quand il sait bien qu'il va être combattu, me demanda quels étaient mes
projets dans Tolede? --De m'y conserver aussi pure que je l'ai toujours été
depuis que j'ai quitté mon époux. . . . La mort même ne me ferait pas changer
de dessein. --Je suis bien loin d'en promettre autant; la sagesse commence à
m'ennuyer; je suis libre, je n'ai de fidélité à garder à personne; le genre
de vie que je mène échauffe mon physique; les exemples que je reçois, les
choses que j'ai faites, enflamme ma tête. . . . Que me revient-il de tant de
pudeur, je n'en fais pas moins le métier d'une fille perdue? . . . On serait
bien dupe de s'attacher à la réputation, quand les circonstances nous
l'enlèvent, ce qui m'a toujours consolé d'un premier faux pas, c'est qu'il
contraint au second, et qu'il en assure la tranquillité; la plus grande de
toutes les folles est celle qui, déjà déshonorée par un travers, a la bêtise
de s'en refuser un autre. . . . Tous les frais ne sont-ils pas faits? Il y
avait à la première chûte un peu de peine et beaucoup de plaisirs, il n'y a
plus que des roses à la seconde. Toutes les épines ont disparues. --Eh quoi!
lorsqu'il s'agissait de notre bonheur, . . . lorsque nos effets présentés
devant nous deviennent la récompense de notre faiblesse, la vertu te
soutient, tu résistes; et quand il n'est question ou que d'un léger profit,
ou que d'un fol espoir de volupté, te voilà prête à te rendre? --Que tu
connais mal le cœur des femmes, si tu n'admets pas cette inconséquence! C'est
l'instant qui nous détermine, c'est le caprice, c'est le tempérament. . . .
On est sage par une fortune, on devient catin pour un joli homme, --Oh ciel!
te voilà séduite encore une fois. --Je ne te cache pas qu'une de nos
compagnes m'a indiqué l'adresse d'un gentilhomme de cette ville, passionné
pour les femmes de notre état, et qui indépendamment des plaisirs que je dois
attendre de son âge et de sa figure, me comblera si je veux de présents. --Et
si notre chef t'oblige à lui tout donner? --Je le ferai, et il me le rendra à
Madrid; ce sont nos conventions. Qui peut compter sur les secours que nous
espérons dans cette capitale? La mort ne peut-elle pas nous avoir enlevé ceux
de qui nous les attendons? Ce que je gagne ici nous reste alors, nous nous en
aidons toutes deux; --ainsi, que les secours que tu attends à Madrid s'y
trouve ou non, de toute manière nous quitterons cette compagnie? --Mais
Clémentine, qui, comme vous voyez, se coupait dans deux ou trois endroits de
ses réponses, m'en fit encore une ici tellement remplie d'incertitude, que je
vis bien qu'il fallait peu compter sur elle, . . . et que ce qu'il me restait
de mieux à faire de mon côté, était de me résoudre à suivre aussi ces
malheureuses gens jusqu'à Pampelune, où ils comptaient aller, et là de
m'échapper dans la première ville de France, où la justice, entre les mains
de laquelle je comptais me jetter, me donnerait et les secours et les
protections nécessaires pour regagner ma province! mais le ciel, comme vous
le verrez bientôt, rompit tous ces beaux projets, et vint arrêter mes
désordres, sans que j'eusse besoin de m'en mêler.
J'essayai tout encore avant que d'arriver à Tolède, pour détourner ma
compagne de ses funestes projets; mais quand une femme court à sa perte, plus
l'on emploie de moyens pour l'en empêcher, mieux on la plonge dans le
précipice, ses désirs croissent en raison des dangers qu'on lui fait
craindre, et l'enfer fût-il à ses pieds, elle ne s'y jetterait qu'un peu plus
vite. Il n'y eut rien que je n'employai pour retenir ma compagne; rien
qu'elle ne m'opposa pour légitimer sa faute; jamais éloquence ne fut plus
rapide. C'était celle d'une mauvaise tête et d'un excellent physique,
rarement celle-là manque d'énergie.
