Il y avait environ deux heures que nous marchions; le soleil commençait à

luire, et nous le voyons avec plaisir dorer de ses premiers rayons les épis

ondoyans d'une magnifique pièce de bled, dont nous suivions les bords, quand

nous aperçûmes tout-à-coup au coin de ce champ, deux femmes en pleurs,

élevant leurs bras vers le ciel; ô! mes amis, volons, dit Brigandos, peut-

être voilà-t-il une occasion de _faire le bien_, nous nous livrons si souvent

à celles de _faire le mal_; il dit: et dans l'instant nous courrons à ces

femmes, en leur criant de ne pas avoir peur et de nous apprendre le sujet de

leur chagrin; trop agitées pour répondre, elles nous montrent du doigt, en

continuant de pleurer, trois hommes à cheval, galoppant à bride abbattue, au

travers de cette riche moisson, brisant les tiges, faisant voler les épies,

et détruisant dans une minute une partie de l'espoir et du travail d'une

famille entière. . . . Seigneur cavalier, dit enfin, une de ces femmes à

notre chef, en entremêlant ses paroles de sanglots; ce champ est à mon père,

nous sommes quinze à vivre de son produit pendant toute l'année. . . . Cette

saison-ci le ciel nous ayant favorisé, ce bon vieillard voulait mettre une

légère somme de côté pour marier ma petite sœur que voilà, mais le pauvre

cher père n'aura pas cette satisfaction. . . . Ces hommes que vous voyez

galopper ainsi dans notre bien, voilà trois jours qu'ils font la même chose.

C'est le curé de la paroisse, seigneur cavalier, avec son vicaire et son

sacristain; ils nous ont fait plus de tort que quatre orages n'en eussent

produit pendant un été. Mais quel motif, dit Brigandos? . . . Un de ses

paroissiens, reprit la femme, dont vous voyez la maison là-bas, est très-mal

depuis quelques jours; il a envoyé chercher le pasteur, lequel pour accourir

plutôt au secours du moribond, dont il attend un legs considérable, traverse,

comme vous voyez, notre champ, au lieu de venir par la grande route. Il ne

veut pas que son pénitent meurt sans ses services, et le chemin à vol

d'oiseau lui fait, prétend-il, gagner trois quarts d'heure. Avant-hier, il y

allait pour l'exhorter, hier pour les saintes-huilles, aujourd'hui j'ignore

pourquoi, mais il nous ruine, seigneur, il nous ruine; et les deux

malheureuses se remirent à verser des larmes. Pendant ce temps, le curé

fendait l'air, et comme il avançait de notre côté, il ne se trouvait guères

plus qu'à trente pas, lorsque _Brigandos_ furieux, lui cria d'une voix de

tonnère d'arrêter sur-le-champ, ou qu'il était mort; mais le saint homme

galoppant toujours, exhibe promptement, du gousset de sa culotte, une petite

boëte de fer-blanc, le vicaire découvre son chef, récite quelques patenôtres;

le sacristain fait retentir l'air du bruit d'une clochette, et tous les

trois, sans s'arrêter, continuent de moissonner le champ [9].

