dans cette posture, l'inquisiteur nous demanda, d'où vient que nous avions
profané les sacremens de l'église? --Nous répondîmes que cela ne nous était
jamais arrivé. Sur cela le grand vicaire prit la parole et dit, --qu'il était
inutile de renier un fait avoué par nos compagnons. On demanda à Castellina
si elle ne vivait pas en intrigue criminelle et incestueuse avec son père,
elle jura que non. --Avec son frère, --elle dit que leur usage était de se
marier entre frères et sœurs; qu'elle était destinée à épouser son frère;
mais que n'étant point encore sa femme, elle n'avait jamais prise aucune
liberté avec lui; que voulant même se conserver pure pour celui qu'on lui
destinait; elle n'avait jamais mené la vie prostituée de ses compagnes;
qu'elle répondait de sa virginité, et qu'on pouvait la faire examiner.
Ensuite elle ajouta que Clémentine et moi avions également vêcu dans la plus
extrême continence, depuis que nous étions aggrégées à eux. --On lui demanda
si elle croyait à la religion catholique, elle dit que non; on nous adressa
la même question, --nous y fîmes la même réponse. On demanda à la fille de
notre chef, pourquoi elle n'ajoutait point de foi à ce culte? elle dit
qu'elle ne croyait pas le devoir, et qu'elle ne le pouvait pas: et à la même
interrogation nous répondîmes, ma compagne et moi, que nous étions
convaincues que ce culte offensait souverainement la divinité, et que nous
l'avions abjuré dès l'enfance. --Perfide réponse, s'écria madame de Blamont;
ô Léonore, n'eussiez-vous pas dû être plus prudente? --Les approches des plus
affreux supplices, répondit Léonore, ne me feraient jamais feindre sur cet
objet, madame. --Ô juste ciel! s'écria, avec des pleurs, madame de Blamont,
dont l'ame délicate et tendre s'allarmait de tout ce qui paraissait
enfreindre les sentimens pieux auxquels elle était inviolablement attachée.
--Femme à jamais respectable, dit le comte, en prenant les mains de son amie;
vous êtes tellement pure, qu'un récit même vous offense; mais de grace,
laissons continuer votre fille. . . . Eh bien! Léonore, que vous demanda-t-on
ensuite? Si nous étions juives, reprit l'aimable épouse de Sainville, nous
assurâmes que non; nous dîmes que nous étions déïstes, et qu'il n'existait
aucun tourment qui pût nous faire changer de façon de penser. --On nous
demanda si nous aidions les hommes dans les vols qu'ils faisaient; nous
assurâmes que non. Enfin on nous demanda si nous étions livrées au démon?
nous protestâmes que non; et nos réponses étant toutes écrites, on nous fit
lever. Le greffier resta à la table; Clémentine et moi, près de lui, sur des
tabourets; le grand vicaire et l'inquisiteur furent s'asseoir sur deux
fauteuils, placés dans celui des coins qui n'était point occupé par des
appareils de supplices. Ils appelèrent à eux Castellina; ils lui ordonnèrent
de se dépouiller entièrement; elle recula d'horreur, en protestant que cela
ne lui était jamais arrivé devant aucun homme; l'inquisiteur lui dit que cela
devait être ainsi; qu'il fallait absolument procéder à la visite de son
corps; . . . que ce qui était crime devant les mondains, cessait de l'être
aux yeux des ministres du seigneur; et comme elle refusait encore, deux
bourreaux s'approchèrent, par ordre de dom Crispe; ils la saisirent et la
dépouillèrent en un instant; dès qu'elle fut en cet état, les bourreaux se
retirèrent; un d'eux s'empara d'une spatule qu'il tint au feu, jusqu'à ce
qu'il fût appellé.
