Nous traversâmes les jours d'après l'Estramadoure, toujours côtoyant le

fleuve, dont nous nous étions rapproché après avoir quitté Coria, et sans

qu'aucun événement de conséquence vint nous distraire ou nous arrêter. Nous

dirigeant sur Tolède, nous étions prêts enfin à entrer dans la Castille

neuve, lorsque coupant le milieu d'une forêt qui se trouve sur la frontière

de l'Estramadoure et de la Castille, nous entendîmes appeler au secours dans

le taillis de la lisière du bois, nous y volons; juste ciel! une malheureuse

fille de 13 à 14 ans, couchée à terre, déjà nue, les bras liés à deux arbres,

allait devenir la proie d'un grand jeune homme fort et vigoureux, dont la

mule était attachée près de là.

Qu'est-ce ceci, frère, s'écria Brigandos, et que t'a fait cette malheureuse

pour la traiter aussi mal? . . . Ah! seigneur, dit la jeune fille en

sanglotant, je ne lui ai jamais rien fait, je vous le jure; il m'a rencontré

à trois lieues d'ici, gardant un peu de bétail à mon père, il m'a demandé le

chemin de Tolède: je le lui ai montré; il m'a dit qu'il craignait de

s'égarer, qu'il me demandait en grace de marcher devant lui pour le guider;

je l'ai fait par bonté d'ame, voulant néanmoins le quitter à chaque lieue, et

lui, me promettant toujours de l'argent si je voulais le sortir totalement de

la forêt, quand nous avons été ici et qu'il a cru que personne ne pouvait

l'entendre, il est descendu de sa mule, puis sautant sur moi le pistolet à la

main, il m'a menacé de me brûler la cervelle si je lui opposais la moindre

résistance, et comme je voulais m'échapper malgré cela, il m'a jetté par

terre d'un coup de pied dans les reins, dont je suis toute meurtrie; là, me

voyant sans force, il m'a traînée auprès du bois et m'a mit dans l'état où

vous me voyez. Il se préparait sans doute à faire pis, lorsque le ciel et ma

sainte patrone vous ont envoyé pour me secourir. --_Baron_, dit notre chef en

fixant ce scélérat, qu'as-tu à repondre à cette accusation? --Rien, et

qu'avez-vous vous-même à me demander? Les chemins ne sont-ils pas libres?

--_Par la peau d'Astaroth_, dit _Brigandos_, je vois que tu n'es pas plus

civil que tu n'es galant; dis-moi, faquin, n'as-tu pas attaqué quelquefois le

taureau à Tolède. --_Sire clerc_, répondit le voyageur en voulant remonter

sur sa mule, je vous prie de me laisser partir et de me dispenser d'avoir

rien à démêler avec vous. --Oh! doucement, dit _Brigandos_, les choses ne

peuvent pas se passer ainsi, il faut que l'affaire soit jugée dans toutes les

règles. Qu'on détache cette fille, ordonnât-il aux femmes, et gardez-la parmi

vous, je vous charge de me répondre d'elle. . . . Vous, enfans, dit-il aux

hommes, ayez soin de cet égrillard, et serrez-le de près, le poulain est

vicieux, il a besoin d'être dompté; et notre chef par ces dispositions se

trouvant au milieu des deux troupes séparées, la première des femmes gardant

la bergère; la seconde d'hommes captivant le criminel, releva son haut-de-

chausses, et dit, jugeons maintenant. --Il s'approche d'abord de la petite

fille; _pucelle_, lui dit-il, si l'homme qui t'a maltraitée t'eût parlé

d'amour, et qu'au lieu de s'y prendre comme il l'a fait, il t'eût proposé de

lui vendre tes prémices au moyen d'une somme quelconque, à quel taux les

aurois-tu mis? Hélas! monsieur, dit la jeune enfant, je sais bien qu'il y a

un âge où il faut qu'une fille perde ce qu'elle a de plus cher, ces choses-là

ne peuvent pas toujours se garder; s'il m'avait parlé poliment, qu'il m'eût

seulement offert un doublon [14], n'eût-ce été que pour le plaisir d'en voir

un, il aurait fait de moi tout ce qu'il aurait voulu. --Bon, nous dit

Brigandos, voilà la p . . . toute trouvée, il ne s'agit plus que de la somme;