Par la barbe de lucifer, s'écrie _Brigandos_, à qui la colère commence

d'échauffer le crâne, arrêtez vieillaques, arrêtez, ou je vous enterre à

l'instant tous les trois sous les épies que vous brisez. --Impie, lui crie le

curé, ne vois-tu pas bien que je porte _Dieu_? --Portas-tu le _diable_,

reprit notre chef, tu n'iras pas plus loin, ou je _t'écalventre_, et tous nos

gens s'avançant à la fois vers ces trois cavaliers, il fallut bien qu'ils

s'arrêtassent. Cependant les deux femmes étaient toujours là, ignorant ce

qu'allait faire _Brigandos_, patron, dit le bohémien en démontant lestement

le curé, où as-tu pris que pour porter _Dieu_ à un malade, il fallut détruire

l'héritage d'un homme en santé, n'y a-t-il pas de chemins dans le canton? Que

ne t'en sers-tu? --Laisserai-je aller un homme en enfer par considération

pour quelques grains de bled? --Apprends, stupide coquin, s'écrie

_Brigandos_, en serrant vivement le col du pasteur, que le plus chétif des

épies de bled qu'accorde la nature au soutien de ces malheureux, a cent fois

plus de mérite et de valeur que toutes _les idoles de pâtes_ que contient ta

dégoûtante culotte; songe d'ailleurs que c'est avec ce bled que sont faits

les dieux que tu prises, et que si tu en détruis la matière, leur espèce

divine ne pourra plus se reproduire. --Insigne blasphémateur --Point de

compliment, ce n'est pas pour m'entendre louer par toi, que j'arrête ici tes

fonctions, c'est pour que tu répares à l'instant le tort que tu fais depuis

trois jours à ces bonnes gens, regarde-les pleurer de tes crimes, et ose dire

que tu sers _Dieu_ après cela--Que je répare, moi? --Oui, de par tous les

diables il faut que tu répares. --Et comment? En escomptant ici, à vous

trois, la somme de cent piastres où j'évalue à-peu-près le dommage que vous

avez fait à ces paysans. --Cent piastres! elles ne se trouveraient pas dans

toute la paroisse. --Vérifions, dit notre capitaine, en faisant signe à ses

gens de l'imiter; en conséquence, il saute sur les culottes pontificales,

trouve d'abord la sainte-boëte, oh! pour ce bijoux, dit-il, en le faisant

sauter à quarante pieds au-dessus de sa tête, je n'en donnerais pas un

_maravédis_. . . . Et déculottant tout-à-fait le pasteur, il découvre à la

fin une vieille bourse de cuir. Se tournant alors vers ses camarades, pendant

que le curé remet à l'ombre les parties dévoilées de sa pudeur, enfans, dit-

il, voyons si votre chasse est aussi bonne que la mienne. . . . Additionnons;

les trois bourses se vuident, se mêlent et donnent un total de dix piastres

de plus que l'évaluation de notre chef. --Approchez, braves femmes, poursuis

notre capitaine en appellant les deux complaignantes. . . . Tenez, voilà ce

que le tribunal bohémien vous adjuge en dédommagement de ce qui vous a été

fait. --Ô monsieur! monsieur! s'écrièrent ces bonnes filles en arrosant de

larmes les mains de leur _Salomon_. . . . Hélas! nous sommes trop contentes,

mais il est bien méchant cet homme de Dieu que vous venez de condamner ainsi;

vous ne serez pas plutôt loin, qu'il viendra nous reprendre ce que vous nous

faites donner avec tant de justice. --Le reprendre! . . . de quinze jours ma

troupe ne quitte les environs de cette ferme, dit _Brigandos_ au curé, et si

tu t'avisais d'une pareille infamie, scélérat, je te ferais manger tes

c . . . . . . en brochette. . . . Tiens, reprends le reste de ta somme, je

n'agis pas comme les officiers de justice. Moi, mon ami, je ne me paye pas

par mes mains, reprends ton surplus, te dis-je. . . . Ramasse ton Dieu . . .

monte sur ta bête, cesse de croire que ce que tu faisais fût un bien qui

pouvait s'acheter au prix du mal que ta bêtise osait se permettre; le bien

n'était qu'imaginaire, le désordre est incontestable. Souviens-toi, mon ami,

que ce qu'on appelle le bien, n'est que l'utile, et que jamais l'utile n'est

rempli, tant qu'il en coûte une larme à l'indigence.

Le curé tout confus, et qui n'avait peut-être de sa vie rien dit de plus

philosophique en chaire, courut aussi-tôt rechercher sa boëte; mais il était

arrivé pendant le jugement du procès, une aventure assez particulière; une de

nos femmes pressée par _un besoin de conséquence_, s'était cachée dans le

bled à dessein d'y procéder avec autant de satisfaction que de pudeur, soit

hasard, soit taquinerie, la malheureuse boëte qui se trouvait là et qui

s'était ouverte en tombant, avait reçu dans ses entrailles le superflu de

celles de notre compagne, et c'était en ce piteux état d'augmentation que le

reliquaire s'offrait au pasteur. Trop battu pour oser se plaindre, il se

contente de se signer trois fois, met en poche ses dieux et ce qui les

assaisonne, puis renfourchant sa jument poulinière, il prend congé de notre

chef, qui lui jure que s'il se conduit bien, il n'en sera pas moins son ami.

