[Footnote 17. Il est très-extraordinaire qu'un magistrat ait mis dans sa

cervelle qu'il pouvait résulter quelque bien d'éclairer et de publier les

secrètes horreurs que le libertinage enfante. Comment ce magistrat tel qu'il

soit ou tel qu'il ait pu être, a-t-il arrangé ce systême avec la religion ou

la décence dont les loix s'opposent si formellement à cette publicité? Il

faudrait au contraire punir sévèrement la malheureuse prostituée assez bête

pour revêler ces écarts, et qui en les dévoilant non seulement se fait tort à

elle-même, mais corrompt et le juge qui se délecte à ces indignes

confidences, et tous ceux qui vont les apprendre par l'éclat du juge. Que

l'on daigne un instant comparer le danger qui peut naître de fermer les yeux

sur ces vilainies, à celui qui résulte de leur scandaleux éclat; ne vaut-il

pas mieux qu'il y ait dans une ville cent libertins cachés que d'en faire

éclore aussitôt dix mille, en divulguant les travers de ces cent? Avant le

règne de Louis quinze, on ignorait cet art infâme de pervertir ainsi la

jeunesse, et de produire un très-petit bien, en opérant d'aussi grands maux,

il n'y avait point d'espions tentateurs, point de journaux chez les

courtisanes, et tout allait aussi bien qu'aujourd'hui; c'est à Sartine que

furent dues ces absurdités inquisitoires, et c'est depuis ce _grand_

magistrat, qu'un homme sait aujourd'hui à quinze ans, ce qu'il ignorait

encore à quarante autrefois. On ordonnait à ce méprisable espagnol de faire

des listes de toutes ces turpitudes, pour en réveiller l'engourdissement du

souverain. Cet imbécile imagina qu'il fallait colorer d'un vernis d'équité la

déshonorante fonction dont on le chargeait, et prendre l'amour des mœurs et

de la décence pour excuse de ces vexations. Malheureux Français, voilà comme

on vous trompait, comme on se moquait de vous. . . . Voilà comment, pendant

que vous chantiez et couriez vos catins, on enchaînait votre liberté, comme

on grévait vos goûts et vos fantaisies les plus simples. Comme on mettait des

entraves sur vos besoins les plus naturels, et comme on gangrenait vos enfans

et tout cela sous le spécieux prétexte d'une excellente police. Les Romains

conquéraient l'univers et n'avaient point d'espions chez leurs courtisanes.

On assure qu'il fut présenté à l'illustre magistrat dont il s'agit ici, un

ingénieux projet de vexation sur le citoyen, en raison de la manière dont il

perdrait son urine. Le premier plan ayant passé, celui-ci pouvait bien avoir

lieu malheureusement, il y avait peu de profit, aucun détail obscêne, point

de liste qui put amuser les petits soupers du roi, et Sartine refusa.]

[Footnote 18. Chapelle fondée sous ce nom pour 12 chanoines, dans la

cathédrale, par le cardinal Kimènès. On appelle ainsi les nouveaux chrétiens,

c'est-à-dire les maures convertis.]

[Footnote 19. Promenade de Tolède.]

[Footnote 20. L'hippomane est regardé, par les gens crédules, comme le plus

sûr de tous les talismans; c'est une excroissance de chair qui se trouve au

front des poulains naissans; il est rare, parce que la mère l'arrache à

belles-dents du front du poulain, dès qu'elle l'a mis bas; son effet est de

se faire aimer de la femme à qui l'on en fait avaler.]

[Footnote 21. Théodora était femme de Justinien; voyez ses désordres dans

Procope; une partie des loix que nous suivons encore est l'ouvrage de ses

amans, en amusant son mari de ces codes atroces, elle lui voilait sa

conduite; l'imbécile Justinien compilait et sa femme couchait.]

[Footnote 22. La raison de cela est simple; c'est avec de l'esprit qu'on

résiste aux argumens que le vice emploie pour triompher. Tout ce qu'on

objecte flatte donc, parce qu'on n'y parvient qu'en développant une qualité

qui nous honore; mais s'il est démontré que la conduite qu'on a, que les

opinions qu'on adopte soient réellement des ridicules, voilà l'orgueil

compromis, et dès ce moment on change de plan; le ridicule blesse tellement

notre vanité, que s'il était possible de persuader l'être le plus sage, que

la vertu est un ridicule; il l'abjurerait à l'instant.]

