Une fois là, l'impétueux Dom Juan, hors de lui,--ô Léontine, s'écrie-t-il,

tout nous attend; . . . tout nous attend; . . . nous ne reverrons plus

Tolède; il faut s'arracher enfin aux apprêts d'un funeste hymen, qu'il n'est

plus possible de retarder. --Qu'osez-vous proposer? --notre commun bonheur.

--Juste ciel! aux dépens de celui de mon père; . . . aux dépens de sa mort

certaine, quand il apprendra notre perte. Songez à tous les malheurs qui

l'accablent. . . . Songez qu'il n'y a que nous dans le monde dont les soins

puissent le consoler; . . . c'est de nous, . . . c'est de nous seuls, hélas!

qu'il attend quelques fleurs sur l'hiver de ses ans; détruirons-nous cet

espoir légitime! et les mains qui doivent essuyer ses pleurs, le

précipiteront-elles au tombeau? --ô Léontine, je n'écoute plus que mon amour;

devoir, respect, honneur, religion, vertu, tout est effacé de mon cœur; je ne

connais plus que ma flamme; je ne suis plus conduit que par elle, il faut me

suivre: . . . on nous attend. . . . J'emploie depuis six mois, en vain, tout

ce qui peut détruire vos scrupules. À quoi m'a servi tant de zèle? Qu'ai-je

retiré de tant d'amour? Je n'ai réussi qu'à me convaincre de votre

indifférence. . . . Il faut que je la surmonte ou que je meure --Cruel, ayez

pitié de moi! ayez pitié de mon père et de vous; ne nous engloutissez pas

tous les trois dans un abyme de malheur, dont aucune félicité humaine ne

saurait nous retirer; rien n'égale aujourd'hui la prospérité de notre maison

dans Tolede: évanouie demain par nos démarches, vous la plongez à jamais dans

le deuil et dans la douleur. Est-ce donc ainsi que vous voulez me prouver

votre amour? Ah! s'il était aussi délicat que vous cherchez à me le

persuader, mon honneur ne vous toucherait-il pas davantage? Consentiriez-vous

à le flétrir pour un instant de volupté honteuse et criminelle, qui va nous

couvrir à jamais et de malheurs et de remords! Je ne vous ai pas conduite

ici, répondit le furieux dom Juan, pour écouter les sophismes de la

prévention ou de la haine, et pour chercher à y répondre. Je suis

malheureusement trop convaincu du peu d'empire de mon esprit sur le votre,

pour employer encore des armes, . . . trop long-tems émoussées par vos

rigueurs; . . . mon amour est au désespoir; je ne me rends plus qu'à lui

seul; . . . et la saisissant alors dans ses bras, . . . --il faut me suivre,

Léontine; . . . n'essayez pas de vous soustraire; . . . n'entreprenez pas de

vous défendre, . . . mon égarement serait affreux; . . . j'irai jusqu'à vous

méconnaître, . . . jusqu'à me venger de vos dédains: . . . vous n'ignorez-pas

l'impétuosité de ce cœur de feu, que rien ne maîtrisa jamais . . . Ne

l'irrites point, Léontine, ou ce moment, peut-être, coûterait à tous deux la

vie. --Eh bien, perce-le ce cœur qui ne veut pas se souiller d'un crime;

entr'ouvre-le, te dis-je, je ne m'oppose point à tes coups . . . Vas, j'aime

mieux cent fois la mort que les affreux tourmens qui déchirent mes

jours: . . . et des larmes s'échappant de ses yeux; . . . --si je les

regrettais ces jours que veut m'enlever ta fureur, si je les regrettais, dom

Juan! c'était à cause de mon père. . . . Je voulais les lui consacrer; je

voulais faire son bonheur; . . . je voulais prolonger sa vie. . . .

