Mon projet le lendemain, était de m'approcher de Ségovie, mais ayant pris

beaucoup trop à gauche, je me trouvai totalement égarée, la nuit vint je ne

voyais plus ni route, ni maison autour de moi, et je suivais tristement un

petit chemin à moitié frayé, au hasard du lieu où il pourrait me conduire,

lorsque j'entendis le son d'une cloche, je m'y dirigeai et parvins au bout

d'une demi-heure, près d'un couvent de capucins extraordinairement isolé, et

qui me parut peu considérable, je n'avais aucune envie comme vous le croyez

aisément d'aller demander asyle à ces bons pères, je serais devenue dans leur

retraite, un morceau trop friand pour eux, mais trouvant l'église ouverte, je

m'y introduisis, imaginant au moins que l'air d'y prier, m'y ferait passer

tranquillement la nuit; j'entrai, je me tapis dans un confessionnal, et peu

après j'entendis fermer l'église. Dans cette tranquille obscurité, épuisée de

faim et de fatigue, je me livrai malgré moi au sommeil, il y avait tout au

plus deux heures que je reposais, lorsque j'entendis ouvrir la porte du chœur

qui donnait dans le couvent, je crus d'abord que les pères venaient à

matines. Cette idée qui ne m'était pas venue, me fit frémir, mais ce qui

frappa mes regards redoubla bien mieux mes craintes, deux religieux, éclairés

d'une faible lampe, s'introduisirent à pas lents; ils portaient l'un par la

tête, et l'autre par les pieds, un cadavre de femme tout récemment

assassinée. --Mettons la ici, dit l'un d'eux en déposant le côté du corps

qu'il tenait, sur la balustrade du chœur, et ouvrons vite un caveau. --La

belle créature dit l'autre en la considérant. . . . sans les maudites

recherches dont nous sommes menacés, elle nous aurait encore servi plus de

six mois. --En voilà pourtant _vingt-une_ qui nous passent ainsi par les

mains depuis quatre ans; nous dépeuplerons la province. --Ce sont nos

maudites institutions qui sont cause de celà, nous sommes des hommes comme

les autres, et tout comme eux nous avons besoin de femmes, qu'on nous en

laisse à volonté, et pour déguiser des besoins naturels, nous ne serons pas

obligés d'avoir recours au crime, nous ne serons pas contraints à tuer les

objets de nos jouissances, de peur qu'ils ne nous trahissent. Voilà

l'inconvénient affreux que n'ont pas su prévoir les loix; une jeune fille,

tendre et crédule, devient infanticide pour déguiser sa faute, un libertin

sujet à des caprices, pour les cacher, en détruit l'objet, le moine

incontinent devient un meurtrier, qu'on ferme les yeux sur des torts qui ne

sont qu'imaginaires, sur des faiblesses qui n'offensent en rien la société,

et l'homme ne deviendra pas doublement criminel pour empêcher qu'on n'imagine

qu'il put se le rendre une fois. --Si les parens viennent demain comme on

nous en menace, nous leur dirons qu'on les a trompés, _fausseté_, _trahison_,

_fourberie_, rien ne coûte après les crimes où l'on nous force. . . . Et

voilà comme on perverti l'homme, voilà comme pour le rendre meilleur, on

l'oblige à devenir plus mauvais. --Alors l'un de ces moines s'avançant vers

le confessionnal où j'étais, vint ouvrir un caveau à moins d'une toise de

moi, allons, dit-il à son confrère dès qu'il eut fait, mettons cette

malheureuse dans sa dernière demeure, et ils la reprirent, la placèrent sur

le bord du caveau, et se reposèrent encore un instant. --Si jamais nous

étions vus dit l'un, quand nous faisons de pareilles choses. Malheur à celui

qui nous surprendrait, il passerait un mauvais quart-d'heure, nous

enterrerions deux individus au lieu d'un. Fussent-ils vingt, nous les

camperions dans le caveau. --Heureusement que dans notre solitude, ces

surprises-là sont impossibles. --Impossibles, tu te trompes, un voyageur peut

s'être arrêté dans l'église . . . S'y être laissé enfermer, s'évader ensuite

le lendemain, pour aller nous trahir et nous perdre. --En vérité nous ne

devrions jamais procéder à de semblables expéditions, sans tout examiner

avant;--Et vous jugez si je frémissais. --Allons plaçons-là toujours

continuèrent-ils, pour aujourd'hui il n'y a rien à craindre; il ne passe

personne les samedis devant notre maison, une autre-fois nous serons plus

prudens. --Ils descendent tous deux le cadavre, remontent au bout de

quelqu'instans, referment le caveau, et rentrent dans le couvent.