alors il s'approche du garçon: _gibier des fourches de Tolède_, lui dit-il,

tu vois que tu as commis une action infâme; si c'était un _corrégidor_ qui

dut la juger, il te ferait accrocher aussi facilement qu'il suspendrait à son

garde-manger la poularde qu'il aurait reçu du plaideur; dis-moi; quel motif

t'engageait à agir comme tu l'as fait avec cette malheureuse fille? _Flambeau

des deux Castillers_, répondit le prisonnier dont le ton était abaissé depuis

qu'il se voyait pris; je suis un jeune étudiant en droit, dont le dessein est

de se pousser dans la robe; ma famille qui y a toujours été, est à la veille

de m'acheter une des premières places de magistrature à Séville. Je reviens

de Salamanque où j'étudie depuis six ans, et je m'en retourne dans ma patrie;

je suis naturellement enclin à l'amour des femmes. . . . On est là . . . sur

un mulet, le crâne brûlé pendant sept heures des ardens rayons du soleil, la

nature parle et elle parlait impérieusement quand j'ai rencontré cette

poulette. Je n'ai plus entendu que mes desirs. --Soit, mais la maltraiter!

. . . --Seigneur chevalier, la nature en courroux n'est pas toujours très-

délicate, plus elle nous parle avec violence, plus elle efface en nous la loi

des considérations. Avez-vous quelquefois vu déborder le Tage? Respectait-il

en s'échappant ces superbes plans d'oliviers dont l'agriculteur économe

ombrageait à plaisir ses rives? Opposait-on un frein au fleuve? celui-ci plus

furieux encore, ne les franchissait-il pas avec plus d'impétuosité? _Étoile

de l'Estramadoure_, cette allégorie renferme mon histoire, la jeune fille

résistait . . . elle m'irritait davantage; il y a des instans où cette voix

de la nature, à laquelle on dit qu'il faut se rendre, est pourtant bien

inconséquente; suivant les loix, j'allais commettre un crime, et je vous

proteste pourtant que je ne suivais que la nature. Si cet enfant eut doublé

ses résistances, peut-être l'aurais-déchirée, tout en n'écoutant que la

nature. --Ami, personne ne connaît mieux que moi les désordres de cette

marâtre; mais, comme il s'agit ici bien plutôt d'arranger que de philosopher,

dis-moi, qu'aurais-tu fait pour cette petite fille, si elle t'eût accordé de

bonne grace, ce que tu voulais lui ravir de force? Je lui aurais donné ce

qu'elle aurait voulu. --Combien encore? --Sur ma conscience, un morceau comme

celui-là vaut dix _piastres_ pour un voyageur échauffé, je ne l'aurais pas eu

pour quinze à _Madrid_. --Camarade, tu te condamnes toi-même, et je te

jugerai par tes paroles; dix _piastres_ pour les prémices de cette enfant,

cinq pour l'avoir maltraitée, voilà les quinze que tu l'aurais payée à

Madrid [15], est-ce trop, brave homme? --Non, en vérité. --Donne-les donc, et

l'enfant est à toi. --Le voyageur escompte; _Brigandos_ appelle la jeune

fille: _Chrétienne_, lui dit-il, tu es convenu avec moi que si cet homme s'y

était pris comme il fallait, tu te serais rendue pour deux _pistoles_, voilà

le double de ce que tu demandes, ajouta-t-il en lui remettant les quinze

_piastres_, deviens la femme de cet homme-là, et ne lui refuse aucune de tes

faveurs . . . puis à sa troupe . . . éloignons-nous, enfans, sans pourtant

les perdre de vue, jusqu'à la consommation de l'affaire, nous leur devons

protection à tous deux, _prochaine lumière de Séville_, poursuivit-il en

s'adressant au jeune homme, et ta donzelle et toi viendrez boire un coup avec

nous quand vos opérations seront achevées. Le fougueux étalon d'Andalousie

est moins leste à sauter sur la brune cavale des vallons de Cordoue, que

l'écolier de Salamanque ne l'est à s'assurer de sa conquête. . . . Tous deux

s'éloignent; nous en faisons autant en gardant le mulet pour ôtage. . . . Au

bout d'une heure ils nous rejoignent. Nous venons vous remercier,

monseigneur, dit le jeune homme à Brigandos, jamais procès ne fut mieux

décidé, puisque mon adversaire et moi nous avons tous deux gagné notre cause.

