Ils se ressouvenaient, aussi-bien que moi, du chemin de l'escalier; nous le

gagnons, nous escaladons lestement jusqu'au haut; mais que devinmes-nous

quand nous vîmes que la trape semblait exactement fermée. . . . Bersac ne

désespère point, . . . il voit un jour, il pousse de toute la force de ses

épaules, une grosse pierre couverte de broussailles pesait seulement sur

cette trape; elle cède aux efforts de celui qui soulève, nous l'aidons, la

pierre se renverse; et nous voilà dehors.

Il faut avoir connu la situation de quelqu'un qui brise ses fers pour être en

état de la rendre; c'est un nouvel air que l'on respire; ce sont de nouvelles

sensations qu'on éprouve; c'est un poids énorme de moins dont on se

débarrasse.

Nous ne pûmes tenir, avant d'aller plus loin, au plaisir de nous embrasser

encore tous les trois; puis nous encourageant mutuellement, partons, dîmes-

nous, éloignons-nous avec vîtesse; nous serions perdus sans ressources, si

ces malheureux revenaient.

Il était environ sept heures du matin, nous nous sentions en état

d'entreprendre une forte course; nous fîmes dix lieues avant le coucher du

soleil, sans que rien troublât notre marche. Cette journée nous approchait de

_Valladolid_; nous y arrivâmes le lendemain. Mes compagnons ayant tout perdu,

les seuls petits fonds que les voleurs n'avaient pas songé à me prendre,

avaient servi à nous conduire jusques-là. Mais ces ames honnêtes et sensibles

surent bientôt me dédommager du peu que j'avais fait; _Bersac_ et sa femme

avaient des amis à _Valladolid_, ils furent les voir, et en reçurent les

secours qu'ils en attendaient. Voilà ce qui vous appartient, madame, me dit

cet honnête ami, en plaçant devant moi la somme entière qu'ils venaient de

recevoir. Daignez accepter ceci comme une bien faible marque de la

reconnaissance que nous vous devons: prenez tout, dirigez tout, et conduisez

nous seulement à Bayonne. --Oh ciel! dis-je à ces braves amis, quelle injure

vous me faites! Quoi, vous voulez m'ôter la douceur de vous avoir servi! une

ame comme la mienne connaît-elle d'autre prix aux bienfaits, que celui de les

avoir rendus? . . . Mon père, dis-je à _Bersac_, en me jettant dans ses bras,

protégez ma jeunesse; empêchez-moi de heurter encore contre de nouveaux

écueils; voilà le prix que je demande du faible service que vous estimez

tant.

Ensuite de cet élan de mon ame que _Bersac_ reçut avec toute la sensibilité

possible, il me dit qu'après mes malheurs, après la situation où j'étais avec

ma famille, le désir que j'avais de retrouver mon époux, le peu de fonds dont

j'étais munie, il ne voyait pour moi d'autre parti que le spectacle; et quand

il s'apperçut que ce mot me faisait entrevoir de nouveaux périls . . .

«Vous vous trompez, me dit-il, il n'y a point d'état au monde où une femme

puisse mieux conserver sa vertu; si son talent l'expose, on peut dire aussi

qu'il la garantit: elle peut toujours l'opposer pour raison de ne pas se

livrer au vice; son organe, sa taille, sa santé, sont des motifs qui doivent

servir à la rendre sage, et qu'elle peut toujours objecter à ceux qui veulent

l'empêcher de l'être. Une femme qui n'a d'autre ressource que dans son

travail, peut manquer, et trouver par ce travail même, mille occasions d'être

séduite. Notre talent n'offre aucun de ces dangers; à-peu-près toujours payé

au-delà de ce qu'il faut pour vivre; il expose rarement au triste

inconvénient du besoin; si une femme a un talent transcendant, on la respecte

et on l'attaque peu. Si elle n'en a qu'un médiocre, sa bonne conduite lui

rend la considération que le peu d'art lui refuse; et elle est également

révérée. Non, non, Léonore, non, n'imaginez pas que le théâtre soit un écueil

pour la sagesse; le devoir délivre des persécutions, et l'on finit par vous

savoir gré de vos soins à les éviter. D'ailleurs on fait corps, on est

soutenu, on a des camarades, on est protégée, on est pour-ainsi-dire, par

l'état même, entièrement à l'abri de la misère et de l'insulte; et ce que cet

état a de supérieur à celui que le simple travail manuel pourrait vous

donner; c'est que dans celui-ci, votre sagesse, si vous êtes pauvre,

deviendra presque un ridicule; au lieu que dans le nôtre, elle ajoutera

étonnamment à l'éclat de votre réputation. On prononcera sans cesse, avec une

sorte de respect, les noms des _Gaussin_, des _Doligni_ et des _Préville_,

ils imprimeront toujours à-la-fois des idées de talent et de vertu.