On se sépara de part et d'autre. Les jeunes paysannes étaient si enchantées

de leur juge; qu'elles le conjurèrent de venir dans leur maison passer au

moins deux jours avec sa bande. Non vraiment, répondit Brigandos, je ne vous

perdrai pas de vue, je suis à vous si ce bélitre vous cherche encore chicane,

mais si j'acceptais votre offre obligeante, que serait alors l'action que je

viens de faire? Ce n'est jamais que dans son cœur que l'honnête homme doit

trouver la récompense de la vertu; en jouit-il si on la lui paye? . . . Adieu

. . . et nous partîmes.

Nous ne nous avisâmes pourtant pas de rester aux environs de cette maison,

trop de gens n'auraient pas vu du même œil que nous, la louable action de

notre chef, il y a des esprits si mal faits dans le monde. . . . Nous nous

éloignâmes donc avec rapidité, et fûmes passer la nuit à sept lieues de-là,

dans une retraite impénétrable, d'où nous décampâmes sans accident le

lendemain au point du jour.

Nous avions un grand bois à traverser avant d'arriver à _Coria_ où notre chef

voulait passer deux jours, lorsqu'environ vers les huit heures du matin,

marchant tous ensemble, nous rencontrâmes dans le milieu de ce bois un

chevalier de l'ordre d'Alcantara, suivi d'un domestique pour le moins aussi

bien monté que son maître. Commandeur, dit _Brigandos_, dès qu'il l'aperçut;

votre excellence vient sans doute de loin aujourd'hui? --De fort loin, répond

le chevalier, ému de la rencontre. --_Cornes de Satan_, s'écria notre chef,

c'est assez marcher sans boire un coup, faites-nous l'honneur d'être des

nôtres, commandeur, vous boirez de bon vin, servi par de jolies filles. . . .

Je n'ai ni faim ni soif, dit le chevalier, je vous prie de me laisser finir

ma route. --_Perle des deux Espagnes_, dit Brigandos en fronçant le sourcil,

ignorez-vous que les prières de gens comme nous, ressemblent beaucoup à des

ordres? . . . Ayez la bonté de descendre, et ne nous contraignez pas à vous

manquer d'égards. --En vérité ce procédé . . . --est plus honnête que vous ne

pensez, chevalier vous ne verrez jamais que délicatesse et honnêteté parmi

nous.