Confrère, lui dit notre chef, puisque le ciel te destine un jour à juger les

humains, que la leçon que tu viens de recevoir te serve au moins à quelque

chose; le devoir d'un juge n'est pas de punir, il est de rendre les deux

parties contentes autant qu'il est possible; l'opération n'est pas difficile,

que chacun cède un peu de son côté, tout s'accordera promptement; il ne

s'agit que de savoir si la chose est bien ou mal en elle-même, elle ne peut

être l'un ou l'autre qu'en raison de son effet sur les parties, si elle n'en

opère qu'un bon sur l'une et sur l'autre, elle ne peut plus être un mal que

dans l'opinion; considération vaine que doit toujours mépriser un juge; ce

qui fait que presque tous se trompent, c'est que cette considération

chimérique les arrête, c'est qu'ils accordent tout à la loi, et jamais rien à

l'humanité; un peu plus d'esprit, un peu plus de tolérance, et tout

s'arrangerait à l'amiable; mais il faudrait des soins, il faudrait étudier

l'homme et la nature, et tout cela est trop pour de tels gens; ayant dessein

de faire mieux qu'eux dans cette affaire-ci, je n'ai imaginé qu'une chose,

c'était de ne les imiter en rien, il en a résulté que vous voilà tous deux

contens, qu'on m'indique une meilleure façon de juger les hommes, et je m'en

sers à la minute.

Oh ! monsieur, s'écrie la petite fille, il est si vrai que vous m'avez rendue

contente, et je le suis tellement de ce jeune homme, que s'il veut, je

l'accompagne à Séville. --Quel est ton père, lui dit notre chef? --Laboureur,

pauvre et infirme. --A-t-il d'autres enfans près de lui ? Oui dà, monsieur,

j'ai ma grande sœur qui ne le quitte pas. --N'importe, tu lui es utile, tu

travailles pendant que ta sœur le soigne, tu lui manquerais dans sa

vieillesse. Retourne à ta maison, cache ce que tu as fait, non que ce soit un

mal dans le fond, mais c'est que les sots le voyent comme tel; donne à ton

père la moitié de l'argent que tu as gagné, et dis-lui que c'est une aumône

que l'on t'a fait. M'approuvez-vous, _Bachelier_, dit alors notre chef au

sévillan. --De toute mon ame, _seigneur cavalier_, répondit celui-ci, je ne

voudrais pas faire tort à un malheureux ; que ferais-je d'ailleurs de cette

enfant dans ma famille? --Qu'elle parte donc, dit Brigandos, et comme il

n'est pas nécessaire que vous vous retrouviez, gagne par là, camarade, voilà

le chemin de Séville; et toi, mon enfant, ajouta-t-il à la petite fille,

prends de ce côté, ce doit être celui de la maison de ton père. Tous deux

s'embrassent, tous deux se séparent, et nous ne quittons le local que quand

nous les jugeons l'un et l'autre trop éloignés pour se rejoindre.

Homme équitable, dis-je à notre chef en nous remettant en marche, permettez-

moi de vous faire une question. Si cette jeune fille eût été plus attachée à

son honneur qu'à l'argent que vous lui avez fait donner, comment eussiez-vous

décidé le procès?