Je n'avais, à ce qu'il me semblait rien éprouvé jusqu'alors qui eut dû me

causer autant d'allarmes même dans l'aventure de Fiorentina, car au moins là,

j'étais en plaine; absolument anéantie, j'écoutai un moment si je ne rêvais

pas. . . . --Ô fortune! me dis-je, comment me tireras-tu de ce pas-ci? . . .

Il n'est pas possible que je ne sois vue demain, quand on ouvrira

l'église. . . . Et si celà arrive, je suis morte. . . . L'agitation,

l'inquiétude, la frayeur dont je fus tourmentée le reste de la nuit, ne peut

ni s'imaginer, ni se peindre; à tout instant j'appercevais le fatal caveau

s'ouvrir devant mes yeux pour m'engloutir vivante. . . . D'autrefois je ne

m'y voyais descendue qu'après avoir été percée de cent coup de poignards.

. . . Oh! qu'elle me sembla longue cette effrayante nuit! le jour parut

enfin; un frère du couvent vint ouvrir les portes, et dans l'instant une

douzaine de femmes et de paysans s'introduisirent pour entendre la première

messe; je crus ici qu'il serait beaucoup plus prudent d'avoir l'air d'entrer

avec ces gens-là, que d'afficher celui de fuir, je me dégage donc lestement

de mon coin, et me mêlai parmi ces villageois, ils s'agenouillèrent, j'en fis

autant, il faut quelquefois savoir feindre. Une figure étrangère est observée

dans des endroits écartés comme ceux-là; on jetta beaucoup les yeux sur moi,

mais l'on ne me dit mot. Le prêtre parut. . . . C'était un de ces mêmes

moines . . . un de ces mêmes scélérats qui venait de se souiller de forfaits,

dont les mains impures et sanglantes, allaient offrir le sacrifice divin.

. . . Si j'ai jamais cru faire un crime moi-même, c'était bien d'assister à

une aussi révoltante idolâtrie. . . . Ô ciel! me dis-je, quand il leva

l'hostie, serait-il donc possible qu'un miracle comme celui duquel on nous

parle, se fît sous les paroles de ce monstre, . . . et je détournai les yeux

avec horreur. Voilà l'époque où j'ai pris cette cérémonie de l'église, dans

une haine tellement invincible, qu'il serait moins cruel pour moi, d'assister

à un supplice, que de voir opérer ce mystère.

L'impiété s'acheva; je sortis avec le peuple; et bientôt j'en fus entourée;

on me questionna. . . . Je me dis pelerine française, retournant dans ma

patrie, le confrère de celui qui venait de dire la messe, celui qui l'avait

aidé pendant la nuit, était venu se joindre aux paysans, il me regarda avec

attention, je vis aussitôt la luxure éclater dans ses yeux. Il me demanda où

j'avais couché? sous un arbre à une lieue d'ici, répondis-je, ne voyant nul

abri où pouvoir reposer ma tête; il me proposa d'entrer au couvent, m'assura

que je le pouvais à titre de pelerine, et que puisque je n'avais pas soupé la

veille, on m'y servirait à déjeûner; eusse-je eu mille fois plus d'appetit,

je me serais bien gardé d'accepter de tels secours; . . . il redoubla ses

instances, . . . je mis plus d'expression à mes refus, et priant un de ces

villageois de m'indiquer la route de Ségovie, je m'acheminai promptement vers

le côté qu'on m'indiquait, sans oser seulement regarder derrière moi. À peine

eus-je fait deux lieues que je trouvai une maison; j'y entrai à dessein d'y

prendre quelque nourriture, ce n'était point une auberge, mais une grosse

ferme, habitée par d'honnêtes gens, dont je fus très-bien reçue; le premier

objet qui me frappa, fut une jeune femme pleurant au coin du feu de la

cuisine. --Je demandai le sujet de son chagrin. --C'est ma fille me répondit

un vieillard, qui me parut être le chef du logis, depuis deux mois la chère

femme ne peut se consoler. --Et que lui est-il donc arrivé demandai-je?