________________________________________

LE CRIME

DU SENTIMENT,

OU

LES DÉLIRES DE L'AMOUR.

NOUVELLE ESPAGNOLE [1].

IL n'y avait point à Tolède de maison plus riche que celle du comte de

_Flora-Mella_, point de seigneur dans les deux Espagnes, qui joignit à cet

avantage, une naissance plus illustre, et de plus flatteuses prérogatives;

mais la fortune ne se soutient pas toujours également chez ceux qu'elle

favorise ainsi, et sa main inconstante ne les élève souvent au faîte des

grandeurs que pour les en précipiter avec plus d'éclat.

Le comte marié fort jeune, avait perdu sa première femme au bout de trois

ans, et n'en ayant eu qu'une fille, il était résolu de se lier encore sous

les loix de l'hymen. Ces seconds nœuds réussissent rarement, le comte en

devint la funeste preuve; une demoiselle de la maison de _Brajados_, belle et

riche sans doute, fut l'objet qui le captiva, mais il s'en fallait bien que

les vertus de cette jeune personne, répondissent aux dons précieux qu'elle

apportait, d'ailleurs rien de plus scandaleux que sa conduite, rien de plus

perverti que ses mœurs.

Le duc de Medina-Sidonia, était alors le jeune homme à la mode, à Tolède,

quoique marié lui-méme, il n'en était pas moins l'effroi de tous les époux et

l'idole de toutes les femmes. La comtesse de _Flora-Mella_ avait trop de

vanité, elle avait le coup-d'œil trop sûr, pour ne pas désirer à son char, ce

célèbre amant de toutes les jolies femmes; le voir et l'enchaîner, furent

pour elle l'affaire d'un jour, et cette intrigue devint bientôt si publique,

que le comte de _Flora-Mella_, ne pouvait presque plus en soutenir la honte.

Quelques fussent ses tribulations, le désir qu'il avait de se voir un

héritier, l'engagea néanmoins à feindre; il dévora ses chagrins; il essaya

d'imposer silence au public, et continua de vivre avec sa femme dans

l'intimité des époux. Ses vœux s'accomplirent enfin, la comtesse devint

grosse, et mit au monde un fils, nommé _Dom Juan_, malheureux héros de cette

sanglante histoire. De ce moment le comte leva le masque, il crut ne devoir

plus suspendre sa vengeance, et la jeune comtesse reléguée par lui, dans des

terres à elle, au fond de l'Andalousie, quitta pour jamais Tolède et son

époux.

Cependant les fruits des deux différens hymens du comte de _Flora-Mella_,

s'élevaient ensemble, dans son palais, et ce père infortuné semblait

recueillir au moins dans les qualités de ces deux beaux enfans, le

dédommagement des chagrins occasionnés par la mort de la mère de la jeune

fille, et par l'affreuse conduite de celle du jeune homme. Rien n'avait été

négligé pour l'éducation de ces élèves chéris; on n'épargnait aucun des soins

qui devaient réunir à tous les dons qu'ils avaient l'un et l'autre reçus de

la nature, ceux des talens les plus agréables.

Dom Juan venait d'atteindre sa vingtième année quand Léontine sa sœur, en

prenait vingt-deux; et si la fierté, la noblesse et les agrémens d'un sexe se

montraient à profusion dans Dom Juan, Léontine plus belle que l'astre du

jour, et plus fraîche que la fleur que ses rayons font éclore, réunissait de

son côté tout ce qui peut rendre une femme digne de l'admiration générale.

Elle avait la peau la plus belle . . . les traits les plus fins et les plus

délicats, . . . les yeux les plus vifs et les plus animés, . . . de ses

cheveux dégagés des liens de fleurs qui lui formaient un diadême, elle

pouvait ceindre deux fois la taille enchanteresse qu'elle avait emprunté des

graces.