Il s'agit, dit alors l'inquisiteur à cette belle et malheureuse fille, la
pudeur sur le front, et les joues inondées de larmes, il s'agit de vérifier
sur toutes les parties de votre corps, si vous ne portez point les stigmates
du démon; approchez-vous. . . . --Elle obéit, et dom Crispe l'ayant, par un
mouvement de son fauteuil, enfermée entre le grand-vicaire et lui, tous deux
examinèrent avec le plus grand soin chacune des différentes parties du corps
de cette fille, qui se trouvait tournée vers eux. Au bout d'un assez long-
tems, on la fit changer d'attitude; ensorte qu'elle offrait maintenant à
l'un, ce qu'elle venait de présenter à l'autre. Le silence était profond; on
observait de fort près, et avec le soin le plus exact. Les doigts vérifiaient
ce que l'œil ne discernait pas bien, . . . facilitaient les recherches, ou
fixaient les positions; il y avait près d'une heure que l'examen durait, et
cette victime infortunée avait déjà été visitée trois fois de l'un et de
l'autre côté, par chacun de ses juges, sans qu'il se fût prononcé une parole,
lorsque l'inquisiteur observa sur le sein gauche, un signe noir presque
imperceptible; il le montra sur-le-champ à son confrère, et tous deux
ordonnèrent au greffier d'écrire qu'on venait de reconnaître à la partie
qu'ils désignèrent, un stigmate bien certain du démon, ils lui enjoignirent
d'observer et d'écrire de même le mouvement qu'allait faire cette enfant du
diable, lorsqu'on imprimerait un fer ardent sur ce signe impie. Selon eux la
victime ne devait rien sentir, si le signe était de Satan. La pauvre fille de
Brigandos voyant approcher vers elle le bourreau armé du fer, demanda
instamment de n'être pas brûlée, jurant et protestant que ce signe lui venait
de sa mère; mais rien n'y fit; dom Crispe saisit le sein, et montra du doigt
au bourreau l'endroit où il devait faire son application, pendant que lui-
même contiendrait; le fer fut appuyé rouge, et la patiente jetta deux ou
trois cris. --Allons, dit l'inquisiteur, dès que ce moyen ne réussit pas, il
faut user d'un autre; il n'est que trop certain, poursuivit-il, que cette
créature est vouée au démon; et puisqu'elle refuse d'en convenir, il faut
tirer des réponses d'elle par la voie des tortures; alors elle fut saisie par
deux _questionnaires_ qui la conduisirent auprès du feu, et lui firent
endurer cette sorte de supplice. . . . Les pointes acides et aiguës de cet
élément, n'eurent pas plutôt pénétrées la plante de ses pieds, imbibée de
matières combustibles, qu'elle poussa des cris affreux, et convint qu'elle
était effectivement vouée _au démon_ dès son enfance. On lui demanda quel
motif avait pu engager ses parens à en agir ainsi; elle dit qu'elle
l'ignorait; et on la rappliqua pour tirer d'elle ce second aveu. Après avoir
encore souffert long-tems, et ne sachant que répondre à cette question: elle
dit pour se soustraire aux maux qu'elle endurait, que ce qui fait qu'on
l'avait vouée au _démon_, était l'espoir de lui faire faire sa fortune, et
que c'était d'ailleurs un des dogmes de sa religion. --Enfin on lui demanda
quels étaient les complices que son père pouvait avoir hors de la troupe?