--Elle avait une fille de quinze ans, belle comme le jour, qui a disparue

depuis l'époque que je vous dis, sans qu'il soit possible de savoir ce

qu'elle est devenue. . . . Une fille sage comme sa mère, . . . dévote comme

un ange, un enfant que nous adorions; . . . c'était l'espoir et la

consolation de mes vieux jours. . . . et des larmes humectèrent ici, les yeux

de ce brave homme. --Mais dis-je alors ne doutant plus de la funeste liaison

de ces deux faits, n'avez-vous négligé nulles recherches? Aucunes, me dit le

vieillard. . . . De mauvaises gens sont venues nous dire qu'elle était cachée

dans ce petit couvent de capucins, auprès duquel vous avez dû passer. . . .

Quelle apparence que des personnes si saintes et si honnêtes, eussent fait

une pareille chose. . . . Ils ne sont que trois dans ce couvent, et tous les

trois méritent d'être canonisés. Un d'eux encore hier au matin . . . était là

qui nous consolait . . . le saint homme. . . . Il nous disait que Dieu nous

aimait, puisqu'il nous châtiait aussi cruellement . . . Qu'il fallait prendre

ce fléau comme une des croix dont le fils de Dieu fut humilié, et que celle

que nous pleurions était peut-être dans le ciel à présent. . . . Peut-on se

permettre de soupçonner de tels religieux! . . . ils seraient bien plus

capables de nous la ramener si elle avait failli, que de nous désoler en nous

la ravissant. . . . La pauvre petite . . . Ils l'ont connue toute enfant,

l'un d'eux la confessait, il est aussi le directeur de toute notre

famille. . . . C'est chez eux qu'elle a appris à lire, . . . chez eux qu'elle

remplit l'an passé ses premiers devoirs de chrétienne. Ils sont tous les

jours ici, ils nous conseillent, . . . ils nous chérissent. . . . Ce sont des

scélérats ceux qui veulent mettre la perte de notre chère fille, sur le

compte de gens aussi respectables.

Ici je m'imposai le silence le plus vigoureux; quelqu'horrible que fût le

crime de ces moines, quelque certaine que je dus être, que la fille perdue et

la fille enterrée dans le couvent, ne devait être que la même personne, rien

ne put me déterminer à devenir la délatrice de ces malheureux, je ne sauvais

pas la vie de cette infortunée, en accusant ceux qui l'avaient fait périr, il

y a d'ailleurs quelque chose de si obscur et de si louche sur-tout cela, dans

les décrets de la nature, si c'est la perte de l'individu qui caractérise le

crime, n'en commettai-je pas un en faisant périr ces religieux? et si ce

n'est pas la perte de l'individu qui constate le crime, ou si cette perte est

égale aux loix de la nature, qui ne se maintiennent que par des pertes. . . .

Restait-il alors bien prouvé que ces moines méritassent la mort? . . . et

puis tous trois périssaient par mes aveux; or, un seul être en vaut-il

trois? . . . la mort du meurtrier enfin, empêche-t-elle de nouveaux

meurtres? . . . répare-t-elle celui qu'il a fait? . . . ranime-t-elle le sang

qu'il a versé? . . . mais ils en avouaient plusieurs. Il ne m'appartenait pas

de les prendre sur de tels aveux, je n'avais pas les indices de plusieurs

crimes. À peine avais-je ceux d'un seul, je dis _à peine_, puisque ce crime

n'avait pas été commis sous mes yeux, je ne pouvais donc pas les dénoncer

pour plusieurs. J'aurais enfin tout mis en œuvre pour que les moines de

l'univers entier, eussent eu la permission publique de se livrer au petit

mal, qui pouvait en empêcher de si grands, mais je n'aurais pas fait un pas

pour perdre des malheureux qui ne devenaient criminels que par force . . .

Que, contraints par des loix absurdes que j'aurais eu le tort de servir, en

leur immolant ces victimes. Moyennant quoi je me tus, je plaignis le sort de

ces bonnes gens, les payai largement de ma dépense, et suivis la route qu'ils

m'assuraient devoir me rendre le même soir à Ségovie.