Un de ces besoins impérieux qui ne connaissent aucun frein, entraînait cet

homme au crime malgré lui, me répondit notre capitaine, ce besoin trop

violent pour être délicat n'exigeait que d'être satisfait, et pour y réussir,

tout objet devenait indifférent; je lui aurais cédé pendant deux heures une

femme de ma troupe; dans une ville ou ici, le moyen de contenter cet homme

devenait facile. Comme vous voyez, il ne faut ni rouer ni pendre celui qui a

faim, il ne faut que lui donner à manger. En quel endroit qu'eut été porté la

cause, voilà donc toujours une des deux parties contente, et la jeune fille

tenant à son honneur, protégée, dégagée de ses liens, renvoyée sous bonne

garde à la maison de son père, le devenait également; écartez-vous de la

règle, moquez-vous de la loi, ne respectez que l'homme et la nature, vous

accommoderez toujours les plus épineuses affaires; mais si vous rigorisez, si

vous citez _Cujas_ et _Bartole_, si vous écoutez le préjugé, votre vengeance

ou vos intérêts, si vous répondez comme les sots: _ce n'est pas moi qui juge,

c'est la loi_; alors vous mécontenterez tout le monde, alors vous ne ferez

que des platitudes, et vous vous rendrez insensiblement vous et vos loix en

horreur à tout ce qui respire. Ayant entendu parler à Sainville d'une

multitude d'autres désordres moraux à peu-près semblables à celui-ci, dans

lesquels le libertin, aveuglé par sa passion, cherche plutôt une victime dans

l'objet qui lui sert, qu'une compagne à sa volupté, et sachant que ce genre

de vice occupait avec autant d'imbécillité que d'indécence la tête des

magistrats français; je demandai à notre _Licurgue_ ce qu'il pensait de leur

extrême sévérité sur cela:--Je la blâme fortement, me répondit-il aussitôt,

il n'est besoin ni de loix ni de punitions pour anéantir ces excès; les

dégoûts qu'ils inspirent aux uns, les regrets dont ils déchirent les autres,

suffisent à les anéantir chez un peuple; laissez ceux qui agissent et ceux

qui cèdent, se punir mutuellement l'un par l'autre, et gardez-vous de faire

de ces turpitudes de scandaleux éclats dont la connaissance déshonore le

magistrat, instruit l'innocence, et fait rire le vice; n'assurez pas sur-tout

une protection dangereuse à ces objets de l'intempérence publique, cette

protection que vos magistrats n'accordent que pour acheter à ce prix les

faveurs empestées de ces malheureuses, rend à ces créatures, par une

impardonnable inconséquence, les droits que leur avilissement leur enlève.

C'est replacer dans la société une vermine dont elle ne travaille qu'à se

délivrer, c'est ouvrir la porte à tous les vices, c'est encourager la

corruption des mœurs, c'est séduire une infinité de jeunes filles retenues,

sans cette protection dangereuse par le mépris et par la honte; et pourquoi,

en l'accordant cette fatale protection, la fille du bourgeois ou de l'artisan

ne volerait-elle pas à un genre de vie qui, avec beaucoup d'agrémens d'un

côté, leur assure encore de l'autre le droit d'être soutenues par les loix

qu'elles outragent comme le serait la citoyenne honnête qui les craint et qui

les respecte? Que ces juges prévaricateurs se convainquent donc une bonne

fois. (Si les attraits fardés de ces sirénes peuvent laisser pénétrer dans

leur ame le flambeau de l'équité, que l'intempérance absorbe), qu'ils se

convainquent, dis-je, qu'il n'est rien de plus dangereux qu'une protection de

cette espèce [16]; que le véritable esprit des mœurs exige que pour punir les

filles du consentement qu'elles accordent aux licencieux désirs du libertin,

elles trouvent dans l'acquiescement de ces mêmes désirs, la juste et

véritable punition de leur méprisable complaisance; quelles filles

embrasseront l'état à ce prix? et de ce moment, sans que des magistrats

jettent les yeux sur des vilenies qui les deshonorent, ne voilà-t-il pas tout

puni de soi-même; la courtisanne porte sur son corps meurtri la peine de sa

sordide prostitution, et le libertin qui n'en trouve plus, ou s'en prive, ou

devient tempérant; mais persuadez à vos prestolets de Thémis de renoncer par

sagesse à une branche épouvantable d'ordures qui doit leur valoir les

_épices_ ou le _monseigneur_, c'est prêcher régime à un gourmand, c'est louer

le luxe devant un avare [17]; Et tout en raisonnant ainsi, nous approchions

de Tolède.

Nous appercevions déjà les montagnes entre lesquelles cette belle ville est

située; déjà nous distinguions les restes de l'Aqueduc des maures et la tour

du château où _Phillipe quatre_ tint si long-tems le _duc de Lorraine_

prisonnier, quand _Brigandos_, faisant faire halte, nous dit qu'il ne voulait

pas coucher ce jour-là dans la ville, ayant des ordres essentiels à nous

donner avant.

Nous voici près des ruines de la tour enchantée, poursuivit-il en nous les

faisant voir entre deux roches escarpées, à une demi-lieue au levant de

Tolède. . . . À quelques serpents près, nous serons bien là pour tenir

conseil, nous avons dans la ville qui s'offre à nos yeux, à côté de beaucoup

d'argent à faire, un grand nombre d'ennemis à craindre, il faut tacher, si

cela se peut, que la brebis paisse sans que le loup vienne la manger, il y a

là dedans des _adorateurs de dieu_ plus dangereux que des démons pour des

gens comme nous, entrons, amis, nous coucherons fort bien là, et pendant

qu'on fera notre souper, je vous raconterai l'histoire de cette tour.

