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LE TOUR DU MONDE
PARIS
IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT
20, rue du Dragon, 20
NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE
2e SEMESTRE
LE TOUR DU MONDE
JOURNAL
DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS
Le Tour du Monde
a été fondé par Édouard Charton
en 1860
PARIS
LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND
1905
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES MATIÈRES
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par _Mme F. MICHEL_
I. De Paris à Srînagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à
Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de
Rawal-Pindi à Srînagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du
Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1
II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et
batelières. -- De Baramoula à Srînagar. -- La capitale du
Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de
Srînagar. 13
III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. --
Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de
Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25
IV. Le pèlerinage d'Amarnâth. -- La vallée du Lidar. -- Les
pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée.
-- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37
V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et
hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. --
Frissons d'automne. -- Les adieux à Srînagar. 49
SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE
Par _le docteur LAMY_
_Médecin-major des troupes coloniales_.
I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso.
-- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. --
Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? --
Arrivée à Dioubasso. 61
II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La
mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De
Mopé à Bettié. -- Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. --
Retour à Petit-Alépé. 73
III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur
économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --
Supériorité de la faune. 85
IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --
Retour en France. 90
L'ÎLE D'ELBE
Par _M. PAUL GRUYER_
I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots
d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville
d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial.
-- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à
Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur.
-- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un
enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules
blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes
de l'île. 97
II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir
tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte
Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la
Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de
l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte
orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge
de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109
III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux
Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San
Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond
aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et
le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates
sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --
L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par
le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut
chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon
gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse
Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de
la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du
Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les
broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de
Porto-Ferraio. 121
D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE
Par _M. VICTOR CHAPOT_
_membre de l'École française d'Athènes._
I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et
l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route
d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu
d'Alep. 133
II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --
Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --
Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment
atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145
III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de
l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep.
-- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --
Conclusion pessimiste. 157
LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES
Par _M. RAYMOND BEL_
À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou
Australie? Le condominium anglo-français de 1887. --
L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. --
L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des
Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169
LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE
Par _M. ALBERT THOMAS_
I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole
sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182
II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie
moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le
Kreml et la ville. 193
III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --
L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du
_Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère
Volga». 205
IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les
passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe:
l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217
V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux
fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de
l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229
VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La
Grande-Russie. -- Conclusion. 241
LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES
Par _M. GERSPACH_
La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu
d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de
Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. --
Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --
Procédés employés pour le transfert des fresques. 253
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_
I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession
française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre
concession. -- La police municipale et la prison. -- La
cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de
volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265
II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. --
Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie
d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le
fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --
Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --
Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277
L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS
Par _M. BARGY_
Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut
Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --
L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --
Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la
casuistique de la Constitution. 289
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE
Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_
_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_.
I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la
ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les
Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée;
son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de
Kirman. 301
II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la
faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et
dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la
province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313
III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe
Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325
IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De
Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de
délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la
Commission. -- De Kouak à Kélat. 337
V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --
Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le
Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349
AUX RUINES D'ANGKOR
Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_
De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur
le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap.
-- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la
civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.
-- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le
palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne
devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361
EN ROUMANIE
Par _M. Th. HEBBELYNCK_
I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La
vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché
de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373
II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --
Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges
à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385
III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de
Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,
promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la
Couronne. 397
CROQUIS HOLLANDAIS
Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_
_Photographies de l'auteur._
I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.
-- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché.
-- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons
aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits
enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410
II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un
déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421
III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --
La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la
Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq
jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur
l'eau. 423
IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --
Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le
fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu
des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes
filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. --
Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. --
Houille locale. 433
ABYDOS
dans les temps anciens et dans les temps modernes
Par _M. E. AMELINEAU_
Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les
dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur
spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES
Par _M. JULES BROCHEREL_
I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --
En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les
gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un
chef kirghize. 457
II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La
traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une
vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --
Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue
du Khan-Tengri. 469
III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La
vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef
kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar.
-- Arrêtés par les rochers. 481
IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaende. --
En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaende. -- Bloqués
par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée
de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. --
Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493
V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous
retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La
dispersion. 505
VI. -- Les Khirghizes. -- L'origine de la race. -- Kazaks et
Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume
khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.
-- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507
L'ARCHIPEL DES FEROÉ
Par _Mlle ANNA SEE_
Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de
l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La
vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La
pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers
l'Archipel. 517
PONDICHÉRY
chef-lieu de l'Inde française
Par _M. G. VERSCHUUR_
Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et
ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels
de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;
les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --
L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La
fièvre de la politique. 529
UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO
Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_
I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --
Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541
II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --
Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --
Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la
parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La
poésie. 553
LA RÉGION DU BOU HEDMA
(sud tunisien)
Par _M. Ch. MAUMENÉ_
Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.
-- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --
Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements
indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La
plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir
Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.
-- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --
Sidi Abd el-Aziz. 565
DE TOLÈDE À GRENADE
Par _Mme JANE DIEULAFOY_
I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en
_transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La
Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine
hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux
palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. --
Un souvenir de l'inondation du Tage. 577
II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --
Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre
du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. --
Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses
transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.
-- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique
est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite
mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle
à la bataille de Toro. 589
III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les
chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa
Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les
portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. --
Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil
couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601
IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son
architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de
l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa
mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de
Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.
-- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés
et dorés. 613
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--39e LIV. Nº 39.--30 Septembre 1905.
[Illustration: Le bazar de Tachkent s'étale dans un quartier vieux et
fétide (page 458).--D'après une photographie.]
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES
PAR M. JULES BROCHEREL.
I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. -- En
tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les gorges
de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un chef
kirghize.
[Illustration: Un kozaque de Djarghess (page 468).--D'après une
photographie.]
Le 28 juin, après trente-quatre jours de voyage, j'arrivais à
Tachkent, capitale du Turkestan russe. En m'embarquant à Gênes, je
pensais pouvoir franchir cette distance en moins de trois semaines.
Mais, en Orient, le temps ne fait pas monnaie, et on le dépense sans
compter. Quand on part on ne sait jamais quand on arrive, et quand on
arrive on ignore à quel moment on se remettra en route. Le chemin est
jalonné de menus incidents et de petites mésaventures qui, tout en
éprouvant la patience et le caractère, n'en demeurent pas moins des
contre-temps toujours fâcheux pour un voyageur pressé. Hommes et
choses semblent figés dans une fatidique immobilité, contre laquelle
on ne peut rien.
Aussi, ce n'est pas sans un vif soulagement que j'aperçus sur le quai
de la gare de Tachkent la haute stature de don Scipion Borghèse, et la
face barbue du guide Zurbriggen, qui me souhaitèrent la bienvenue par
de cordiales et chaleureuses poignées de main. Pensez donc! Ils
m'attendaient depuis quinze jours.
Nous décidâmes de partir le surlendemain, car la saison était déjà
avancée et nous risquions fort de compromettre la campagne d'alpinisme
que nous allions entreprendre. Les deux journées qui nous restaient,
nous les employâmes à visiter la ville, et à régler nos instruments à
l'Observatoire météorologique.
Presque toutes les villes asiatiques ont des réserves d'imprévu pour
le nouveau débarqué, et possèdent je ne sais quelle charmante
originalité qui le captive de prime abord. Il n'en est point ainsi de
Tachkent. Cette ville n'a jamais été, dans les temps passés, qu'un
petit centre de commerce et un entrepôt de marchandises. Elle n'a,
pour ainsi dire, pas subi l'influence de l'épopée timourienne, et n'a
pas, par conséquent, reçu l'empreinte de l'art iranien, qui laissa de
si belles traces dans la ville de Samarkand. Les ruines grandioses,
que les archéologues recherchent avec avidité, y font complètement
défaut.
Tachkent, comme étendue, est aussi grande que Paris, mais ne compte
que 300 000 habitants. Sauf les quartiers indigènes, refoulés dans les
faubourgs, la ville présente un aspect moderne, presque américain. On
s'aperçoit immédiatement que c'est une cité toute jeune, créée sur un
plan déterminé. Ses larges avenues qui s'entre-croisent et s'allongent
pendant plusieurs verstes, sont régulièrement plantées d'une double
rangée d'arbres, arrosés par des ruisseaux qui coulent abondamment des
deux côtés de la chaussée.
Les maisons russes sont confortables, quoique très basses, composées
d'un seul rez-de-chaussée, à cause des fréquents tremblements de
terre. Invariablement, un porche en bois y donne accès, et une vaste
cour ombragée les entoure de trois côtés.
Dans les rues, on trouve un peu partout des magasins de nouveautés,
des clubs, des bibliothèques, des cafés, tout le confort de la vie
moderne, avec ses défauts et sa corruption. Certes, si Tachkent ne
peut être considérée comme une ville très attrayante, elle ne doit pas
non plus être traitée de lieu d'exil, comme de complaisants voyageurs
l'ont avancé. Le nombre des étrangers qui l'habitent va toujours en
augmentant; il n'est pas rare que quelques-uns d'entre eux la quittent
après fortune faite.
L'emplacement de la ville est bien choisi pour devenir un des plus
grands centres commerciaux de l'Asie. Située au carrefour des routes
de la Sibérie, de la Chine, de l'Afghanistan et de la Perse, reliée à
l'Europe par une ligne de chemin de fer, environnée de cultures
superbes qui ne font que s'étendre, son avenir est des plus assurés.
Et si la ligne projetée qui doit passer par la Sémiretchié et aboutir,
à Taïga, au Transsibérien s'effectue, son développement ne peut que
s'accentuer encore, car elle échangera ses produits avec les pays du
Nord, et deviendra un comptoir de premier ordre en Asie centrale.