Barbare! . . . je voulais peut-être t'aimer, et tu ne le veux pas, . . . Ne

balance plus, dom Juan, ensanglante ce cœur que tu fais palpiter. . . . Je

suis indigne du jour, après ce que j'ai dit. . . . Immole-moi, j'y consens;

mais ne te flattes jamais de me faire partager tes torts;--tu les partageras,

ou ta vie m'en répond. --O, Dieu! . . . ta cruauté m'outrage, ton ame atroce

est indigne de moi; tu ne méritais pas l'aveu que je t'ai fait; . . . et

s'échappant des bras de Dom Juan, . . .fuis, traître, éloigne-toi pour

toujours de celle qui ne peut plus que te haïr. --Je cacherai tes imprudens

projets, et n'aurai pas à me reprocher, du moins, d'en avoir été la complice.

En prononçant ces mots elle veut s'élancer au-delà des ruines qui captivent

ses pas; . . . mais le féroce dom Juan, aveuglé par toutes les passions

impétueuses qui bouleversent son ame, . . . l'atteint, le poignard à la main,

se jette impitoyablement sur elle, et la renverse morte à ses pieds.

_Juste ciel!_ s'écrie-t-il aussi-tôt, en contemplant sa malheureuse victime.

. . . _Est-ce moi qui ai pu trancher les jours de celle à qui j'aurais

sacrifié les miens! . . . et mon bras se refuse à venger mon amante! . . .

Uniquement armé pour la scélératesse, il tremble à punir l'assassin. . . .

Fuyons_. . . . Mais il l'essaye en vain, retenu par un pouvoir invincible,

dont il a avoué n'avoir pu concevoir l'énergie. . . . N'agissant plus qu'en

insensé, . . . il se jette comme un furieux sur les restes sanglans de celle

qu'il idolâtre; il la couvre de ses baisers ardens: . . . il adresse encore à

cette divinité de son cœur, les expressions de son féroce amour: il veut la

ranimer par ses soupirs, . . . la réchauffer de ses larmes amères: . . . et

là, seul, . . . égaré par son désespoir, . . . dans le silence et l'obscurité

de ces rochers et de ces ruines . . . Perdu d'amour et de douleur, . . . le

malheureux ose consommer son crime, . . . il ose ravir l'honneur à celle dont

il vient d'arracher la vie.

Bientôt le calme de ses sens lui laisse entrevoir la double horreur dont il

vient

[Illustration: _Est-ce moi qui ai pu trancher les jours de celle à qui

j'aurais sacrifié les miens!_]

de se souiller, il n'a ni la force de soutenir le poids de son forfait, ni

celle d'en punir l'auteur; il veut que la vengeance de ce crime exécrable

soit réservée à ceux à qui elle appartient. Il était maître de fuir ses gens,

et ses chevaux l'attendaient près de-là; il ne le fait point. Glacé d'effroi,

immobile en face de ce corps inanimé, . . . il le regarde en frémissant; un

instant il croit se tromper; il croit voir dans ses bras celle qu'il aime, et

qu'il appelle encore. Revenu de cette affreuse erreur, son désespoir le

reprécipite une seconde fois sur ce cadavre informe: . . . ô Léontine! tu

seras vengée, s'écrie-t-il, tu seras vengée, Léontine, et les flots de mon

coupable sang vont payer, s'il se peut, celui que ma fureur osa répandre ici.

. . . Il accourt à Tolede et vient se remettre lui-même entre les mains de la

justice.

Le corregidor effrayé a voulu le rendre à son père: . . . il l'a fait; . . .

mais quelle nouvelle scène!. . . quel nouveau sujet de remords se préparait

pour dom Juan! on venait d'instruire le comte de Flora-Mella de la mort de sa

perfide épouse. . . . Et quelle catastrophe accompagnait cet événement. . . .

