m'en l'exemple aujourd'hui, madame, poursuivis-je, en prenant les mains
d'Angélique, ne faites pas un jour de sang d'un des plus heureux de ma vie,
puisqu'il vient rendre à ma tendresse une amie perdue si long-temps. . . .
Chère dame, dit _Clémentine_ en cajeolant la _Bersac_ avec les manières
naïves et pleines de grace qu'elle employait avec tant d'énergie; songez que
je suis la première offensée, et qu'en vérité il n'y a que moi qui doive se
mettre en colère, si quelqu'un en a le droit ici; oublions donc tout, de part
et d'autre;--j'y consens, répondit _Bersac_, j'aurais trop à me reprocher, si
je troublais en rien la joie de _Léonore_, n'y pensons plus, madame, dit-il à
son épouse; si je vous connaissais moins; si vous aviez fait un seul faux pas
dans votre vie, cette aventure me troublerait peut-être; mais une femme sage,
vingt ans ne se dément pas dans un quart d'heure. . . . Votre innocence est
reconnue. . . . Et vous, monsieur, dit-il à l'Alcaïde, permettez que je ne
voye qu'un ami, dans l'époux d'une des femmes de la terre, que Léonore aime
le mieux; embrassons-nous, et que tout s'oublie. --Oh! monsieur, vous êtes
charmant, vous êtes charmant, dit Clémentine, avec sa délicieuse vivacité,
devenue plus agréable encore par son joli accent dans les mots français, oui,
vous êtes charmant; voilà comme un galant homme doit prendre les choses; mais
pour achever de nous prouver votre estime et votre pardon. . . . il est tard,
passons le reste de la nuit ensemble, et permettez-nous de vous offrir à
déjeûner, nous y rirons tous d'un événement qui, dans le fond, ne fait mal à
personne; oui, nous nous en amuserons jusqu'à l'heure fatale qui vas nous
séparer pour jamais, sans doute. La proposition s'accepte, Bersac se décide,
son épouse se console, on rappelle Brigandos, contusioné du choc dont il a
culbuté le comédien; tous deux s'embrassent avec un peu moins de brutalité;
je saute dans les bras de mon ancien chef; je lui témoigne tout le plaisir
que j'ai de le revoir, et l'on n'entend plus dans l'auberge que des ris, on
n'y voit plus que des marques de joie.
Après quelques soupes à l'oignon, quelques rôties au vin de Madère,
Clémentine toujours gaie, toujours friponne et toujours jolie, nous apprit
comment elle était échapée au glaive inquisitoire, par le secours du jeune
homme qu'elle avoit maintenant avec elle, et dont elle m'assura, que quoique
fugitive, je n'avais sûrement rien à craindre, elle avait été assez heureuse
pour obtenir de son amant la liberté de notre chef, c'était tout ce qu'elle
avait pu faire, et une satisfaction bien réelle pour son ame d'avoir pu
rendre à Brigandos, les services que nous en avions reçu si obligeamment
l'une et l'autre, lorsque ne sachant que devenir après notre désastre de
Lisbonne, nous avions trouvé chez cet honnête bohémien tant d'accueil et
d'humanité; pour quant à elle, continua cette aimable femme, l'heure de la
séance étant dépassée de beaucoup, le jour où je l'avais laissée dans la
salle des tourmens, dès que j'avais été sortie, on l'avait congédiée avec
injonction de se retrouver le lendemain au même lieu pour y subir la question
de la corde, et l'inquisiteur qui, comme vous le savez, avoit eu des raisons
de disposer de la chambre qu'elle occupait près de moi, l'avait fait passer
dans un autre quartier; ce fut alors qu'elle tomba sous la direction de
Santillana, auquel elle inspira la passion la plus vive; celui-ci s'ouvrit
sur-le-champ à elle, il en fut écouté, elle mit tout au prix de la liberté de
Brigandos et de la sienne, fille délicieuse sans doute, qui paraissait en ce
moment critique, s'occuper encore plus des autres que d'elle-même. Santillana
promit, et lui donna de si bons conseils, il la protégea si vivement qu'il
lui fit éviter tous les nouveaux interrogatoires, pendant ce tems, il ménagea
sa fuite et celle de notre chef, résolu de quitter lui-même l'infâme métier,
que le dérangement de sa jeunesse lui avait fait prendre, puisqu'il pouvait
désormais s'en passer, au moyen de la succession d'un oncle fort riche,
nouvellement décédé en Biscaye; il avait donc pris la résolution de partir
avec celle qu'il aimait, d'en faire sa femme hors des portes de Madrid, et de
la conduire, s'emparer avec lui de l'héritage qui allait les mettre tous deux
en état de vivre désormais de leurs biens, sans avoir besoin de qui que ce
fût. Tout avait réussi, et, par les soins de Santillana, Brigandos évadé de
la veille, les attendait à dix lieues de Madrid. Les deux époux continuaient
donc leur route, tous les deux plus épris, plus charmés que jamais l'un de
l'autre, et Clémentine bien résolue à renoncer aux égaremens de sa jeunesse
pour se consacrer désormais toute entière à la félicité du jeune homme
aimable qui s'était immolé pour la sienne; mais ces égaremens de ma compagne,
Santillana ne les avait point ignoré, Brigandos le certifia à la société, et
comme madame de Bersac en paraissait un peu surprise. . . .