Le bazar de Tachkent ne ressemble guère à ceux de Bokhara, de Téhéran
ou de Tiflis. C'est un quartier à part, dont l'élément tatar a été
modifié par les races qui se sont tour à tour succédé dans le
Turkestan: quartier vieux et fétide, dont la lumière et l'eau semblent
à jamais bannies.
Ce qui caractérise le bazar de Tachkent, plus que les ruelles obscures
et fangeuses, recouvertes de loques invraisemblables et de nattes
éraillées, plus que les échoppes encombrées de marchandises bizarres,
et plus que la foule bigarrée qui s'y presse, ou y caracole, c'est la
distribution des métiers en trente-deux groupes, et de chacun de ces
groupes en trente-deux spécialités. Quelle complication pour le
moindre achat qu'on y peut faire!
[Illustration: Itinéraire de Tachkent à Prjevalsk.]
Tachkent est une vraie pépinière de races, ayant chacune son quartier,
son temple, sa langue, son costume et ses traditions, animées les unes
à l'égard des autres de rancunes et de haines que les siècles n'ont
pas étouffées. Au-dessus de ces races diverses, il existe un élément
hybride, composite qui constitue le fond de la population de la ville,
et forme, pour ainsi dire, un trait d'union entre les naturels et les
exotiques: ce sont les Sartes. D'aucuns ont voulu croire que les
Sartes étaient un produit du mélange d'Ouzbegs et de Tadjiks. C'est
une erreur. Leur tige généalogique s'est greffée aux plus disparates
tronçons turco-mongoliques. Ce qui est certain, c'est qu'ils forment
une caste privilégiée. Le Sarte est plus instruit, plus souple et plus
entreprenant que tout autre de ses coreligionnaires.
L'habitation des indigènes est plutôt misérable, et d'une solidité
assez problématique. Les maisons, toujours très basses, divisées au
plus en deux ou trois compartiments, sont construites quelquefois en
travées de bois, mais le plus souvent elles se composent exclusivement
de murs en pisé. Les toits ne sont que des treillis de branchages,
consolidés par une épaisse couche de terre, où ne tardent pas à se
former des plants de coquelicots et de capucines. Tant que dure la
belle saison, tout va bien. Pendant les grandes chaleurs, une agréable
fraîcheur règne à l'intérieur de ces demeures, et en hiver l'épaisseur
de la couche d'argile est très efficace à conserver le peu de chaleur
entretenue à grand'peine par la petite quantité de combustible dont
on dispose. Mais, dans les fortes pluies, la terre se gonfle, craque,
et la frêle charpente s'effondre tout à coup, surprenant quelquefois
la famille au milieu de la nuit. Aussi a-t-on soin de maintenir la
toiture en bon état, afin d'éviter autant que possible ces sortes
d'accidents.
[Illustration: Les marchands de pain de Prjevalsk (page 466).--D'après
une photographie.]
Le 30 juin, à cinq heures du matin, nous quittons Tachkent. Les
tarentass, qu'on a loués la veille, nous attendent dans la cour de
l'hôtel. Les bagages, plutôt encombrants, sont chargés, et nous
prenons place à l'intérieur, où nous nous aménageons une petite
couchette sur une brassée de paille.
Nous sommes dirigés sur Prjevalsk, près du lac Issik-Koul, au coeur
même des Monts Célestes. La distance qui nous en sépare est d'environ
900 kilomètres, que nous comptons pouvoir franchir en une semaine.
Naturellement nous voyagerons jour et nuit, autant que nous le
permettront l'état de la route, la solidité de nos équipages et la
qualité des chevaux que nous relayerons le long du chemin.
Au moment du départ, tout va bien: le yemtchik fait claquer son fouet,
les grelots de la dounga tintent joyeusement, et l'air du matin chasse
les derniers vestiges d'un sommeil opiniâtre.
La route, en sortant des faubourgs, débouche dans la rase campagne et
remonte lentement un long plateau, d'une triste sauvagerie. La teinte
brûlée du gazon, maculée ça et là de flaques saumâtres, s'étend à
l'infini et s'estompe dans la ligne de l'horizon. Le terrain, sur
lequel nous roulons à toute allure, s'enchevêtre peu à peu de bosses
et de fondrières. Le tarentass se fait alors connaître pour ce qu'il
vaut. Nous avons beau nous cramponner aux rebords de la capote et
appuyer énergiquement les pieds sous le siège du cocher, impossible
d'éviter les chocs et les heurts de la course folle. Deux mouvements
contraires secouent avec rage nos véhicules: un mouvement d'avant en
arrière et d'arrière en avant et un mouvement de gauche à droite et de
droite à gauche, le tangage et le roulis! On saute, on danse, on
rebondit, on se cogne contre les ferrures, on est projeté contre son
voisin et on retombe d'une hauteur de plusieurs pieds sur les valises
qui servent de sièges.