Réfléchissez d'ailleurs à tous les agrémens du métier; jouissez du parfum des

roses, moissonnées sur aussi peu d'épines, quoi de plus flatteur pour

l'amour-propre, que de se trouver l'idole de la scène! de n'y jamais paraître

que pour l'entendre retentir des applaudissemens qu'on vous prodigue; comme

on respire avec délices l'encens offert à ses autels; votre nom vole de

bouche en bouche; il ne s'y prononce qu'avec des éloges; les hommes vous

aiment, vous desirent, vous recherchent; les femmes vous envient, vous

cajolent et vous imitent; vous donnez à-la-fois le ton et les modes; vous ne

paraissez, en un mot, jamais, sans que toutes les sensations de l'orgueil ne

soient enivrées tour-à-tour. Si vous avez de la conduite, les plus grandes

maisons vous sont ouvertes; on vous y reçoit avec plaisir; on vous y parle

avec respect, et par-tout vous trouvez des amis, de la protection et des

hommages.»

Vous me séduisez, mon père, dis-je à _Bersac_, émue et presque décidée. . . .

Mais vous le voyez, je n'ai point de talent. . . . À peine sais-je le

français, depuis le temps que je ne parle que l'italien, le portugais et

l'espagnol, tous mes mots se sont corrompus. --Cela reviendra facilement, me

dit madame de _Bersac_; abjurez ces langues étrangères, raccoutumez-vous au

frein des règles grammaticales; contraignez votre prononciation à redevenir

pure et exacte, pendant que nous allons voyager ensemble, et je vous réponds

qu'au delà des Pyrénées, on ne s'appercevra seulement pas que vous ayez

jamais quitté la France. Votre organe est doux et flatteur, il a de l'étendue

et de la justesse, il est tendre et flexible dans les hauts; il n'a point de

dureté dans les bas. Vous devez être du dernier intérêt dans les pleurs;

votre taille est légère, elle est agréablement prise; vos bras sont superbes;

vous avez de la fierté dans le regard, beaucoup de grace dans la démarche, de

la chaleur et de la vérité dans le débit; il ne s'agit plus que de régler

tout cela; que de vous donner de la précision, de l'aplomb. . . . Vous

apprendre l'entente de la scène, quelques études, et je parie qu'avant deux

mois nous vous mettons en état de débuter.

Je fus entraînée, je l'avoue; la protection que m'assurait madame de Bersac;

les soins que me promettait son mari, l'espoir, en allant ainsi de ville en

ville, de pouvoir apprendre des nouvelles de tout ce qui m'était le plus cher

au monde, toutes ces raisons me décidèrent, et on m'acheta sur-le-champ des

livres.

Le lendemain après dîner, madame de Bersac dit à son mari, qu'il devait

porter des plaintes contre les scélérats de chez qui nous sortions, et

travailler à les faire arrêter sur-le-champ; ce que cet honnête homme

répondit ici, me parut si sage, si conforme à ma façon de penser; . . .

justifiait si bien, en un mot, les raisons qui m'avaient également empêché de

dénoncer l'auberge au lit tombant, et les capucins enterrant les objets

cachés de leur luxure, que j'ai toujours retenu ses paroles. . . . Vous me

permettrez, j'espère, de vous les rendre.

