cervelle qu'il pouvait résulter quelque bien d'éclairer et de publier les
secrètes horreurs que le libertinage enfante. Comment ce magistrat tel qu'il
soit ou tel qu'il ait pu être, a-t-il arrangé ce systême avec la religion ou
la décence dont les loix s'opposent si formellement à cette publicité? Il
faudrait au contraire punir sévèrement la malheureuse prostituée assez bête
pour revêler ces écarts, et qui en les dévoilant non seulement se fait tort à
elle-même, mais corrompt et le juge qui se délecte à ces indignes
confidences, et tous ceux qui vont les apprendre par l'éclat du juge. Que
l'on daigne un instant comparer le danger qui peut naître de fermer les yeux
sur ces vilainies, à celui qui résulte de leur scandaleux éclat; ne vaut-il
pas mieux qu'il y ait dans une ville cent libertins cachés que d'en faire
éclore aussitôt dix mille, en divulguant les travers de ces cent? Avant le
règne de Louis quinze, on ignorait cet art infâme de pervertir ainsi la
jeunesse, et de produire un très-petit bien, en opérant d'aussi grands maux,
il n'y avait point d'espions tentateurs, point de journaux chez les
courtisanes, et tout allait aussi bien qu'aujourd'hui; c'est à Sartine que
furent dues ces absurdités inquisitoires, et c'est depuis ce _grand_
magistrat, qu'un homme sait aujourd'hui à quinze ans, ce qu'il ignorait
encore à quarante autrefois. On ordonnait à ce méprisable espagnol de faire
des listes de toutes ces turpitudes, pour en réveiller l'engourdissement du
souverain. Cet imbécile imagina qu'il fallait colorer d'un vernis d'équité la
déshonorante fonction dont on le chargeait, et prendre l'amour des mœurs et
de la décence pour excuse de ces vexations. Malheureux Français, voilà comme
on vous trompait, comme on se moquait de vous. . . . Voilà comment, pendant
que vous chantiez et couriez vos catins, on enchaînait votre liberté, comme
on grévait vos goûts et vos fantaisies les plus simples. Comme on mettait des
entraves sur vos besoins les plus naturels, et comme on gangrenait vos enfans
et tout cela sous le spécieux prétexte d'une excellente police. Les Romains
conquéraient l'univers et n'avaient point d'espions chez leurs courtisanes.
On assure qu'il fut présenté à l'illustre magistrat dont il s'agit ici, un
ingénieux projet de vexation sur le citoyen, en raison de la manière dont il
perdrait son urine. Le premier plan ayant passé, celui-ci pouvait bien avoir
lieu malheureusement, il y avait peu de profit, aucun détail obscêne, point
de liste qui put amuser les petits soupers du roi, et Sartine refusa.]
[Footnote 18. Chapelle fondée sous ce nom pour 12 chanoines, dans la
cathédrale, par le cardinal Kimènès. On appelle ainsi les nouveaux chrétiens,
c'est-à-dire les maures convertis.]
[Footnote 19. Promenade de Tolède.]
[Footnote 20. L'hippomane est regardé, par les gens crédules, comme le plus
sûr de tous les talismans; c'est une excroissance de chair qui se trouve au
front des poulains naissans; il est rare, parce que la mère l'arrache à
belles-dents du front du poulain, dès qu'elle l'a mis bas; son effet est de
se faire aimer de la femme à qui l'on en fait avaler.]
[Footnote 21. Théodora était femme de Justinien; voyez ses désordres dans
Procope; une partie des loix que nous suivons encore est l'ouvrage de ses
amans, en amusant son mari de ces codes atroces, elle lui voilait sa
conduite; l'imbécile Justinien compilait et sa femme couchait.]
[Footnote 22. La raison de cela est simple; c'est avec de l'esprit qu'on
résiste aux argumens que le vice emploie pour triompher. Tout ce qu'on
objecte flatte donc, parce qu'on n'y parvient qu'en développant une qualité
qui nous honore; mais s'il est démontré que la conduite qu'on a, que les
opinions qu'on adopte soient réellement des ridicules, voilà l'orgueil
compromis, et dès ce moment on change de plan; le ridicule blesse tellement
notre vanité, que s'il était possible de persuader l'être le plus sage, que
la vertu est un ridicule; il l'abjurerait à l'instant.]