Cette route n'était qu'un sentier, seulement à trois lieues delà, je devais

trouver le grand chemin, je le rencontrai comme on me l'avait dit, mais ne me

souciant point de le suivre, toujours dans la crainte d'être poursuivie comme

fugitive de l'inquisition, je me mis à battre des traverses toujours dans les

directions de mes principaux points, de façon que marchant encore cette

journée au hasard et n'ayant rencontré personne, je m'égarai une seconde

fois. Aucun abri dans les environs, une nuit des plus obscures et qui m'otait

toute espérance de me retrouver ce soir-là. Rassasiée de malheurs, frappée de

tous les objets sinistres offerts à moi depuis si long-temps, une frayeur

soudaine me saisit, et me laissa cheoir au pied d'un chêne, presque sans

force et sans mouvement, j'étais à peine dans ce funeste état, qu'un homme

armé d'une carabine en bandoulière, et d'une ceinture garnie de poignards et

de pistolets, se laissa glisser du haut de l'arbre, et tomba tout à coup à

mes pieds . . . Que fais-tu la p . . . me dit-il d'une voix terrible, et que

viens-tu chercher dans ce pays-ci? . . . Hélas! monsieur, dis-je aussitôt en

me levant, je ne suis pas ce que vous croyez, mais une malheureuse femme,

enlevée de France par un amant qui m'a épousée, qui m'a été ravi lui-même,

que je cherche par toute la terre et que je vais essayer de retrouver dans ma

patrie. Ces explications suffisaient, mais elles ne satisfaisaient pas le

scélérat à qui j'avais à faire. --Tu es française me dit-il alors, en se

servant de notre langue, et moi aussi ma mie, allons paye la bien venue, et

m'ayant en même-temps adossée contre l'arbre, il se préparait à ne me faire

aucun quartier, malgré les nœuds de la patrie; déjà une de ses mains

empêchait ma voix de s'échapper, tandis que l'autre facilitait une entreprise

dont j'allais infailliblement devenir la victime, si dans l'instant une

troupe de ces mêmes brigands ne nous eût entourés tous les deux; ils étaient

huit en tout, également armés, et tous gens de fort mauvaise mine; un moment,

dit l'un d'eux en arrêtant avec violence les poursuites de mon adversaire, un

moment, il faut que chacun en ait sa part, et il n'est pas juste que le plus

nouveau passe le premier; _capitaine_, s'écria celui qui venait de parler, à

un autre homme qui arrivait, venez décider la question. --Quelle est cette

_gueuse_ là dit cet homme rébarbatif, en me tirant vivement d'auprès de

l'arbre, pour m'observer un peu plus au jour. De par tous les diables, elle

n'est pas mal. . . . Amis menons cela dans notre caverne, vous savez que nous

n'avons personne pour nous faire à manger, quand nous revenons de nos

courses, il nous faut préparer nous-mêmes de quoi nous restaurer. . . . Cette

p . . . là sera excellente . . . et pour cela et pour autre chose, . . .

quand la fantaisie nous en prendra, . . . Marchons, poursuivit-il, il est

tard, demain la voiture de Madrid passe au coin du bois, à l'aube du jour, je

n'y veux laisser ni un écu, ni un voyageur, j'ai tant de chagrin d'avoir

manqué aujourd'hui la berline du duc _Dalbuquerke_, que je veux m'en venger

demain sur tout ce que je rencontrerai; et l'on marchait toujours durant

cette charmante conversation, qui, comme vous voyez ne me laissa pas ignorer

long-temps que j'avais pour affreux destin, d'être tombée dans une troupe de

voleurs, . . . que dis-je dans une troupe d'insignes assassins, qui ne

faisait jamais grace à qui que ce fut, et qui s'étant rendue introuvable dans

la vieille Castille, l'inondait depuis six mois des crimes les plus atroces.

