employons des simples dangereux; mais c'est notre commerce, c'est notre façon
d'attirer à nous des biens qu'on ne nous donnerait sûrement pas sans cette
ressource, et avec des êtres méchans, il faut bien être méchant pour vivre,
il y a trop de risque d'être seul bon dans un siècle absolument pervers. Les
maléfices que nous nous permettons avec nos secrets, consistent d'abord dans
quelques maladies vétérinaires: lorsqu'une compagnie de maltotiers nous
soudoie, par exemple, pour mettre la cherté sur un genre de bestiaux
quelconque. En rendant cette espèce rare, nous faisons la fortune de
l'accapareur, et nous vivons; car, remarquez-le bien, nous n'aspirons qu'à
vivre, et c'est la première de toutes les loix. --Nous ne desirons plus rien
au delà des besoins de la vie, quand nous avons assez, nous nous reposons.
--Nous faisons la charité quand nous avons trop. La seconde espèce de mal que
nous tolérons parmi nous avec les simples dont nous avons la connaissance,
est de composer un puissant soporatif. De la graine du _stramonium_ et de
celle du _pavot_; nous obtenons une poudre dont l'effet somnifère est de
mettre en notre disposition le possesseur des effets que nous voulons voler;
mais nous n'empoisonnons jamais personne, nous ne procurons jamais
d'avortemens, nous ne jetons point de sort, nous ne formons point de
conjurations, nous disons la bonne aventure. --Cet art est sans inconvénient.
Par la _nécromancie_, nous évoquons les ames des morts, de toutes les façons
de dévoiler l'avenir aux hommes; celle-là fut la plus accréditée. Toutes les
nations croyaient qu'on pouvait évoquer les mânes, c'était une suite du
système de l'immortalité de l'ame [3]. Le onzième livre d'Homère est appelé
la _nécromancie_ parce qu'Ulisse descend aux enfers pour y consulter l'ame
des morts. Dans la tragédie des _Perses_ du poëte _Eschille_, l'ame de
_Darius_, père de _Xercès_, est évoquée et vient déclarer à la reine _Atossa_
tous les malheurs qui la menacent.. Vous connoissez les évocations de
l'_Énéide_ et celles de _l'écriture sainte_. --La _géomancie_ nous donne
l'art de deviner par les signes de la terre; ce secret-ci nous vient des
Arabes; _l'hidromancie_ nous apprend à deviner par l'eau; _l'acromancie_ par
les signes de l'air; la _piromancie_ par ceux du feu; la _lécanomancie_, par
l'usage d'un bassin; la _chiromancie_, par l'inspection des mains; la
_métoposcopie_, par celle des signes du front; la _cristalomancie_, par le
secours du verre ou du miroir. _Cirile de Jérusalem_ au traité de
_l'adoration_, dit que de son tems on évoquoit aussi les spectres. La
_cléromancie_ n'a recours qu'au sort; la _bibliomancie_ est l'art de deviner
par les livres; la _céphalomancie_ par le moyen de la tête d'un âne; la
_capnomancie_ par la fumée; la _botanomancie_ par les simples, la
_lictiomancie_ par les poissons, la _dactylomancie_ par des anneaux.
Qu'il entre ou non dans tout cela de la superstition, mes amies, toujours
est-il que nous rencontrons souvent juste, nous vous convaincrons ou par
l'expérience, ou par l'étude de ces arts quand vous le jugerez à propos.
On nous accuse d'enlever des enfans qui deviennent ensuite des victimes de
prostitution. --Cela est vrai, mais quels enfans dérobons-nous? Ou de
malheureux orphelins délaissés, ou des enfans de pauvres qui ne peuvent que
gagner au change; nous les gardons souvent avec nous, et dans ce cas, leur
sort devient assurément meilleur qu'il ne l'aurait été dans la maison
paternelle. C'est l'histoire de _Fiorentina_, elle fait ce qu'elle veut avec
nous, elle est la favorite de notre doyenne, et elle serait peut-être morte
aujourd'hui si elle fût restée chez son père, le plus pauvre des paysans de
la Biscaiye, qui hors d'état de la nourrir, n'a pu qu'être content de sa
perte. Notre conscience est donc en paix sur cet article, bien sûrs qu'un
petit mal est toujours permis lorsqu'il s'agit de procurer un grand bien [4].