________________________________________
LE CRIME
DU SENTIMENT,
OU
LES DÉLIRES DE L'AMOUR.
NOUVELLE ESPAGNOLE [1].
IL n'y avait point à Tolède de maison plus riche que celle du comte de
_Flora-Mella_, point de seigneur dans les deux Espagnes, qui joignit à cet
avantage, une naissance plus illustre, et de plus flatteuses prérogatives;
mais la fortune ne se soutient pas toujours également chez ceux qu'elle
favorise ainsi, et sa main inconstante ne les élève souvent au faîte des
grandeurs que pour les en précipiter avec plus d'éclat.
Le comte marié fort jeune, avait perdu sa première femme au bout de trois
ans, et n'en ayant eu qu'une fille, il était résolu de se lier encore sous
les loix de l'hymen. Ces seconds nœuds réussissent rarement, le comte en
devint la funeste preuve; une demoiselle de la maison de _Brajados_, belle et
riche sans doute, fut l'objet qui le captiva, mais il s'en fallait bien que
les vertus de cette jeune personne, répondissent aux dons précieux qu'elle
apportait, d'ailleurs rien de plus scandaleux que sa conduite, rien de plus
perverti que ses mœurs.
Le duc de Medina-Sidonia, était alors le jeune homme à la mode, à Tolède,
quoique marié lui-méme, il n'en était pas moins l'effroi de tous les époux et
l'idole de toutes les femmes. La comtesse de _Flora-Mella_ avait trop de
vanité, elle avait le coup-d'œil trop sûr, pour ne pas désirer à son char, ce
célèbre amant de toutes les jolies femmes; le voir et l'enchaîner, furent
pour elle l'affaire d'un jour, et cette intrigue devint bientôt si publique,
que le comte de _Flora-Mella_, ne pouvait presque plus en soutenir la honte.
Quelques fussent ses tribulations, le désir qu'il avait de se voir un
héritier, l'engagea néanmoins à feindre; il dévora ses chagrins; il essaya
d'imposer silence au public, et continua de vivre avec sa femme dans
l'intimité des époux. Ses vœux s'accomplirent enfin, la comtesse devint
grosse, et mit au monde un fils, nommé _Dom Juan_, malheureux héros de cette
sanglante histoire. De ce moment le comte leva le masque, il crut ne devoir
plus suspendre sa vengeance, et la jeune comtesse reléguée par lui, dans des
terres à elle, au fond de l'Andalousie, quitta pour jamais Tolède et son
époux.
Cependant les fruits des deux différens hymens du comte de _Flora-Mella_,
s'élevaient ensemble, dans son palais, et ce père infortuné semblait
recueillir au moins dans les qualités de ces deux beaux enfans, le
dédommagement des chagrins occasionnés par la mort de la mère de la jeune
fille, et par l'affreuse conduite de celle du jeune homme. Rien n'avait été
négligé pour l'éducation de ces élèves chéris; on n'épargnait aucun des soins
qui devaient réunir à tous les dons qu'ils avaient l'un et l'autre reçus de
la nature, ceux des talens les plus agréables.
Dom Juan venait d'atteindre sa vingtième année quand Léontine sa sœur, en
prenait vingt-deux; et si la fierté, la noblesse et les agrémens d'un sexe se
montraient à profusion dans Dom Juan, Léontine plus belle que l'astre du
jour, et plus fraîche que la fleur que ses rayons font éclore, réunissait de
son côté tout ce qui peut rendre une femme digne de l'admiration générale.
Elle avait la peau la plus belle . . . les traits les plus fins et les plus
délicats, . . . les yeux les plus vifs et les plus animés, . . . de ses
cheveux dégagés des liens de fleurs qui lui formaient un diadême, elle
pouvait ceindre deux fois la taille enchanteresse qu'elle avait emprunté des
graces.