«Je vous pardonne, dit-il, à sa femme, ces légers mouvemens de rigorisme et

de sévérité; vous arrivez d'Espagne, il faut bien que vous ayez conservé

quelque chose des mœurs haineuses et rigoristes de ces maures à demi policés;

mais apprenez, ma chère amie, que je croirais me deshonorer moi-même, si je

traînais par une telle action, ces malheureux à l'échafaud; ils m'ont

attaqué, ils m'ont dépouillé, ils m'ont mis dans leurs fers, en voilà plus

qu'il n'en faut pour que la plainte me devienne interdite, et pour que je ne

l'osasse pas sans remords; . . . Elle ne serait plus que l'ouvrage de la

vindication; ce sentiment est odieux dans une ame sensible; il en démontre la

faiblesse. C'est être faible que de ne pouvoir supporter une injure; c'est

être vraiment grand, que de la mépriser; j'ai fait, en étudiant les hommes,

une remarque assez singulière, c'est qu'il n'y a presque jamais que les ames

basses qui se livrent au sentiment de la vengeance, infiniment plus sensibles

à l'insulte, parce qu'elles n'ont la force de rien endurer, elles ne peuvent

en soutenir la blessure; et comme ces êtres-là méritent peu, ils croyent

toujours qu'on ne leur rend jamais assez. L'homme, au contraire, doué d'une

ame forte, qui n'imagine pas que l'injure puisse aller à lui, ou ne la voit

pas, ou la méprise; la vengeance afficherait l'insulte: il aime mieux ne la

pas soupçonner, que d'apprendre, en s'armant contre ceux qui l'ont outragé,

qu'il était possible qu'on lui manquât.

Que les vils satellites, gagés pour le soin flétrissant de conduire les

infortunés à la mort, se chargent de découvrir leur retraite; mais elle ne

sera jamais indiquée par moi; il est odieux, il est vil de devenir le

délateur de ceux dont nous avons à nous plaindre: cette conduite étouffe

leurs repentirs; elle les empêche d'être fâchés d'avoir troublé une société

où devait se trouver de si méchantes gens. Laissons aux autres l'emploi de

les vexer, mais dès que nous avons été leurs victimes, pardonnons-leur. Une

fois vengés, nous devenons aussi coupables qu'eux, puisque, ainsi qu'eux,

nous commettons une lézion quelconque; de ce moment nous voilà donc aussi

bas, et notre supériorité est toujours entière si nous leur pardonnons. . . .

On frémit à l'action d'Atrée; . . . les larmes les plus douces coulent, quand

Gusman dit à Zamore:

Des dieux que nous servons connais la différence:

Les tiens, t'ont commandé le meurtre et la vengeance;

Et le mien, . . . quand ton bras vient de m'assassiner,

M'ordonne de te plaindre . . . et de te pardonner.

Ah! mes amies, continua cet homme doux et sensible, plus on connait les

hommes, plus on devient tolérant. Si ces malhonnêtes gens devaient se

corriger, peut-être entreprendrais-je leur cure; mais je sens combien elle

est impossible, et j'ose dire, avec un homme de beaucoup d'esprit [9], _qu'on

n'a pas le droit de rendre malheureux, ceux qu'on ne peut pas rendre bons_.

Croyez-vous que si ces infortunés étaient riches, ils exerceraient l'affreux

métier que vous leur voyez faire? Le besoin seul les y détermine, tandis que

l'ambition et l'orgueil, sentimens bien moins pardonnables, entrainent aux

mêmes horreurs les héros que l'on glorifie, _Bras-de-fer_ et ses compagnons

qui s'unissent pour voler un coche, sont-ils autre chose que deux souverains

qui se lient pour en dépouiller un troisième? et cependant ceux-ci attendent

des palmes, et l'immortalité, pour des crimes commis sans besoin, tandis que

les autres n'auront que le mépris, la honte et la roue, pour des crimes

autorisés par la faim, la plus impérieuse des loix. Eh! ne nous mêlons pas du

mal qui se fait dans le monde; tâchons de n'en pas être blessés; mais

n'entreprenons pas de le réprimer; les famines, les guerres, les maladies

dont nous accable la nature, ne nous servent-elles pas de preuves que la

destruction est inhérente à ses principes; . . . qu'elle lui est nécessaire,

et que ce n'est enfin qu'à force de détruire qu'elle peut réussir à créer. Or

si cette destruction lui est utile, si elle n'y parvient que par des crimes,

si elle en commet chaque jour elle-même, si le crime enfin est une de ses

loix, de quel droit le bannirons-nous de la terre? qui nous autorise à le

venger? Les malheureux compagnons de _Bras-de-fer_, qui servent les vues de

la nature, comme une peste ou une famine, sont-ils plus coupables que la main

qui nous envoie ces fléaux? Pourquoi n'osons-nous insulter l'une, et pourquoi

condamnons-nous l'autre? Il ne s'agit donc ici que de l'histoire de la force.