L'anecdote qui la concerne est vraiment digne d'être recueillie. Nous

entourâmes notre chef comme nous avions coutume de faire quand il avait à

pérorer, et il nous parla dans les termes suivans.

Ce que j'ai à vous dire sur ce monument, mes amis, est d'autant plus curieux

que c'est à ce trait d'histoire que remonte l'invasion des maures en Espagne,

ce fut cette tour que vint fouiller le roi Rodrigue, imaginant y trouver des

trésors, et qui disparut dans les airs après la recherche qu'il osa

entreprendre; mais ceci demande des détails, écoutez-moi donc avec attention.

«Dom Rodrigue, le plus savant de tous les princes dans l'art de varier ses

débauches le moins scrupuleux dans les moyens de s'en assurer les victimes»

. . . Oh! mon ami, s'écria Dona Castillia en accourant avec effroi, sauvons-

nous, sauvons-nous d'ici, nous n'y sommes pas en sûreté. . . . Eh! qui y a-t-

il mignone, répondit notre chef en se levant? --Un cadavre de femme; là,

regardez là où j'allais allumer du feu pour faire cuire notre souper. --Un

cadavre? --Oui, en vérité. Nous nous levons, nous allons reconnaître, et nous

nous convainquons bientôt tous que notre doyenne n'a que trop bien vu;

c'était une fille de vingt à vingt-deux ans, percée de deux coups de dague

dans la poitrine, mais elle était si parfaitement belle, il y avait si peu de

tems qu'elle était morte, qu'aucun de ses traits n'étaient encore altérés.

--Il faudrait décamper, si nous faisions bien, dit le chef, mais, de par tous

les diables, quand la justice entière de Tolède devrait venir ce soir-ci, je

n'irai pas plus loin; qu'on fasse un trou, qu'on mette dedans cette

infortunée; qu'on fasse des rondes et des patrouilles, et tenons-nous

tranquilles; celui qui a tué cette femme n'ira pas dire qu'il l'a mise là; il

faudrait être bien malheureux pour qu'on vînt nous accuser de ce crime.

D'ailleurs la voilà en terre . . . On ne la voit plus . . . _Ce que terre

cache est bien caché_. . . . Courage, amis, ne nous dérangeons pas. . . . Il

faut convenir qu'il y a pourtant des gens plus méchans que nous dans le

monde; eh bien, ce ne sont pas les plutôt pris. . . . La providence est si

juste que le malheureux qui succombe n'est jamais que celui qui pour se

livrer à quelques vertus n'a pas toujours suivi la route du crime, sa bonté

le perd, au lieu que celui qui n'a point cessé d'être méchant, accoutumé à

prendre plus de précautions, n'échoue jamais dans les périlleux sentiers de

la vertu; cette réflexion est cruelle, mes amis, mais les circonstances la

font naître, et je ne puis la taire. Quoiqu'il en soit, couchons-nous, je ne

suis plus en humeur discourante. . . . Il nous faut partir d'ailleurs demain

avant l'aube du jour. Nous nous endormîmes, et la nuit se passa

tranquillement.

Amis, dit notre chef le lendemain avant de nous mettre en marche; sans

d'importantes affaires, je ne séjournerais point dans la ville dangereuse où

nous allons arriver, mais on m'y appelle depuis long-tems, il m'est

impossible de différer. Un vieux chanoine mozarabe [18] m'attend pour ranimer

sa vigueur par des potions cordiales dont je possede seul le secret; une de

ses nièces arrive à dessein de passer six mois avec lui, il veut, malgré ses

soixante ans, la recevoir comme s'il n'en avait que vingt. Le duc de Medoc

m'écrit lettre sur lettre pour aller lui protéger un enlèvement. . . . Le

grand vicaire de l'archevêque a eu le malheur de faire un enfant à la nièce

de son patron, il veut que j'aille détruire son ouvrage. . . . Je n'en ferai

pourtant rien, vous le savez, je ne me mêle pas de ces infamies. . . .

D'ailleurs, c'est le tems de la foire, les grandes opérations où je vais me

livrer vous protégeront, et à l'ombre de mon crédit, vous pourrez manœuvrer

en sûreté. _Rompa-Testa_, ajouta-t-il en s'adressant à son fils, et toi,

_Brise-idoles_, écoutez bien ce que je vais vous dire.