Mais si la nature s'était épuisée pour embellir ces deux jeunes personnes, si
elle les avait égalisé par les charmes de la figure, quelle différence
extrême n'avait-elle pas mis dans leur caractère! Autant Dom Juan avait de
violence et d'impétuosité, autant Léontine avait de douceur et de retenue;
l'un ne connaissait que ses passions et n'écoutait que leur organe, l'autre
n'avait pour guide, que sa raison et ses devoirs.
Les attraits de Léontine n'avaient point échappés à Dom Juan, il sentait bien
tous les obstacles qui s'opposaient à ses vues, mais la nature plus forte que
les conventions sociales, cette nature vigoureuse et mâle, qui les brise
souvent au lieu de les servir, élevait mille mouvemens tumultueux dans son
cœur qui lui semblaient impossibles à vaincre, et ne plaçait que trop
follement l'espoir à côté de l'amour; l'honnête liberté dont il jouissait
auprès de sa sœur, lui donnait souvent occasion de s'expliquer avec elle;
long-temps il avait déguisé son trouble, captivé long-temps sous un joug
cruel, il avait mieux aimé se faire violence que de montrer les sentimens
coupables dont il osait brûler; mais tant de contrainte devenait difficile à
un tel caractère; ce n'est pas avec l'ame fougueuse de Dom Juan, qu'on aime
ainsi sans l'avouer.
De son côté peut-être, Léontine n'avait-elle pas remarquée sans émotion,
toutes les graces d'un jeune homme charmant, qu'il lui était permis d'aimer
comme frère; mais son excessive modestie ne tolérant aucun écart, ses
sentimens eussent-ils même été plus vifs que ne le souffraient ses nœuds,
elle se fût bien gardée de ne pas leur imposer un frein; la nature ne perd
pas plus ses droits dans une ame comme celle de _Léontine_, que dans un cœur
comme celui de _Dom Juan_, mais la vertu, plus écoutée dans l'une, sait
restreindre au moins ce qui peut balancer son empire, on cache sa douleur et
l'on souffre en silence.
Égarés tous les deux un jour dans ces vallons fleuris et frais qu'arrose le
Tage auprès de Tolède, loin des yeux toujours incommodes des gouverneurs et
des duègnes, Dom Juan ne se contenant plus, osa se jeter aux pieds de sa
sœur. --Ô vous que j'idolâtre s'écria-t-il en imprimant ses lèvres brûlantes
sur une des mains de cette belle fille. . . . Vous que je crois pouvoir aimer
sans forfait. . . . Ô Léontine! il est donc vrai que je vais vous perdre, ces
heureux jours de notre enfance vont être oubliés pour jamais, et les
souvenirs déchirans que j'en conserverai, ne serviront qu'au tourment de ma
vie. . . . Oui, Léontine on vous enlève à mon amour, à cet amour furieux et
infortuné que je n'avais osé vous peindre; à peine éclate-t-il, qu'il faut en
étouffer la flamme, il faut briser le cœur qui l'a nourrit au même instant
qu'elle s'en élance. . . . Je vous perds Léontine, apprenez cette nouvelle
affreuse de celui qu'elle plonge au désespoir, le comte vous destine à dom
Diègue, avant un mois vous serez l'épouse de ce rival indigne de vous
appartenir. . . . Et moi confus, désespéré . . . mourant, j'irai traîner
votre image au bout de la terre, ou l'immoler dans le temple même où la plaça
la main de l'amour. Oh ciel! dit Léontine, qu'avez-vous prononcé Dom
Juan? . . . Que venez-vous d'apprendre à la fois à votre malheureuse sœur?
Quel amour venez-vous de lui découvrir, et quelle infortune lui présagez-
vous? --Ah! puissiez-vous être aussi peu surprise de l'un, que vous devez
être effrayée de l'autre; je vous ai dit vrai Léontine, je vous aime, . . .
que dis-je? tous les mots sont trop faibles, il n'en est point qui peignent
ma passion. . . . Je vous adore et je vais vous perdre; fille cruelle auriez-
vous donc cru que je pusse être insensible à tant d'attraits, était-il
possible de les voir sans leur rendre hommage? Léontine peut-elle exister
sans être idolâtrée de ce qui l'environne? semblable au dieu de l'univers,
animant tout ce qui respire à ses pieds, ne doit-elle pas comme ce dieu,
s'attendre au culte universel? --Mais songez-vous aux nœuds? --Il n'en est
point que mon amour n'absorbe, il n'en est point qu'il ne combatte, quand ils
doivent anéantir les siens; ah croyez-vous qu'un cœur tel que celui de Dom
Juan, puisse être retenu par les frivoles conventions qui nous lient. . . .