Nous tolérons les maux que nous ne pouvons empêcher, et nous punissons les

auteurs de ceux qui sont en notre pouvoir, y a-t-il de la justice à cette

conduite [10]? Eh! rapportons-nous-en à la prudence de la mère sage qui nous

gouverne, elle maintiendra toujours dans le monde un nombre égal de vices et

de vertus, proportionné au besoin qu'elle aura de l'un ou de l'autre; elle

fera naître des Auguste, des Antonin, des Trajan, quand il lui faudra des

vertus; les meurtres lui deviendront-ils nécessaires, elle nous enverra des

Nérons, des Tibères, des Alexandres, des Tamerlans, des famines, des pestes,

des inquisiteurs de la foi, et des parlemens. . . . Mais malheur au sophiste

qui conclurait de-là, qu'il doit, ou adopter le vice, ou se consoler de

n'être pas vertueux, puisqu'il accomplit les loix de la nature. Un homme qui

dirait, puisque la guerre est un fléau nécessaire, je vais l'allumer dans

l'Europe, ne serait-il pas un tyran? Ne regarderiez-vous pas comme un

imbécile, celui qui raisonnant d'après les mêmes principes, oserait dire, je

vais me donner la fièvre, puisque la fièvre est un fléau de la nature?

Considérez de même comme un fou, celui qui dira, je vais me plonger dans le

crime, puisque le crime est dans la nature. . . . Malheureux! . . . elle

produit aussi des poisons, cette nature où tu te livres aveuglément, et

cependant tu te gardes bien de t'en nourrir; ais la même sagesse envers le

crime, fuis-le, . . . déteste-le; . . . il ne fera jamais ton bonheur; . . .

il lui est impossible de le faire. Trop de yeux sont ouverts sur toi, trop

d'intérêts s'opposent à ce que tu n'agisses que d'après le tien; et ceux de

la société qui balancent toujours cet égoïsme qui te conduit au crime, ou

t'empêcheront de le commettre, ou te puniront de l'avoir commis».

Ainsi raisonnait ce sage ami; et par tous ces discours, il ne se bornait pas

seulement, comme vous voyez, à me former au théâtre, ou à m'en donner le

goût, il élevait aussi mon cœur, il fortifiait ma raison. Je connaissais par

lui le prix de mes voyages; il me montrait le fruit que je pouvais cueillir

de mes malheurs. Pendant ce tems sa digne épouse cultivait mes faibles

talens; et à peine arrivée au-delà des monts, j'étais déjà en état de débuter

dans huit rôles.

Mais j'ai devancé, sans le vouloir, les événemens de notre route: reprenons-

les, ils offrent, avant que d'arriver en France, un évènement assez

singulier, pour que je ne doive pas vous le taire.

Je craignais de séjourner dans les villes, et sur-tout de suivre les grandes

routes; j'en avais déjà témoigné mon inquiétude à _Bersac_, qui, instruit par

moi de mon aventure de Madrid, m'assura que l'inquisiteur, trop honteux de ce

que j'aurais à objecter contre lui, se garderait bien de me poursuivre, et

que mes craintes étaient chimériques, je me livrai donc à lui.

En partant de _Valladolid_, nous fumes coucher à Burgos_; les auberges sont

aussi mauvaises que rares en Espagne, sans la précaution de porter tout avec

soi, on y est souvent peu à l'aise; mais point en état de nous procurer ces

facilités, nous nous logions comme nous pouvions, trop heureux d'être à

couvert, et de pouvoir vivre, après tous les maux que nous avions senti.