Je ne vous dirai point mes réflexions, j'étais si tellement anéantie qu'à

peine avais-je la force de respirer. Quelquefois pourtant je les suppliais de

me faire grace et de me laisser poursuivre mon chemin; mais ils riaient ou me

menaçaient, il fallait se résoudre et marcher; au bout d'une demie heure nous

arrivâmes dans un taillis extrêmement toufu, où l'épaisseur des branches nous

laissait à peine la possibilité de défiler. Vers le milieu de ce petit bois,

le chef qui marchait en tête, leva une pierre couverte de broussailles, un

escalier s'offrit à nous, nous le descendîmes dans le silence et quand nous

fûmes à près de cent pieds sous terre, nous nous trouvâmes dans un vaste

caveau au fond duquel brûlait une lampe, on alluma plusieurs chandelles et

dans l'instant je pus distinguer la forme du local; il paraissait que cette

retraite était une ancienne carrière, plusieurs sentiers aboutissaient à la

principale pièce dans laquelle nous étions, et conduisaient par leur autre

bout à différentes petites chambres également taillées dans l'épaisseur du

roc. Là, nos bandits se désarmèrent, et le capitaine en me regardant sous le

nez, me demanda qui j'étais, je lui dis la même chose que j'avais avancée à

celui de sa troupe qui m'avait parlé le premier. Alors cet insigne brutal

pour toute marque d'intérêt aux malheurs que je venais de lui peindre; reprit

sa carabine, et après un blasphême exécrable, _Bras de fer_, dit-il à un de

ses camarades, j'ai bien envie de tirer cette pucelle au blanc, je n'ai

jamais tué de femme de ma vie, je veux voir si celà serait meilleur à

_désorganiser_ qu'un homme, bien dit, capitaine, répondit _Bras de fer_,

aussi bien les doigts me démangent, je ne dors pas d'un bon somme quand je

n'ai pas tué quelqu'un; plaçons-la toute nue au bout de l'allée, les jambes

ouvertes, et le premier qui mettra la bale dans le noir, aura à lui tout seul

le butin qui se fera demain. . . . Mais quand ils virent que je

pâlissais, . . . que j'étais prête à perdre connaissance, . . . le capitaine

quitta son arme, et me dit d'être tranquille, qu'il ne faisait cela que pour

me faire voir le sort qui m'attendait si je cherchais à me sauver d'eux ou si

je ne faisais pas mon devoir.

De ce moment on me mit en possession des instrumens de la cuisine, on me fit

allumer du feu, et on m'ordonna de préparer les viandes qui me furent remises

à cet effet. Ne voyant qu'une parfaite obéissance et un peu de talent pour

attendrir mes nouveaux maîtres, quoique je n'eus jamais fait ce métier, je

l'entrepris avec un telle envie de réussir, que je leur fis un assez _bon_

souper, ils en furent si contents qu'ils m'invitèrent à me mettre à table

avec eux, ce que je fis avec bien plus de frayeur que de faim.

En préparant ce repas, j'avais bien pensé au somnifère qui m'avait si

parfaitement réussi avec l'inquisiteur; de quelle utilité ne me fût-il pas

devenu dans une telle circonstance, mais en franchissant les murs de dom

Crispe, j'avais eu le malheur de le perdre, et je ne l'avais pas regrettée,

n'imaginant pas qu'il dût m'être sitôt nécessaire.

Quand nos brigands eurent bien soupé, quand ils eurent vuidé un grand nombre

de bouteilles de vin, leurs yeux se tournèrent vers moi avec un peu plus

d'intérêt, et comme il s'en fallait bien que l'amour ou la galanterie devînt

l'élément de leur flamme, il n'y eut sorte de brutalités qu'ils ne se

préposèrent; un écart en amène un autre; l'ennemi de la vertu, l'est

également de la décence; accoutumé à franchir tous les freins pour l'intérêt

du crime où son penchant l'entraîne, jugez s'il en respecte où parle sa

luxure? . . . Comment vous rendre tout ce qui fut dit. Vous le cacher est

manquer le tableau; j'userai donc de quelques figures, il n'y a que les

expressions malhonnêtes qui choquent, on peut tout montrer sous le voile.

Ils prétendirent d'abord qu'il fallait me faire mettre nue au milieu d'eux,

éteindre toutes les lumières, et qu'ainsi que des loups sur une brebis,

chacun se jetteroit sur moi pour s'y satisfaire à sa guise: ensuite les

opinions changèrent, il fallait, dirent-ils réserver le meilleur pour le jour

d'ensuite . . . se contenter seulement ce soir-là de juger mon adresse,

. . . et que celui qui, mieux servi, ou plus heureux, arriverait au but en

moins d'instant, serait le premier le lendemain dont je couronnerais

l'ardeur. Un troisième ouvrit un avis différent: la forteresse, prétendit-il,

devant être d'une résistance fort vive, il fallait, afin de se mettre en état

de l'attaquer le jour suivant, escarmoucher devant les demi-lunes, et

s'emparer de la redoute avant d'entrer dans le corps de la place. D'autres

dirent des choses encore plus obscènes; il n'y eut sorte de complots odieux

qu'ils ne firent contre moi, sorte d'inventions crapuleuses ou barbares qui

n'échauffassent leur tête. . . . Enfin le capitaine apaisa tout, et dit que,

comme on devait partir dans une heure, il ne voulait pas que personne me

touchât avant le retour; mais que pour passer cette heure agréablement, il

fallait me jouer aux dés, et mettre entre les mains du sort la décision de

l'ordre de ceux qui deviendraient mes amans tour à tour: ce projet s'exécuta

sur-le-champ, et les rangs s'écrivirent.