Le soleil, qui s'est levé, brûle déjà nos visages. Les chevaux, quand
ils ne s'embourbent pas dans la terre molle, soulèvent des nuages de
poussière, qui nous recouvrent entièrement, bien que nos équipages se
tiennent à une discrète distance l'un de l'autre, afin d'amoindrir cet
ennui. Le prince et moi, nous jetons quelquefois un coup d'oeil en
arrière, afin de constater si Zurbriggen et Abbas nous suivent. Nous
n'apercevons ni chevaux ni voiture, mais une véritable nuée qui fonce
sur nous à une vitesse effrénée. De temps à autre, nous rencontrons
d'interminables théories de chariots, traînés par des chevaux ou par
des buffles, attachés au véhicule qui les précède. Plus loin, ce sont
de longues caravanes de chameaux qui s'écartent sur le bord de la
route, avec de grotesques balancements de têtes et de lasses
courbatures de corps, comme s'ils marchaient sur une surface mouvante.
Ces convois, s'avançant d'un pas rythmé, mécanique, hommes, bêtes et
choses de la même teinte, ressemblent à des processions de revenants
condamnés par la fatalité à errer sans cesse sur la terre.
Vers midi, le chemin se déroule, en de brefs lacets, sur la pente
d'une côte où court un filet d'eau encadré de verdure. Sur les bords
du ruisseau quelques _yourtes_ (maisonnettes) sont disséminées parmi
les saules. Une modeste maison de poste nous invite à un sommaire
déjeuner pendant qu'on relaye les chevaux. Dans les environs, quelques
champs d'orge revêtent d'une blonde toison les mouvements du terrain.
Des cavaliers s'y rendent, la faux sur l'épaule; d'autres en
reviennent portant d'énormes faix d'herbes sur le devant de la selle.
Des chiens hargneux jappent aux jambes de nos chevaux et ne cessent
d'aboyer que lorsque nous sommes déjà loin, dans les steppes.
Toute l'après-midi s'écoule en plein désert. Les _stantzias_ ne sont
pas toutes situées au milieu d'un bouquet d'arbres. Quelques-unes
d'entre elles doivent se contenter d'eau de pluie qu'on recueille dans
des citernes, creusées dans le sol. Aussi, malgré la soif qui nous
dévore, nous nous abstenons de boire quoi que ce soit.
Peu avant Tchimkent, nous devons traverser une série de petits fossés,
dont l'eau, en se faufilant dans les ornières tracées par les roues, a
converti la couche de poussière en une boue tenace et profonde d'où
nos attelages ont mille peines à se dépêtrer. On cherche à éviter
cette fondrière en prenant à côté, mais c'est quelquefois pire.
Nous traversons une rivière et nous pénétrons peu après dans la ville
de Tchimkent. Il est dix heures du soir. Sauf quelques rares lumières,
c'est l'obscurité la plus complète, et de toute la «cité verte» nous
ne voyons que le bouge qui sert de maison de poste, et où nous devons
attendre deux heures avant de pouvoir repartir.
[Illustration: Un des trente-deux quartiers du bazar de Tachkent (page
458).--D'après une photographie.]
Il y a là un général qui doit se rendre à Viernyi, et il va sans dire
que les chevaux disponibles sont pour lui. C'est un contre-temps qui
ne laisse pas de nous aigrir....
À minuit nous repartons, et nous regagnons bientôt le steppe. La route
paraît bonne, et nous cherchons à nous assoupir. L'air est
relativement frais, et surtout il n'y a pas de poussière.
Fatigués par un cahotement de vingt-quatre heures, les muscles
détendus, nous finissons par sommeiller autant que nous le permettent
le roulement de la voiture, le carillon de la dounga, et les cris, les
sifflements dont le cocher se sert pour encourager ses chevaux.
Mais le soleil ne tarde pas à nous frapper en plein visage; en même
temps nous éprouvons des secousses si violentes et si continues, que
nos yeux s'ouvrent: impossible de dormir. Nous descendons un couloir
d'érosion, où les galets détachés des terrains supérieurs se sont
donné rendez-vous sur la route même. Quant à les entasser sur les
bords, ou à les transporter ailleurs, personne n'y songe.
[Illustration: Un contrefort montagneux borde la rive droite du Tchou
(page 462).--D'après une photographie.]
N'allez pas croire que le yemtchick ait modéré l'allure endiablée de
ses chevaux: sauf là où la pente est trop raide, et où forcément il
doit ralentir son train, c'est comme s'il roulait sur une pelouse.
À Vannovsk, petit poste de Kozaques, perdu dans le steppe, nous devons
attendre de dix heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi.
Ici, ce n'est plus le général qui a de l'avance sur nous, mais le
courrier. On ne connaît pas l'heure de son passage, mais on a été
informé qu'il arrivera et repartira dans la journée. Cela suffît au
_smotrissiel_ pour nous refuser les chevaux pendant un temps
indéterminé.
