Nous nous remîmes en marche, et mon amie ne me quitta plus; ce premier soir

nous nous couchâmes sous les murs des jardins d'Aranjues, superbe maison de

plaisance bâtie par _Philippe_ III; nous en partîmes le lendemain au matin

avec le projet de passer la nuit prochaine à une demie lieue de Madrid, dans

une caverne au bord du _Mancanares_, où notre chef devait nous haranguer, et

nous distribuer ses ordres, relativement à ce qui concernait notre séjour

dans cette capitale; nous marchions tous ensemble, il était environ sept

heures du matin . . . Brigandos paraissait inquiet, il semblait avoir

quelques pressentimens du malheur prêt à nous accabler . . . lorsque tout à

coup à environ quatre lieues de la ville, un détachement de trente hommes à

cheval débusque d'un petit bois, nous entoure lestement à l'improviste, et

nous menace de la carabine, si nous n'arrêtons à l'instant . . . Faites de

nous ce que vous voudrez dit _Brigandos_, avec résignation, nous ne sommes ni

en état ni en volonté de nous défendre . . . Mais qu'elle fut sa surprise en

prononçant ces mots, de reconnaître à la tête de ce détachement, _Dom Pedre_,

. . . ce même chevalier de la _sainte Hermendad_, auquel _Castelina_ fille de

notre chef, avait sauvé la vie près d'_Alcantara_, et que la troupe avait

soigné, nourri et secouru pendant quatre jours, malgré les risques qu'elle y

courait . . . Scélérat lui dit _Brigandos_, nous remets-tu bien? . . . te

souviens-tu que tu nous dois la vie? --Ami répondit cet infâme coquin, la

reconnaissance est nulle dans notre état, nous n'écoutons que le devoir; nous

ordonna-t-on d'égorger nos pères, nous le ferions pour le service du tribunal

sacré dont nous avons l'honneur de dépendre [3]. C'est moi qui t'ai

dénoncé . . . C'est moi qui t'arrête, toutes les chaînes sociales se

détruisent envers les criminels, on ne leur doit que de la rigueur, et en

disant celà, le monstre liait et garrottait les mains de Castellina, ces

mains, ces mêmes mains, qui quelques semaines auparavant avaient étanché le

sang de ce traître, et l'avait rendu à la vie. Ô justice! s'écria notre

malheureux chef, en voyant cette horreur, t'appellera-t-on _fille du ciel_,

quand de semblables forfaits souilleront tes membres; s'il est vrai qu'un

Dieu gouverne les hommes, doit-il être regardé comme équitable, en tolérant

de telles exécrations sur terre, en souffrant que le bien ne s'y fasse que

par des crimes éffrayans! puisse mon funeste exemple apprendre aux hommes que

la plus grande de toutes les sottises est d'écouter ce sentiment famélique de

la pitié, qui ne sert qu'à faire des ingrats, et qu'on n'éprouve bien moins

de tourmens à ne jamais se livrer au bien, qu'à le pratiquer au prix des

remords dont l'ingratitude des autres vient pénétrer nos cœurs. Vous juges,

souverains, magistrats, vous enfin, qui tenez la balance, ne vaudrait-il pas

mieux changer toutes vos loix, ne vaudrait-il pas mieux fouler aux pieds tous

vos principes, que d'en admettre qui doivent nécessairement placer le remords

à côté de la vertu, et convaincre l'homme que c'est à faire le bien,

qu'existent les plus grands dangers.

Mais l'air emporte toutes ces déclamations, et sans distinguer l'innocence du

crime, nous n'en sommes pas moins tous, liés et campés indifféremment comme

des sacs sur les chevaux de ces alguasils, qui nous conduisent rapidement à

Madrid, au palais de l'inquisition, en qualité de bohémiens, de gens sans

aveu, commettant par-tout différents excès, à la vérité sans effusion de

sang, clause qui, au lieu de nous faire mettre dans les prisons de la

justice, nous fit simplement placer dans le saint tribunal. Douce vertu me

dis-je alors à moi-même; est-ce donc la peine d'encenser tes autels, qu'ai-je

gagné à te révérer dans mon cœur? . . . Qui démêlera maintenant si je suis

coupable ou non! qui protégera mon innocence . . . quel droit aurai-je à la

faire éclater.