--Ô mon fils, a dit à dom Juan, le duc de Medina-Sidonia, pour lors tête-à-

tête, avec le comte. . . . Ô mon cher fils, qu'avez-vous fait? . . . Faut-il

que vous me soyez enlevé au même instant où je vous retrouve. . . . Faut-il

que vous fuyiez le bonheur, quand il vient embellir vos jours! . . . Faut-il

enfin que vous acumuliez sur ma tête et le remords et le deshonneur! . . .

dom Juan, c'est de moi que vous tenez la vie, vous n'êtes point le fils du

comte de Flora-Mella; j'apporte ici la preuve incontestable que vous

n'appartenez qu'à moi; lisez les dernières volontés de votre malheureuse

mère, et frémissez de l'abyme où vous venez de vous engloutir à l'instant où

vos malheurs cessaient.

Dom Juan, éperdu, se saisit du papier; . . . sa main tremble, ses larmes

coulent, . . . ses yeux distinguent à peine les traits qu'on lui présente; il

y lit à la fin les mots suivans de la comtesse sa mère.

«Il ne me reste que le tems d'avouer mon crime et de le réparer; dom Juan

n'appartient point au comte de Flora-Mella; il est le fils du duc de Medina-

Sidonia. J'exige en expirant que le duc aille réparer sa faute aux genoux

mêmes de mon mari; qu'il implore de lui son pardon; . . . qu'il réclame son

fils, qu'il le reconnaisse comme fruit de l'hymen dont il perdit autrefois la

compagne, et qu'il déclare ce fils, en cette qualité, son héritier universel.

Je ne publie rien, en exigeant ceci; ma malheureuse conduite avec le duc a

été trop connue, pour que ces dispositions puissent apprendre ce qu'on

ignorait; je répare et ne divulgue point. J'enlève un poids affreux de ma

conscience; elle n'était vraiment bourrelée que de l'horreur de sentir mon

époux embrasser un fils qui ne lui appartenait pas. . . . Ô femmes

imprudentes, ô vous qui pourriez imiter mes écarts, songez qu'il n'est point

d'ame honnête qui tienne à ce tourment. . . . Que l'effroi d'en être

déchirée, vous retienne donc au bord du précipice. . . . Aux volontés

précédentes, je joins quelques désirs; il dépend de mon mari de me les

accorder. Instruite des sentimens secrets de Léontine et de Dom Juan, je

supplie le comte de Flora-mella de consentir à l'union de ces deux jeunes

personnes, dont mes aveux détruisent les liens qui s'opposaient à leurs

désirs. . . . J'ose croire que la fille de mon époux pourrait difficilement

prétendre à un hymen plus avantageux. Cette alliance, en réunissant deux

anciens rivaux, en les faisant redevenir amis, apaise un peu mes regrets, et

me fait mourir plus tranquille.»

Ô ciel! dit dom Juan, en terminant cette terrible lecture. . . . je pouvais

donc devenir heureux --tu l'étais, s'écria le comte, ma parole était donnée,

mon consentement signé; . . . le voilà.

Monsieur, a dit alors dom Juan avec la plus grande fermeté au corregidor,

vous voyez de combien de crimes je me suis à-la-fois souillé; j'ai massacré

ma maîtresse, . . . la respectable fille de celui qui a pris soin de mes

jeunes ans. . . . Vous voyez que je porte egalement le poignard dans le sein

d'un père . . . , qui ne me revoit que pour me pleurer. . . . Conduisez-moi à

la mort, monsieur; . . . je veux qu'elle me soit donnée publiquement: . . .

Je veux recevoir celle que je mérite; vous comte, désavouez-moi pour votre

fils, cet écrit vous y autorise, . . . et vous, mon père, ne m'avouez jamais

pour le vôtre; ma mort ainsi ne deshonorera personne.

On a voulu calmer ce désespoir; on a voulu sauver cet illustre coupable.

. . . Tous les moyens ont été employés sans qu'aucun ait pu réussir. . . .