Mais si la nature s'était épuisée pour embellir ces deux jeunes personnes, si

elle les avait égalisé par les charmes de la figure, quelle différence

extrême n'avait-elle pas mis dans leur caractère! Autant Dom Juan avait de

violence et d'impétuosité, autant Léontine avait de douceur et de retenue;

l'un ne connaissait que ses passions et n'écoutait que leur organe, l'autre

n'avait pour guide, que sa raison et ses devoirs.

Les attraits de Léontine n'avaient point échappés à Dom Juan, il sentait bien

tous les obstacles qui s'opposaient à ses vues, mais la nature plus forte que

les conventions sociales, cette nature vigoureuse et mâle, qui les brise

souvent au lieu de les servir, élevait mille mouvemens tumultueux dans son

cœur qui lui semblaient impossibles à vaincre, et ne plaçait que trop

follement l'espoir à côté de l'amour; l'honnête liberté dont il jouissait

auprès de sa sœur, lui donnait souvent occasion de s'expliquer avec elle;

long-temps il avait déguisé son trouble, captivé long-temps sous un joug

cruel, il avait mieux aimé se faire violence que de montrer les sentimens

coupables dont il osait brûler; mais tant de contrainte devenait difficile à

un tel caractère; ce n'est pas avec l'ame fougueuse de Dom Juan, qu'on aime

ainsi sans l'avouer.

De son côté peut-être, Léontine n'avait-elle pas remarquée sans émotion,

toutes les graces d'un jeune homme charmant, qu'il lui était permis d'aimer

comme frère; mais son excessive modestie ne tolérant aucun écart, ses

sentimens eussent-ils même été plus vifs que ne le souffraient ses nœuds,

elle se fût bien gardée de ne pas leur imposer un frein; la nature ne perd

pas plus ses droits dans une ame comme celle de _Léontine_, que dans un cœur

comme celui de _Dom Juan_, mais la vertu, plus écoutée dans l'une, sait

restreindre au moins ce qui peut balancer son empire, on cache sa douleur et

l'on souffre en silence.

Égarés tous les deux un jour dans ces vallons fleuris et frais qu'arrose le

Tage auprès de Tolède, loin des yeux toujours incommodes des gouverneurs et

des duègnes, Dom Juan ne se contenant plus, osa se jeter aux pieds de sa

sœur. --Ô vous que j'idolâtre s'écria-t-il en imprimant ses lèvres brûlantes

sur une des mains de cette belle fille. . . . Vous que je crois pouvoir aimer

sans forfait. . . . Ô Léontine! il est donc vrai que je vais vous perdre, ces

heureux jours de notre enfance vont être oubliés pour jamais, et les

souvenirs déchirans que j'en conserverai, ne serviront qu'au tourment de ma

vie. . . . Oui, Léontine on vous enlève à mon amour, à cet amour furieux et

infortuné que je n'avais osé vous peindre; à peine éclate-t-il, qu'il faut en

étouffer la flamme, il faut briser le cœur qui l'a nourrit au même instant

qu'elle s'en élance. . . . Je vous perds Léontine, apprenez cette nouvelle

affreuse de celui qu'elle plonge au désespoir, le comte vous destine à dom

Diègue, avant un mois vous serez l'épouse de ce rival indigne de vous

appartenir. . . . Et moi confus, désespéré . . . mourant, j'irai traîner

votre image au bout de la terre, ou l'immoler dans le temple même où la plaça

la main de l'amour. Oh ciel! dit Léontine, qu'avez-vous prononcé Dom

Juan? . . . Que venez-vous d'apprendre à la fois à votre malheureuse sœur?

Quel amour venez-vous de lui découvrir, et quelle infortune lui présagez-

vous? --Ah! puissiez-vous être aussi peu surprise de l'un, que vous devez

être effrayée de l'autre; je vous ai dit vrai Léontine, je vous aime, . . .

que dis-je? tous les mots sont trop faibles, il n'en est point qui peignent

ma passion. . . . Je vous adore et je vais vous perdre; fille cruelle auriez-

vous donc cru que je pusse être insensible à tant d'attraits, était-il

possible de les voir sans leur rendre hommage? Léontine peut-elle exister

sans être idolâtrée de ce qui l'environne? semblable au dieu de l'univers,

animant tout ce qui respire à ses pieds, ne doit-elle pas comme ce dieu,

s'attendre au culte universel? --Mais songez-vous aux nœuds? --Il n'en est

point que mon amour n'absorbe, il n'en est point qu'il ne combatte, quand ils

doivent anéantir les siens; ah croyez-vous qu'un cœur tel que celui de Dom

Juan, puisse être retenu par les frivoles conventions qui nous lient. . . .