elle dit qu'elle ne lui en connaissait aucun. On la réchauffa, mais de
beaucoup plus près. Elle jetta des cris épouvantables, et tressaillit avec
tant de violence, qu'elle s'enleva de plus de deux pieds; quoiqu'elle fût
fortement contenue. Tous ses traits étaient renversés, ses cheveux hérissés
sur sa tête, s'agitaient et se dressaient d'eux-mêmes; ses muscles racourcis
se contournaient de mille effrayantes manières, et la malheureuse faisait à
regarder, autant de pitié que d'horreur. Alors je me rappelai les secours que
je lui avais vu donner au scélérat, cause des tourmens affreux qu'elle
endurait. --Je me peignis sa candeur et sa bienfaisance, et je me dis:
--_Est-il possible que des qualités si réelles, ne contrebalancent pas des
vices imaginaires; et le ciel est-il juste, quand il abandonne la vertu à de
si grands tourmens_. Mais si, dans cet instant, les infamies dont j'étais
témoin, m'engageaient à déclamer contre le ciel et contre les hommes, combien
l'événement qui suivit, n'augmenta-t-il pas l'horreur que j'éprouvois contre
toute la terre! À la troisième reprise, Castellina, jeune et forte, se
défendant avec vigueur, exerça celle de ses bourreaux, l'un d'eux s'agitant
pour la contenir; laissa tomber, en se débattant, le capuchon qui lui
couvrait la tête. . . . Oh ciel! quel était celui qui remplissait cette
horrible fonction! le croirez-vous? . . . _Dom Pedre_, . . . l'exécrable _dom
Pedre_, . . . cet insigne scélérat, non content d'avoir dénoncé, . . . arrêté
lui-même celle à qui il devait la vie . . . se trouvait encore au nombre de
ses persécuteurs; . . . que dis-je, il était le seul qui eût agi quand il
avait fallu lui faire endurer le supplice . . . Le seul qui allait agir
encore, elle le reconnut: . . . elle détourna les yeux avec horreur, et le
monstre se rajustant bien vite, achève de lui calciner les pieds. . . . Ô
vous, qui mettez votre gloire et votre félicité à secourir les maux de
l'infortune . . . vous qui courrez chercher l'indigent sous l'humble toit qui
le recèle . . . Vous qui séchez ses pleurs et lui rendez la vie, . . . que
cette exécration ne vous arrête point; toutes les belles ames ne sont pas
aussi malheureuses que Castellina; . . . tous les individus que l'on soulage
ne ressemblent pas à dom Pedre.
Enfin la triste victime de tant de scélérats réunis, vaincue par les
douleurs, avoua tout ce qu'on voulut, mais elle persista à dire que
Clémentine et moi n'étions tombées dans leurs mains que par hazard; et que
nous n'étions nullement fautives. On la relâcha, et elle fut déclarée
coupable sur ses aveux, d'impiétés, de commerce avec le diable, et de vol
public. Après l'avoir un instant laissée respirer, l'inquisiteur ordonna
qu'elle fût rapportée dans sa chambre, et qu'elle eût à s'y préparer à la
mort. Elle tourna vers nous ses deux grands yeux languissans et noyés de
larmes. . . . Elle soupira, sembla nous adresser le dernier adieu, et sortit.
Voilà comme fut traitée une pauvre fille de seize ans, belle comme un ange,
sage, vertueuse, du plus excellent caractère, qui peu de jours avant, s'était
dépouillée pour secourir celui qui servait aujourd'hui de bourreau. . . .
Infortunée, dont l'unique tort était d'appartenir à des parens qui l'avait
corrompue dès l'enfance.
Quoique les aveux de Castellina eussent dû nous épargner les tourmens de la
torture, si la justice eut régné dans un tribunal aussi effroyable, on nous
déclara qu'il fallait nous préparer au même sort. Je fus appelée, . . . me
trouvant tout près de ces monstres, je pus les observer. Le feu sortait de
leurs yeux, ils etaient l'un et l'autre dans une ardeur prodigieuse; . . .
mais il était difficile de dire quel était le motif de cette irritation?
. . . À supposer un instant la raison pour eux, devaient-ils éprouver autre
chose qu'une fermeté compatissante, et beaucoup de pitié? Mais de tels
sentimens ne sortent pas l'ame de son assiette; ils ne jettent pas dans un
trouble pareil à celui où étaient ces sauvages; ils ne font pas écumer, ils
ne font pas vomir des imprécations; ils ne placent pas sur le front une sorte
de colère ténébreuse, presque impossible à définir! Il y avait donc autre
chose dans ces cœurs pervers que ce qui devait naturellement y naître, et
quelle était cette passion tumultueuse et désordonnée, qui leur faisant un
jeu des tortures qu'ils infligeaient, éteignaient en même-tems les vrais
mouvemens permis dans leur situation.
