J'entre dans un sallon délicieux, où le moine bouillant d'amour et

d'impatience, m'attendait seul en habit de campagne à la française, qui ne le

rendait que plus gigantesque et plus effrayant encore. . . . Es-tu

satisfaite, me dit-il en accourant vers moi, et m'embrassant avec transport,

recevrai-je enfin ici le prix de tout ce que je fais pour te mériter; Ah!

répondis-je, avec enthousiasme, vous me forcez de joindre la reconnaissance

la plus vive, à tous les sentimens que vous m'avez inspiré. . . . Je ne suis

plus maîtresse de mon cœur; il ne m'est pas possible de vous le refuser.

. . . Ensuite, pour gagner du temps, je le priai de me faire voir sa maison.

Cent bougies furent aussitôt allumées, et il me promena par-tout. --Arrivés

enfin dans un cabinet charmant, où tout inspirait la volupté, où la quantité

prodigieuse de glaces multipliaient les situations, où les canapés les plus

moëlleux semblaient offrir partout des trônes à l'amour; l'incontinence de

dom Crispe parla plus haut que sa délicatesse. Il me serre dans ses bras avec

ardeur . . . me dit qu'il ne veut pas aller plus loin sans recevoir des

preuves du sentiment que je lui avoue; et ses mains libertines errent de tous

côtés. Arrêtez, lui dis-je, en me débarrassant lestement de lui. . . . Je le

vois bien; vous ignorez l'art de jouir; il m'était réservé de vous

l'apprendre; les plaisirs qu'on attend sont les plus délicieux de tous; ne

précipitons rien; un lit n'est-il pas bien meilleur que ces molles inventions

du luxe, qui ne satisfont que la vanité. . . . Mais mon indocile écolier, peu

fait à des raisonnemens de cette nature . . . Bien loin encore d'en saisir

l'esprit, ne me presse qu'avec plus de violence. Mets-toi seulement, me dit-

il, comme tu étais l'autre jour; ne prives pas mes yeux des plaisirs qu'ils

attendent. . . . Tu le vois, Léonore; il faut ou que je jouisse, ou que tu

m'appaise. Montre donc ces attraits enchanteurs qui m'enflammèrent si

vivement; je ne les aurai pas plutôt vus, mes lèvres ne se seront pas plutôt

imprimées sur eux, que l'excès du délire où ils plongeront mes sens, me

rendra peut-être à ce calme où tu désire que je sois. --Quelle proposition,

répondis-je, . . . Quoi! c'est à mes dépens que vous voulez jouir? Ne

résultera-t-il pas des privations pour moi, de cet excès de complaisance où

vous désirez de m'entraîner? . . . Ah! ne distraisons rien des sacrifices que

vous devez offrir à l'amour: fuyons, fuyons ce lieu fatal, où les triomphes

qu'obtiendrait mon orgueil, nuiraient autant à mes plaisirs; et je m'élance

aussi-tôt dans les appartemens voisins, il m'y suit. . . . Dans le plus grand

désordre, pas assez maître de lui pour se contraindre; pas assez esclave de

l'amour pour n'écouter que sa voix, la luxure la plus grossière éclate sur

son visage, à côté des sentimens de la délicatesse où j'essaye de le

contenir, et son embarras est tel, qu'il ne sait plus, ni ce qu'il fait, ni

ce qu'il dit. Le couvert était mis, lorsque nous redescendîmes; soupons, lui

dis-je, en appercevant ces apprêts, ces nouveaux plaisirs, en apaisant les

feux qui vous embrâsent, rendront ce que vous attendez plus piquant. Dom

Crispe, toujours dans le délire, toujours me serrant, me touchant par-tout,

avait bien de la peine à renoncer à ses premiers projets; mais lui échappant

sans cesse, et me plaçant enfin la première à table, il m'y suit; il faisait

extraordinairement chaud. Nous soupions dans une petite salle charmante, de

plein-pied au jardin; tout était placé près de nous, et les valets ne

devaient plus entrer. Il avait un désir très-vif que nous quittassions nos

habits; peu faits aux voluptueux ménagemens de nos scènes d'amour, le

révérend plaçait à toutes ses idées, ce sel de débauche auquel il était

accoutumé; quelque difficile qu'il fût de me défendre de cette invitation,

j'étais pourtant très-résolue de ne point accorder une chose qui aurait

autant dérangé mes projets. . . . Je lui dis que cette _manière d'être_

nuirait infailliblement à ma santé. . . . Eh bien! _la gorge_, dit-il . . .