Fortement intrigués de cet état de choses insolite, nous demandons des
explications sur le fonctionnement étrange de la poste. Le smotrissiel
nous dit que notre _podoroyné_ (feuille de route) n'est que de
troisième classe, et que par conséquent il ne nous confère aucun
privilège. Il ne nous donne droit d'avoir des chevaux que quand le
courrier et les fonctionnaires auront été servis.
Heureusement, dans l'après-midi, nous apprenons que des moujiks du
village nous loueraient volontiers des chevaux jusqu'à la prochaine
station. Nous débattons les prix, et nous obtenons deux _troïkas_ pour
quatre roubles. Nous faisons de même pour les relais suivants, car la
poste n'a pas l'air de se presser, et nous ne pouvons attendre son bon
plaisir.
Vers le soir, nous atteignons le col de Tchak-pak, large dépression
qui s'ouvre dans la chaîne du Karataou, se détachant des monts
Alexandre, et s'avançant, comme une jetée cyclopéenne, dans l'espace
plat et désert. Au delà, nous nous engageons dans une petite gorge
boursouflée de rochers, et parsemée de broussailles blanchâtres. Comme
la route est en pente raide, le cocher a attaché les roues du
tarentass, afin que son poids n'entraînât pas les chevaux. Ayant mis
pied à terre, pour nous dégourdir un peu, nous découvrons une source
d'eau fraîche qui jaillit de la fêlure d'un rocher. C'est une aubaine
inattendue, qui nous permet de nous rafraîchir le gosier, brûlé par la
chaleur et la poussière.
À la tombée de la nuit, nous passons à Aoulié-Ata, village
insignifiant, qui doit sa petite célébrité au tombeau d'un khan vénéré
par les Kirghizes. Son nom lui vient de là: _Saint-Père_.
La région qui se prolonge au delà d'Aoulié-Ata, c'est le
_Tegherek-minn_ des nomades, le pays des «mille torrents» dont parle
le pèlerin chinois Hiouen-Tsang, et où s'établit, selon la tradition,
le premier royaume des _Kara-Kitaïs_, les Chinois noirs. C'est le
bassin supérieur du Tchou, dont les nombreux affluents, descendant des
monts Alexandre, arrosant la zone qui s'étend à leurs pieds,
facilitent la culture. Graphiquement, ce faisceau de rivières a
quelque analogie avec un pin-parasol, dont les racines disparaîtraient
dans le steppe. En effet, le Tchou, après être devenu un fleuve
respectable, finit on ne sait où, absorbé par les sables du désert.
Ce pays a été la voie historique des migrations, de la guerre, et du
commerce entre la Chine du nord et l'Asie occidentale. Mais les villes
que bâtissait un conquérant, un autre les renversait, et l'on n'y voit
plus que des ruines. Il en est ainsi de Merke et de Pichpek, que nous
rencontrons sur notre chemin, et où de nombreuses colonies russes
cherchent à redonner l'ancienne fertilité à ce sol stérilisé par le
dépeuplement.
La fatigante monotonie des plaines du steppe est ici fréquemment
rompue par le cours des rivières, sur la berge desquelles des fouillis
de joncs gigantesques émettent une odeur de fourrés de fauves. Les
tigres y apparaissent quelquefois pour donner la chasse aux sangliers
et aux antilopes qui y pullulent.
À Pichpek, nous laissons à gauche le grand _track_, qui continue sur
Viernyi, en évitant, par un grand lacet, le contrefort qui se
prolonge et borde la rive droite du Tchou. Ceux qui veulent esquiver
ce fastidieux détour, prennent par Tokmak, où un sentier mène
rapidement à la capitale de la Sémiretchié, en escaladant le col de
Kastek.
Enfin, nous approchons des montagnes, qui, depuis plusieurs jours, se
déroulaient sans fin sur notre droite, et qui, avec leur dentelle de
neige, ne faisaient qu'augmenter notre impatience. Le paysage a changé
d'aspect, et le regard peut se rafraîchir en se reposant sur la
verdure des prairies. Mais pas la moindre trace d'un bois, d'une forêt
quelconque. Allons-nous en être privés pendant toute la durée du
voyage? Au moment où nous formulons cette question, nous voyons venir
au-devant de nous une file de chariots chargés de troncs de sapins.
C'est d'un heureux présage.
Vers le milieu de la troisième nuit, nos voitures s'arrêtent à la
station de Tjillaryk, isolée complètement, et accotée à l'escarpement
d'un promontoire, à l'entrée des gorges de Bouam.
Ici, un incident se produit. À la merci d'un vent furieux et glacé,
nous frappons à la maison de poste, mais inutilement. On explore les
environs; pas le moindre signe de vie. Tandis que quelques-uns de
nous, découragés, vont s'enfouir dans le tarentass, Zurbriggen revient
à la charge.