Mon crime est trop affreux, a répondu dom Juan; il n'y a que ma tête seule

qui puisse le payer. --Et saisissant la main du corregidor, sortons, sortons,

monsieur, lui a-t-il dit fermement, ou je vais me déclarer à d'autres juges,

si votre pitié l'emporte sur votre devoir; et comme en prononçant ces paroles

il se jettait dans la rue, avec la ferme résolution d'aller monter lui-même

sur l'échafaud, où le plaçait son crime; le magistrat n'a plus osé résister.

Dom Juan a été déposé le même soir dans les prisons de la justice, ayant tout

déclaré, sans qu'on lui fît aucune question, le malheureux a promptement payé

de sa vie l'effroyable forfait où l'avait entraîné l'égarement de sa raison,

et l'impétuosité de son caractère. Cependant toute la ville le pleure, mais

les regrets les plus douloureux se tournent vers les deux infortunés pères;

chacun leur porte des tributs de larmes et de douleurs, qui n'effaceront

jamais de leur ame, les pertes affreuses qu'ils viennent de faire.

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Voilà une histoire bien cruelle a dit ici madame de Blamont, fatale suite du

désordre des femmes, à quel malheur affreux leur inconduite peut exposer une

famille, je ne m'étonne plus si les loix ont punies leurs fautes plus

sévèrement que celles des hommes. Et moi je m'en étonnerai toujours, a

répondu madame de Senneval. . . . Ce sont eux qui sont nos séducteurs . . .

Eux qui abusent de notre faiblesse et de leur supériorité, ils sont la

première cause de nos torts; eux seuls en mériteraient donc la punition.

--Tout cela exigerait d'être discuté à loisir, a dit le comte de Beaulé, il y

a un peu de la faute des deux partis, et beaucoup de raison de part et

d'autres, ce ne sont ni les hommes qui attaquent, ni les femmes qui cèdent

qui ont tort. La première origine du mal, est dans la disproportion des

mariages et dans l'impossibilité du divorce, qu'un jeune homme épouse la

femme qu'il aime, et que quand tous deux sont las l'un de l'autre, ils

puissent changer à l'amiable, et vous ne verrez plus d'adultère. C'est une

vérité que Sainville vous a fait voir dans sa constitution de _Tamoé_, n'y

revenons plus maintenant, je suis trop curieux je vous l'avoue, de savoir

comment notre belle aventurière va trouver le secret d'échapper aux dangers

qui me paraissent la menacer à Tolède, et si notre chère Clémentine trouvera

tous les plaisirs dont elle se flatte, dans le _faux pas_ qu'elle

médite . . . Et Léonore ayant vu qu'on lui prêtait cette attention curieuse

qui désire d'être satisfaite, reprit ainsi le fil de ses aventures.

[Footnote 1. Cette nouvelle, purement d'invention, n'est ni traduite, ni

empruntée de nulle part; on est presqu'obligé d'avertir de ces choses, dans

un siècle de pillage littéraire, tel que celui-ci.]

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Suite de l'Histoire de Léonore.

****Dona Laurentia n'eut pas plutôt fini son récit, que Brigandos entra; il

s'informa comment nous étions, nous recommanda à la matrone, et lui laissa

les fonds nécessaires pour deux habillemens complets avec tous les

ajustements plumes et parures à la mode; l'un pour Clémentine, l'autre pour

moi. Ensuite il ordonna à Clémentine de se transporter le lendemain, chez un

vieux courtisan retiré à Tolède, curieux de connaître le temps qu'il avait à

vivre. Ignorant que ma compagne eut renoncé à ses projets de sagesse, il

l'assura qu'elle pouvait aller sans courir aucun risque, chez l'homme qu'il

lui indiquait. C'est un vieux dévot plein de superstitions, lui dit-il, et

qui croirait que l'enfer va le saisir tout vivant, s'il s'avisait de penser à

ce qui l'échauffait autrefois; tels sont les funestes effets de la dévotion,

continua notre chef, elle remplit l'homme de trouble et de frayeur, à mesure

qu'il avance son terme, elle aigrit son caractère, elle change son humeur,

elle le rend sombre, inquiet, soucieux, tracassier, rigoriste, cruel, elle

l'empêche de jouir du présent, elle lui donne des remords du passé, et n'est

bonne à rien pour l'avenir; je me serais peut-être fait dévot comme un autre,

si j'eusse cru que cela pu être bon à quelque chose, mais on n'y prend pas

une qualité de plus, et on a beaucoup de plaisirs de moins. . . . Est-ce bien

la peine de croire à des chimères, pour ne pas gagner davantage? . . .