«Il y a dans la cathédrale un excellent coup à faire; on y voit dans la

chapelle Notre-Dame une statue de la vierge couverte d'une robe de soye,

brodée en diamans, en rubis et en émeraudes. Jamais la mère de Jésus, qui

était la maîtresse d'un pauvre charpentier, ne fut vêtue si magnifiquement;

ne tolérons point le défaut de costume; opposons-nous à ce luxe indécent. Il

ne faut point tromper les arts; vous entrerez furtivement dans cette église,

vous dépouillerez la patrone, dont le corps nud est assez beau, sans doute,

puisqu'il est d'argent massif. . . . De par tous les diables, je voudrais

bien la tenir, mais ne pouvant avoir la bête, vous vous contenterez du licol;

vous me rapporterez ce haillon précieux: si le coup réussit, je vous fais

tous deux mes lieutenans: vous autres, continua-t-il, en s'adressant au reste

des hommes; vous voyagerez dans les rues; vous vous glisserez dans les

foules; et quand vous aurez fouillé dans une des poches du juste-au-corps

d'un homme, vous mettrez subitement la main dans l'autre poche, de peur que

la différence des poids ne le fasse douter de quelque chose. --Pour vous,

mesdemoiselles, vous vous séparerez deux par deux, et vous irez vous loger

près de la Vega-il-rio [19], quartier qui nous est spécialement destiné.

--Vous Clémentine, et vous Léonore, voilà une adresse particulière, près des

Cordeliers, . . . vous y serez parfaitement bien; je vous ferai, ainsi qu'aux

autres femmes de ma troupe, tenir mes ordres régulièrement tous les jours; et

vous vous transporterez, ainsi qu'elles, chez les différentes personnes que

je vous indiquerai, pour y dire la bonne aventure, et pour en trouver, si bon

vous semble. Je ne gêne ni ne contraint personne. Que chacune de vous ait sur

elle pour le besoin, le somnifère, dont l'effet est sûr, et qu'elle en use

suivant les cas. Vous dona Cortillia, voilà de l'hippomane [20], ménagez-le,

et vendez-le bien; car il devient furieusement rare. Les ordres donnés, nous

nous mîmes en marche, et nous entrâmes par peloton dans la ville.

Enfin, séparés de la troupe, et marchant seules, Clémentine et moi, pour nous

rendre au logement qui nous était indiqué, j'entretins à l'aise, mon amie, du

désir que j'avais de quitter, dès l'instant, la mauvaise compagnie avec

laquelle nous avions le malheur d'être associées. Ce chef est un brave homme,

dis-je à ma compagne, ses principes sont sûrs, et j'aime sa philosophie; il

serait fait pour commander par-tout, et il n'est aucune société qui ne se

loua de son administration; mais il ne se trouve ici qu'à la tête d'une bande

de coquins; et malheureusement nous en faisons partie. Ô! Clémentine, il

faudrait quitter ces gens-là. Mon amie m'objecta le défaut de fonds;

Brigandos qui nous avait indiqué un logis où nous devions être reçues, rien

qu'en le nommant, ne nous avait pas laissé d'argent; il était même

expressément convenu avec nous, de remettre chaque jour à celui de ses gens,

par lequel il nous enverrait ses ordres, tout ce que nous pouvions gagner.

D'ailleurs, objectait Clémentine, ces bonnes gens nous ont bien reçus, quand

nous ne savions où donner de la tête. Il n'y aurait-il pas de l'ingratitude à

les quitter, quand nous pouvons leur être utile? Ce penchant subit à la

reconnaissance, m'étonna dans cette chère fille, que guidait rarement la

vertu; j'en induisis qu'elle n'était nullement fâchée de la vie qu'elle

menait, et qu'il deviendrait fort difficile de la lui faire quitter. --Une

troisième raison, ajoutait Clémentine, se fonde sur les dangers inévitables

pour nous, si nous voulions échapper à ces bohêmiens, ils nous ressaisiraient

assurément par-tout, et malgré l'honnêteté qu'ils font paraître, tant que

nous nous conduisons bien, ils nous traiteraient assurément très-mal, si nous

venions à changer de procédés. --Mais une partie de ces mêmes raisons

n'existera-t-elle pas de même à Madrid? Non, dès en arrivant je te mène chez

mes amis, et leur protection nous sert contre les entreprises de ces mauvais

sujets. Ne savent-ils pas bien d'ailleurs que nous ne sommes avec eux que

jusques-là? --Allons donc, suivons notre destinée, puisqu'elle nous entraîne

encore à courir l'aventure.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3 · 第 13 / 22 段