Eh! quoi, madame, dit notre chef, en se livrant à son goût de dissertation
philosophique, où son érudition éclatait toujours, quoi, n'est-ce donc pas un
préjugé stupide, que d'exiger de la fidélité d'une femme, même avant que
d'avoir connu son époux? Devait-elle quelque chose à cet époux, dont elle ne
soupçonnait seulement pas l'existence? --Mais, dit madame de Bersac, on peut
craindre que celle qui n'a pas été sage avant l'hymen, ne puisse le devenir
après.
Ce raisonnement n'est pas juste, madame, reprit notre chef, une fille n'a
pour conserver sa virginité que les liens les plus chimériques, tant qu'elle
est en puissance paternelle, si elle la garde avec tant de soin alors, c'est
par faiblesse ou par ignorance; mais elle n'y est point tenue; rien ne l'y
oblige, et jamais l'autorité des parens, s'ils sont justes, ne peut s'étendre
jusqu'à contraindre leur fille à la chasteté, c'est-à-dire à un état
absolument contraire à la nature, elle peut disposer d'elle, aucun pacte ne
la lie, elle n'a fait aucune promesse, elle n'est qu'à elle, et la raison qui
semble prêter aux parens l'ombre du pouvoir sur cet article, n'est fondée que
sur leur avarice ou leur ambition, ils craignent de ne pouvoir marier leurs
filles, ils les obligent à respecter la fleur que l'hymen doit épanouir; mais
cette raison uniquement dictée par l'intérêt des pères, est nulle aux yeux
des enfans. Si les filles l'écoutent, elles ont servies les passions de leurs
pères au détriment des leurs, c'est-à-dire qu'elles ont fait une bêtise,
puisqu'elles ont données beaucoup plus que ce qu'elles ne reçoivent, la
passion qu'elles immolent étant bien autrement impérieuse que celles
auxquelles elles sacrifient; mais le préjugé prononce contre elles, continue-
t-on d'objecter; voilà l'infamie; voilà l'inconséquence; voilà l'atrocité;
voilà l'inepte barbarie qui ne se voit que dans notre Europe agreste.
Parcourons rapidement les usages des peuples qui ont mieux valu que nous. Les
Brésiliens, les Scithes, les Lapons prostituaient aux étrangers des filles,
dont ils ne faisaient pas moins leurs femmes après; au Pégu, un étranger loue
une fille pour le temps de son séjour dans le pays, et cette concubine n'en
trouve pas moins un époux au sortir de-là. Chez les Tartares, au-delà du
Thibet, tous ceux qui connaissent une fille lui donnent un présent dont elle
doit toujours se parer; et la certitude d'avoir un mari n'est pour elle,
qu'en raison de la quantité qu'elle peut offrir de ces preuves de son
libertinage. Hérodote assure que les lidiennes n'avaient d'autre dot, que le
fruit de leur prostitution, et suivant Justin, les filles de l'Isle-de-Chipre
se rendaient dans les ports, à dessein de se livrer aux étrangers qui
venaient dans l'Isle, et d'acquérir une dot par ces moyens; on insulte une
Circassienne quand on lui dit qu'elle n'a point d'amans; le culte d'Astarte,
au temple de Biblus, consistait dans les plus grands excès de l'incontinence
des filles, aucunes d'elles n'eût trouvé d'époux sans cela; personne ne
s'allie à une Armenienne, si les prêtres de Tanaïs n'en avait abusé de toute
sorte de manière; je dis de toutes manières, car telle était sur ce point la
manie de ces peuples, que ce qui même ajouterait d'après nos mœurs une teinte
à l'infamie, devenait chez eux un motif de plus aux préférences, il fallait
que la prostitution eût été si entière, qu'aucun des temples de l'amour n'eût
été sans adorateurs, et l'on en voulait être sûr. Hérodote et Strabon nous
disent que les Babiloniennes étaient obligées d'offrir _ainsi_ leurs prémices
au temple de Vénus, le culte de la Callipige des Grecs est une preuve de ce
que j'avance; d'après toute l'antiquité, point de restriction, cette Vénus le
désignait assez clairement; tous les peuples sages pensèrent, en un mot,