Doucement dis-je à notre philosophe, vous peignez là le superstitieux; mais

l'homme vraiment attaché à sa religion qui la suit et la croit dans la

simplicité de son cœur, qui adopte la vertu, parce que la religion la

récompense et l'inspire, qui déteste le vice parce qu'elle le condamne et le

punit, qui perpétuellement enflamé de l'être suprême, consolé des maux de la

vie, par l'espoir de revoler bientôt dans le sein de celui qui l'a crée, vit

en craignant de lui déplaire, meurt en tâchant de l'imiter; un tel homme sans

doute ne vous paraît pas un modèle indigne à suivre? Assurément, reprit notre

chef, je ne méprise pas le phantôme qu'il vous plait d'ériger là, et auquel

vous ne croyez pas plus que moi, mais s'il existe je le plains; il a

travaillé toute sa vie pour des illusions qui ne le dédommageront pas des

sacrifices qu'il a pu leur faire, il n'a d'ailleurs été vertueux que par

crainte, ce mérite est bien peu de chose, plus difficile que vous ne pensez

Léonore; je veux qu'on fasse le bien pour lui seul; je veux qu'on ne soit

animé en le faisant que de la seule idée du bonheur des autres, et si l'enfer

ou le paradis entre pour quelque chose dans les motifs qui font agir, je me

dis, voilà un imbécile, mais à coup sûr ce n'est pas un honnête homme. Trop

de l'avis de notre chef pour le combattre davantage, je laissai tomber la

discussion et Clémentine qui n'avait reçu qu'en secret d'une femme de la

troupe, l'adresse du gentilhomme dont elle attendait tant de plaisir, ne

voulant pas se démasquer encore, accepta l'ordre; notre capitaine s'adressant

alors à moi, pour vous Léonore dit-il, vous vous transporterez chez _Dom

Flascos de Benda-Molla_, doyen des chanoines de Tolède; vous y remplirez les

mêmes fonctions que votre amie chez le vieux seigneur, et vous y trouverez

j'espère à-peu près les mêmes sûretés; vous examinerez ses yeux, ses mains,

vous lui promettrez vingt ans, quoiqu'il soit condamné par tous les gens de

l'art; vous lui vendrez fort cher le philtre que voilà et que j'intitule

_Beaume de vie_, lequel pour tant n'abrégera ni ne prolongera la sienne d'une

heure. --Celà fait, vous recevrez de moi de nouveaux documens.

Les robes furent apportées dès le lendemain, nous y ajoutâmes tout ce que

l'art de la toilette put nous inspirer de plus coquet, et chacune de nous

partit pour sa destination.

Le portrait que Brigandos m'avait fait du doyen, le délabrement de sa santé,

le philtre qui lui devenait nécessaire, . . . la tranquillité dont je devais

jouir, tout cela contraignait mon imagination à se représenter un

septuagénaire; Dom _Flascos_ n'avait néanmoins que cinquante ans; sa taille

fluette, le rouge de ses joues, annonçaient cependant qu'il était menacé de

la poitrine, mais quoique avec un peu de nonchalance dans toute sa tournure,

ses yeux respiraient la volupté, une très-jolie gouvernante lui faisait

mousser du chocolat quand j'arrivai, et se retira par son ordre dès qu'il

m'eut un instant fixé.