Quand Clémentine vit que je renonçais à la persuader, elle voulut m'haranguer
à son tour; elle employa pour me seduire une partie des mêmes argumens dont
elle venait de faire usage, pour prouver qu'elle avait raison de faiblir;
elle crut qu'elle serait aussi habile à me corrompre, que je l'avais été peu
à la convertir; elle avait, disait-elle, une autre adresse pour moi; j'aurais
pour le moins autant de plaisir, et peut-être encore plus de profit qu'à
celle qu'elle se réservait. . . . Quel gré me saurait-on de ma retenue, et
comment y ferais-je croire? après la liberté dont j'avais joui, . . . après
la vie que j'avais menée, pourrais-je me flatter d'en imposer à qui que ce
pût-être? J'aurais donc, avec le regret de n'avoir point connu le bonheur, le
chagrin de ne pouvoir pas même convaincre de ma vertu. . . . --Va, ma chère
amie, continuait cette syrêne, c'est à notre personne, bien plus qu'à notre
sagesse, que les hommes attachent du mérite; leur cœur est tellement dépravé,
que cette pudeur même que tu crois si précieuse, cesse de l'être à leurs
regards aujourd'hui. Ils s'imaginent que nous valons moins dès que nous avons
encore ce que l'on ne conserve jamais quand on veut quelque chose, ils
croyent que si nous n'avons pas succombées, c'est bien plutôt par la
faiblesse de l'attaque, que par la force de la défense; . . . Mais à supposer
que le mari pour qui tu te conserves, ne sente pas le prix de cet
effort . . . Seule à jouir dans ce cas-là, auras-tu connu de grands plaisirs?
T'imagines-tu que cette sorte de vanité en fasse goûter de bien réels? Et
pour les faibles chatouillemens de l'orgueil, qui ne sont que des jouissances
illusoires, tu te seras donc privée de celles des sens dont les délices sont
inexprimables? . . . Mais allons plus loin, si personne ne divulgue cette
faute à l'époux que tu respectes, s'il est certain qu'il peut l'ignorer
toujours, te voilà donc, même en la commettant, idéalement aussi pure à ses
yeux, que si tu ne l'avais pas commise; ce n'est pas la faute en elle-même
qui peut t'affliger, puisqu'il n'en reste aucune trace; sa douleur ne viendra
que de la savoir; s'il ne la sait jamais, plus de douleur. . . . Il y a
mieux, c'est qu'il serait infiniment plus malheureux, la croyant, quoiqu'elle
ne fût pas, qu'il ne peut l'être, l'ignorant quoiqu'elle soit: ce n'est donc
pas toi qui tient son bonheur en tes mains. Ce bonheur sera ou ne sera point
en raison de l'opinion qu'il aura reçue; travaille à ce que cette opinion
soit bonne, quoique ta conduite soit mauvaise, enveloppes-toi des voiles du
mystère, et deviens, si tu veux, sous leur ombre, mille fois pis que
Messaline ou Théodora; tu l'auras rendu plus heureux que si ta conduite était
bonne, et que l'opinion fût contre toi [21], quelle folie de se gêner dans ce
cas! c'est se rendre esclave pour le plaisir de porter des chaînes; c'est
refuser de s'y soustraire, quand la raison même nous en dégage. Ces
considérations réfléchies, si tu les porte encore, ces malheureuses chaînes,
tu n'agis plus alors que pour ta satisfaction personnelle et cette jouissance
intérieure est-elle autre chose que de la déraison et de l'entêtement? En
dois-tu valoir moins à tes propres yeux, pour avoir valu davantage à ceux des
autres? Te dépriseras-tu donc en proportion de ce qu'on t'aura estimée?
Seras-tu vile à tes regards, pour avoir un instant cédé aux plus doux
penchans de la nature? Crois-tu que ces penchans qu'elle nous inspire, soient
moins doux que la triste satisfaction au pied de laquelle lu les immole? Mais
raisonnons . . . Ton époux t'aime ou il ne t'aime pas; s'il t'aime, n'ais pas
peur qu'une chose qu'il ignorera toujours, puisse le refroidir à ton égard;
et ne crains pas qu'une chose qui ne blesse qu'un préjugé d'opinion, puisse
te rendre un instant moins vertueuse. S'il t'aime, dût-il même la savoir
cette chose. . . . Que de motifs pour l'excuser; . . . ton âge, . . .