madame, que jamais l'incontinence d'une jeune fille ne devait lui porter
obstacle; plusieurs, comme vous le voyez, ne l'estimèrent même qu'à ces
conditions, et crurent avec beaucoup de sagesse, que plus une femme a de
mérite, plus elle doit être recherchée: si on ne lui a jamais rien dit, c'est
que sa valeur est médiocre, doit-on alors la prendre pour femme? Il faut
donc, si l'on est vraiment sage, incontestablement préférer pour épouse la
fille libertine, à celle qui n'a jamais servi que la pudeur, et cesser
surtout de croire que cette pudeur qui n'est que le trésor des laides, puisse
être d'aucun prix avec les autres. Ah! qu'ils soient en paix ces époux
timides, cette même fille faible quand elle s'apartenait, va devenir la femme
la plus modeste une fois sous les loix de l'hymen: s'être rendue coupable
quand on n'avait point de nœuds, n'est nullement une raison de présumer qu'on
ne sera point exact à révérer ceux qu'on doit recevoir. Que les hommes
délicats sur cette matière prennent de telles épouses sur le pied de veuves;
mais les flétrir, les délaisser, les contraindre aux horreurs d'un couvent ou
les réduire au célibat pour une faute commise dans le feu de la jeunesse,
toujours bien plus l'ouvrage de la séduction des hommes que de la faiblesse
des filles, pour une faute qui prouve qu'elles ont tout ce qu'il faut pour
être d'excellentes épouses; ah, madame! cette dureté est horrible, il n'y a
qu'une nation encore plongée dans les ténèbres, qui puisse en devenir
coupable au mépris des plus saintes loix de la raison, de la nature et de
l'humanité.
Angélique se rendit, monsieur de Bersac, que cette thèse consolait peut-être
un peu, approuva plus encore que le systême, l'éloquence, l'érudition de
Brigandos, et la conversation redevint générale.
À l'égard de mon histoire, Clémentine nous dit qu'elle avait été si secrète
qu'il était devenu absolument impossible à cette compagne d'infortune
d'apprendre aucune de mes nouvelles, qu'elle me supposait morte et qu'elle
s'en était plusieurs fois désolée avec _Santillana_ qui, quoique de la
maison, n'avait pourtant jamais pu réussir à savoir ce que j'étais devenue;
le sort de la troupe de _Brigandos_ lui avait été également caché, et toutes
réflexions faites ne s'occupant que de moi seule et de notre aimable chef,
elle avait pris peu de part à tout le reste. Brigandos croyait que ses deux
enfans étoient devenus victimes du tribunal; il eût donné sa vie pour les
sauver, ne le pouvant pas, il profitait au moins de ce qu'il avait obtenu
pour lui-même, et sans être dégoûté du métier, il allait rassembler une
nouvelle troupe en Biscaye, avec laquelle il avait dessein de passer en
Italie. Monsieur et madame de Bersac qui avaient pris sur mes récits le plus
vif intérêt à _Clémentine_, furent enchantés de faire connaissance avec elle,
tout ce qui me fâche, dit _Bersac_, en souriant un peu, malgrè lui, c'est que
cette connaissance m'ait coûté l'honneur. --l'honneur dit _Clémentine_, en
tachant de ramener la gaïté qu'elle craignait voir se dissiper au souvenir de
cette triste catastrophe. . . . Ah, monsieur! comme vous vous trompez, si
vous croyez que l'honneur des hommes puisse résulter de la conduite des
femmes, et que vous importe ce que nous faisons, vous êtes bien dupes d'y
prendre garde, le petit mal que vous éprouvez de notre incontinence n'est
absolument que chimérique; changez de systême, il devient nul. . . . Soyez
plus justes, messieurs les maris, et ne nous soumettez pas à un joug qui vous
désolerait à porter, loin de vous scandaliser des délices dont nous osons
nous enivrer sans vous; devenez assez délicats pour nous en procurer vous-
mêmes, la reconnaissance où vous nous contraindrez, deviendra volupté dans
vos ames sensibles. Vous comprendrez que si nos sens s'émeuvent un instant