Ô combien je les méprise ces conventions arbitraires, qui séparent aussi
cruellement ce qu'a réuni la nature, je n'écoute à vos pieds que sa voix,
elle me dit de vous adorer, j'y cède, et ne veux vivre que pour vous, ou
mourir percé de vos traits. --Oh! Dom Juan qu'osez-vous dire? --Ce que
j'eprouve et ce que vous m'inspirez, j'ose vous parler de mon amour, j'ose
vous jurer de n'écouter que lui, j'ose prendre le ciel à témoin que je
n'aurai jamais d'autre femme que vous. Un baiser que Dom Juan cueillit sur
les lèvres de rose du tendre objet de son ardeur, devint le sceau de ses
sermens, Léontine tremblante rougit sans le refuser. On s'approcha, et nos
deux jeunes gens bientôt entourés de leur suite, furent obligés de feindre,
et de reprendre la route de Tolède.
La funeste nouvelle que Dom Juan venait d'apprendre à sa sœur, ne se vérifia
que trop, dès le lendemain le comte de Flora-Mella déclara à sa fille le
mariage qu'il projettait, et peu de jours après, il lui présenta Dom Diègue.
Pour tout autre, même que pour une fille prévenue, Dom Diègue eût été un
objet d'horreur, unissant au caractère le plus désagréable, tous les défauts
de la nature, on n'imaginait pas comment le comte osait proposer de tels
nœuds; des circonstances de fortune les légitimaient sans doute, mais combien
ces motifs sont faibles sur une ame délicate et sensible, qui, sacrifiant
tout à la douceur des liens, n'imagine pas qu'elle puisse exister dans ceux
qui ne sont pas l'ouvrage de l'amour.
Léontine osa témoigner à son père le peu de dispositions qu'elle ressentait
pour cet hymen, et le comte, qui aimait sa fille, désespéré de lui offrir un
sort qui lui déplut ne pouvant d'autre part renoncer à ses engagemens, fit
usage des sollicitations; il connaissait au mieux celle qu'il avait à
séduire, aussi certain de la révolter par de la rigueur, que de l'attendrir
par des caresses, son éloquence fut celle de l'amitié, elle persuada; une ame
honnête ne résiste jamais aux attaques que le sentiment dirige, la fausseté,
le mystère, la violence, toutes ces armes odieuses que l'imbécillité dicte à
la tyrannie paternelle, soustrayent à leur joug de fer les cœurs que l'on y
veut soumettre; emploie-t-on la douceur et la confiance, tout s'obtient, et
en arrivant au but désiré, on n'a pas du moins à redouter les remords que les
procédés contraires occasionnent.
Léontine promit. Parfaitement déterminée au sacrifice, elle protesta de s'y
soumettre. Cette vertueuse fille, oubliant l'amour d'un frère qu'elle ne
pouvait regarder que comme un crime, perdit également de vue toutes les
répugnances que lui inspirait dom Diègue, et préféra les maux qui la
menaçaient sous les nœuds proposés, au chagrin trop violent pour elle,
d'affliger un instant celui dont elle tenait le jour.
Dom Juan trop inquiet, trop violent et trop amoureux à-la-fois, pour
abandonner un seul jour ce qui tenait aux intérêts de sa passion, ne fut pas
long-tems à savoir ce qui venait de se faire. Toutes les expressions d'une
telle ame devant être ou violentes, ou dures, il accabla sa malheureuse sœur
des reproches les plus amers; il la reprimanda de sa faiblesse dans les
termes les moins ménagés; il osa s'oublier enfin jusqu'à lui dire, avec
orgueil, qu'après les sentimens qu'il lui avait déclarés, il n'imaginait pas
qu'elle eût dû le trahir à ce point. --Vous trahir, répondit Léontine avec
candeur, . . . que vous ai-je promis? . . . qu'ai-je donc pu vous promettre,
et comment puis-je mériter de vous une accusation si déplacée? . . .