Ô combien je les méprise ces conventions arbitraires, qui séparent aussi

cruellement ce qu'a réuni la nature, je n'écoute à vos pieds que sa voix,

elle me dit de vous adorer, j'y cède, et ne veux vivre que pour vous, ou

mourir percé de vos traits. --Oh! Dom Juan qu'osez-vous dire? --Ce que

j'eprouve et ce que vous m'inspirez, j'ose vous parler de mon amour, j'ose

vous jurer de n'écouter que lui, j'ose prendre le ciel à témoin que je

n'aurai jamais d'autre femme que vous. Un baiser que Dom Juan cueillit sur

les lèvres de rose du tendre objet de son ardeur, devint le sceau de ses

sermens, Léontine tremblante rougit sans le refuser. On s'approcha, et nos

deux jeunes gens bientôt entourés de leur suite, furent obligés de feindre,

et de reprendre la route de Tolède.

La funeste nouvelle que Dom Juan venait d'apprendre à sa sœur, ne se vérifia

que trop, dès le lendemain le comte de Flora-Mella déclara à sa fille le

mariage qu'il projettait, et peu de jours après, il lui présenta Dom Diègue.

Pour tout autre, même que pour une fille prévenue, Dom Diègue eût été un

objet d'horreur, unissant au caractère le plus désagréable, tous les défauts

de la nature, on n'imaginait pas comment le comte osait proposer de tels

nœuds; des circonstances de fortune les légitimaient sans doute, mais combien

ces motifs sont faibles sur une ame délicate et sensible, qui, sacrifiant

tout à la douceur des liens, n'imagine pas qu'elle puisse exister dans ceux

qui ne sont pas l'ouvrage de l'amour.

Léontine osa témoigner à son père le peu de dispositions qu'elle ressentait

pour cet hymen, et le comte, qui aimait sa fille, désespéré de lui offrir un

sort qui lui déplut ne pouvant d'autre part renoncer à ses engagemens, fit

usage des sollicitations; il connaissait au mieux celle qu'il avait à

séduire, aussi certain de la révolter par de la rigueur, que de l'attendrir

par des caresses, son éloquence fut celle de l'amitié, elle persuada; une ame

honnête ne résiste jamais aux attaques que le sentiment dirige, la fausseté,

le mystère, la violence, toutes ces armes odieuses que l'imbécillité dicte à

la tyrannie paternelle, soustrayent à leur joug de fer les cœurs que l'on y

veut soumettre; emploie-t-on la douceur et la confiance, tout s'obtient, et

en arrivant au but désiré, on n'a pas du moins à redouter les remords que les

procédés contraires occasionnent.

Léontine promit. Parfaitement déterminée au sacrifice, elle protesta de s'y

soumettre. Cette vertueuse fille, oubliant l'amour d'un frère qu'elle ne

pouvait regarder que comme un crime, perdit également de vue toutes les

répugnances que lui inspirait dom Diègue, et préféra les maux qui la

menaçaient sous les nœuds proposés, au chagrin trop violent pour elle,

d'affliger un instant celui dont elle tenait le jour.

Dom Juan trop inquiet, trop violent et trop amoureux à-la-fois, pour

abandonner un seul jour ce qui tenait aux intérêts de sa passion, ne fut pas

long-tems à savoir ce qui venait de se faire. Toutes les expressions d'une

telle ame devant être ou violentes, ou dures, il accabla sa malheureuse sœur

des reproches les plus amers; il la reprimanda de sa faiblesse dans les

termes les moins ménagés; il osa s'oublier enfin jusqu'à lui dire, avec

orgueil, qu'après les sentimens qu'il lui avait déclarés, il n'imaginait pas

qu'elle eût dû le trahir à ce point. --Vous trahir, répondit Léontine avec

candeur, . . . que vous ai-je promis? . . . qu'ai-je donc pu vous promettre,

et comment puis-je mériter de vous une accusation si déplacée? . . .