Le doyen me fit asseoir près de lui, me demanda mon âge, me dit de deviner le

sien, que je diminuai de dix ans, puis, présenta son front, me livra sa main

pour m'aider à trouver les augures dont je lui vantais la sûreté; aidé par

les avis secrets que j'avais reçus de Brigandos, je dis à cet homme tout ce

qu'il avait fait depuis vingt ans, je lui en assurai encore trente de vie, et

lui révélai quelques détails de famille dont il lui paraissait impossible que

je pus être instruite; étonné de ma science, il crut aveuglément tout ce que

je lui disais. Je lui fis quelques questions captieuses dont les réponses

m'éclairant sur une infinité de choses, facilitèrent étonnamment mes

prédictions, et le laissai si content de moi à la fin de notre entretien, si

convaincu de la vérité de ce que je lui annonçais, qu'il me donna vingt

pistoles en m'embrassant de tout son cœur [1].

Mais la joie que je venais de verser dans son ame, enflammant sans doute son

sang et d'amour et d'incontinence, il fut curieux de voir si je faisais jouir

aussi bien du présent que je savais annoncer l'avenir, il débuta d'abord par

de légéres caresses; ses passions un peu réfroidies exigeaient

quelqu'alentours pour se monter au degré de force dans lequel il paraissait

avoir grande envie de se trouver; il me dit en balbutiant que si je voulais

me prêter à ce qu'il désirait de moi, il ajouterait six doublons aux vingt

pistoles qu'il venait de me donner, et sans trop attendre ma réponse, une de

ses mains s'égara sous les gazes qui voilait mon sein. . . . Je me

défendis . . . Ma résistance produisit un miracle, il en devint tellement

glorieux, il y avait si long-tems sans doute que la nature ne l'avait si bien

servi, qu'il osa me faire voir l'effet de mes charmes. Je me lève avec le

dessein de fuir . . . il s'en apperçoit, il me suit, et se jettant au travers

de la porte où se dirigeait mes pas, il m'assure que je ne sortirai point

sans l'avoir satisfait. Ses yeux étaient étincelans; il bégayait à-la-fois

des mots d'amour et de libertinage, perdant enfin toute retenue, il me jura

avec de bien gros mots pour un homme de dieu, que quand il se trouvait dans

l'état où il était alors, ce qui à la vérité lui arrivait bien rarement, il

devenait impossible à qui que ce fût de lui résister. . . . Ah! dis-je à mon

redoutable adversaire en jouant le plus grand effroi, qu'aperçois-je

monsieur, et l'écartant de la porte. --Venez, venez, accourez au plus vîte,

que j'examine sur votre front un signe qui m'était échappé. . . . oh

monsieur! votre état m'effraie. --Qu'est-ce, dit notre homme allarmé, en

cessant de me barrer le chemin. . . . Qu'observez-vous, ma mie. . . . Vous me

faites une peur. . . . Voilà déjà les choses dans leur état naturel. . . .

Moi qui croyais aujourd'hui . . . Moi qui me flattais . . . Mais que voyez-

vous donc enfin? --Combien il y a t-il, monsieur, que vous n'avez eu de

commerce avec une femme? --Plus de six mois. --Oh! prenez garde à vous. . . .

je ne m'en étais point encore convaincue, vous êtes un homme mort, monsieur,

mort vous dis-je, si vous vous avisez d'en voir avant que le soleil ne soit

entré dans le capricorne, et en disant celà, je m'élance sur la porte, et me

précipite si légèrement hors de la maison, que je suis déjà dans la rue avant

qu'il n'ait le temps de revenir de l'effroi dans lequel je viens de le

plonger.