l'abandon dans lequel les circonstances le forcent à te laisser, toutes les
causes irrésistibles du physique, et s'il a l'ame sensible, le plaisir même
que cette faute t'aura procurée. Un époux vraiment aimable et juste, jouit
bien plus des voluptés que sa femme goûte, que des sacrifices qu'elle lui
fait, n'est-il pas bien plus doux de permettre des jouissances, que d'imposer
des fers? Quel est donc l'être barbare qui se délecte à des privations? Lui
en doit-on dès qu'il en exige? Ah! n'est-il pas plus délicat d'imaginer qu'on
rend ce qu'on aime heureux, par la liberté qu'on lui laisse, qu'il ne peut
être flatteur d'acheter le triomphe de l'amour-propre, au prix des sensations
de ce malheureux être immolé à notre vaine gloire? Donc aucun obstacle à te
livrer, aucun inconvénient à ce que ton époux le sache même si réellement il
t'adore avec délicatesse, et s'il ne t'aime plus, quel regret n'auras-tu pas
d'avoir été la dupe d'un sentiment éteint? Quand tu lui faisais les plus
grands sacrifices. . . . Ainsi, qu'il t'aime ou qu'il ne t'aime pas, tu auras
toujours eu tort de ne pas céder, et tu auras toujours à te repentir de ne
l'avoir pas fait, pouvant le faire impunément. Je ne t'oppose pas la
religion, je sais trop combien la justesse et la bonté de ton esprit te
rendent supérieure à ces freins ridicules. Je ne combats que ton orgueil et
ta folie, que ton entêtement et que tes préjugés; je ne cherche à détruire
qu'eux, trop sûre que c'est à eux seuls à qui tu sacrifies les plus doux
plaisirs de la terre . . . Ah! jouis-en, jouis-en Léonore; l'âge où nous
sommes créés pour eux, passe comme la fraîcheur des roses; et quand nous
sommes effeuillées comme elles, les froides jouissances de la vanité nous
dédommagent-elles de tout ce que nous avons fait en leur faveur?
Pour quant à moi poursuivit Clémentine, je ne te le cache pas, mon parti est
pris, j'aimerais mieux mourir que de ne pas me donner non-seulement à celui
qu'on m'indique, mais à tous ceux qui voudront de moi . . . à tous ceux que
mes charmes pourront séduire. . . . Et pourquoi donc seraient-ils faits ces
charmes? si ce n'étoit pas pour les livrer; n'est-ce pas pour plaire que la
nature nous a faites jolies? Si c'était un crime que de lui céder, nous
aurait-elle donné les appas qui nécessitent la chûte? Ah c'est qu'elle veut
qu'on la fasse dès qu'elle nous prodigue tout ce qu'il faut pour y être
entraînées; et celle qui lui résiste en rendant les frais inutiles, l'offense
bien plus griévement, que celle qui, connaissant le prix des dons, ne pense
qu'à en multiplier l'usage. . . . Vis et meurs sans plaisir près de ton
phantôme de vertu . . . Moi, je n'existe plus que pour l'immoler au plus
léger de mes caprices.
Ô Clémentine, m'écriai-je, je le vois bien je vais te perdre, entraînée par
une foule de nouveaux plaisirs, tu ne sentiras plus ceux de l'amitié, je ne
t'aurai aimée que pour te plaindre, je ne t'aurai connue que pour te pleurer.
--Ne m'attendris pas dit Clémentine. . . . Non sois sûre que je t'aimerai
toujours; mais ne cherche pas à ouvrir mon ame dans l'espoir de la faire
changer, je l'endurcirais plutôt que de me laisser vaincre; n'employe nulles
ruses avec mon cœur, elles échoueraient toutes aux résolutions de mon esprit.
Ne crains point qu'une affaire d'amour aille t'enlever ton amie? Il ne s'agit
pas de délicatesse dans les travers que je médite, il n'est question que de
besoins, je ne veux pas connaître l'amour, je ne veux que me r'accommoder
avec ses plaisirs. --Et que sont-ils sans le cœur? --Tout, on ne les goûte
bien que quand on n'aime pas, c'est pour les autres qu'on jouit dès qu'on
aime; ce n'est que pour soi dès que le sentiment n'est pour rien, je ne veux
pas l'échauffer ce cœur, je ne veux qu'amuser les sens; et le calme de
l'indifférence, est délicieux pour analyser des sensations; uniquement
occupée de soi, méprisant souverainement celui qui ne pense qu'à nous, peu
curieuse de ce qu'il éprouve . . . Sacrifiant tout à soi-même, on jouit si
philosophiquement. . . .