_la gorge_, au moins. Il n'y eut pas moyen de s'en défendre; il l'avait déjà

vue par force; je pouvais bien, sans crime, la lui laisser voir de bon gré:

il est des cas où il faut savoir accorder un peu pour obtenir beaucoup. Mon

rôle était d'ailleurs extrêmement difficile: il fallait à-la-fois irriter et

éteindre ses désirs, les contenir dans les bornes de la délicatesse, et les

empêcher de s'évanouir. . . . À peine l'eus-je satisfait, que quelques

défenses que je pusse opposer à ses doigts, il ne me fut jamais possible de

les contenir. Ce fut alors qu'il me prouva toute la grossièreté de ses

désirs, et combien peu l'épurait les sentimens que je cherchais à lui

inspirer. . . . Il se mit nud, quoique je lui dise, il s'approcha de moi dans

cet état, et voulut contraindre mes mains . . . mais elles ne remplirent pas

son objet . . . je ne m'en servis que pour le repousser. . . . Il me faisait

horreur. . . . Quand le vin eut échauffé sa tête, on n'imagine pas tout ce

qu'il osa dire . . . Quel déréglement! Oh, grand Dieu! que serais-je devenue,

s'il avait fallu que je fusse la victime d'un tel excès d'irrégularité.

J'hazardai pendant le souper de lui parler de Clémentine, mais il m'imposa

silence, et je fus obligée de changer de propos.

Il est enfin temps de vous dire quels étaient les moyens sur lesquels je

comptais pour me débarasser des poursuites de ce vilain moine, et pour me

soustraire encore à ce nouveau danger, aussi heureusement que je m'étais tiré

des autres. J'avais gardé avec le plus grand soin dans ma prison, le

somnifère précieux, dont Brigandos m'avait chargé, et comme ce qui m'en

restait était considérable, si le quart de cette portion que je croyais

suffisant ne réussissait pourtant pas à assoupir complètement mon

persécuteur, mon intention était d'avaler moi-même le reste, pour me procurer

un sommeil éternel qui me délivra de tous mes maux. Cette poudre ainsi que le

peu d'argent que j'avais était heureusement échappé à toutes les recherches

qui se font en entrant dans ces sortes d'endroits, et ces objets fondaient en

ce moment mes plus chères espérances. J'avais adroitement caché dans ma main

la dose destinée à Dom Crispe, et depuis que nous étions à table, je ne

m'occupais que des moyens de la placer dans son verre. Étourdi d'amour et de

vin, vers le milieu du souper, il se penche totalement dans mes bras pour

couvrir mon sein de baisers, au lieu de le repousser comme j'avais coutume,

ma main gauche captive sa tête sur ma gorge, pendant que j'introduisis

lestement derrière lui, de la droite, la poudre que je tiens prête, son verre

était plein, elle s'y délaya tout de suite, mon opération faite, je le

repoussai doucement, me versant à boire à moi-même, je l'invite à me faire

raison, il avale et le suc préparé distillant aussitôt dans ses veines,

produisit un effet si prompt, que dix minutes après, ses yeux

s'appesantissent, ses sens se glacent, et il tombe dans une espèce de

l'étargie qui m'aurait effrayée pour tout autre homme, et dans tout autre

cas. Mais quand il s'agit de sauver son honneur et sa vie, je ne sais si tous

les moyens ne sont pas légitimes pour se débarrasser de son adversaire.