Après avoir été suivis de la foule, après avoir servi de pâture à la sotte

curiosité du peuple, nous fûmes remis entre les mains de l'Alcaïde, qui nous

conduisit tout de suite dans les différentes prisons qui nous étaient

destinées.

Ô Léonore! mille et mille fois adieu, me dit Brigandos, en nous séparant, je

vous recommande ma chère enfant, si elle tombe avec vous, n'oubliez jamais

fille vertueuse que si mes fautes vous enveloppent dans ma disgrace, j'ai du

moins par de vers moi deux procédés qui doivent m'obtenir mon pardon près de

vous . . . Celui de vous avoir secouru dans l'infortune, et celui de vous

aimer sans jamais avoir osé vous le dire. Ce dernier aveu m'étonna, et j'en

étais encore dans la surprise, quand ce malheureux dont les larmes coulaient

en me regardant, fut aussitôt arraché d'avec nous; ciel! me dis-je, je n'ai

trouvé que de la dureté dans les hommes du monde, tous ont voulu abuser de

mon malheur et de mon innocence; et c'est dans un chef de brigands que je

rencontre de l'honnêteté et de la délicatesse. . . . Ô société! je le répète,

ou vos loix sont bien iniques, ou vos membres sont bien corrompus! ce chef

infortuné suivait une carrière dangereuse, sans doute, je suis bien loin de

vouloir l'excuser, mais son esprit était juste, son cœur délicat et sensible,

il devait succomber rien de plus simple; parmi les êtres aussi pervers, aussi

injustes, aussi inconséquens que les hommes, celui qui près d'un peu de mal

ouvrira son ame, à beaucoup de vertus, doit périr infailliblement [4];

heureusement pour moi, la chambre où je fus placée, se trouva près de celle

de Clémentine, quelle consolation!

Le lendemain de notre arrivée, nous fûmes tous interrogés à part; je suivis

Clémentine qui me dit que vraisemblablement les autres femmes nous avaient

précédées, elle en avait, disait-elle, apperçu deux auxquelles il lui avait

été impossible de parler; elle n'eut pas le temps de m'en dire davantage.

--On vint me prendre et je parus à l'audience.

Le grand inquisiteur était seul quand j'y entrai. --Ce n'est pas le même qui

interrogea Sainville, celui-ci vraiment le chef, et le premier de la maison

est un homme de quarante-cinq ans, d'une taille haute et fière, fait comme

hercule, l'air de la force, de la santé et de la vigueur, le regard sombre,

le sourcil farouche, la voix rude, et menaçante, et bien plus ressemblant à

l'exécuteur même de la justice qu'au ministre équitable et débonnaire, qui ne

doit que la faire chérir et régner. On le nomme dom _Crispe Brutaldi

Barbaribos de Torturentia_. Il m'ordonna de me mettre à genoux en entrant, et

de faire un acte de contrition devant le cruxcifix; il était debout, il

m'observait d'un œil rigoureux et sévère, où se mêlait pourtant une sorte de

joie maligne et de curiosité lubrique. Quand j'eus fait semblant d'obéir à ce

qu'il me disait, je me levai, il s'assit, me fit approcher de lui, et me

regardant avec impudence sous le nez, il me demanda en me tutoyant quel âge

j'avais. --Près de dix-huit ans, répondis-je;--Es-tu fille, es-tu femme? --Je

suis femme; j'ai été enlevée à mon époux en Italie, je cours la terre pour le

chercher; je suis tombée par hazard dans les mains de ces bohémes, et j'ai

été prise avec eux. --Tu n'es donc pas de leur troupe? --Je ne suis

qu'accidentellement réuni à elle. --Et qui es-tu? --Ici je lui fis en peu de

mots l'histoire de ma naissance et de mes malheurs. --Bon, bon, conte que

tout cela, me dit-il, tu es une aventurière, tu es une fille de mauvaise vie.