Quoi qu'il en soit, notre métier, sans doute, nous oblige à de grands écarts,
mais les attraits de la vertu n'en sont pas moins toujours respectés de nos
cœurs, ils nous enflamment, et nous nous y livrons autant qu'il nous est
possible, nous avons souvent rendu des vols faits à de pauvres gens; nous
avons racheté des prisonniers pour dettes; nous avons soulagé la veuve,
secouru l'orphelin, adouci le sort de l'infortuné; nous vous avons fait jurer
de le faire, et nous vous en donnerons souvent l'exemple.
Dès que _Brigandos_ eut fini de parler, _Cortilia_ lui dit que le souper
était prêt. Nous nous mîmes à table, et partîmes dès le lendemain. Nous nous
rassemblâmes à l'heure du dîner, dans un assez gros bourg où nos gens
vendirent au peuple des ceintures d'herbes, composées _d'aconit_, pour les
maux de cœur; _d'orchis_, pour remédier à l'impuissance; de _palma-christi_,
pour les maux de jointures; de _dentaire_, pour les maux de bouche; et de
_colutée_, pour les maux de vessie. _Dona Cortilia_ dit la bonne aventure à
tous ceux qui se présentèrent; Clémentine à qui l'on avait prêté une guitare,
la pinça agréablement, et nous dansions Castellina et moi, en jouant du
tambour de basque; pendant ce tems, nos hommes s'égaraient dans les granges,
et gagnaient les devants; ils firent ce jour-là de si bonnes captures, que
lorsque nous nous réunîmes le soir, ils nous montrèrent plus de provisions
qu'il n'en eût fallu pour quatre troupes comme la nôtre. _Fiorentina_ qui
n'avait pas toujours dansé, montra plein ses poches de bagues, de mouchoirs
et d'autres effets qu'elle avait adroitement dérobé, et s'attira par ces
superbes œuvres les louanges de la brillante assemblée.
Comme il fallait bien, ne volant pas, que nous distribuassions au moins
quelque chose Clémentine et moi, on la chargea, elle, de la poudre de
simpathie, composée de vitriol, des gommes tragaçantes et arabiques, mêlées
aux vulnéraires et aux astringens; et moi, des somnifères dont je vous ai
parlé tout-à-l'heure. Le lendemain dans une petite ville où nous nous
arrêtâmes, nous vendîmes beaucoup de nos drogues; les malades s'adressaient à
mon amie, les amants venaient à moi; je leur donnais de quoi fermer les yeux
de leur argus, et nous recevions un argent immense. On demanda Rompa-Testa
qui se demenait sur la place, s'il possédait la chandelle de Cardam, composée
de chair humaine, et qui sert à découvrir des trésors. --La plus pure, dit-
il, en en distribuant de communes qu'il venait de dérober en passant dans la
maison voisine, allumez cela, criait-il, et suivez seulement la trace de la
lumière, vous serez entraîné comme malgré vous vers les trésors que vous
dérobent les entrailles du sol; un de nos gens qui avait de la poudre de
mandragore, en vendit énormément, et notre journée fut des meilleures [5].
Nous étions au dixième jour de notre voyage, prêts à quitter les frontières
de Portugal, et nous marchions alors tous ensemble sur la grande route,
lorsque nous rencontrâmes dans une charrette un homme et une femme, liés dos
à dos et conduits par deux alguasils à cheval. --Alte-là, dit au charretier
le chef de notre troupe; puis s'adressant aux gardes, où menez-vous ce couple
infortuné, camarades, continua Brigandos, d'une voix de tonnère. --Où tu
seras bientôt, scélérat, répondit l'alguasil, et où je te menerais toute à
l'heure, si j'avais du monde avec moi. --Frère, répondit notre héros, en
prenant le cavalier par la jambe, et le renversant à dix pas de son cheval,
ce n'est pas ainsi que l'on répond quand on a un peu de civilité dans les
manières; va t'en convaincre dans le ruisseau, et souviens-toi de te mieux
exprimer à l'avenir. Pendant ce compliment Rompa-Testa, ayant démonté l'autre
cavalier, en lui assénant un nerveux coup de poing sur la poitrine, aidait à
ses camarades à détacher les liens des deux prisonniers et à les faire évader
au plutôt. L'opération faite, nos gens s'emparèrent des deux alguasils à demi
fracassés de leur chûte, et les fixèrent sur la charrette dans la même
attitude où venaient d'être les deux fugitifs, puis _Rompa-Testa_ et
_Brigandos_ s'élançant sur les chevaux des deux gardes; marche, dit notre
chef au charretier, destiné à mener deux coquins aujourd'hui, tu vois bien
que tu ne te trompes que d'habits. --Et vous, enfants, continua-t-il en
s'adressant aux alguasils, comment vous trouvez-vous là? --Pas trop bien,
répondit l'un d'eux. --Vous y mettiez pourtant votre prochain, dit Brigandos.