Ici le chevalier voyant que la résistance était peu de saison, qu'on avait

déjà arrêté son valet et qu'on le désarmait lui-même, mit pied à terre et

demanda ce qu'on voulait. --Je vous l'ai dit, chevalier, reprit notre chef,

déjeûner avec vous, jouir un instant de l'honneur de votre conversation, et

nous quitter le mieux qu'il sera possible; après quelques cérémonies

préalables, où nous mettrons tant de politesses que nous espérons qu'elles ne

vous déplairont pas; et pendant ce tems, par ordre du chef, nous étendions

une nappe sur le gazon, et nous servions le déjeûner. Le chevalier voyant

alors que le plus court est de faire contre fortune bon cœur, s'asseoit,

coupe une tranche de jambon et se met à manger et à boire comme s'il se fût

trouvé chez lui. --Que dit-on de nouveau, commandeur? demanda Brigandos,

enchanté de la bonne contenance de son hôte; passant notre vie dans les bois

comme les ours, nous sommes trop heureux quand avec d'aimables voyageurs

comme vous, nous pouvons nous remettre au courant. --Nous venons de prendre

Mahon, répondit le chevalier [10], les anglais sont perdus, abandonnés de

leurs Colonies, bientôt peut-être de l'Irlande et de l'Écosse, ruinés par la

dette nationale, écrasés par leurs dissensions intestines; je vois ce royaume

à deux doigts de sa perte. --Doucement, doucement, seigneur chevalier, dit

_Brigandos_ en avalant deux verres de vin, un de chaque main, suivant son

usage, doucement, je ne vois pas tout-à-fait comme vous dans cette affaire

là. Les anglais ont plus de ressources que vous ne pensez, et la différence

qu'il y a d'eux à vous, c'est que la faiblesse de votre constitution vous

aurait déjà culbuté vingt fois si vous eussiez éprouvé la moitié de leurs

revers, au lieu que la force de la leur les soutiendra sans ébranlement.

--Mais leurs Colonies? --Les anglais peuvent se passer de leurs Colonies, et

vous ne vivriez pas sans les vôtres, vous qui fournissiez autrefois de l'or à

toute la terre [11]. Les colons anglais ne sont que les enfans de leur

métropole, et les vôtres sont nos pères; ce n'est pas à _Madrid_ qu'est la

capitale de l'Espagne, c'est à _Lima_, c'est à _Mexique_, au lieu que

_Londres_ sera toujours la capitale de l'_Angleterre_, y eut-il trente

_Boston_ et autant de _Philadelphie_. Mais vous, peuple misérablement

affaibli, que deviendriez-vous si vos colons vous abandonnaient? Accoutumés à

ne vivre que d'or, n'en recueillant plus dans votre sein, où en seriez-vous

sans l'Amérique? Je ne sais si vous avez bien fait de vous en tenir au pacte

de famille, dans cette occasion peut-être eût-il été plus sage à vous de

ménager les anglais. Chevalier, je suis prophète tel que vous me voyez,

voulez-vous que je vous dise ce qui va arriver; la France éprouvera une

révolution terrible, elle secouera le joug du despotisme; les anglais

l'imiteront, et toutes deux d'accord, finiront par tomber sur vous, il faut

juger les hommes par leur génie, c'est la meilleure règle pour les deviner;

observez l'habitant de Londres et celui de Paris, vous leur verrez la même

fierté, les mêmes goûts pour la liberté, les arts et les sciences, le même

ton de philosophie, tout ce qu'il faut enfin pour se battre un moment et

devenir bons amis après. Or, si cette liaison arrive, soyez bien sûr qu'elle

se tournera contre vous, et vous n'êtes pas en état de la soutenir. Ils ne

sont plus ces tems glorieux où le plan de la monarchie universelle se

dressait dans le cabinet de _Madrid_, et rien ne vous les ramenera. Plus

avilis, plus écrasés que jamais par votre inquisition et vos prêtres, on ne

trouve en Espagne que des alguasils, des chevaliers de la _cruciata_ et de la

_sainte-Hermandad_; mais que _Belzébut_ m'étouffe si on y rencontre un

soldat, encore moins un général. --Que dites-vous, ami? est-ce l'instant de

nous déprimer comme vous le faites? L'espagne renait aujourd'hui, jamais ses

campagnes ne furent plus riches, jamais ses atteliers mieux fournis. Voyez le

commerce de la _Catalogne_, l'immensité des choses qui s'y fabriquent à

présent; jettez les yeux sur nos grandes routes, avant un demi siècle elles

seront aussi belles que celles de France; des académies s'élèvent, de grands

hommes sortent de leur sein; les arts fleurissent, les sciences se cultivent,

tous les ressorts de l'administration prennent de la vigueur et de

l'élasticité. . . . Eh! non, non, la révolution que vous craignez ne

s'opèrera pas, y pensa-t-on même, toute l'Europe s'y opposerait. --L'Europe?