Ô vous qui tolérez de tels tribunaux, . . . réfléchissez à cette cruelle
analyse, et voyez si le bien que vous retirez de ces dangereuses
institutions, vaut tous les crimes secrets qu'elles entraînent.
L'inquisiteur en entrecoupant ses mots, et respirant avec difficulté, me
demanda d'un air sévère, si les exemples que je venais de voir, produisaient
quelqu'effets sur moi? . . . Alors je me ressouvins de ce qu'on m'avait dit,
et jugeant que ce n'était pas le moment de l'aigrir, je lui dis que ces
effets étaient si violens en moi que j'étais résolue à lui avouer des choses
fort secrettes, et de nature à ne pouvoir être dites qu'à lui; que
j'implorais en conséquence vivement de ses bontés, un interrogatoire secret.
Le grand-vicaire dit que cela ne se pouvait pas; que j'aurais dû profiter de
celui que j'avais eu, mais qu'il était impossible de m'en accorder un second;
que je n'avais qu'à dire ce que j'avais à révéler, après qu'au préalable la
visite de mon corps aurait été faite; . . . et en disant cela, sa physionomie
se démontait, il lançait sur moi des regards, tels que le seraient ceux du
lion prêt à dévorer sa victime. Je me jettai aux genoux de mes juges; je leur
demandai avec les plus vives instances, de m'écouter dans un endroit moins
effrayant. . . . Cela ne s'est jamais fait, dit le grand-vicaire, et en même
temps il fit signe aux bourreaux d'avancer. En ce moment je me prosternai la
face contre terre, et renouvellai mes instances avec tant de chaleur, que dom
Crispe qui, comme je m'en doutais bien, devait y céder, dit à son confrère,
--eh bien! je saurai demain ce que c'est, monsieur, après demain matin je
vous donne rendez-vous ici pour y terminer notre besogne. Le grand-vicaire
assez mécontent, se rendit, on me renvoya, je les laissai tous deux avec ma
malheureuse amie, qui, dès ce moment, me fut soustraite, et ne reparut plus à
côté de moi.
À l'heure du dîner la porte de la chambre de Clémentine s'ouvrit, une femme y
entra, j'appelai, une voix étrangère me répondit, et je fus fâchée de mon
imprudence. Cependant la conversation s'engagea. Mais je ne tardai pas à
m'appercevoir que cette femme n'était placée près de moi que pour me faire
accepter les propositions qui m'allaient être faites. Vous raconter toutes
les instigations de cette courtière, toutes les ruses qu'elle employa pour me
séduire, serait aussi long qu'ennuyeux. Vous saurez seulement que le résultat
de ses manœuvres fut de me conseiller d'accepter tout ce que me proposerait
le grand inquisiteur, dès que j'étais assez heureuse pour avoir obtenu la
permission d'une seconde entrevue, cette faveur était la preuve certaine des
bons desseins qu'il avait sur moi. Je serais une folle de résister à lui
accorder de bonne grace, ce qu'il ne tenait qu'à lui d'obtenir de force. Vous
n'éprouverez d'ailleurs, poursuivait cette femme, en m'enjoignant le secret,
que ce qui m'est arrivé à moi-même. Je devais perdre la vie, quoique mon
crime fût bien moins grave que le votre. Il m'a témoigné de bons sentimens,
je m'y suis rendue, et je touche à l'instant de ma liberté. Ne vous effrayez
point de son air; cette gravité est de coutume dans le métier qu'il fait;
mais c'est, dans le fond, le meilleur homme du monde, et le plus aimable avec
les femmes. . . . Croyez-moi, saisissez la fortune quand elle s'offre à
vous; vos refus pourraient vous coûter cher. Songez que cet homme est plus
puissant que le roi lui-même, et qu'il peut, en un mot, fussiez-vous à cent
lieues d'ici, vous absoudre ou vous perdre au plus léger mouvement de sa
volonté [7].