_Barbe de Belzébut_, voilà donc quels sont ces scélérats; ils veulent se
mêler de faire la justice, et ils enfreignent la plus sainte des loix de la
nature. Nous avançâmes; nous eûmes bientôt attrapé les deux fuyards. Tenez,
leur dit notre chef en leur faisant présent des deux chevaux, voilà pour vous
sauver plus vite; mes amis, quand vous raconterez votre aventure, vous direz
que d'honnêtes gens vous menaient à la mort, et que des coquins vous rendent
à la vie. Adieu.
Indépendamment des vices dont le chef était convenu vis-à-vis de nous, il en
régnait dans notre troupe quelques-uns de secrets, dont le peu d'importance
avait sans doute empêché notre instituteur de nous parler; de ce nombre était
la manie singulière qui faisant trouver à une femme autant, et souvent bien
plus de plaisir dans son propre sexe qu'avec les hommes, la détermine à ne
choisir que parmi ses compagnes les agens de son libertinage, goût triste et
solitaire sans doute, mais qui n'a nul espèce d'inconvéniens, dépravation
légère, qui n'apporte aucun tort à la société, dont l'acte est bien moins
dangéreux que le désordre qui naît du mélange des sexes, et qui, s'il ne
donne rien à la nature, lui ravit au moins bien peu de chose. Du nombre de
ces femmes était _Dona Cortilia_, et j'étais devenue le malheureux objet de
sa passion, elle ne put tenir à me l'a déclarer; elle était prête, disait-
elle, à me sacrifier _Fiorentina_ qu'elle aimait avec fureur. . . . Il n'y a
rien qu'elle ne fît pour moi. . . . Il était impossible d'exprimer jusqu'où
se portait sa délicatesse, jamais la célèbre _Sapho_ n'en mit autant avec
_Démophile_, la fleur que j'avais touche lui devenait chère, elle la baisait
mille fois, et la laissait mourir sur sa gorge, si je lui permettais de me
rendre des soins; je lui préparais des jouissances; ses pleurs coulaient si
je lui ravissais ces innocens plaisirs. --Je ne te demande point de retour,
me disait-elle quelquefois avec cette chaleur, avec ce raffinement de
sensibilité qui caractérise si bien les femmes de ce goût. . . . --Non,
Léonore, je ne t'en demande point, je ne te conjure que de te laisser aimer;
ne rejette pas les sentimens de mon cœur, et ne m'humilie pas au moins si tu
ne veux pas me rendre heureuse. --Ensuite elle se jettait à mes pieds, elle
les baisait, elle inondait de ses larmes la terre qu'ils venaient de fouler;
si j'enflammais d'un mot sa coupable espérance, les roses de son teint se
ranimaient, le rire s'épanouissait sur ses lèvres. Si, plus livrée au dessein
formel où j'étais de ne la point satisfaire, qu'à la politique qui souvent me
forçait à feindre, je la suppliais de ne plus me parler de ces choses, le
souffle brûlant du midi qui dessèche le sein de l'œuillet ne le flétrit pas
plus sensiblement que mes duretés n'altéraient son visage; elle se retirait
confuse. --La rappelais-je, elle retombait à mes pieds, et jamais peut-être
où la conformité fut entière, le sentiment ne fut plus délicat [6].
