhabitée: à droite celui d'Otrouk, et à gauche celui du
Berkout, ce dernier communiquant avec le plateau de Saridjass.
Dans le contrefort qui la sépare de la vallée de Keou-eou-leou s'ouvre
le col de Torpeu, haut de 3 066 mètres, duquel on embrasse une vaste
étendue de montagnes. Ce passage, non mentionné sur les cartes russes,
est très fréquenté par les nomades qui transitent par la vallée de
Kizil-tao.
Celle-ci, jusque-là épanouie largement, se rétrécit tout à coup, et ce
n'est plus qu'une étroite gorge où le torrent se fraye à grand'peine
une issue. Le sentier court au ras de l'eau, dont tantôt il longe le
courant et tantôt il coupe les détours. Nous devons alors traverser en
choisissant les endroits où le lit s'étale, afin que le courant ne
nous emporte pas. Mais il ne nous est pas toujours donné de trouver un
point guéable, et force nous est alors de franchir le fleuve où nous
pouvons. On est obligé de jeter un à un les moutons dans l'eau, et de
les laisser se débrouiller tout seuls.
C'était vraiment pitié de voir ces pauvres bêtes, jetées brutalement à
l'eau, dont elles avaient une instinctive répulsion, ballottées par le
courant, lancées contre les rochers, englouties momentanément dans un
creux, puis finalement, après une lutte héroïque contre l'inexorable
élément, atterrir tremblantes sur le gravier de la rive. Aussi, quand
elles le pouvaient, préféraient-elles s'évader sur les escarpements de
la montagne, ce qui obligeait le berger à une gymnastique dont il se
serait dispensé volontiers.
Peu à peu nous atteignons la vallée du Saridjass qui n'est autre
qu'une tranchée effroyable, tranchée de roches bouleversées, au milieu
desquelles serpente un fleuve énorme aux eaux fangeuses. Mais ce qui
nous inquiète, c'est de savoir par où cette masse d'eau va s'échapper,
la montagne s'élevant d'un seul bloc et bornant partout le regard.
Existerait-il une mystérieuse issue par quelques antres souterrains?
Pour le moment, il ne nous est pas possible d'élucider ce problème.
Les topographes russes n'étaient pas plus avancés, puisque sur la
carte que nous avions ils ne savaient par où faire sortir cette
rivière, la laissant se perdre au sein du Keou-eou-leou.
Le chemin escalade les parois de la tranchée, souvent déchirées par
des éboulements, puis redescend à même le niveau du fleuve, pour
franchir aussitôt un autre précipice. Dans les anfractuosités sont
tapis quelques rares arbrisseaux, et sur les arêtes des sapins
rabougris profilent leurs branches ajourées.
Un peu plus loin, un gros bloc semble placé à dessein au milieu du
fleuve. À son sommet s'élève un petit «cairn», amas de pierres
maintenant une petite perche au bout de laquelle est fixé un crâne de
cheval. Ce singulier monument rappelle, paraît-il, le souvenir d'un
fait dramatique survenu en cet endroit. Ce crâne est celui du coursier
d'un chef kirghize, d'un _torgoi_, qui périt en voulant traverser la
rivière, au temps de la conquête russe.
_17 juillet._--De loin, la vallée du Saridjass apparaît comme une
immense plaine limitée par une bordure de pics neigeux. Mais, en
l'abordant, on est surpris de l'étrangeté de sa configuration qui est
loin d'être celle qu'on s'était imaginée. Si ce n'est l'étendue
démesurée, il n'y a là aucun simulacre de plaine. C'est une succession
de mamelons, de promontoires et de collines, une série de couloirs, de
vallons et de conques, le tout recouvert par un manteau de gazon
éventré, ça et là, par des éraflures de terre jaunâtre, troué par des
écueils de rochers aux reflets métalliques, et brisé par de profondes
coupures, au fond desquelles bouillonnent les eaux bourbeuses des
torrents.
[Illustration: Le col de Karaguer, vallée de Tomghent (page
473).--D'après une photographie.]