«J'enfoncerai la porte, dit-il, mais je veux savoir quelque chose.» Et
il cogne dur sur le panneau. Enfin, on entend craquer le plancher, et
la porte s'ouvre. Un tout jeune homme à moitié déshabillé se présente,
une bougie à la main. Nous n'attendons pas qu'il nous invite à
pénétrer dans son logis, bien que son accueil ne soit pas pour nous y
convier. Un rapide coup d'oeil, jeté à l'intérieur de la poste, suffit
à nous faire rebrousser chemin!
Nous apprenons qu'il n'y a pas un seul cheval libre, et que,
d'ailleurs, la route étant mauvaise, il est prudent d'attendre
jusqu'au lendemain. De bonne heure, on pourra aller chercher les
bêtes, qui ne sont pas rentrées du pâturage. Nous profitons de ce
sursis pour faire un petit somme, blottis sous les couvertures. À la
première lueur du jour on attelle les chevaux, et on repart.
Cette fois, les voitures ont changé leur train enragé, et c'est à
petits pas que nous grimpons un raidillon, surplombant un affreux
précipice. La route est tracée sur de nombreux mamelons qu'on remonte
et redescend, tel un ruban qu'on laisserait choir sur une surface
ondulée.
Les parois du défilé sont déchirées ça et là, montrant la nudité de
leur structure. Ce sont d'énormes dépôts de calcaires rougeâtres,
entremêlés de couches de schistes moirés. Dans la partie supérieure,
il y a de curieuses formations de _pouddingues_, qu'on prendrait pour
des coulées de lave, n'étaient leurs éraflures grenues provoquées par
la corrosion des eaux.
En somme, c'est une gorge très intéressante pour le géologue, mais
ennuyeuse pour le simple voyageur qui doit à chaque instant mettre
pied à terre, et n'a pas même la compensation d'une échappée
pittoresque. Après deux relais, pendant lesquels nous repassons sur la
rive droite du Tchou, nous apercevons devant nous une nappe d'eau
bleuâtre qui s'étend à perte de vue. Au delà, une muraille crénelée,
s'estompant dans la brume, nous annonce l'approche de la haute
montagne. C'est le lac Issik-Koul et la chaîne du Terskeï Ala-taou.
[Illustration: Le bazar de Prjevalsk, principale étape des caravaniers
de Viernyi et de Kachgar (page 466).--D'après une photographie.]
Le tableau est admirable de couleur et de ligne. Au premier plan, la
déclivité fauve du talus de la montagne s'évase lentement vers le
lac, où de minuscules falaises abritent des colonies de cygnes
sauvages, de pélicans, de toute une tribu variée d'oiseaux aquatiques.
La grève, d'un rouge doré, borde la chatoyante surface de l'eau, d'une
polychromie sans cesse changeante. Tout au fond, au-dessus d'une
couche ouatée de vapeurs violettes, le Terskeï Ala-taou dresse son
rempart de roches, avec les arabesques lumineuses de ses reliefs et le
fouillis cendré de ses ombres. Le tout est si ténu, si effacé et si
dilué, que l'éloignement semble beaucoup plus grand qu'il ne l'est en
réalité.
[Illustration: Couple russe de Prjevalsk.--D'après une photographie.]
Pendant les premières cent verstes, la campagne est absolument inculte
et inhabitée. La route traverse de nombreux cônes de déjection,
encombrés de débris de la montagne, et bosselés de petits tertres de
terre, portant chacun une touffe de graminées. Notre passage met en
émoi des milliers de lièvres, qui se sauvent de chaque côté du chemin,
tandis que de grands vautours les guettent, perchés sur un tombeau
kirghize, ou planant au-dessus de nos têtes.
Mais à mesure que nous avançons, le paysage s'anime de quelques
troupeaux de bétail; nous voyons des aouls kirghizes, et des villages
de Kozaques; deux de ces derniers sont même de petits bourgs très
florissants, grâce à des torrents qui arrosent les environs.
Le long de la route défilent d'innombrables tombeaux kirghizes groupés
en nécropoles, ou isolés dans le steppe. Les bords du lac Issik-Koul
sont réputés comme sacrés par les nomades, et les gens aisés s'y font
construire des monuments funéraires. Tous ces tombeaux sont en terre
glaise battue, et affectent presque toujours la forme d'une pyramide
tronquée s'élevant en menus gradins. Quelques-uns sont même très
somptueux par rapport aux matériaux employés et à l'endroit désolé où
ils se trouvent. Leur construction se compose de quatre murs en
argile, supportant un dôme, sur le haut duquel sont fixés différents
attributs, comme crânes d'animaux, verroteries et queues de cheval
flottant au bout d'une perche. La façade est agrémentée d'ouvertures
ogivales, ouvragées de motifs et inscriptions en relief, le tout
façonné dans un style incertain et avec des symétries enfantines.
À l'extrémité orientale du lac, le Koungheï Ala-taou court tout près
du lac, et le chemin est taillé quelquefois dans le roc. Les flancs de
la montagne sont très tourmentés, et se hérissent de quelques sombres
sapinières. À droite, dans un endroit désert et sauvage, le monastère
de Troïtsky mire ses bâtisses dans les eaux du lac. Il paraît que ce
couvent est une prison, un refuge, un lieu d'exil, et un cottage en
même temps.