pour d'autres, ce qui est bien autrement précieux; ce qui ne dépend que de
l'ame seule, ne vous appartient que plus sûrement, et que vous nous enchaînez
toujours, même en dégageant nos liens. . . . Ah! je le dis, comme je le
pense! mais si j'étais homme, voilà comme j'agirais, ou pas assez sûr des
plaisirs que je donnerais à ma femme, ou craignant sans cesse de ne lui en
pas procurer assez, je la presserais d'en prendre avec mes amis, je
regarderais l'acceptation qu'elle en ferait, comme une preuve de son amitié
et de sa confiance, je la remercierais cent fois du bonheur dont elle me
ferait jouir, en me permettant de travailler au sien. . . . D'être témoin de
son délire, oui, monsieur, voilà en quoi consiste la délicatesse dans une ame
bien organisée, il ne s'agit pas d'être content tout seul; il ne s'agit pas
de ne vouloir rendre nos épouses heureuses, que quand nous le sommes nous-
mêmes, il faut répandre la félicité sur elles. . . . Dut-ce même être à nos
dépens, et ne pas s'imaginer sur-tout qu'on est ou à plaindre ou déshonoré
parce qu'elles ont pu goûter un instant de plaisir loin des nœuds dont nous
les accablons. Bersac demanda au jeune époux de Clémentine, s'il adoptait de
pareils systêmes, assurément, monsieur, répondit cet aimable jeune homme, on
me verra sans cesse partager tous ceux qui paraîtront faire le bonheur de ma
femme; la société entière applaudit ces principes; le sérieux Bersac n'y put
tenir lui-même; la chaste Angélique en lorgnant Santillana, lui disait bas
--__Votre femme est folle. . . . Mais vous êtes d'une imprudence . . . On ne
fait pas de ces choses-là. . . . Je ne conçois pas comment j'ai pu m'y
tromper un moment. . . ._ Et le reste de la nuit se passa dans une honnête
joie et sans se quitter qu'à l'instant du départ; cette séparation ne se fit
qu'avec des larmes bien amères, répandues entre Clémentine et moi, et mille
protestations de nous écrire, ce que nous n'avons pas cessé de faire jusqu'à
ce moment-ci, où je puis assurer qu'elle vit contente, heureuse et riche avec
un mari qui l'adore, et qui ne s'occupe journellement que de sa félicité.
Brigandos continua de les suivre, et ce ne fut pas non plus sans
attendrissements que je me séparai de cet ami sincère. Le reste de notre
route se poursuivit avec tranquillité, nous passâmes heureusement les monts,
et nous arrivâmes bientôt à Bayonne, sans le plus léger accident.
Quoique la destination de mes amis fût pour _Bordeaux_, leur talent reconnu
et chéri par toute la France, les fit désirer _à Bayonne_; ils n'accordèrent
vingt représentations au directeur, qu'aux conditions de mon début dans cette
ville, et que mes talens naissans y seraient soutenus; je parus donc pour la
première fois dans Iphigénie de Racine, et dans _Lucinde_, de l'Oracle. Mais
je tremblai tellement, que sans les puissantes étaies que m'avaient procuré
monsieur et madame de Bersac, peut-être eussé-je quitté les planches dès le
premier jour que je m'avisais d'y monter. Le lendemain, encouragée par mes
amis, je parus avec beaucoup plus de hardiesse dans la _Junie_, de
Brittanicus et dans _Zénéïde_, je fus extrêmement applaudie; le troisième
jour je jouai _Rosalie_ dans Mélanide, et _Betti_ dans la jeune indienne,
cela fut encore mieux; le quatrième jour enfin on m'abandonna à moi-même, et
la _Sophie_ du père de famille devint mon chef-d'œuvre. Mon succès se décida
dès-lors, et reprenant mes premiers débuts, joints à de nouveaux rôles que
j'étudiais chaque jour, j'occupai la scène près de deux mois à _Bayonne_,
avec les applaudissemens généraux. Le jour où je jouais _Zénéïde_, je reçus
le soir au foyer des vers charmans, et une invitation de souper des plus
pressantes. . . . Ah! me dis-je alors, au comble de mes vœux . . . Voilà donc
les seuls écueils contre lesquels je puis briser à présent. . . .