«Enfans, dit le capitaine, dès que cela fut fait, tout est dit, partons

maintenant; des devoirs plus essentiels nous attendent. . . . Souvenez-vous

que ce que nous venons de faire n'est qu'un jeu: je voulais vous tenir en

gaieté, et vous empêcher de dormir. . . . Que cette malheureuse nous serve, à

la bonne heure, nous en avons besoin. . . . Mais s'il y en avait un seul

d'entre-vous qui s'avisât de profiter de sa faiblesse et de son malheur, pour

obtenir par la violence, ce qu'elle ne doit donner qu'à celui qui lui plaira

le mieux, je vous avertis que je regarderais cet homme-là comme un lâche,

comme un malhonnête homme, capable de nous trahir nous-mêmes, et qu'il n'y

auroit rien que je ne fisse pour m'en défaire à l'instant. Ce n'est ni contre

le faible, ni contre le pauvre que doivent se diriger nos armes; elles ne

sont destinées que pour le fort et pour l'opulent: notre métier, tout aussi

noble que celui d'Alexandre, n'a pour objet que d'établir parmi les hommes,

une compensation dérangée par la civilisation et les loix. Nous manquons,

personne ne nous secoure; tout nous est permis pour réparer les torts de la

fortune, et la férocité du riche. Tout nous est défendu, dès qu'il n'est

question que d'un crime. Il est déjà assez malheureux pour nous d'être

obligés d'en commettre pour vivre, sans nous y livrer gratuitement. Qu'il

s'avance celui qui aurait envie de me contredire, et je lui fais raison sur-

le-champ, de telle manière qu'il voudra l'entendre.»

Ce discours fut universellement applaudi; tous s'armèrent et partirent, en me

laissant ce qu'il fallait leur préparer au retour.

Grand Dieu, me dis-je, confondue de ce que je venais d'ouir: . . . voilà donc

encore de la vertu dans le sein même de l'infamie! Ces malheureux viennent de

se permettre des propos affreux, sans doute, mais ils ne m'ont fait aucun

mal, et ils annoncent clairement l'envie de ne m'en point faire; ils ne m'ont

point livrée par raison d'état aux mains d'un roi barbare qui pouvait me

dévorer: ils n'ont point eu dessein, comme l'alcaïde de Lisbonne, d'abuser de

ma misère, pour se procurer des jouissances, ils ne m'ont pas volée pour me

contraindre à me jetter dans leurs bras; ils ne m'ont point brûlée,

tenaillée, pour obtenir de moi l'aveu de crimes imaginaires; ils ne m'ont

point placée entre le déshonneur et la mort, pour triompher de ma

faiblesse . . . ils ne me tuent point pour empêcher que je ne révèle leurs

crimes. . . . Ce ne sera donc jamais que dans les états proscrits par la

société, que je trouverai de la pitié et de la bienfaisance; et ceux qui sont

chargés d'y maintenir l'ordre et la paix, ceux qui doivent y faire régner la

piété et la religion tour-à-tour, séduits par le despotisme, ou frémissant

sous le joug de l'imposture, ne m'offriront que des horreurs et des crimes!

la civilisation est-elle donc un bonheur! et si la plus grande somme de

crimes se trouve toujours sous le manteau de l'autorité; les freins dont elle

nous accable, ne sont-ils pas plutôt les instrumens de ses passions, que les

moyens de la vertu?