Ah! Léonore, Léonore, si tu savais combien il est doux de ne pas aimer et de
se sentir persuadée que l'on l'est; il y a à cela une sorte de friponnerie
qui met un sel bien piquant au moral d'une jouissance.
Ces discours que je réfutais en vain, parce que malheureusement le cœur a
presque toujours tort avec l'esprit; tous ces argumens d'une mauvaise tête,
m'allarmant sans me persuader, nous conduisirent enfin aux portes de Tolède;
nous avions presque toute la ville à traverser pour arriver dans le quartier
qui nous était indiqué; à peine fûmes-nous dans la place des Carmes, que nos
physionomies, nos tailles, nos singulières parures, attiraient sur nous les
regards de tout le monde, et Clémentine sa guitarre en écharpe, soutenait
cette insultante curiosité, avec une éffronterie qui dévoilait ses mœurs; un
des effets de la corruption, est de détruire en nous le sentiment pénible de
la honte, on ne rougit plus dès qu'on est décidé à se tout permettre, et
cette modestie qui nous retenait souvent encore, s'anéantit sous les attraits
séduisans du vice. Voilà pourquoi le premier ouvrage de la séduction, est
d'absorber la pudeur dans l'ame de celle qu'on travaille à corrompre; on fait
bientôt tout ce qu'on veut d'une jeune fille, quand on l'a convaincue de la
bisarrerie de s'allarmer des mouvemens de la nature, et les freins que l'on
ridiculise, sont bien plutôt brisés que ceux que l'on combat [22]. Pour moi,
je baissais les yeux, je ne sais ce que j'aurais donné pour être à cent
lieues delà.
Nous arrivâmes enfin chez une femme d'environ cinquante-cinq ans, logée dans
une petite rue derrière les Cordeliers, et dont la maison me parut fort
suspecte, mais il n'y avait pas à reculer, nous eussions difficilement été
reçues ailleurs, nos parures nous ayant fait reconnaître; La patronne qui
s'appelait _dona Laurentia_, nous admit sans difficulté. Après s'être informé
de son ami Brigandos, elle nous montra une chambre à deux lits, dont elle dit
que nous pouvions disposer. Et sans aucune autre cérémonie préalable, elle
nous demanda si nous voulions recevoir des hommes, Clémentine avait bien
envie de répondre qu'oui, mais à l'empressement qu'elle me vit à demander
instamment de n'être point soumises à cette règle, elle crut devoir prendre
le parti du silence.
À votre aise, dit _Laurentia_, ma maison est aussi sûre que l'hôtel du
_Corrégidor_, il n'y vient jamais que d'honnêtes gens, pour éviter le train,
je ne reçois jamais que de vieux prêtres, il n'y a pas de danger avec ceux-
là. . . . Tenez écoutez . . . entendez-vous d'autre bruit que celui que les
opérations légitiment; eh bien! j'en ai pourtant six dans mes chambres avec
un pareil nombre de pensionnaires. . . . Ils redescendront dès qu'ils auront
fait, il en reviendra d'autres, et vous n'entendrez jamais plus de train; oh!
grand dieu dis-je à Clémentine, où sommes-nous donc? Ne t'en inquiète point
me dit cette folle en éclatant de rire, n'entends-tu pas que madame te dit
que nous serons ici comme nous voudrons. --Assurément, reprit la duègne, on
ne contraint personne chez moi . . . Liberté entière, si les demoiselles dont
je vous parle reçoivent du monde, c'est qu'elles le veulent bien, soyez très-
sûres que l'on n'entrera point chez vous par force. . . . Mais je vous
conseille de vous réjouir . . . Nous voilà dans le temps de la foire . . .