Quoique _Burgos_ tienne le premier rang dans les états des deux _Castilles_,

nous y fumes pourtant beaucoup plus mal logés qu'à _Valladolid_; il fallut se

contenter d'un mauvais cabaret hors de la ville, divisé en quelques tristes

cellules mal closes, et donnant toutes les unes dans les autres; vous

pardonnerez ce petit détail; il est essentiel à l'intelligence de l'aventure

qui nous arriva dans cette misérable hôtellerie. --Qui donc va venir coucher

près de nous, dis-je à l'hôtesse, en lui voyant préparer un lit dans une

petite chambre contiguë à celle où nous étions, et dont rien ne nous

séparait! Dormez en paix, brave dame, me répondit la maîtresse du lieu; les

voisins que je vous donne, sont gens aussi honnêtes que vous. C'est un

alcaïde de l'inquisition de Madrid, (et jugez si je frémis à ce mot) . . .

qui vient d'épouser dans la capitale une des plus belles filles de toutes les

Espagnes; il la mène en Biscaye, son pays à lui, et je crois que tous deux y

vont finir leurs jours. . . . Très-émue de cette réponse, j'affectai pourtant

le plus grand calme; mais je témoignai bien vîte à mes deux amis, toute la

crainte que me donnait une pareille rencontre. . . . Ils en furent d'abord

aussi épouvantés que moi; la réflexion néanmoins ramena promptement _Bersac_;

les projets que cet alcaïde annonce, me dit-il, paraissent bien éloignés de

tout ce qui pourrait devoir vous causer de l'inquiétude; vous le voyez, loin

d'être occupé de vous, il est dans l'ivresse des premiers plaisirs de

l'hymen; il tourne le dos à l'inquisition, il va s'établir en Biscaye; . . .

il est sans suite. Rassurez-vous, Rassurez-vous, Léonore, je crois juger

assez bien des événemens de la vie, pour vous répondre que cette aventure

n'est pas pour vous du plus petit danger. Nous nous mîmes donc à table, et

pleinement calmée par ce discours, je soupai comme à mon ordinaire. L'heure

de se mettre au lit étant venue, inquiets pourtant de ne point voir nos

voisins se retirer, nous en demandâmes la cause à la servante.

Le mari de cette dame, nous dit-elle, voyage avec un certain monsieur

_Rodolphe_, lieutenant de dragons, son ancien camarade; et comme ils s'aiment

beaucoup tous les deux; chaque soir ils font ensemble un peu de débauche;

mais la jeune femme aussi ennuyée que vous de ce retard, va venir se retirer

en attendant. Dès qu'elle sera couchée, vous serez tranquilles; nous

recommanderons à dom _Santillana_, son époux, de ne point faire de bruit en

venant la retrouver, et rien n'interrompra votre repos.

À peine, en effet, cette fille eut-elle cessé de parler, que la jeune dame

monta, suivie de l'hôtesse. Comme aucune porte ne nous séparait, pour éviter

de lui être à charge, nous ne pumes que détourner nos regards. Elle se

coucha, nous en fîmes autant.

Il y avait une heure au plus que j'étais endormie, lorsque je me sentis tout-

à-coup serrée par un homme nud, dont la situation très-énergique, et les

mouvemens peu équivoques, en me réveillant en sursaut, firent peut-être

courir en cet instant, à ma vertu, des risques plus réels que tous ceux où

j'avais échappé jusqu'alors. . . . Me dégager lestement de ses bras, sauter à

terre, en criant au secours, et me précipiter dans le lit où je supposais

madame de Bersac, est pour moi l'affaire d'un instant; et là, croyant avoir

trouvé le refuge que je cherche, j'embrasse, je serre de toute ma force la

femme que je prends pour l'épouse de mon protecteur, lorsque de nouveaux cris

se font entendre en même temps que des lumières viennent jetter du jour sur

les différentes parties d'une scène aussi bizarre que peu attendue.

Représentez-vous d'abord le comédien Bersac à moitié nud, tenant d'une main

mal affermie deux flambeaux, dont les reflets fâcheux ne servent qu'à lui

faire voir un homme également nud, remplissant auprès de madame de Bersac,

des devoirs conjugaux qui n'appartiennent qu'à lui; et moi qui me suppose

dans le sein de cette amie, moi qui viens à la hâte y chercher des secours,

serrant, embrassant de toutes mes forces . . . qui? . . . _Clémentine_ . . .

cette malheureuse _Clémentine_, compagne d'une partie de mes infortunes, et

que je venais de laisser gémissante au fond des prisons de Madrid.