Courage, . . . tant qu'il ne m'en restera que de cette sorte, j'en
triompherai facilement. La décence et la politesse décorent au moins ceux-ci.
--Je n'ai plus de violence à redouter. Ne voulant point me faire d'ennemis,
je refusai, d'après le conseil de madame de _Bersac_, avec autant d'honnêteté
que de reconnaissance; cela fit bruit, je n'en fus que plus accueillie le
lendemain. Je gagnai à _Bayonne_ autant qu'il me fallait pour dédommager mes
amis des frais qu'ils avaient faits pour me faire paraître avec éclat sur la
scène, mais ils ne voulurent jamais rien accepter; je fus obligée de leur
céder sur ce point, et ce ne fut qu'à _Bordeaux_, où madame de Bersac voulut
bien recevoir de moi pour cinquante ou soixante louis de parures.
Nous arrivâmes enfin dans cette ville, j'y étais attendue, j'ose même dire
desirée; et j'allais y paraître, lorsque je fus assez heureuse pour
rencontrer tout ce que j'adorais dans le monde, et tout ce que je cherchais
avec tant d'empressement.
Vous savez le reste, madame, dit Léonore, le ciel en me dédommageant de tant
de malheurs, par une foule de prospérités inattendues, a voulu joindre au
charme de retrouver un époux, celui de me rendre une mère. . . . Oh! madame,
a-t-elle ajouté en se jettant dans les bras de la présidente, que de maux on
oublierait à ce prix!
Ici la belle épouse de Sainville cessa de parler: et comme il était tard,
après de mutuelles marques de tendresse et d'affection, chacun se retira,
excepté la présidente et le comte de Beaulé, qui passèrent une partie de la
nuit à statuer tout ce qu'il y avait à faire pour completter le bonheur de
ces jeunes époux. Ces décisions, dont on a bien voulu me faire part, feront
le sujet de ma première lettre: il me semble qu'en voilà quelqu'unes de
suite, dont la longueur mériterait des excuses, si ce qu'elles contiennent ne
dédommageait pas un peu, selon moi, du tems que l'on perd à les lire. Je
t'embrasse.
_Fin de la sixième partie._
[Footnote 1. Vingt pistoles font 240 liv.]
[Footnote 2. Voyez p. 367, morceau réfuté par celui-ci; voyez aussi la page où
Brigandos dit _laissez tous ces vilains vices là se punir les uns par les
autres_.]
[Footnote 3. Plut au ciel que ces effrayantes maximes ne se trouvassent qu'en
Espagne, et qu'elles n'eussent jamais souillées nos annales!]
[Footnote 4. On a quelquefois demandé la raison de cette inconséquence, elle
se trouve dans l'histoire du cœur humain; ce ne sont pas les mauvais
attributs des autres qui humilient notre orgueil, ce sont leurs perfections,
moyennant quoi l'on prend peu garde à l'être entièrement mauvais quand on n'a
point de rapports avec lui. Mais les qualités de l'être mixte, désespèrent
l'amour-propre, révolté du bien, on veut voir s'il ne fait point de mal, et
l'on met tous ses vices au jour pour se venger de ses vertus. Fatale
conclusion, mais ne doutons pourtant point de sa bonté, la véritable sagesse
est de se conduire à la guise des hommes, c'est le seul moyen d'être heureux,
or d'après ce principe, celui qui a le malheur de ne pouvoir être tout-à-fait
bon, fera beaucoup mieux d'être tout-à-fait méchant, que de mélanger l'un et
l'autre; il aura tort aux yeux de la vertu, mais grandement raison aux yeux
des hommes; et ce sont les hommes qui font notre sort. Réflexion affligeante
mais juste.]
[Footnote 5. Tous ces détails locaux sont faits sur les lieux mêmes; le
lecteur peut être sûr de leur fidélité.]
[Footnote 6. La torture de la corde se donne en liant le criminel à une corde
par les bras renversés en arrière. Par le moyen de cette corde qui joue dans
une poulie, on enlève le patient de vingt & trente pieds, puis, après l'avoir
ainsi laissé suspendu quelque tems, on le laisse brusquement retomber de
toute la hauteur jusqu'à demi-pied de terre; ces secousses lui disloquent
toutes les jointures, lui crèvent souvent l'estomach, et font pousser des
cris horribles. --La torture de l'eau consiste à faire avaler une quantité
d'eau au patient, ensuite on le couche sur un banc creux, dans lequel on le
serre à volonté. Ce banc a un bâton qui le traverse et qui tient le corps du
patient comme suspendu. La position lui rompt l'épine du dos avec des
douleurs incroyables. La torture du feu est la plus rigoureuse de toutes.