elle serait ravie de vous voir écrasée; elle ne mettrait pas plus d'obstacle

à votre invasion qu'elle n'en a mis au partage de la Pologne, et malgré le

faible crépuscule que vous croyez entrevoir, vous êtes et serez encore long-

tems la fable de toutes les nations du continent; vos processions, votre

fourberie, votre molesse vous en feront toujours détester. Il n'y a pas une

de ces nations qui ne prêtât les mains à votre démembrement. . . . Mais

parbleu, commandeur, puisque nous voilà en train de politiquer, je veux vous

faire part d'un projet; faites-moi la grace de l'entendre. . . . Je veux

refondre l'Europe, je veux la réduire à quatre seules républiques désignées

sous les noms d'Occident, du Nord, d'Orient et du Midi. --Pourquoi ce choix

de gouvernement, il est vicieux. --Le gouvernement républicain est le

meilleur de tous. --Voilà précisément pourquoi vous n'y ferez jamais passer

des peuples assoupis depuis tant de siècles sous le joug monarchique. Il est

possible de passer du bien au mal, c'est la marche d'une nature qui tend sans

cesse à la dégradation; mais le contraire est impraticable. --Rome commença

par avoir des rois, elle ne se forma en république qu'après avoir senti tous

les dangers de ce régime. --Oui, mais _Rome république_ ne tarda pas à être

subjuguée, et les chaînes imposées par les _Césars_, furent plus lourdes que

celles des _Tarquins-; je vous le dis, capitaine, vous ne verrez pas dans

l'histoire des peuples du monde une seule république se soutenir sans que

l'aristocratie ne la gangrène. Or, si le gouvernement aristocratique est le

pis de tous, ne desirez donc pas à l'Europe une telle manière d'être régie.

Capitaine, je vous le répète, le despotisme sera toujours plus près du

gouvernement républicain qu'il ne le sera du monarchique. --Oui, lorsque ce

seront les nobles qui, comme à Venise, seront à la tête du gouvernement; il

est bien certain qu'alors l'oppression totale du peuple deviendrait la suite

nécessaire de ce mauvais ordre de choses, mais un gouvernement qui romprait

ses fers, qui, culbutant la monarchie, n'établierait ses bases que sur les

droits et sur les devoirs imprescriptibles de l'homme, un tel gouvernement

serait le modèle de tous, et voilà celui que je veux; ne dérangez donc point

mes projets. Commandeur, le gouvernement républicain que je vous trace ici,

est celui que je veux donner à l'Europe; laissez-moi, d'après cela,

poursuivre mes divisions, car cette multitude de petits états me désespèrent;