--J'ai dit la vérité, je vous le proteste. --Mais ces bohémiens ont abusé de

toi, ils-t-ont violée? --Je n'ai nuls reproches à leur faire, puisse-je avoir

autant à me louer de vous, que j'ai de graces à leur rendre. --On te traitera

comme tu le mérites, tu as profané les sacremens, nous le savons, tu seras

rôtie à petit feu, tu vivras douze heures dans les flammes, et l'on ne t'y

plongera que déchirée. --Oh ciel! quelque foi qu'il faille ajouter à des

sacremens, mérite-t-on la mort pour n'y pas croire? Un dieu de paix veut-il

le sang des hommes, ses ministres doivent-ils le répandre? --Tu ne crois donc

pas à ces cérémonies? --Je crois qu'il existe un Dieu bon à qui le meurtre

est en horreur. --Tu te trompes, Dieu commande de tuer ceux qui ne croyent

pas à la religion, il ordonne à son peuple de massacrer les nations

idolâtres, son fils a dit, _je suis venu apporter le glaive et non la paix_.

--En ce cas je ne crois point à son fils. --C'est ce qui fait que tu seras

suspendue au milieu des flammes, pour en être retirée, et y tomber tour-à-

tour, pendant douze ou quinze heures que durera ton supplice. --J'invoquerai

le dieu unique et saint que je crois, il me sauvera des mains de mes

bourreaux, Daniel l'implora dans la fosse, et Daniel en fut écouté. Et ici

mes larmes coulèrent malgré moi. --Quand l'inquisiteur me vit pleurer, il

m'observa avec des yeux plus expressifs, et qui, en même-temps me glacèrent

d'effroi; ses deux lêvres se resseraient l'une sur l'autre, et une sorte de

mugissement s'échappa de sa poitrine, il me demanda si les larmes que je

versais étaient celles du repentir? Je lui répondis que je n'avais point fait

de faute, et que par conséquent je ne connaissais point le remord, il

continua de me fixer, et alors en soupirant comme il venait de faire, il fit

un geste sur lui-même qui me causa autant de surprise que de frayeur; je

m'apperçus qu'il était dans un grand trouble, il s'agitait sur son fauteuil,

renouvellait le geste qui m'avait effrayé, et continuait d'étouffer ses

soupirs . . . Il avança une main vers moi comme pour me rapprocher de lui,

cette main jetée à travers de ma ceinture, tomba sous mes reins comme par

inadvertance, et pressa vivement ce qu'elle rencontra. . . . Je le regardai

fièrement, et mes larmes tarirent. On n'imagine pas ce que le vice qui

s'oublie, donne de force à la vertu; il retira sa main, et m'ordonna de me

mettre à genoux devant lui, je m'y plaçai à quelque distance, perdant le plus

que je pouvais du terrein qu'il m'avait fait gagner en m'attirant. Il rejetta

sa main sur ma poitrine, à l'ouverture de ma robe, et me tira

quoiqu'agenouillée, absolument entre ses jambes, il prit mes deux mains les

joignit sur ses cuisses où il les appuya, et m'ordonna de réciter le pater.

--Je lui dis que je l'avais oublié, . . . Il me demanda d'autres prières.