[Illustration: Arrivée d'une caravane à Prjevalsk.--D'après une
photographie.]
À dix heures, le 6 juillet, nous passons par Preobrajensk, qui
échelonne ses maisons sur le dos d'une falaise. Nous ne sommes plus
qu'à 30 verstes de Prjevalsk. Le plateau qui sépare les deux villes,
s'étage en plusieurs terrasses successives, entrecoupées par les eaux
du Tioum et du Djargalan qui ont creusé des lits profonds dans cet
instable terrain d'alluvions. Sauf au bord de l'eau, le sol est
partout dépourvu de végétation.
Enfin nous atteignons le dernier repli, et nous entrevoyons l'ancienne
Karakol, assise pittoresquement au milieu d'une verte frondaison et
appuyée au pied d'un amphithéâtre de hautes montagnes neigeuses. De
prime abord, elle ressemble à une bourgade des Alpes, avec ses
clochers, ses vergers, ses bois et ses glaciers, s'étageant sur les
hauteurs. Seulement, autour d'elle, le steppe la cerne, inculte et
comme brûlé par le feu. Cette grande tache de vert tendre, percée de
points blancs et dorés, réjouit nos yeux. Même de loin on sent la
bienfaisante influence de cette végétation inopinée, et la vue seule
de la neige nous rafraîchit le visage.
Aux abords de la ville, la route est flanquée de peupliers, au delà
desquels s'étendent des champs de céréales et de pavots multicolores.
Un cimetière s'allonge à la droite du chemin, avec ses tumulus et ses
sarcophages en terre glaise.
[Illustration: Le chef des kirghizes de Prjevalsk et sa petite
famille.--D'après une photographie.]
Il est deux heures de l'après-midi quand nous pénétrons dans la cour
de la maison de poste de Prjevalsk. Nous quittons nos tarentass. Ce
n'est pas trop tôt! Nous sommes tous meurtris, et comme désarticulés.
Zurbriggen ne peut s'empêcher d'exprimer sa satisfaction. Il nous
assure que jamais, dans ses voyages aux Indes, en Australie et dans
l'Argentine, il n'a rencontré d'aussi malencontreux véhicules.
Le smotrissiel, très obligeamment, nous offre les deux pièces qu'on
destine habituellement aux voyageurs. Les meubles n'existent pas, mais
nous coucherons par terre. Ce sera toujours mieux que sur le
tarentass. En attendant, une foule de gamins et de badauds ont envahi
la cour, attirés par l'étrangeté de notre accoutrement. Peu après
arrive un gendarme colossal, qui requiert nos papiers. Apprenant qui
nous sommes, il s'en va incontinent en référer au gouverneur qui
vient, accompagné d'un interprète, nous présenter ses compliments
protocolaires.
Nous désirerions que ces messieurs nous donnassent, au moins, quelques
utiles indications sur le massif du Khan Tengri et les vallées qui y
aboutissent, mais ils ne peuvent rien nous apprendre que nous ne
sachions déjà. Cependant, le Gouverneur nous promet un garde pour nous
accompagner, et M. Kross, l'interprète-pharmacien de la ville, fera de
son mieux pour nous aider dans nos recherches.
Le lendemain, il nous conduit chez un chef kirghize, duquel nous
espérions avoir des renseignements et surtout un guide attitré des
montagnes. C'était un vieux renard que ce chef, borgne, à la barbe de
fleuve, et drapé dans une ample houppelande en soie de couleur. En
entrant dans son logis--une masure en décrépitude,--nous aperçûmes une
couvée de marmots, qui jouaient dans la cour avec les oies et les
poules qui s'échappèrent en tout sens, par des issues invisibles. Le
personnage nous reçoit dans une pièce qui, pour être le home d'un
chef, n'en demeure pas moins un trou malpropre, où il y a pour tous
meubles un tapis et deux ou trois coffres poussés dans les coins. Nous
nous asseyons à la turque autour de lui et nous l'écoutons
attentivement afin de déchiffrer quelque chose du charabia qu'il
débite avec une volubilité débordante. Notre interprète officieux n'a
pas l'air de se déranger trop souvent pour nous traduire en allemand
le discours du chef. À force d'attention, nous pénétrons le
raisonnement de notre hôte, qui n'est autre qu'une violente diatribe
contre les nouveaux maîtres du pays, qui l'ont dépossédé de ses
privilèges d'antan. Cette franchise est imprudente de sa part. Il ne
se gêne pas pour souligner ses phrases, en nous tapant sur l'épaule,
ou en nous pressant familièrement les genoux. Il nous prend la main,
dont il écarte les doigts s'il veut énumérer quelque chose. Il nous
promet tout ce que nous voulons avec des _da, da, da_ pleins
d'excuses. Avant de se séparer de nous, il nous offre le _tchiaï_, que
sert une de ses nièces, une superbe jeune fille de seize ans, dans un
négligé par trop indiscret. Il faut croire que ce rusé personnage
n'était pas très versé dans les us et coutumes des Occidentaux: il
cassait le sucre avec une brosse quelconque sur le plancher, et nous
jetait négligemment les morceaux en prenant nos tasses pour cibles.