je divise donc notre continent en quatre républiques, et sous la dénomination

que je viens d'indiquer; voici l'étendue que je leur donne. Pour former la

république d'Occident, je joins aux états de la France l'Espagne, le

Portugal, Maïorque, Minorque, Gibraltar, la Corse et la Sardaigne; sous les

conditions qu'elle se débarrassera de vos moines, de vos inquisiteurs, de vos

abbés, et qu'elle enverra tous ces gosiers de pains bénits chanter la messe

au fond de l'Affrique. --La république du Nord sera composée de la Suède; je

lui donne indépendamment de ses états, l'Angleterre et ses attenances, les

Pays-Bas, les Provinces-Unies, la Westphalie, la Poméranie, le Dannemark,

l'Irlande, et la Laponie. La Russie formera la république d'Orient; je veux

qu'elle cède aux Turcs que je renvoie d'Europe, toutes les possessions que

Pétersbourg a dans l'Asie, qui ne pouvaient lui être bonnes que dans la vue

d'un commerce par terre avec la Chine, qu'elle ne fait point et qu'elle ne

fera jamais; en récompense, je lui joins la Pologne, la Tartarie et tout ce

que le turc laisse en Europe. --La république du Midi sera composée de

l'Allemagne entière, de la Hongrie, de l'Italie dont j'exile le pape, n'y

ayant rien de plus inutile, dans le plan que je trace, qu'un abbé _sodomite_,

à douze millions de revenus, qui n'a d'autre emploi que de distribuer des

indulgences dont on n'a que faire, ou des agnus qu'on foule aux pieds. La

même république aura la Sicile et toutes les isles qui se trouvent entr'elle

et la côte d'Affrique. Voilà ma division, chevalier, mais je veux une paix

éternelle entre ces quatre gouvernemens; je veux qu'ils abandonnent

entièrement l'Amérique qui ne sert qu'à les ruiner, qu'ils bornent leur

commerce entr'eux, et sur-tout qu'ils n'aient qu'une religion, un culte pur,

simple, dégagé d'idolâtrie et de dogmes monstrueux. . . . Une religion enfin

que le peuple puisse suivre sans avoir besoin de cette vermine insolente

qu'il érige en médiateur entre le ciel et sa faiblesse, et qui ne sert qu'à

le tromper sans le rendre meilleur. Dantzik sera, d'après mon plan, la ville

libre où chaque république aura un sénat. Là, toutes les discussions se

termineront à l'amiable, les jugemens des arbitres deviendront les loix des

états, et si les temporisations proposées ne leur plaisent pas, dix députés

par république viendront se battre en personne, sans exposer des millions

d'hommes à s'égorger pour des intérêts qui sont rarement les leurs. --Ce

projet fut rêvé jadis par un certain abbé de Saint-Pierre; un français, qui

l'écrivit au commencement de ce siècle, point du tout, chevalier. Je connais

le livre dont vous parlez. Cet abbé ne partageait pas ainsi l'Europe, il y

laissait tous les petits souverains qui l'agitent en la divisant, il ne

réunissait pas comme moi, toutes les puissances, en attaquant ce qui leur

nuit; l'abbé de Saint-Pierre, en un mot, renonçait aux systêmes de

l'équilibre, pour établir celui de l'union: moi je n'érige celui de l'union,

qu'en consolidant celui de l'équilibre, et mon projet vaut beaucoup mieux.

--Il n'assurerait pas la paix perpétuelle. --Toutes les fois qu'il égalise,

il diminue les raisons de guerre. --L'ambition sera toujours la même, c'est

le venin du cœur de l'homme, il ne s'anéantit qu'avec lui. --Cette passion

n'a plus de motif. Ce qui détermine une nation à déclarer la guerre à une

autre, c'est parce qu'elle veut recouvrer ou envahir, et dans tous les cas,

parce qu'elle veut avoir autant ou plus que celle qu'elle attaque; mais si

elle est aussi forte, ses motifs deviennent injustes, et dès-lors en

admettant mon systême, voilà trois états contre un, l'agresseur qui le sait

se tient en paix. Il est très-difficile d'établir l'équilibre dans une

multitude de poids inégaux, rien de plus simple que l'opération quand il ne

s'agit plus que de quatre poids de même mesure. --Mais il faudrait un

patriarche au moins, si vous chassez le pape; il faut bien que la religion

ait un chef. --Chevalier, la bonne religion n'a besoin que d'un Dieu;

commencez par vous accorder unanimement sur l'essence, sur les attributs de

celui que vous admettez, par convenir qu'il n'a besoin que de nos cœurs, que

tout le reste est aussi dangereux que superflu. N'étant plus nécessaire alors

de vous égorger pour la manière de servir ce Dieu, un chef vous deviendra

parfaitement inutile; c'est presque toujours en raison de ce chef que vous

vous êtes battus pour vos dieux; sans les désordres et les débauches de ce

chef, jamais _Luther_ ne se fût séparé; or, voyez que de flots de sang a fait

verser cette désunion. Non, monsieur, point de pape, un Dieu, c'est encore

beaucoup; il faut que je vous suppose très-sage pour vouloir bien vous en

permettre un, chevalier: le systême de cette existence est le plus dangereux

présent qu'on puisse faire à des fous. --Ami, je vous crois athée. --Vous ne

buvez pas, commandeur, est-ce que vous ne trouvez pas le vin bon?