On allume un brâsier ardent, ensuite on frotte la plante des pieds du
criminel de matières pénétrantes et combustibles: on l'étend par terre, les
pieds tournés vers ce feu, et on les lui brûle ainsi jusqu'à ce qu'il avoue:
ces trois tortures se donnent chacune l'espace d'une heure, et souvent plus.
On y applique les femmes et les filles de tout âge, ainsi que les hommes,
quelquefois couvertes d'une chemise de grosse toile, souvent nues; mais de
toutes manières elles sont toujours dépouillées devant leurs juges: ensorte,
dit l'auteur, que nous transcrivons mot à mot dans cette note, que la plupart
effrayées de cet immodeste appareil, disent et nient tout ce qu'on veut, afin
d'éviter les tourmens. On n'a aucun égard, poursuit le même écrivain, ni à
l'âge, ni au sexe: on y traite tout le monde avec une égale sévérité. Tous
sont appliqués à la torture ou presque nuds, ou totalement nuds, suivant le
caprice des inquisiteurs, qui ne manquent pas de traiter avec bien plus de
rigueur les femmes ou les filles qui ne veulent pas leur être favorables.
Celles qui pourtant se rendent n'en sont pas plus heureuses. Ils les engagent
à se livrer à eux, en leur faisant esperer de les sauver, et dès qu'ils en
ont joui, ils les condamnent à mort, afin que, par ce moyen le crime qu'ils
commettent, se trouve enséveli. Leurs excès enfin montèrent à tel point, que
Clément VI nomma une commission particulière pour informer contre leurs
infamies. Ce fut Bernard, cardinal de Saint-Marc, qui en fut chargé. Voilà
pourquoi enfin Miguet de Monsarre, auteur espagnol, dans son livre de _Coena
Domini_, leur dit:-- _Cimas esso mat echores comone tenegis verguenca, ni
honoraque despues de aver Gozado las mugueres y Donzellas que entran en
vuestro poder despudes de avertas Gozado las Entregays at Fuego o impios
péores que los viejos de Suzanna_.
Voyez la seconde partie du tome II de l'histoire des Cérémonies religieuses
des peuples du monde, et l'histoire des Inquisitions.]
[Footnote 7. Quelle plus grande preuve de la puissance des inquisiteurs, que
la fin tragique de dom Carlos? Philippe II, père de ce malheureux prince, ne
lui fit perdre aussi cruellement la vie, que par l'instigation de ces
scélérats.]
[Footnote 8. Si c'est là ce qu'on pense à l'école du malheur, elle n'est donc
pas aussi bonne que les sots le croyent. Le capitaine Cook observe dans ses
relations, que plus les gens de son équipage étaient malheureux, et plus il
les trouvait cruels, alors dit-il ils se livraient au meurtre sans aucune
raison, plus l'infortune semblait les presser, plus leurs esprits devenaient
insensibles, plus leurs cœurs devenaient féroces, l'effet de l'infortune sur
le cœur de l'homme, est de l'endurcir, voilà pourquoi le bas peuple est
toujours plus cruel que les gens qui ont reçu une bonne éducation, si cela
est, et nous ne devons pas en douter, l'infortune ne peut être bonne à rien,
car ce qui blesse l'ame, ce qui éteint les sentimens de sensibilité, ne
saurait qu'entraîner au crime. C'est quand l'homme est heureux, qu'il cherche
à rendre tel tout ce qui l'approche; tombe-t-il dans l'adversité, l'humeur,
le dépit, le chagrin, corrompent son ame; l'endurcissent, et le conduisent
incessamment aux horreurs.]
[Footnote 9. Le marquis de Vauvenargues.]
[Footnote 10. Il ne s'agit pas de mettre en avant ici les intérêts de la
société, la réponse aux objections de Bersac serait puérile: il est question
de savoir pourquoi on punit. Assurément la peste nuit à la société, autant et
beaucoup plus que le voleur de grands chemins. Cependant nous ne nous
vengeons pas de la main qui nous envoie la peste, et nous rouons le voleur.
--Pourquoi? Répondez, suppots des loix qui commandent le meurtre répondez,
voilà le seul état de la question.]