Ces idées agitèrent mon esprit avec tant d'empire, que je passai deux heures

au coin du feu comme anéantie, et sans regarder autour de moi. Je me levai

enfin, curieuse de voir ma nouvelle habitation, comme les rayons du jour n'y

avaient jamais pénétrés, je me munis d'une lampe, et parcourus à sa sombre

lueur, tous les détours de ce réduit. . . . Quel fut mon étonnement, quand

j'entendis parler bas au fond d'une voûte obscure, qui paraissait receler

quelques lugubres habitations. . . . Je m'avance, je vois une porte, et

distingue clairement que les sons qui me frappent, ne viennent que de la

chambre que ferme cette porte. . . . Je prête l'oreille. . . . Ô! ma chère

Angélique, disait en français une voix d'homme, notre imposture n'en imposera

pas long-temps, dès qu'on aura cessé d'y croire, la mort en deviendra le

prix, et cette affreuse caverne est notre éternel sépulchre. . . . Je

m'enhardis. . . . De tels mots, pensé-je, ne peuvent venir que de compagnons

d'infortune; c'est mon heureux sort qui me les envoie; parlons-leur. --Ô!

vous, dis-je d'une voix basse, vous qui gémissez comme moi dans ce lieu

d'horreur, . . . je m'y crois plus libre que vous; enseignez-moi comment je

peux vous y servir? --Qui êtes-vous, me dit à travers la porte le même homme

qui venait de parler, votre pitié trompeuse ne nous abuse-t-elle pas? --Ne le

redoutez point, m'écriai-je, je suis comme vous, victime de la scélératesse

des maîtres de cet affreux logis, et desire, pour le moins, aussi vivement

que vous, de leur échapper, quelque peu de raison que j'aie à me plaindre

d'eux jusqu'à ce moment-ci. Alors je dévoilai mes aventures; . . . monsieur

de _Bersac_, c'était le nom de ce camarade de malheur, me raconta les siennes

et celles de sa femme. Ils étaient l'un et l'autre comédiens français; ils

venaient de Cadix, et retournaient dans leur patrie; la voiture publique dans

laquelle ils étaient, avait été pillée; presque tous les voyageurs, ou

s'étaient enfuis, ou avaient rencontré la mort, et lui, ainsi que sa femme,

n'avaient échappé à la rage de ces meurtriers, qu'en leur promettant de leur

apprendre un secret essentiel pour eux. Ce subterfuge n'avait eu pour but que

de parvenir pendant ces délais, à trouver les moyens d'échapper. Ils avaient

dit à ces voleurs, que trois jours après eux, la voiture de l'ambassadeur de

France, chargée d'or et de bijoux, devait passer par la même route; ils

demandaient la vie s'ils n'en imposaient pas. Le moyen avait réussi; mais ce

qui le fondait étant imaginaire, et l'instant où la fausseté de leur histoire

allait se découvrir, étant prêt d'arriver, comment espérer de se tirer

d'affaire? --Il faut prévenir ce moment, dis-je, à ces malheureux époux, il

faut nous sauver tous; j'ai du courage et de l'adresse; j'ai échappé à de

plus grands périls; rassurez-vous, votre liberté me devient aussi chère que

la mienne, et je vais travailler à la rendre à tous trois; ces honnêtes gens

pleurèrent en m'écoutant; ils jurèrent de consacrer leur vie à m'être utile,

si je parvenais à rompre leurs fers. Je les quittai pour en aller étudier les

moyens.

Il me paraissait impossible que les voleurs eussent emporté dans leur course,

la clef du cachot de monsieur de Bersac; elle devait assurément se trouver;

il ne s'agissait que de la chercher. Je remuai tout, il ne fut pas un coin de

ce lugubre manoir que je ne visitai. Je découvris enfin cette clef cachée

sous deux grands sacs de linge, je m'en saisis, . . . je vole au cachot, j'en

ouvre la porte, et sautant au col de mes compagnons, quelle joie, dis-je,

quel bon augure pour les suites; voilà déjà la moitié de vos liens brisés,

travaillons promptement au reste.

Monsieur de Bersac était un homme de quarante-cinq ans, d'une fort belle

figure, et sa femme, âgée d'environ quarante, avait encore une phisionomie

très-agréable: elle était en possession au théâtre de l'emploi des grandes

coquettes, et son mari tenait celui des pères nobles.

Rien de plus tendre que les marques de reconnaissance que me prodiguèrent ces

deux époux; mais en en recevant les expressions à la hâte, sortons, leur dis-

je, sortons; tel doit être à présent notre unique objet; une fois en liberté,

nous nous livrerons à loisir aux sentimens mutuels qu'une telle rencontre

nous inspire; ne songeons maintenant qu'à nous évader.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3 · 第 20 / 22 段