Vous êtes jolies . . . vous ne manquerez pas de pratiques, je vous le répete,
ma maison est sûre; savez-vous qu'il y vient des filles des plus gros
bourgeois de la ville. . . . De petites poulettes en mantilles noires, qui
disent à leurs parens qu'elles vont à confesse . . . et comme les églises
sont humides, je les reçois ici, le directeur s'y trouve, et la cérémonie se
passe sans scandale. . . . La pénitence est quelquefois un peu rude, mais au
moins sont-elles toujours sûres de l'absolution. --Madame dis-je à notre
hôtesse, nous sommes encore novices dans le métier, nous nous contenterons
d'exécuter les ordres de _Brigandos_, nous irons par-tout où il nous enverra,
mais nous ne recevrons assurément personne; ensuite nous traitâmes de notre
nourriture, _Laurentia_ nous dit qu'ordinairement avec les femmes que lui
envoyait notre chef, elle se chargeait de toutes ces choses, et qu'elle ne
nous laisserait manquer de rien, elle sortit; nous envoya tout ce qui était
nécessaire, et nous ne songeâmes ce premier jour qu'à nous reposer.
Le lendemain comme nous ouvrions nos fenêtres, le premier spectacle qui nous
frappa, fut l'appareil lugubre d'un malheureux que l'on conduisait au
supplice, il était suivi d'une foule innombrable. . . . Dans tous les pays du
monde, et peut-être plus en Espagne, qu'ailleurs, cette fatale curiosité est
toujours celle du peuple. . . . --Quel est le crime de cet homme demanda
_Clémentine_ à _Laurentia_? --Un événement affreux arrivé avant-hier, le
coupable n'ayant pu soutenir l'horreur de son crime, est venu l'avouer lui-
même. C'est un des premiers seigneurs de la ville, je suis surprise que vous
n'ayez pas entendu parler de cela, tout s'est passé à une demie lieue d'ici,
précisément du côté d'où vous venez. --oh ciel dis-je, je parie que nous
avons vu la victime . . . Et que cette infortunée jeune fille . . . --Une
fille assassinée, vous l'avez vue? --Oui. --C'est celà, c'est celà . . . Oh
l'histoire vous fera frémir. . . . Mais que vois-je? . . . Cachez-vous
mignones, voilà deux cordeliers qui me font signe, nous les gênons, ils
veulent s'introduire secrétement chez moi. . . . Dînez en paix, j'irai vous
tenir compagnie au dessert, et vous faire part de cette sanglante aventure.
La duègne sortit . . . les cordeliers entrèrent. . . . Nous dinâmes, et à
peine eûmes-nous fini que Laurentia reparut; écoutez-moi, nous dit-elle, je
vais vous raconter la cause de la fin tragique de ce gentilhomme que vous
venez de voir passer, et qui vient de mourir comme un saint.
Ici Léonore ayant demandé à la compagnie si l'on désirait qu'elle rendit
cette histoire, et tout le monde l'y ayant invitée elle le fit de la manière
suivante. . . .
[Footnote 1. Des loix très-sages punissaient en Sirie bien plutôt celui qui
par défaut de soins, exposait ses effets à la tentation, que celui qui les
dérobait; celui qui manque et qui prend ce qu'il trouve, fait, à fort peu de
choses près, ce qu'il a dû; mais celui qui laisse ce qu'il possède à
l'abandon, est loin de faire ce qu'il aurait dû faire, et mérite, par
conséquent, une punition, bien plutôt que l'autre. Voilà comme raisonnaient
les Siriens.]
[Footnote 2. Saint-Thomas objecte seulement contre la sorte d'inceste dont il
s'agit ici, que si les frères s'alliaient à leurs sœurs, il en résulterait un
trop grand amour dans les ménages, amour qui deviendrait alors par sa trop
grande force, contraire à la chasteté; on a peu de chose à dire contre ce
qu'on a dessein de réfuter, quand on est réduit à employer de tels sophismes;
c'est donc à dire, d'après Saint-Thomas, que l'inceste est vicieux parce
qu'il nait de lui ce qui fait la plus grande perfection des mariages;
avouons-le, il est absolument impossible de trouver un argument légitime
contre ces sortes d'alliances, mais il est aisé de prouver en revanche quelle
foule de vertus il en résulterait.]
[Footnote 3. Nous lisons dans le quatrième livre de l'Énéide:
_Nocturnos que ciet manes mugire videbis_
_Sub pedibus erram._
Et dans Horace, satire 8, livre premier:
_Cruor in fossam codjusus ut inde_
_Manes alicerent animas responsa daturas._]
[Footnote 4. Voilà où Brigandos est dans l'erreur. Un meilleur logicien l'a
dit dans ce même ouvrage, et avec bien plus de raison: _il n'est jamais
permis de faire le mal pour arriver au bien_. Peut-être verrons-nous notre
Bohême agir et raisonner mieux par la suite.]