Dès que je vis dom Crispe dans ce repos si heureux, je ne songeai plus qu'à

fuir. Les dangers où je m'exposais s'offraient à moi dans toute leur étendue,

il y allait de mes jours si j'étais reprise, je ne me le déguisais pas, mais

en restant je manquais à ce que j'avais de plus cher au monde; ce malheur là

n'était-il pas pour moi le plus cruel de tous? --Courage, me dis-je alors, ma

bonne fortune ne m'a point abandonné, dans des occasions aussi périlleuses

que celle-ci, elle continuera de me servir, et en disant celà, je m'élance

dans le jardin, laissant mon homme enseveli dans le plus profond sommeil. Le

temps était superbe, la lune réfléchissait des feux si purs, que la plus

belle soirée eût été moins claire. Tout l'enclos de cette maison était

entouré de hautes murailles, le sanctuaire des plaisirs des gens de cette

espèce, doit ressembler nécessairement au local affreux qu'ils habitent; ah!

quel que soit le motif du crime, qu'il soit dicté par le besoin, qu'il soit

l'ouvrage du plaisir, il lui faut toujours des voiles et de l'obscurité.

Franchir ces murs dans un lieu ou dans l'autre, devenait égal, puisqu'on

n'entrait dans cette maison que par une porte, qui vraisemblablement devait

être fermée; je profite donc d'un endroit treillagé pour arriver sur le haut

du mur, et quelqu'hauteur qu'il put avoir, je résolus de me précipiter les

yeux fermés. . . . Aucun autre parti ne s'offrait, il fallut donc prendre

celui-là. . . . Je sautai, mais la chute fut si terrible que je tombai

presqu'évanouie; je ne suis pas long-temps dans le repos, mille sentimens

aigus m'en réveillent à l'instant et je me mets à courir à travers les champs

comme une folle. . . . Au bout d'une heure je m'arrête, et reprends un

instant haleine sur le bord d'un petit ruisseau. Là, je crus qu'il était

prudent de s'orienter pour ne pas tomber dans le piège, en s'occupant à le

fuir, je cherchai le nord au moyen de la direction de la lune, et je m'y

dirigeai, bien sûre en suivant cette marche, de tourner le dos à l'Espagne,

et le visage aux Pyrenées; ensuite je tâchai de trouver un chemin quelconque

qui put à peu près remplir mon objet dans la direction projettée. J'en vis

bientôt un, je le suis, il y avait environ une demie heure que j'y marchais

au hasard, lorsque j'entendis des cheveaux galloper derrière moi. --Oh ciel!

me dis-je, c'est moi qu'on suit assurément, et je me jette dans l'épaisseur

d'une haie vive, pour tâcher de n'être pas apperçue. Jugez si mon trouble

augmenta, lorsqu'en passant près de moi, l'un des deux cavaliers dit à

l'autre, nous devons la trouver avant le jour, il n'y avait pas une demie

heure qu'elle était partie, quand monseigneur nous a fait monter à cheval. Et

celui qui venait de prononcer ces mots, descendant ici pour un léger besoin,

vint se placer exactement vis-à-vis de moi. . . . Son camarade l'interrogeant

alors, que crois-tu, dit-il, que monseigneur en fera si nous la lui ramenons?

--Il la tuera, j'en suis certain, rien n'égalait sa fureur; ma foi, continua-

t-il en remontant sur son cheval, je ne la plaindrai pas, car il n'est pas

permis de jouer un tour aussi sanglant. Et ils se remettent à galoper.

Je ne vous rendrai pas l'effet que ces paroles produisirent en moi, la

circulation de mon sang s'arrêta tout à coup, un froid mortel me saisit, je

fus prête à perdre connaissance; revenue des angoisses de cette première

crise, j'étais incertaine si je suivrais la même route, ou si je retournerais

sur mes pas, l'un et l'autre était dangereux, et je ne savais auquel me

résoudre, quelquefois j'étais tentée de demeurer là, et de n'aller ni en

avant ni en arrière, lorsque prêtant l'oreille avec attention, j'entendis les

deux cavaliers revenir. --Ce fut pour le coup que je me crus perdue, je me

blottis dans ma haye, et je m'y rapetissai tellement, qu'un lapin, j'en suis

sûre, n'aurait pas tenu moins de place. . . . Nos gens revenaient, mais plus

doucement, et comme j'entendis une femme pleurer, je ne doutai pas qu'ils

n'eussent saisi leur proie. . . . Ceci ranima mon courage, j'écoute, . . .