--Excellent, seigneur bachelier. --Tu dieu, brave homme, me donnez-vous ce

titre en badinant? --Non sur ma croix. --Sachez donc, commandeur, que j'ai

pris mes licences pour l'être; tel que vous voyez, j'ai étudié cinq ans à

_Salamanque_, et sans quelques petites fredaines de jeunesse qui me

brouillèrent avec la justice, dit Brigandos, en relevant ses moustaches, je

serais peut-être aujourd'hui recteur en l'université de _Compostel_. --Vous

êtes donc de la Galice? --En vérité, commandeur, je serais bien en peine de

vous dire de quel pays je suis, tout ce que je sais, c'est que ma mère est

arrière-petite-fille du bâtard de la maîtresse d'un enfant trouvé de

_Barcelone_, d'où vous voyez que j'ai quelques traits à me qualifier de

_Catalan_. Si jamais je finis mal ma carrière, au moins aurai-je la

satisfaction d'être traité par le bourreau comme un grand de la première

classe, et cela ne laisse pas que d'être consolant [12]. --Mais enfin vous

êtes né quelque part? --Sur le haut d'un mât de perroquet, commandeur, où ma

mère, qui revenait de Lima, s'était réfugiée pour donner un peu moins de

scandale, en mettant au monde un fruit si sûr de son incontinence, avec un

matelot de l'équipage. N'importe, mon père m'avoua, il épousa ma mère; on me

fit étudier, et je vous dis que je serais aujourd'hui chanoine au moins, si

je n'avais pas eu d'_exécrables inclinations_. --Ah, scélérat! dit le

chevalier en se levant, me voilà obligé d'aller à confesse pour avoir bu avec

un homme tel que toi. Alte-là, commandeur, dit notre capitaine en se levant

aussi, je vous ai dit que le dernier moment serait le plus dur, c'est le

_quart d'heure de Rabelais_. Où allez-vous, excellence, sans trop de

curiosité? --À Lisbonne. --Je connais ce pays-là, et dites-moi, votre

grandeur trouvera-t-elle des connaissances dans cette métropole du Portugal.

--J'y suis au sein de ma famille. --Ah, ah! eh bien, commandeur, vingt-cinq

cruzades [13] vous suffisent pour vous y rendre gaillardement vous, votre

valet et vos deux chevaux, les voilà dans cette bourse, permettez que nous

changions s'il vous plait. --Et de quel droit? . . . --De celui de la nature,

commandeur, dont la loi proscrit l'inégalité des richesses, il n'est pas

juste que l'un ait tout, pendant que l'autre n'a rien. Vous venez de voir que

je suis partisan du système de l'équilibre, établissons-le, je vous prie, il

ne tiendra qu'à vous d'y joindre celui de l'union, car, en vérité, ce troc

fait, vous n'aurez pas dans les deux Espagnes un serviteur plus fidèle que

moi.

Le chevalier qui se voyait entouré, jugea sainement que la résistance était

vaine; il donna sa bourse à _Brigandos_, prit celle de notre chef à la place,

et se disposa à remonter sur son cheval. Un moment, commandeur, dit le

_bohémien_, ce que vous donnez là n'est que le _dû_, nous attendons

maintenant la _gratification_. Vous avez tout, en honneur. Et cette croix de

superbes brillans . . . est-ce sur une de cette espèce que _Pilate_ a mis

votre Dieu? Vous voyez qu'il y a du luxe là; or, le luxe est un tort réel

dans une religion qui fait vœu de pauvreté; donnez cela, brave serviteur de

_Christ_, et nos femmes en s'en parant, vont vous régaler d'une sarabande ou

d'un _fangados_. --Puisse-tu aller au diable et toi et tes p . . . , dit le

chevalier en jettant sa croix et remontant à cheval, ainsi que son

valet . . . Fuyons, Fuyons, _Gabriel_, et maudissons l'instant qui nous fit

tomber en de si mauvaises mains. --Jour de Dieu, s'écria _Brigandos_, voilà

ce qu'on appelle un homme de mauvaise humeur; qu'il trouve des gens qui le

volent aussi poliment que nous, et je perds trois fois mon profit. Marchons,

enfans, le soleil avance, et nous avons de la besogne à faire.

Il ne nous arriva plus rien de nouveau de tout le jour; nous le passâmes

presqu'entier dans Coria, à distribuer des philtres, des beaumes, des

talismans, à danser, à voltiger et à prophétiser bien ou mal.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3 · 第 12 / 22 段