Dans les dispositions où j'étais de tout obtenir des sentimens que je voulais
inspirer à l'inquisiteur, je me gardai bien de réfuter les propos de son
agente; je lui dis que je m'estimais effectivement très-heureuse de plaire à
ce souverain juge, et que je n'avais rien de plus à cœur que de me trouver
digne de ses bontés. Dès le même soir mes réponses furent sues, et le
lendemain dom Crispe, pressé sans doute d'en venir au dénouement, me fit dire
qu'il m'admettait à l'honneur d'aller prendre du chocolat chez lui; je me
parai du mieux qu'il me fut possible; je ne négligeai rien de tout ce qui
pouvait relever l'éclat de quelques traits dont j'attendais et ma liberté et
ma vie, sans rendre pour cela mon amant plus heureux qu'aucun de ceux
auxquels j'avais eu le bonheur d'échapper jusqu'ici.
On vint me chercher vers les dix heures, et je fus mystérieusement introduite
dans l'appartement de son éminence: il ordonna de fermer toutes les portes
dès que je fus entrée, et défendit expressément qu'on s'avisât de
l'interrompre, sous quelques prétextes que ce pût être. Il faisait fort
chaud, et monseigneur, encore en déshabillé, n'était couvert que d'une robe
flottante de gros-de-Tours brune, qui ne l'enveloppait pas très-exactement;
il était couché dans une profonde bergère, quand je parus, et sans se
déranger, il me fit placer sur une chaise qui se trouvait en face, le plus
près possible de son siège. Mon enfant, me dit-il, sitôt que je fus assise,
je fais pour vous ce que je me permets pour bien peu de femmes; mais je ne
vous cache pas que vous m'avez plû; votre sort est entre vos mains; vous avez
vu ce qui est arrivé hier à une de vos compagnes; les mêmes tourmens sont
préparés pour vous, et demain à cette heure-ci, je ne serai plus le maître de
vous sauver. Or cela va plus loin que vous ne pensez. Il est rare de subir la
question, sans être intérieurement condamné à la mort. Il s'agit donc ici de
vos jours, et je vous préviens que vous ne pouvez les sauver qu'au prix de la
soumission la plus aveugle à toutes mes fantaisies, dussent-elles même,
ajouta-t-il, en me fixant avec impudence, n'être pas de nature à vous plaire.
. . . Vous sentez bien que des gens comme nous n'agissent pas comme le commun
des mortels; . . . l'habitude des femmes, toujours bien fatale à leur culte.
Cette sorte de despotisme et d'impunité dont nous jouissons, les richesses
immenses qui sont en notre pouvoir . . . Ce droit de mort que nous avons sur
tous les sujets de l'empire; . . . Cette multitude d'esclaves qui nous
encense; . . . des désirs satisfaits presqu'aussitôt que formés. . . . Tout
cela corrompt les mœurs et déprave les goûts . . . mais quelques soient enfin
les choses où je vais vous contraindre, cela vaudra toujours mieux que d'être
suppliciée. . . . Je suis trop bon de m'abaisser à demander ce que le plus
simple de mes ordres peut m'obtenir dans la minute, sans qu'il vous soit
possible d'y apporter le plus léger obstacle. . . . Réfléchissez à la
débilité de votre position; vous êtes française, . . . éloignée de votre
patrie, . . . brouillée avec vos parens; . . . eussiez-vous mille vies, . . .
chétive créature, et me plût-il de vous en enlever une tous les jours, . . .
pas un être existant sur la terre ne viendrait m'en demander raison. Que
cette extrême infériorité vous jette donc aux pieds de ma puissance, et
humiliez-vous sans délais. . . . Je vais essayer quelques préliminaires ce
matin, je vérifierai votre soumission; . . . et si j'ai lieu d'être content
de vous, je vous enverrai prendre ce soir pour passer la nuit avec moi.