--Je lui dis que depuis que je courais le monde, je ne me souvenais plus de

tout celà, que je ne savais qu'invoquer Dieu, dans le fond de mon ame, contre

ceux qui travaillaient à me perdre. --Tu es une impie me dit-il en reportant

ses doigts sur mon sein, comme pour le couvrir; mais en effet, pour le

toucher, j'écartai sa main tout de suite. . . . Ici sa figure s'anima

prodigieusement, le couroux s'y peignit à côté de la luxure; son agitation

redoubla, et il recommença plusieurs fois sur lui-même le geste indécent qui

lui était échappé, il m'apostropha de deux ou trois invectives et me dit

qu'il allait me faire mettre à la question; pourquoi faire lui dis-je? --Pour

découvrir tes crimes. --Je n'en ai point commis. --Tes impiétés. --J'adore

Dieu. --Tes complices. --Je n'en ai point. Tu les nommeras quand je te

tourmenterai. Et ici sa respiration se pressa; son cœur et sa poitrine

palpitaient, et ses mots ne se prononçaient plus qu'en bégayant. --Je saurai

continua-t-il, t'imposer des supplices qui arracheront de toi la vérité, ses

mains se reportèrent alors sur mes deux seins, et ce fut en les saisissant à

nud, non sans me faire une violente douleur, qu'il me raprocha de lui

d'avantage; me trouvant par cette secousse entièrement entre ses jambes, il

écarta totalement le voile qui couvrait ma poitrine, et sur ce que je le

priai de me laisser, il me dit qu'il allait me faire entièrement deshabiller,

c'est contre la pudeur répondis-je, et vous me grondiez de l'avoir enfrainte.

--Ce qui se fait au nom de Dieu n'offense jamais la pudeur, et ses mains que

je n'osais plus contenir, ne m'attachant qu'à le calmer, s'égaraient

indiscrètement sur ma gorge, mais d'une manière si brutale, qu'il me faisait

frémir. Il redescendit mon corset de tous côtés, débarassa mes épaules des

manches, et le buste entier, au moyen de cette manœuvre, se trouva nud à ses

regards. Il me dit en ce moment de sortir tout à fait mes deux bras de ma

robe, et sur mon refus, il me menaça d'un air effrayant d'appeler du monde.

--J'obéis donc, je retirai d'abord un bras, puis l'autre; et ainsi toujours à

genoux, mes vêtemens tombèrent jusqu'à la ceinture, cependant ses deux mains

continuaient de presser ma gorge et de se promener sur mes épaules, sous mes

bras, et généralement sur toutes les parties mises à nud; il prit une de mes

mains et la porta sur lui, mais je la retirai si vite que son dessein ne fut

qu'imparfaitement accompli. Il me demanda si je n'avais point sur la peau

quelques signes qui prouva que j'avais donné mon ame au diable, il examina en

conséquence tout ce que l'état où j'étais, lui permit d'observer; alors il me

fit relever, et tenir droite entre ses jambes, il me dit qu'il fallait qu'il

examina le reste de mon corps dans les mêmes intentions, je me défendis

vivement, il me menaça de nouveau en m'ordonnant de lacher les rubans qui

tenaient mes habits, afin qu'ils tombassent tout-à-fait. Et comme je

m'obstinais à le refuser, il chercha vers ma ceinture, les liens qu'il

voulait dégager, ne les trouvant pas, il me fit tourner, les saisit au bas de

mes reins, les rompit en fureur, et toujours dans cette attitude mes vêtemens

coulèrent à mes pieds. J'ignore les mouvemens qu'il fit alors sur lui-même,

je ne pouvais les voir, je sais seulement qu'il s'en permit; que ses mains

parcoururent tout ce qu'il venait de découvrir, que ses yeux parurent s'y

fixer long-temps, que son agitation fut inexprimable, que ses soupirs

augmentèrent de forces, qu'il prononça des mots sans suite, tantôt des

éloges, et tantôt des menaces, et que . . . retombant enfin dans le calme, il

m'ordonna de me r'habiller. Je lui dis que puisque l'état où je me trouvais

était son ouvrage, je voulais retourner dans ma chambre, et traverser toute

la maison dans ce désordre, il s'approcha de moi à ces mots, mais sa figure

n'avait plus aucun signe de couroux, le sourire même parut un instant sur ses

lèvres, il me dit en me passant la main sous le menton, que j'étais une

petite fille bien entêtée, . . . bien méchante, que je ne sentais pas le bien

qu'il me voulait, et tout en disant celà avec les manières les plus douces,

il m'aida à me rajuster. Sonna dès que je le fus, et me renvoya dans ma

chambre en m'ordonnant de lui faire dire si j'avais besoin de quelque chose,

son intention étant que rien ne me manqua; je profitai de cet instant de

faveur, pour lui recommander ma compagne; et sur celà il me répondit qu'il ne

connaissait que moi, et qu'il ne prenait intérêt qu'à moi.