Oublierez-vous toujours les nœuds qui nous captivent? Voulez-vous me forcer à
les détester, quand je ne voudrais que les chérir? . . . --Abhorrez-les, ces
nœuds fatals; . . . abhorrez-les, ô Léontine, ils ne seront jamais aussi
funestes à vos regards qu'ils le sont aux miens. Et comment ne détesterais-je
pas ce qui favorise aussi-bien l'éloignement que vous avez pour moi? --Mais
vous devez au moins les respecter. --Ah! n'imaginez jamais que de tels liens
ayent aucune force dans le cœur qui vous aime, en devraient-ils avoir dans le
vôtre, s'il était ému de mes tourmens? --Ne m'y croyez pas insensible, je les
plains, sans doute; c'est tout ce que je puis;--mais qui vous garantit la
vérité de ces liens? Nous ne sommes pas du même lit, et vous avez connu la
conduite de ma mère? --Est-il possible que votre amour vous aveugle, au point
de préférer la honte et le deshonneur, à la certitude de ne voir jamais
couronnée une passion criminelle qui vous entraîne à votre perte. --Le
deshonneur, . . . la honte, . . . et que m'importe toutes ces chimères! que
m'importe le sang qui coule dans mes veines, sitôt qu'on lui défend de
s'enflammer pour vous. . . . Je ne connais que vous dans l'univers; je n'y
respecte et n'y chéris que vous, et je vais à l'instant percer le cœur du
traître qui vous enlève à moi, si vous ne me promettez de rompre la fatale
promesse qu'on ose vous arracher. --Voulez-vous me rendre entièrement
malheureuse? Voulez-vous m'enlever l'innocent plaisir que je goûte à vous
aimer comme un frère? Voulez-vous donc mettre entre nous d'éternelles
barrières? --Je veux mourir ou vous posséder, vous enlever et fuir. . . .
Sacrifier à ma vengeance tout ce qui s'oppose à mon amour;--cruel! . . .
--vous ne le connaissez pas, Léontine, ce cœur ardent que vous sûtes
embraser; tous les sentimens sont des passions chez lui; il ne peut les
vaincre qu'en cessant d'exister; et si les plus légères l'agitent à ce point,
où le portera donc celle qu'ont allumé vos yeux? Fuyons nos tyrans, Léontine,
allons vivre à jamais au bout de l'univers. . . . Mais que dis-je, hélas!
qu'ose-je dire? Il faudrait être aimé pour obtenir ce que j'exige, et votre
ame indifférente et froide ne connaît pas même l'ardeur qui me dévore. . . .
Allez, perfide, . . . allez lâchement languir sous les fers odieux qui vous
sont préparés. . . . Sacrifiez l'amant qui vous idolâtre, aux vils intérêts
d'un père qui ne consulte que son avarice --Homme injuste! le père tendre que
vous outragez ne mérite pas vos reproches. . . . J'en suis encore moins digne
en lui obéissant, puisque votre élévation et votre fortune sont le prix
certain de ces nœuds auxquels je vais m'asservir. Ne m'accablez donc pas
quand j'ai des droits si sûrs à votre reconnaissance. --Funeste façon d'y
prétendre; puissiez-vous plutôt me haïr que de m'aimer ainsi! . . . Eh! que
m'importe cette fortune? . . . que me font ces honneurs, achetés aux dépens
de ce que j'ai de plus cher au monde? Dussai je être le plus malheureux des
hommes, je m'en croirais toujours le plus fortuné, si j'étais aimé de
Léontine; il n'est de bien pour moi que son amour; il n'est de bonheur que sa
main, voilà les seules prospérités où j'aspire, les seules que je sois
envieux de posséder, dût-il m'en coûter mille vies.