Comment vous rendre ici les sentimens divers qui nous agitèrent tous à-la-

fois? de quelles expressions se servir pour vous peindre Bersac, frémissant

de rage du forfait trop certain qu'il éclaire; sa femme appercevant son

erreur, jettant des cris de désespoir; le malheureux qui fait leur honte

commune, s'esquivant à la hâte, fuyant à travers les ténèbres, et la femme

qu'il deshonore, et le mari qu'il outrage, et pour terminer en un mot la

scène, Clémentine et moi, nous reconnaissant, nous embrassant toutes deux

dans le même lit, nous accablant de questions réciproques, et ne pouvant

venir à bout de nous entendre, par la multitude des mouvemens qui nous

agitent tour-à-tour.

Ne vous laissons pas contempler plus long-tems ce tableau singulier, ce

serait refroidir votre attention, que de ne pas vous l'expliquer tout de

suite.

Clémentine était la jeune femme qui venait de se coucher près de nous; elle

était cette épouse chérie de l'alcaïde Santillana qui s'en allait avec lui en

Biscaye: nous allons revenir aux événemens qui l'avaient amenée là:

poursuivons. La débauche des deux amis, mais quel était ce second ami,

_Brigandos_; oui, madame, Brigandos, sous le nom de Rodolphe, échappé de

l'inquisition, par les soins de Clémentine, ainsi que je vais bientôt vous

l'apprendre. Sa débauche, dis-je avec Santillana, les ayant enfin conduit

plus avant qu'ils ne croyaient, devenait à-la-fois, et la raison qui les

faisait retirer si tard, et celle qui, venant d'altérer leurs sens, avait

fait jetter le prétendue Rodolphe dans le lit de Clémentine, et l'alcaïde de

l'inquisition dans le mien; mais par une inconcevable fatalité, quand cette

double erreur s'opérait, Bersac, pressé d'un besoin, venait de se lever pour

y satisfaire, et les cris de Clémentine, ayant reconnu tout de suite que ce

n'était point son mari qui, se plaçait près d'elle, avait fait sauver

Brigandos, qui, rencontrant le comédien dans sa marche rapide, l'avait

culbuté du haut en bas de l'escalier. Bersac, furieux de la catastrophe,

s'était saisi, en se relevant, des lumières de la salle à manger, près de

laquelle il venait de cheoir, et remontant courageusement dans les chambres,

il venait reconnaître l'origine du désordre, lorsque l'alcaïde Santillana

s'égarant dans mon lit comme Brigandos dans celui de Clémentine; effrayé de

la réception que je lui avais faite, s'était élancé dans celui de madame de

Bersac, croyant trouver celui de sa femme, ainsi que j'avais moi-même gagné

celui de Clémentine, au lieu de passer dans celui de la comédienne; telles

étaient les raisons de tout le bruit, telles étaient celles de l'étonnement

stupéfait de Bersac, et de la fuite soudaine de l'alcaïde, reconnaissant

qu'il avait beau sauter de lit en lit, il ne cessait jamais de se tromper.

Mais malheureusement l'erreur commise dans celui de madame de Bersac, avait

eu des suites plus funestes que dans toutes les autres parties de la scène.

Un instant suffit, dit-on, à deshonorer la femme la plus sage; et ce terrible

instant venait d'arriver pour la vertueuse épouse du comédien. . . . D'une

part, un jeune homme, frais et vigoureux dans l'état du monde le moins fait

pour la patience; de l'autre, une femme à moitié endormie, . . . qui

s'imagine recevoir les chastes embrassemens d'un époux. . . . Il n'en avait

pas fallu davantage, . . . le malheur était consommé. . . . Madame de Bersac

fut la première à le dire; elle se jetta en pleurs aux pieds de son mari;

elle lui demande de la venger de l'outrage odieux qu'elle vient de recevoir;

et cette nouvelle circonstance changeant tout-à-coup le tableau, en varia les

teintes gracieuses de Thalie, contre les noirs pinceaux de Melpomène. Voyant

les choses devenir lugubres, nous volons, Clémentine et moi; je nomme mon

amie, elle implore la grace de son époux: Santillana, en honnête homme,

accourt lui-même aux genoux de madame de Bersac, la supplie d'oublier une

faute qu'il n'a commis que par inadvertance; et se retournant aussi-tôt vers

le mari, il le conjure de se venger, et qu'il ne s'en défendra pas, si ses

excuses ne sont point acceptées. L'attitude est fixe; un moment chacun

s'observe et réfléchit.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3 · 第 21 / 22 段