Mon premier soin fut de raconter à Clémentine tout ce qui venait de

m'arriver, je lui demandai si la conduite de l'inquisiteur avait été la même

envers elle, je t'aurais tout dit me répondit ma compagne, si j'en avais eu

le temps, avant que tu ne te rendis où l'on t'appellait; mais tu as vu

l'impossibilité où je me suis trouvée de te prévenir. Moins patiente que toi,

je ne lui ai pas donné le temps d'aller si loin, et devinant ses desseins au

premier mot, je lui ai demandé ou de me renvoyer dans ma prison, ou de ne

m'interroger que devant des témoins; cette fermeté l'a mise en fureur, et il

m'a juré qu'il ne m'épargnerait pas. Hélas! dis-je à mon amie, je me repends

de n'avoir pas imité ton courage, mais j'ai deux raisons pour excuses. . . .

L'éffroi dans lequel j'étais . . . L'espoir que j'ai eu de l'attendrir et

d'échapper aux grands dangers en osant braver les petits. Ses premiers

mouvemens ont été ceux de la brutalité, je ne m'étonnerais pas qu'un peu

d'amour n'eût peut-être conduit les seconds; si je croyais que ce sentiment

put jamais naître dans une telle ame, je ne le repousserais pas, et son cœur

ammolli par le dieu dont on obtient tout, nous donnerait peut-être à l'une et

à l'autre, les moyens de lui échapper. Ici la crainte d'être entendues nous

empêcha de poursuivre, et je me livrai seule à mes réflexions.

Oh ciel! me dis-je dès que je fus un peu calme, serait-ce donc ici le tombeau

de cette fidélité qui m'est si chère, et que je conserve avec tant de

plaisir? J'ai échappée aux pièges d'un noble Vénitien, un corsaire barbare

n'a osé attenter à ma pudeur, elle n'a point cédé aux poursuites d'un consul

français, à la veille d'être empalée à Sennar, ne sauvant ma vie qu'au prix

de mon honneur, j'ai trouvé le secret de garder l'un et l'autre, j'ai vu un

Empereur cannibale à mes genoux, je suis sortie intacte des mains d'un jeune

Portugais, d'un vieux Alcaïde de Lisbonne, des quatre plus grands débauchés

de cette ville, dom Flascos de Benda-Molla n'a pu triompher de mes rigueurs;

une bohémienne, deux moines et un chef de brigand, ont soupiré sans fruit. Et

tout cela serait-il, grand Dieu, pour devenir la proie d'un inquisiteur.

. . . Hélas! j'avais des ressources par-tout, il ne m'en reste aucune ici,

il faut que je périsse ou que Dieu fasse un miracle en ma faveur, et depuis

celui de _l'annonciation_, je ne sache pas qu'il en ait fait un seul en

faveur de la vertu des femmes.

Huit jours se passèrent ainsi, sans que nous entendissions parler de la

moindre chose, et sans que nous eussions d'autres douceurs, Clémentine et

moi, que de nous entretenir de nos communs désastres. Ce fut alors que vous

arrivâtes près de nous, dit Léonore à son mari: mon amie vous implora pour

elle et pour moi; vous nous craignites, votre prudence était bien cruelle, je

ne vous la reproche pas, elle était juste; il y a des cas où la commisération

est impossible, où elle n'est pas même dans la nature: elle n'en est donc

alors qu'une loi secondaire, qu'un sentiment égoiste. Plût au ciel que nous

eussions été pénétrés de cette vérité, quand nous secourumes le scélérat dom

Pédre, nous ne fussions pas devenus aussi cruellement ses victimes. Quoi

qu'il en soit, vous vous sauvates seul; votre évasion fit le plus grand

bruit; elle nous fit resserrer tous; elle donna de l'humeur à nos gardes, et

il n'y eut pas un seul prisonnier qui n'en souffrit.

Le surlendemain de votre départ, était enfin le jour destiné à la fatale

scène qui nous attendait; on nous avertit dès le matin, de nous tenir prête

pour être interrogée, avec les formalités _de rigueur_; je laissai passer ce

mot sans l'interpréter; mais Clémentine, ou plus craintive, ou plus

clairvoyante, me demanda si j'avais fait attention à la phrase dont on

s'était servi? --Non, lui dis-je; eh bien! me dit-elle, sois malheureusement

bien sûre que cet interrogatoire, avec les formalités _de rigueur_, ne

signifie autre chose que la question à laquelle nous allons certainement être

appliquées. --Ô ciel! tu me fais frémir, . . . et nos larmes coulèrent à

toutes les deux.