j'examine même à travers les feuilles avec un peu plus de hardiesse, mais

quel est mon étonnement quand je distingue positivement au clair de lune, les

traits et la taille de Florentina celle de nos compagnes, dont je vous ai

parlé, et dont l'âge était de 14 ans; un moment je crois me tromper, mais

l'affreuse scène qui se passe sous mes yeux, achève bientôt de me convaincre.

Parbleu! dit l'un de ces hommes à l'autre, ce serait une grande duperie à

nous, de rendre cette petite fille sans nous en divertir, il faut en profiter

puisque le hasard nous la donne. --Ainsi soit fait, dit le cavalier, qui la

portait en grouppe, tu es un camarade discret, je compte sur toi, monseigneur

ne s'en soucie plus, il ne la veut que pour se venger du tour qu'elle lui

joue, et d'ailleurs si elle parle, nous la démentirons. --On nous croira

plutôt qu'elle, dit l'autre. --Et comme alors tous deux se retrouvaient au

pied de ma haye, ils jugèrent le lieu convenable et s'y arrêtèrent pour y

consommer leur forfait. Ils déposèrent sur le gazon, cette pauvre petite

malheureuse si près de moi, qu'il ne m'est plus possible de la méconnaître,

et . . . mais comment vous peindre ce qui se passa. . . . Il vous est plus

aisé de le déviner, qu'il n'est honnête à moi de le dire, ces deux brutaux

assouvissent tour-à-tour leur abominable passion, et laissent au bout de

trois heures cette pauvre petite fille presque anéantie de la grossièreté de

leur emportement.

Enfin le jour commençait à paraître, et ne les voyant point partir, je

frémissais d'être découverte. --Par _Saint-Christophe_ dit l'un de ces

misérables, las de ces impudentes insultes, et prêt à en faire à cette pauvre

créature de bien plus dangereuses pour elle. Par tous les saints du paradis,

nous ferions mieux d'égorger tout d'un coup cette coquine, que de la ramener

à _monseigneur_. Si elle parle nous sommes perdus, regarde si une femme de

plus ou de moins dans le monde, vaut la peine de risquer nos places. Puisque

nous en avons fait tout ce que nous voulions, puisque nous en sommes

rassasiés partageons-la en dix-huit parts, et mettons les morceaux dans cette

haye, nous dirons que nous ne l'avons point vue, jamais aucunes circonstances

n'auront couvert un meurtre avec autant de sûreté; ces cruelles paroles

réveillèrent la triste victime de la cruauté de ces barbares. . . . Ô

messieurs! dit-elle en se jettant à leurs genoux, je vous proteste sur-tout

ce que j'ai de plus sacré que je ne parlerai jamais de ce que vous venez de

faire. C'est vous qui me gardez, je serai toujours dans vos mains, ici comme

chez _monseigneur_; ne serez-vous pas de même à temps de me tuer si je dis un

seul mot? mais l'un d'eux, celui qui avait proposé le viol, infiniment plus

féroce que l'autre, saisissant d'une main cette pauvre fille par les cheveux,

et lui portant de l'autre la pointe d'un poignard sur le cœur, non, non, dit-

il, point de quartier, tu parleras encore bien moins quand tu seras morte,

ami, continua-t-il à son camarade, tenant toujours cette malheureuse sous le

fer; deux choses s'offrent ici, pèse-les bien, la mort de cette catin d'une

part, de l'autre la perte de notre fortune, l'une de ces choses ne touche que

cette vile créature, l'autre nous intéresse tous les deux. Devons-nous

balancer un instant? --Arrête répondit le camarade de cet homme féroce, je

sens toute la vigueur de tes raisons, mais c'est assez d'un crime, n'en

commettons pas deux, elle nous promet de ne rien dire, croyons-la; si elle

manque à sa promesse, nous saurons toujours l'en punir. Partons, le jour

vient, on serait inquiet, pressons-nous. Tu t'en repentiras dit l'autre en

lâchant la petite bohémienne, souviens-toi qu'il ne faut jamais faire un

crime à demi, et qu'il n'y a jamais de puni que ceux qui ne l'achèvent pas.