Oublierez-vous toujours les nœuds qui nous captivent? Voulez-vous me forcer à

les détester, quand je ne voudrais que les chérir? . . . --Abhorrez-les, ces

nœuds fatals; . . . abhorrez-les, ô Léontine, ils ne seront jamais aussi

funestes à vos regards qu'ils le sont aux miens. Et comment ne détesterais-je

pas ce qui favorise aussi-bien l'éloignement que vous avez pour moi? --Mais

vous devez au moins les respecter. --Ah! n'imaginez jamais que de tels liens

ayent aucune force dans le cœur qui vous aime, en devraient-ils avoir dans le

vôtre, s'il était ému de mes tourmens? --Ne m'y croyez pas insensible, je les

plains, sans doute; c'est tout ce que je puis;--mais qui vous garantit la

vérité de ces liens? Nous ne sommes pas du même lit, et vous avez connu la

conduite de ma mère? --Est-il possible que votre amour vous aveugle, au point

de préférer la honte et le deshonneur, à la certitude de ne voir jamais

couronnée une passion criminelle qui vous entraîne à votre perte. --Le

deshonneur, . . . la honte, . . . et que m'importe toutes ces chimères! que

m'importe le sang qui coule dans mes veines, sitôt qu'on lui défend de

s'enflammer pour vous. . . . Je ne connais que vous dans l'univers; je n'y

respecte et n'y chéris que vous, et je vais à l'instant percer le cœur du

traître qui vous enlève à moi, si vous ne me promettez de rompre la fatale

promesse qu'on ose vous arracher. --Voulez-vous me rendre entièrement

malheureuse? Voulez-vous m'enlever l'innocent plaisir que je goûte à vous

aimer comme un frère? Voulez-vous donc mettre entre nous d'éternelles

barrières? --Je veux mourir ou vous posséder, vous enlever et fuir. . . .

Sacrifier à ma vengeance tout ce qui s'oppose à mon amour;--cruel! . . .

--vous ne le connaissez pas, Léontine, ce cœur ardent que vous sûtes

embraser; tous les sentimens sont des passions chez lui; il ne peut les

vaincre qu'en cessant d'exister; et si les plus légères l'agitent à ce point,

où le portera donc celle qu'ont allumé vos yeux? Fuyons nos tyrans, Léontine,

allons vivre à jamais au bout de l'univers. . . . Mais que dis-je, hélas!

qu'ose-je dire? Il faudrait être aimé pour obtenir ce que j'exige, et votre

ame indifférente et froide ne connaît pas même l'ardeur qui me dévore. . . .

Allez, perfide, . . . allez lâchement languir sous les fers odieux qui vous

sont préparés. . . . Sacrifiez l'amant qui vous idolâtre, aux vils intérêts

d'un père qui ne consulte que son avarice --Homme injuste! le père tendre que

vous outragez ne mérite pas vos reproches. . . . J'en suis encore moins digne

en lui obéissant, puisque votre élévation et votre fortune sont le prix

certain de ces nœuds auxquels je vais m'asservir. Ne m'accablez donc pas

quand j'ai des droits si sûrs à votre reconnaissance. --Funeste façon d'y

prétendre; puissiez-vous plutôt me haïr que de m'aimer ainsi! . . . Eh! que

m'importe cette fortune? . . . que me font ces honneurs, achetés aux dépens

de ce que j'ai de plus cher au monde? Dussai je être le plus malheureux des

hommes, je m'en croirais toujours le plus fortuné, si j'étais aimé de

Léontine; il n'est de bien pour moi que son amour; il n'est de bonheur que sa

main, voilà les seules prospérités où j'aspire, les seules que je sois

envieux de posséder, dût-il m'en coûter mille vies.