Oh! monseigneur, dis-je en me jettant aux pieds de ce monstre, que mes
intérêts m'obligeaient d'ériger en maître. . . . Connaissez mieux l'énergie
de ce pouvoir que vous m'alléguez; vous ne l'étendez que sur les personnes,
et c'est au fond de mon cœur que j'en éprouve toute la force. . . . Ah!
n'ordonnez pas ce que vous pouvez si bien mériter; ne commandez pas ce que
vous êtes fait pour obtenir; les actes de la plus sublime puissance valent-
ils un des droits de l'amour? . . . Toute autre femme ne vous parlerait pas
comme je le fais, humble esclave de vos caprices, elle les satisferait en
vous méprisant; vous avez fait naître en moi des mouvemens d'une bien autre
sorte; . . . laissez-moi jouir de leur délicatesse; ne troublez pas le charme
que je goûte à vous les peindre; ne glacez pas le cœur où vous êtes fait pour
régner. . . . Non, ne l'arrachez pas de la main qui vous l'offre, et laissez
à l'amour le soin de vous en préparer la jouissance. . . . Comment, dit le
moine étonné, en me relevant et me replaçant auprès de lui, se pourrait-il
que je t'eusse inspiré quelque tendresse? . . . et je baissai les yeux en
rougissant; --mon enfant, est-il vrai que tu m'aimes? . . . --Il est vrai,
dis-je en jettant sur lui des regards passionnés, que je n'ai jamais connu de
mortel dont j'osasse espérer tant de bonheur. . . . Il est vrai que si
j'étais assez heureuse pour faire naître en vous la moitié de ce que
j'éprouve, il n'y aurait pas de femme sur la terre dont le sort pût se
comparer au mien. . . . Mais, continuai-je, en essuyant quelques larmes, que
j'eus l'air de sortir de mon cœur: . . . Quel vain espoir est le mien; est-ce
bien à moi d'oser jetter les yeux sur le premier souverain du monde. . . .
Ah! qu'il daigne un instant écarter sa grandeur; qu'il oublie les titres qui
lui soumettent l'univers, pour ne plus songer qu'à ceux de l'homme
aimable . . . Qu'il permette à une infortunée d'adorer dans lui ce qui le
rendrait digne des plus grandes princesses de la terre.
Rien n'est confiant comme l'amour-propre; le révérend père _dom Crispe
brutaldi barbaribos de torturentia_, le plus effrayant des hommes, se crut au
même instant bien plus beau qu'Adonis, et la dépravation de ses mœurs,
tempérée par les illusions de l'orgueil, il se persuada si bien qu'il était
aimé, qu'il se crut tout d'un coup fait pour l'être. . . . Mon enfant, me
dit-il, en vérité, si j'avais imaginé que tu pus ressentir pour moi une telle
passion, je t'aurais évité tous les désagrémens qu'on t'a fait essuyer. Nous
sommes accoutumés à jouir ici des femmes, sans que l'amour dirige les
hommages; et c'est un sentiment que je connais bien mal; mais avec quels
délices j'en ferai l'épreuve avec toi. . . . J'ai peu vu de créatures plus
aimables . . . Je n'en connais point de plus jolies. . . . Eh bien! mais cela
ne change rien à nos projets. . . . Je t'enverrai toujours prendre ce soir,
et nous passerons ensemble une nuit délicieuse. --Ô ciel! que dites-vous,
repris-je avec effroi, essayer les douceurs de l'amour au milieu des
bourreaux! . . . respirer ses roses sur les épines de l'esclavage! pourrai-je
écouter mon ame entourée de toutes ces horreurs? Et comment liriez-vous dans
cette ame enchaînée, le sentiment que vous avez fait naître? vous auriez près