Le principe n'est pas toujours sûr, dit l'autre, en mettant la petite fille

derrière son cheval et y remontant lui-même pendant que son ami en faisait

autant, mais vrai ou non, on a toujours au moins sa conscience dont la voix

nous console intérieurement, de n'avoir pas fait tout le mal possible, et ils

piquèrent des deux.

Je n'avais pas une goute de sang dans les veines, mais avant de me livrer à

aucune combinaison sur cette aventure, mon premier soin fut de m'éloigner au

plus vite de ce fatal endroit, et continuant tristement ma route non sans

être saisie de frayeur au moindre bruit, je ne pus m'empêcher de me demander

alors en moi-même, comment il était possible que cette petite fille fut dans

les mains de ces gens-là? nous ne l'avions pas vue à l'inquisition, mais nous

étions bien sûrs qu'elle y était avec nous. Par quel événement s'en était-

elle échappée? comment se trouvait-elle sur la même route que moi? tout cela

devenait une énigme assez difficile à résoudre. Ma seule combinaison fut,

qu'apparemment le grand vicaire compagnon des crimes et des débauches de Dom

Crispe, avait sans doute une maison près delà, que ces libertins s'étaient

partagé un certain nombre de femmes de notre troupe, et que celle-là

s'évadait apparemment de chez lui comme je m'échappais de chez l'inquisiteur.

Mais pourquoi se sauver? Elle n'avait pas les mêmes raisons; ce qui devenait

une circonstance affreuse pour moi, était pour elle l'époque de son bien-

être.

Quoi qu'il en fut, je n'en ai jamais appris davantage; et c'est la dernière

fois de ma vie que j'ai revu cette infortunée.

Je continuai ma route: avant midi je vis l'_Escurial_ sur ma gauche, je le

traversais, si j'eusse suivi le grand chemin, mais ne marchant que par des

sentiers, je le laissai à l'écart, cela me suffit pour me faire voir que ma

direction était juste, et que je faisais effectivement face aux Pyrénées. Je

cheminai tout le jour, ne m'arrêtant que quelques instans aux pieds des

arbres, évitant tous les endroits habités, et ne vivant que de racines et

d'eau. Je me trouvai le soir si éloignée de tous les chemins praticables, que

quoique ma direction fut toujours juste, je ne savais plus trop où j'étais.