Dans la soirée nous allons visiter le «boulevard». C'est ainsi que les
Russes d'Asie appellent les parcs qu'ils entretiennent avec de grands
soins dans toute ville qui se respecte. L'église, le parc et le club,
ce sont les trois éléments _sine qua non_ de l'existence dans ces
pays. Le parc de Prjevalsk est surtout intéressant pour nous avec son
jardinet de plantes locales, et les quelques grosses pierres blanches
qui surgissent dans le feuillage des buissons. De loin, ces pierres ne
nous disent pas grand'chose; mais, en approchant, on distingue des
formes régulières, quelque chose comme des têtes humaines,
grossièrement sculptées. Ces pierres sont d'anciens monuments
funéraires des Nestoriens, qui à une époque indéterminée ont dû
habiter le pays. Il serait très intéressant pour l'histoire de ce
peuple, de recueillir et d'analyser tous les documents que leur
passage a jalonnés en Asie centrale. M. Gourdet, un ingénieur français
établi à Viernyi, qui nous fit l'honneur d'un entretien, avait déjà
retrouvé maintes épaves des doctrinaires de Nestorius, qui jadis
étendaient leurs colonies jusque sur les confins de la Mongolie.
À Prjevalsk nous devions nous procurer des chevaux, acheter les
grosses provisions de bouche, et recruter des indigènes pour la
conduite des bêtes de somme.
[Illustration: Notre djighite, sorte de garde et de policier (page
467).--D'après une photographie.]
Les chevaux valent une trentaine de roubles environ; les juments à
lait jusqu'à quarante et cinquante. Mais les maquignons auxquels nous
nous adressâmes, nous en demandèrent tout de suite le double, nous
traitant en étrangers. Nous les déroutâmes bientôt par un petit
stratagème. Nous fîmes répandre le bruit que nous allions nous rendre
ailleurs, et, pour donner plus de créance à ce bruit, nous apprêtâmes
les voitures. Cela fit son effet. Depuis lors, pendant toute la
journée, et plusieurs jours de suite, tous les chevaux de la ville et
des environs défilèrent devant nos yeux, dans la cour de la maison.
Nous n'avions qu'à choisir. Nous en prîmes douze: six pour la selle,
et six pour le bât.
On ne peut imaginer les ennuis de toutes sortes que demande
l'organisation d'une petite caravane dans un pays où l'on ne peut se
faire comprendre que par l'intermédiaire de tierces personnes.
Heureusement pour nous, Abbas se multipliait avec une abnégation et
une honnêteté extraordinaires, et M. Kross nous pilotait dans les
magasins de la ville.
Le bazar de Prjevalsk est très fréquenté par les Kirghizes et par les
caravaniers qui font la navette entre Viernyi et Kachgar, en passant
par les cols de Djououka et de Bedel. En dehors de ce peu de commerce,
la ville est sans importance.
Les environs sont très fertiles, riches en pâturages, en céréales et
en arbres à fruits; seulement, on ne cultive que pour la consommation
locale. On n'exporte guère que de l'opium, de la laine et quelques
fourrures. Avec le chemin de fer Transasiatique, le bassin de
l'Issik-Koul acquerra un développement considérable, car le terrain,
formé d'alluvions, est des plus productifs. L'eau est plus que
suffisante, les vallées foisonnent de gibier, et les montagnes
recèlent de vastes gisements miniers. En dehors de ces ressources, le
pays est très sain, d'une captivante beauté, tout en ayant un climat
tempéré.
[Illustration: Le monument de Prjevalsky, à Prjevalsk.--D'après une
photographie.]
Avant de quitter la ville, nous allâmes déposer une gerbe de fleurs
sur la tombe du grand explorateur Prjevalsky, qu'un modeste monument
rappelle à la postérité à l'endroit même où il succomba. Il se trouve
tout près du lac, sur le haut d'une falaise, isolé au bord du steppe.
L'emplacement ne pouvait être mieux choisi pour recevoir le corps de
celui qui passa la moitié de sa vie à errer dans les solitudes de
l'Asie centrale. Une pyramide en rocaille supporte un aigle aux ailes
éployées, tenant dans ses serres une croix orthodoxe et une chaîne
brisée, pour indiquer que la civilisation russe a supprimé l'aveugle
fatalisme qui retenait les populations dans la barbarie. Vers la
moitié du socle émerge le médaillon du célèbre savant, avec des
inscriptions rappelant ses exploits. À côté du monument, la pierre
tombale est entourée d'un parterre de fleurs, qu'un jardinier
entretient constamment.