[Footnote 5. La mandragore est la racine de brivna, sa forme est celle de
l'homme. On lui attribue la propriété d'engourdir les sens; d'autres disent
que semblable au ginseng, elle excite à l'amour. Circé s'en servit dans ses
enchantemens, et ce fut là, dit-on, le secret de Jeanne d'Arc; quelques
personnes prétendent qu'elle est produite _ex semine hominis suspensi vel
quovis alio supplicio morte muletati_. --Pour qu'elle ait de la vertu, il
faut qu'elle soit cueillie au printemps, lorsque la lune est en conjonction
avec Jupiter ou Venus. La distribution de cette poudre par les Bohémiens,
paraît contrarier un peu ce qu'ils ont dit tout à l'heure en se défendant de
causer des avortemens. Car on sait que cette racine produit ce criminel
effet, et vraisemblablement ils en distribuaient dans plus d'une intention.]
[Footnote 6. On n'est point encore convenu d'un nom honnête pour cet
égarement. Celui que les femmes de mauvaise vie lui donnent, est affreux,
puisque _Sapho_ s'immortalisa bien plus par ce désordre que par ses vers;
pourquoi ne conviendrait-on pas de nommer _saphotisme_ ce travers singulier
du libertinage des femmes.]
[Footnote 7. Il ne faut pas que le lecteur s'étonne de voir Brigandos quitter
les principes de sa religion dans le morceau suivant, ainsi que dans
quelqu'autres. Chaque fois qu'il parle à des gens qui ne sont pas au fait de
ses principes, il est tout simple qu'il s'accommode aux leurs; nous le
reverrons redevenir manichéen, lorsqu'il parlera à ses femmes, ou à ses
compagnons.]
[Footnote 8. C'est, dit l'auteur des talismans justifiés, le sceau, la
figure, le caractère ou l'image d'une figure céleste, d'une planète ou d'une
constellation gravée sur une pierre simpathique, ou sur un métal
correspondant à l'astre, par un ouvrier qui ait l'esprit attaché à l'ouvrage
et à la fin de son ouvrage, sans être distrait par quoi que ce puisse être,
au jour, à l'heure de la planète, en un lieu fortuné, par un tems serein et
beau, afin d'attirer plus fortement les influences du ciel, par un effet
dépendant du même pouvoir et de la vertu de ses influences.]
[Footnote 9. C'est de cette indécente manière que beaucoup de curés en
Espagne et même dans plusieurs provinces de France, portent le viatique dans
les campagnes.]
[Footnote 10. Ces événemens étaient pour lors ceux du jour.]
[Footnote 11. L'or et l'argent étaient en Espagne en si grande abondance, dit
Strabon, qu'on rencontrait quelquefois des masses de ces métaux en labourant;
les rivières en charriaient, et l'on creusait rarement la terre sans trouver
les rameaux d'une mine. Strab. Lib. 3.
Les Siriens et les Phéniciens n'y formèrent de si riches établissemens qu'à
cause de cela.]
[Footnote 12. C'est la prétention et le droit des Catalans comme noble, titre
qu'ils se donnent tous.]
[Footnote 13. Environ 25 écus.]
[Footnote 14. Environ 42 liv.]
[Footnote 15. Les quinze piastres font à peu près 84 l.]
[Footnote 16. Il n'y a qu'à Paris et à Londres où ces méprisables créatures
soient ainsi soutenues. À Rome, à Venise, à Naples, à Varsovie, à Pétersbourg
on leur demande lorsqu'elles comparaissent aux tribunaux dont elles
dépendent, si elles ont été payées ou non; si elles ne l'ont pas été, on
exige qu'elles le soient, cela est juste; si elles l'ont été, et qu'elles
n'ayent à se plaindre que de traitemens, on les menace de les faire enfermer
si elles étourdissent encore les juges de saletés pareilles; changez de
métier, leur dit-on, ou si celui-ci vous plaît, souffrez-le avec ses épines.
Aussi, dans toutes les villes, y a-t-il un tiers de ces filles de moins qu'à
Paris et à Londres, proportion gardée.]