En rentrant je trouvai Clémentine dans le plus grand accablement, elle

s'était deshabillée, et son physique paraissait souffrir presqu'autant que

son moral; qu'as-tu dis-je à ma compagne? --Le chagrin de n'avoir pas écouté

tes conseils. Plus empressée de voler à mes plaisirs qu'où m'appelait les

intérêts de notre chef, je me suis rendue chez ce personnage dont on m'avait

donné l'adresse. . . . Il était prévenu, il m'attendait. . . . On m'avait

parlé d'un jeune homme, celui qui fut présenté à mes yeux, avait environ

cinquante ans, fort laid, l'esprit aussi méchant que l'ame corrompue; ô

Léonore! tu ne te peindras jamais le dérèglement des mœurs de ce libertin,

l'incroyable désordre de ses propos et de ses fantaisies, l'irrégularité de

ses goûts. . . . J'ai eu deux amans dans ma vie . . . mais aucun d'eux . . .

oh! non, non, quelque dépravée que tu me supposes, je rougirais trop de ces

détails. . . . Contente-toi de savoir qu'il a voulu outrager mon sexe . . .

Que résistant à ses désirs, il a appelé à lui, et m'a contraint par la

violence, à en assouvir l'horreur, . . . et mon amie fondait en larmes en

achevant cet odieux récit.

Je ne la consolai pas, je crus que c'était le moment de pénétrer son ame,

plutôt que de l'attendrir . . . l'instant de frapper les grands coups. . . .

Eh bien! lui dis-je, te voilà punie de tes systêmes, les voilà culbutés par

l'expérience, cette aventure vaut mieux pour toi, que toutes les raisons dont

j'aurais combattu tes sophismes; ô Clémentine! as-tu pu croire que la volupté

put naître, où le sentiment devait être inconnu. . . . Que celui qui serait

assez vil pour payer l'amour, en ferait goûter les plaisirs. . . . Que cette

leçon te rende sage, que les remords qui te déchirent, garantissent du moins

ton cœur d'une corruption plus entière; je t'avais entendu jadis, excuser ces

écarts. Tous ces égaremens tournent au profit de l'amour osais-tu dire, ils

sont tous enfans de la nature [2]. Pardon . . . Je t'y croyais familiarisée.

. . . Ta douleur me prouve le contraire, cesse donc de te livrer ainsi aux

paradoxes d'une tête embrâsée, et que la vaine gloire de montrer de l'esprit,

à préconiser des erreurs, ne te fasse pas au moins défendre celles que tu

n'as jamais partagées. . . . Et Clémentine m'embrassait en pleurant. Je n'eus

pas besoin de lui faire promettre d'être sage, elle en trouvait le serment

dans son cœur, sans qu'il fût nécessaire de la rappeler à l'utilité de cette

conduite, attendrie par ses regrets et par ses larmes, je la calmai, et lui

fis du moins passer une nuit tranquille.

Le lendemain Florentina vint nous voir, avec celle de nos compagnes qui avait

engagé Clémentine, à aller chez l'homme qu'elle avait été visiter la veille,

mon amie ne put s'empêcher de faire des reproches à celle-ci, mais ce fut là,

où je pus remarquer l'extrême différence qui se trouvait entre Clémentine,

dont tout le tort était d'avoir une mauvaise tête, et une créature vraiment

libertine comme celle qui avait voulu la débaucher. --Bon, bon, répondit

_Aldonza_, il ne faut pas être si difficile dans notre métier; as-tu donc

imaginé que je t'envoyais chez l'amour, et qu'il t'attendait au sein des

plaisirs je l'ai cru jeune, on me l'avait dit, mais qu'importe, les hommes

qui payent, ne cherchent point à contenter nos caprices, ma chère amie, ils

ne s'occupent que des leurs; . . . je te ménageais une excellente

pratique . . . tu n'as pas su en profiter. . . . Nous en sortons, moins

difficiles que toi . . . il n'a pas eu besoin de nous violer. . . . On se

fait à tout mon enfant, et à cela peut-être plus aisément que tu ne crois.