Léontine avait eu beau faire; émue de tant d'ardeur, quelques regards lui

étaient échappés: c'en était trop pour dom Juan; il n'eut pas plutôt cessé de

croire qu'il était indifférent, qu'il lui parut possible d'être bientôt aimé;

il crut que les résistances de Léontine étaient plutôt les effets de sa

vertu, que les sentimens de son cœur. Il imagina tout pour l'arracher aux

nœuds qu'on lui destinait; déguisant ses desseins réels, sous l'apparence de

moyens honnêtes et doux; il proposa d'abord à Léontine de permettre qu'il

s'employât au moins près du comte, pour retarder la célébration de l'hymen

qu'il redoutait autant. . . . On y consentit; il osa demander l'aveu d'un peu

de retour. . . . On ne lui montra ni éloignement, ni courroux; . . . mais

hazardait-il davantage, on cessait de l'écouter aussitôt; et plusieurs mois

se passèrent ainsi, sans que cet amant impétueux pût obtenir autre chose que

quelques retards et de la pitié.

Il agissait toujours pendant ce tems-là; et le rôle qu'il jouait vis-à-vis du

comte de Flora-Mella, était bien différent, quoiqu'inspiré par les mêmes

principes, ayant su, malgré la fougue de son caractère, se contraindre assez

pour s'abaisser à la souplesse, il persuadait au comte, que les délais que

demandait Léontine, n'avait qu'une forte prévention pour cause; . . . qu'il

lui soupçonnait le cœur pris; que lui seul était en état de démêler ce fatal

secret; qu'il en avait déjà fait quelques ouvertures, mais que n'ayant rien

pu connaître encore, il n'avait gagné à cela que de se rendre suspect lui-

même. --Il ajouta ensuite qu'il était essentiel que le comte l'aidât dans

l'entreprise qu'il avait formé de sonder les replis de l'ame de sa sœur; il

ne pouvait, disait-il, agir commodément au milieu de la foule de domestique

qui les entourait sans cesse, il était essentiel d'abord de les écarter:

combien ne lui fallait-il pas d'aisances, puisqu'avant de parler en faveur de

dom Diègue, il avait même à vaincre l'éloignement que Léontine commençait à

ressentir pour lui, depuis qu'elle s'appercevait de ses efforts à la

pénétrer.

Le comte, pleinement la dupe des détours de son fils, bien éloigné de

soupçonner les motifs personnels qui le font agir, le sert de tout son

pouvoir. Léontine est moins observée, les surveillans disparaissent quand

elle se trouve avec dom Juan, et le comte l'engage lui-même à écouter les

avis d'un frère qui ne veut que la félicité de sa sœur.

Léontine ne fut pas long-tems à démêler les ruses de l'amour; mais trop

prudente pour les révéler, elle ne s'occupa qu'à tâcher de n'en pas être la

victime.

De son côté dom Juan était bien loin, comme on le croit, d'employer pour les

intérêts de dom Diegue, les doux momens qu'on lui laissait. Peindre son amour

en traits de flamme, proposer mille moyens différens de le faire triompher et

de fuir, voilà comment s'employaient ces instants . . . Si précieux d'abord

au cœur de Dom Juan, si cruels ensuite quand il voyait que l'inflexibilité de

sa sœur ne lui opposait que des refus.

Une fois certain de cette insurmontable résistance, rien ne l'arrêta; il

s'était contenu, tant qu'il avait eu de l'espoir, à peine le vit-il évanoui,

qu'il n'écouta plus que ses premiers desseins; et pleinement résolu à la

force, puisqu'il ne pouvait réussir d'une autre manière, il se prépara à

faire usage de la liberté qu'il avait, pour diriger les pas de cette

malheureuse sœur, vers l'endroit où des gens sûrs seraient postés pour

l'enlever.

Toutes les batteries furent donc dressées d'après ce projet; il envoya avant-

hier une chaise de poste lestement attelée, l'attendre sur la route qui mène

en Portugal, où il avait dessein de se réfugier; et cette voiture escortée de

quelques valets fidèles, avait pour rendez-vous, les environs de la tour

enchantée.

Le jour venu, sous le prétexte d'une promenade, dom Juan engage Léontine à

venir voir avec lui les intéressans débris de cette antiquité.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3 · 第 15 / 22 段