Je voyais pourtant ces montagnes si élevées qui séparent la vieille Castille

de la nouvelle, je savais qu'il fallait les traverser pour me rendre à

_Saint-Ildephonse_, où je retrouverais la route des Pyrénées, mais comme il

était trop tard pour entreprendre alors ce passage, je ne m'occupai qu'à

chercher quelqu'abri, où je pus attendre le jour; un sentier que je suivis

dans ce dessein, à travers des taillis, très-fréquens dans cette partie de

l'Espagne, m'amena auprès d'une maison isolée, à la porte de laquelle je vis

une enseigne; je m'approchai d'une femme assise sur un banc, près de la

maison et lui demandai par quel hasard il se rencontrait une auberge dans une

route aussi peu fréquentée, il est vrai me dit cette femme, que ce passage

est très-peu suivi, il ne peut même l'être par les voitures comme vous le

voyez, mais beaucoup de marchands fraudant les droits royaux et qui passent

des soyes de la _Castille_ dans l'_Estramadure_, se trouvant plus en sûreté

par cette route secrette, la suivent et s'arrêtent chez moi; nous y avons une

bonne chambre ma mie. . . . Elle est vacante. Il ne nous viendra personne ce

soir. . . . Si vous avez de quoi la payer, elle est à votre service; trop

heureuse d'une rencontre qui semblait au moins pour cette nuit, m'assurer du

repos et de la sûreté; je sortis de ma poche un quadruple, et priai cette

femme dont l'abord me paraissait honnête, de se payer de sa chambre, de son

souper, et de me rendre le surplus, ce qu'elle fit aussitôt, très-

honnêtement, sans me rançonner en aucune manière; je montai; cette chambre

était beaucoup plus propre que je n'eusse dû l'attendre dans un tel lieu, je

m'y instalai, et trois quarts-d'heure après, la femme elle-même m'apporta un

assez bon souper. Tous ces procédés paraissant établir la confiance, mon

repas fait, je crus qu'une nuit tranquille devait m'attendre dans le lit qui

m'était destiné; un excès de délicatesse assez déplacé dans ma position, mais

néanmoins fort heureux pour moi dans la circonstance, me fit regarder les

garnitures de ce lit, je crus y voir plusieurs tâches de sang, je soupçonnai

que quelque malade pouvait y avoir couché, mon imagination ne fut pas plus

loin, c'en fut assez pourtant pour me déterminer à ne point m'établir dans

l'entour de ces rideaux et à transporter les matelats par terre à dessein d'y

passer la nuit, et plus fraîchement, et plus proprement, dès que je devais en

espérer une tranquille; mais combien mon espoir était loin de se vérifier,

j'étais dans le plus profond sommeil, il était environ trois heures, j'avais

eu la précaution de garder de la lumière, lorsqu'un bruit épouvantable me

réveilla tout à coup en sursaut. . . . Je me lève, je jette les yeux sur ce

fatal lit. . . . Juste ciel! j'étais écrasée si j'y eusse couchée. Au moyen

d'un ressort, l'impériale de ce lit garni d'une meule énorme, s'abaissait et

pulvérisait en une minute ceux qui avaient eu l'imprudence de s'y placer.

. . . Vous jugez aisément de ma frayeur. . . . La présence d'esprit ne

m'abandonna pourtant point, je m'habille, et ne doutant pas que les scélérats

auxquels appartenait ce coupe-gorge ne vinssent bientôt vérifier l'effet de

leur perfide stratagème, je me résous à fuir avec la plus grande vivacité,

j'ouvre très-doucement ma fenêtre, j'entrevois le sentier que j'avais suivi

la veille, et me précipitant au bas de la maison, je gagne promptement ce

chemin, en continuant de marcher avec une rapidité surprenante, jusqu'à ce

que j'eusse entièrement perdu cette maison de vue. . . . Grand Dieu . . . me

dis-je, alors en ralentissant un peu ma marche, et me livrant à mes

réflexions, où nous entraîne une première imprudence! quelle foule de maux

m'ont affligée depuis que j'ai eu le malheur de quitter ma famille, et voilà

donc les hommes! est-il possible qu'on ne trouve jamais avec eux que

fourberie, débauche, méchanceté, trahison, violence. . . . Est-ce donc là

l'ouvrage d'un être bon! . . . Sont-ce donc par ces traits qu'il ose

prétendre à notre hommage! . . . Ah! Brigandos, vos principes ne sont pas si

hors de raison, et dès que je ne vois qu'infamies sur la terre, ce ne peut

être qu'un être méchant et indigne de nos cultes qui a créé tout ce qui nous

environne. Ou l'athéisme, ou ce systême, le bon sens n'y voit pas de

milieu [8]. Ces réflexions philosophiques me conduisirent au pied des

montagnes, en un endroit où leur ouverture me fit croire que devait être le

passage qui conduit à _Saint-Ildephonse_, je ne me trompais pas, ce défilé

qu'on nomme _E puerto del Frante Frio_, me conduisit effectivement à _Saint-

Ildephonse_, avant que l'astre ne fût à son plus haut degré; mais je n'entrai

pas dans le bourg de cette maison royale, et me contentai, suivant ma

coutume, de suivre les sentiers latéraux des points de la grande route des

Pyrenées.

Anéantie, absorbée ce jour-là de ma catastrophe nocturne, je fis peu de

chemin, et passai la nuit au pied d'un arbre, préférant cette situation aux

risques de me trouver encore dans quelques maisons suspectes.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3 · 第 19 / 22 段