de vous une idole, et non la femme délicate et sensible qu'ont enflammée vos
charmes? Ah! vous ne connaissez pas l'imagination vive et ardente d'une
française: un rien l'enivre, un rien la blesse; et quelqu'aimable que soit
l'amant, s'il ignore l'art d'enflammer cette imagination, pour qui les
chimères sont des dieux, il a manqué l'objet qu'il cherche; il a voulu
plaire, et ne l'a pas su. Quittons ce cloaque d'infamie; vous avez, sans
doute, une campagne, allons-y chercher le bonheur; allons-y ranimer nos feux
aux doux chants de la colombe amoureuse. . . . Venez, . . . venez, vous que
j'adore; venez remplacer les nœuds dont vous chargez mes mains, par les
guirlandes de fleurs que nous y cueillerons ensemble; semons-en le trône où
vous voulez obtenir la victoire; Zéphire et Flore embelliront nos jeux. Là
tout égayera nos plaisirs, tout les ranimera sans cesse, et la nature au
milieu de ses dons, semblera n'exister que pour nous. --Syrène enchanteresse,
me dit dom Crispe, en m'attirant amoureusement vers lui, laisse-moi baiser
ces levres d'où sortent des mots si doux. . . . Mais me retirant aussi-tôt de
ses bras, --non, m'écriai-je; et pourquoi voulez-vous que je vous accorde,
quand vous ne me promettez rien? Le baiser que vous exigez de moi est un des
plus précieux dons de l'amour; mon cœur est prêt à vous le donner, mais ma
raison s'y oppose. Tout ce que je vois dérange ma tête; tout ce qui m'entoure
me glace; quittons ces lieux . . . quittons-les au plutôt, et vous verrez
quel changement dans mon ame enivrée! . . . Sors, friponne, sors, dit le
moine en feu, tes yeux et tes paroles me changent absolument . . . Je ne me
reconnais plus. . . . Dès qu'il fera nuit, . . . un homme sûr viendra te
chercher. . . . Tu le suivras, . . . nous irons dans ce lieu de délices que
tu envies, mais tu ne m'y quitteras pas. . . . Et si jamais ton ame perfide;
--grand Dieu! m'écriai-je d'un air à demi courroucée, . . . quittez, quittez
ce ton effrayant de la menace. . . . Que craignez-vous, quand vous avez mon
cœur? . . . Que vous faut-il quand je vous aime? Chargez l'amour du soin de
me donner des fers, ils seront bien plus sûrs que ceux qui me captivent ici,
et vous ne les aurez dûs qu'à vous. Je sortis, . . . laissant mon moine aussi
amoureux qu'il était possible qu'il le fût. . . . À peine fus-je rentrée, que
la femme qui était près de moi, voulut me faire quelques questions, mais je
prétextai le besoin du sommeil, et elle me laissa tranquille. . . .
L'heure frappe, on est exact, et invoquant mon heureux destin, je quitte
cette infernale prison, aussi décidée à n'y plus revenir, qu'à ne jamais
accorder ce qui pouvait m'en faire légitimement, ou plutôt _illégalement_
ouvrir les portes. Monseigneur est devant, me dit tout bas le laquais qui
était venu me prendre, et la voiture que vous voyez est destinée pour vous et
moi; car je réponds de vous sur ma vie, jusqu'à la maison de son éminence. Je
ne dis mot. . . . Nous nous plaçons tous deux, et en moins de deux heures,
trois mulles superbes nous arrivent à une campagne éloignée de plus de six
lieues de Madrid. Quoiqu'il fût nuit, je remarquai, avec le plus grand soin,
tous les abords de cette maison, et vous verrez bientôt si mes observations
furent nécessaires.