Léontine avait eu beau faire; émue de tant d'ardeur, quelques regards lui
étaient échappés: c'en était trop pour dom Juan; il n'eut pas plutôt cessé de
croire qu'il était indifférent, qu'il lui parut possible d'être bientôt aimé;
il crut que les résistances de Léontine étaient plutôt les effets de sa
vertu, que les sentimens de son cœur. Il imagina tout pour l'arracher aux
nœuds qu'on lui destinait; déguisant ses desseins réels, sous l'apparence de
moyens honnêtes et doux; il proposa d'abord à Léontine de permettre qu'il
s'employât au moins près du comte, pour retarder la célébration de l'hymen
qu'il redoutait autant. . . . On y consentit; il osa demander l'aveu d'un peu
de retour. . . . On ne lui montra ni éloignement, ni courroux; . . . mais
hazardait-il davantage, on cessait de l'écouter aussitôt; et plusieurs mois
se passèrent ainsi, sans que cet amant impétueux pût obtenir autre chose que
quelques retards et de la pitié.
Il agissait toujours pendant ce tems-là; et le rôle qu'il jouait vis-à-vis du
comte de Flora-Mella, était bien différent, quoiqu'inspiré par les mêmes
principes, ayant su, malgré la fougue de son caractère, se contraindre assez
pour s'abaisser à la souplesse, il persuadait au comte, que les délais que
demandait Léontine, n'avait qu'une forte prévention pour cause; . . . qu'il
lui soupçonnait le cœur pris; que lui seul était en état de démêler ce fatal
secret; qu'il en avait déjà fait quelques ouvertures, mais que n'ayant rien
pu connaître encore, il n'avait gagné à cela que de se rendre suspect lui-
même. --Il ajouta ensuite qu'il était essentiel que le comte l'aidât dans
l'entreprise qu'il avait formé de sonder les replis de l'ame de sa sœur; il
ne pouvait, disait-il, agir commodément au milieu de la foule de domestique
qui les entourait sans cesse, il était essentiel d'abord de les écarter:
combien ne lui fallait-il pas d'aisances, puisqu'avant de parler en faveur de
dom Diègue, il avait même à vaincre l'éloignement que Léontine commençait à
ressentir pour lui, depuis qu'elle s'appercevait de ses efforts à la
pénétrer.
Le comte, pleinement la dupe des détours de son fils, bien éloigné de
soupçonner les motifs personnels qui le font agir, le sert de tout son
pouvoir. Léontine est moins observée, les surveillans disparaissent quand
elle se trouve avec dom Juan, et le comte l'engage lui-même à écouter les
avis d'un frère qui ne veut que la félicité de sa sœur.
Léontine ne fut pas long-tems à démêler les ruses de l'amour; mais trop
prudente pour les révéler, elle ne s'occupa qu'à tâcher de n'en pas être la
victime.
De son côté dom Juan était bien loin, comme on le croit, d'employer pour les
intérêts de dom Diegue, les doux momens qu'on lui laissait. Peindre son amour
en traits de flamme, proposer mille moyens différens de le faire triompher et
de fuir, voilà comment s'employaient ces instants . . . Si précieux d'abord
au cœur de Dom Juan, si cruels ensuite quand il voyait que l'inflexibilité de
sa sœur ne lui opposait que des refus.
Une fois certain de cette insurmontable résistance, rien ne l'arrêta; il
s'était contenu, tant qu'il avait eu de l'espoir, à peine le vit-il évanoui,
qu'il n'écouta plus que ses premiers desseins; et pleinement résolu à la
force, puisqu'il ne pouvait réussir d'une autre manière, il se prépara à
faire usage de la liberté qu'il avait, pour diriger les pas de cette
malheureuse sœur, vers l'endroit où des gens sûrs seraient postés pour
l'enlever.
Toutes les batteries furent donc dressées d'après ce projet; il envoya avant-
hier une chaise de poste lestement attelée, l'attendre sur la route qui mène
en Portugal, où il avait dessein de se réfugier; et cette voiture escortée de
quelques valets fidèles, avait pour rendez-vous, les environs de la tour
enchantée.
Le jour venu, sous le prétexte d'une promenade, dom Juan engage Léontine à
venir voir avec lui les intéressans débris de cette antiquité.