--Il nous a priées de revenir, et voilà vingt-cinq pistoles de profit. --Des

plaisirs communs se payent-ils ainsi? Or comme il ne faut viser qu'à l'argent

dans l'état que nous professons, les plus grandes irrégularités, puisque ce

sont elles qui valent le plus, doivent donc devenir les seuls objets de nos

recherches. Cette Aldonza était à la vérité la plus corrompue de la troupe,

il s'en fallait bien que nous eussions jamais rien entendu de pareil avec ses

compagnes; Clémentine et moi révoltées de ses propos, nous nous disposions à

les faire cesser, en prétextant quelqu'affaires, lorsque _dona Laurentia_,

vint nous supplier de recevoir deux dominicains qui brûlaient d'envie de nous

connaître, et sans nous donner le temps de la réponse elle les poussa dans

notre chambre. --Un moment madame, dis-je à cette insolente courtière, en me

levant avec horreur, ces messieurs n'étant que deux, n'ont pas besoin de

quatre femmes, laissez-nous retirer mon amie et moi. --Comme il vous plaira,

répondit la duègne, à qui sans doute notre chef avait bien défendu de nous

contraindre; agissez suivant vos désirs, ces deux demoiselles suffiront pour

nos révérends, vous pouvez passer dans la salle, vous y serez libres et

tranquilles, pendant qu'on va se servir un instant de vos chambres. Nous

descendîmes, et ces infâmes se divertirent tellement de nos compagnes, qu'il

ne nous fut possible de rentrer chez nous que le soir.

Clémentine avait fort peu d'envie d'aller chez le vieux courtisan, négligé la

veille pour l'intérêt de ses faux plaisirs, elle y craignait quelques

nouveaux pièges, et sa sagesse allait maintenant jusqu'à la défiance, elle me

conjura d'y aller à sa place. --J'y consentis, et comme ce personnage ne me

fit courir nul danger; je ne vous ennuierai point des détails de ma visite

chez lui.

Trois ou quatre histoires semblables où je gagnai une centaine de pistoles à

notre chef, terminèrent notre séjour à Tolède, et nous reçûmes enfin l'ordre

d'en partir au bout de trois semaines. Le rendez-vous nous fut indiqué à

l'entrée d'un petit bois qu'on trouve à gauche de la grande route de Madrid;

nous nous y rendîmes mon amie et moi, après avoir pris congé de notre duègne,

fort mécontente de ce que nous lui avions valu si peu.

Peut-être me blâmerez-vous ici, dit Léonore, en s'adressant à sa mère, de

n'avoir pas profité des sommes que je recevais, pour fuir ces malhonnêtes

gens, je le proposais à ma compagne, elle en avait autant d'envie que moi,

mais elle persista à me faire envisager l'extrême péril que nous courrions à

quitter ces gens-ci en les volant. Clémentine rendue à la sagesse l'était

aussi à la sincérité, elle m'avoua que bien loin d'oser compter sur les

secours dont elle s'était flattée à Madrid, c'était elle au contraire qui se

fondait maintenant sur les miens, elle était bien éloignée disait-elle d'oser

se présenter à ses connaissances dans l'état où elle se trouvait. Pour quant

à sa mère, elle m'avoua qu'elle était morte, il ne lui restait donc plus de

ressource, que celle de s'attacher à mon sort, et nous nous en tinmes en

conséquence au plan que j'avais adopté . . . Celui de suivre la troupe

jusqu'aux frontières de France, et là, de nous échapper dans quelques villes

où la justice nous ferait donner sûrement à l'une et à l'autre, les moyens de

gagner ma province; d'après ces résolutions, nous nous contentâmes donc de

détourner quelques quadruples que nous cachâmes avec le plus grand soin,

précaution d'autant plus nécessaire, que Brigandos nous fouilla toutes dès

que nous fûmes réunies; plusieurs sans avoir usé des mêmes ruses, avaient

fait également un peu de contrebande; le chef s'empara de tout. J'ai soin de

vous dit-il, rien ne vous manque; mais c'est à moi qu'appartiennent les

fonds, et je ne souffrirai jamais qu'on en détourne un _réal_.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3 · 第 16 / 22 段