Neuf heures sonnèrent enfin; c'était l'instant pour lequel nous étions

averties; l'alcaïde se présenta à moi quand on ouvrit ma porte; et m'ayant

prise à part, sans que les geôliers pussent nous entendre; il me confirma les

craintes de Clémentine. . . . Vous allez subir la question, me dit-il, mais

vous passerez la dernière: cela vous donnera le tems de la réflexion. Si vous

demandez au révérend pere inquisiteur d'être une seconde fois interrogée

secrètement par lui seul, il vous l'accordera, et vous ne subirez point de

tourmens. . . . Je l'avoue, le début de ce discours m'avait si fort étourdie,

qu'à peine en compris-je la fin; et comme il s'apperçut de mon trouble, il me

répéta ce qu'il venait de me dire.

Nous marchâmes. Clémentine, déjà conduite par ses geôliers, me devançait, il

me fut impossible de lui parler. Après avoir traversé toute la maison, nous

descendîmes un grand escalier pratiqué sous une voûte, qui, au bout de cent

marches, nous conduisit à la porte d'un corridor si sombre, qu'à peine y

voyait-on pour se conduire. Au bout de ce passage extrêmement long, nous

trouvâmes une porte de fer très-étroite, attenante à un autre escalier

tournant, qui nous offrit encore plus de cent marches à descendre; je crus

que nous nous engloutissions dans les entrailles de la terre [5].

Le silence qui s'observait dans cette marche, les fréquentes effigies de

saints, de vierges, de représentations de supplices, dont étaient remplis les

murs de cette traversée, le bruit lugubre d'une multitude de portes de fer

qui s'ouvraient et se refermaient sur nous à mesure que nous avancions,

l'obscurité profonde qui régnait dans ces souterrains, à l'exception du peu

de lampes allumées devant les images, la hauteur, l'humidité des voûtes,

quelquefois des cris et des mugissemens sourds qui sortaient du fond des

cachots, tout inspirait à l'ame une sorte de terreur sinistre qui glaçant à

la fois tous mes sens, m'interdisait jusqu'à la faculté de pouvoir suivre mes

conducteurs. Nous parvinmes enfin à une dernière porte qui s'ouvrit au plus

léger bruit que notre guide fit à la serrure, nous entrâmes seules, nos

gardes se retirèrent après nous avoir vu passer devant eux.

Au milieu d'une haute et grande salle voûtée, de forme parallélogramme,

uniquement éclairée par des lampes, était une longue table, autour de

laquelle se trouvaient assis le grand inquisiteur, le grand vicaire de

l'archevêque, obligé d'assister à ces cérémonies, et le greffier. Dans trois

des coins de ce fatal endroit, se voyaient les différens préparatifs des

trois supplices employés communément à l'inquisition. --Celui de la corde,

celui de l'eau, et celui du feu [6]; deux bourreaux assistaient à chacun de

ces apprêts; ils étaient vêtus d'une tunique noire, la tête affublée d'un

capuchon percé aux yeux, et le plus grand calme régnait dans l'assemblée.

Castellina, cette douce et charmante fille de Brigandos, nous attendait à la

porte de la salle: elle y fut introduite avec nous. Quelqu'effrayée que je

fusse, mon courage ne m'abandonna point. Je me ressouvins de ce que m'avait

dit l'alcaïde, et je crus voir dans ces paroles un peu d'espoir et de

consolation que je payais bien, sans doute, puisque je ne pouvais envisager

pour motif de cette tolérance, qu'un sentiment dont les suites m'eussent été

plus cruelles que la mort. Quoi qu'il en fût, je pouvais au moins me tirer

d'affaire bien plus facilement, n'ayant à craindre que cette sorte de danger,

qu'exposée à ceux dont les apprêts me faisaient frémir.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3 · 第 17 / 22 段