Cependant mes résistances invincibles la contraignirent à se venger; elle
crut assurer sa victoire en piquant mon orgueil; elle attaqua _Clémentine_, y
trouva plus de facilité, et ne fit naître en moi d'autres sentimens que de la
pitié pour toutes deux. Mon ardente compagne, le sang brûlé long-tems sous la
zône, sans principes comme sans vertu, et qui ne devoit qu'à mes conseils et
à mon amitié d'avoir été préservée de corruption jusqu'alors, ne tint pas aux
sollicitations de la bohémienne. Cette liaison qui prit d'abord avec la plus
grande violence, me donna pourtant toutes les inquiétudes de l'amitié et
quelqu'autres qui n'étaient relatives qu'à moi; j'étais fâchée de voir ma
compagne engagée dans ce désordre. Je connaissais assez la chaleur de sa
tête, pour craindre qu'une telle intrigue, en amusant à la fois son
tempérament et son cœur, ne la fixât pour jamais avec ces bandits. Si cela
arrivait, me tiendrait elle les promesses qu'elle m'avait faites . . .
Quitterait-elle la troupe avec moi quand nous serions à Madrid, et me
procurerait-elle dans cette ville les secours qu'elle m'y avait assurés?
Elle se douta dès le second jour du chagrin que tout cela me donnait; elle me
pria d'être tranquille, et me jura qu'un instant d'oubli où la tête seule
avait part, n'altérait jamais les sentimens de son cœur. Je me rassurai, mais
la société où je me trouvais ne m'en parut que plus affreuse; je ne tenais
pas à l'idée de m'y voir entièrement isolée, et mes larmes coulaient souvent
en silence.
_Clémentine_, assez mon amie pour ne pouvoir tenir au tourment qu'elle me
donnait, se sépara insensiblement de _Cortilia_ et revint à moi plus tendre
et plus fidèle que jamais. Je vous ai raconté de suite le commencement et la
fin de cette incartade, pour n'avoir plus à y revenir. Reprenons maintenant
le fil de notre route.
Nous venions d'entrer en Espagne, lorsqu'à quatre lieues d'Alcantara, suivant
un sentier sur le bord du Tage, qui devait nous conduire à notre solitude du
soir; _Castellina_ qui était à notre tête, entendit geindre dans un fossé à
gauche du chemin, elle y vole, et nous appelant aussi-tôt; nous voyons un
malheureux percé de plusieurs coups de poignards et noyé dans son sang. Je
dois cette justice à cette malheureuse fille, elle eut seule l'honneur de la
belle action; quelqu'unes de nous se détournèrent avec horreur; d'autres
moins susceptibles de sensibilité, poursuivirent indifféremment leur route.
La seule _Castellina_ soulève le blessé, l'asseoit contre un arbre, coupe les
linges de ses propres vêtemens, les enduit d'un beaume souverain, bande les
plaies, ranime les forces du moribond, lui fait reprendre connaissance et le
rend à la vie.
Restez-là, mon ami, lui dit-elle dès que cela est fait; ne cherchez nul autre
secours, je vais à une demie lieue d'ici trouver des hommes plus forts que
nous, qui vous porteront dans notre demeure et qui achèveront de vous
soulager. Elle dit, et s'élance pour avertir nos compagnons qui marchaient
fort en avant de nous.
Un tel trait, ce me semble, honore bien le cœur de cette fille, et quand la
vertu se montre avec tant de puissance dans des ames aussi corrompues, ou il
faut plaindre un pareil sort, ou il faut croire que cette corruption qui
s'unit à tant de qualités, pourrait bien n'être qu'idéale.
Le conseil se tenait quand nous arrivâmes, on loua fort la fille du chef, de
l'action qu'elle venait de faire, et on détacha sur-le-champ deux hommes pour
aller chercher le blessé. Pendant ce tems les femmes lui préparait un lit
dans notre habitation; mais _Brigandos_, quoique lui-même eut donné l'ordre
de secourir cet infortuné, témoignait pourtant de l'inquiétude. J'écoute plus
ma pitié que ma raison, nous dit-il, si cet homme est la victime d'un
forfait, on en recherche sans doute les auteurs, et dans cette supposition,
que ne risquons-nous pas à le voir peut-être mourir dans nos mains? --Et
puis, je ne sais de certains pressentimens qui ne m'ont jamais trompé, me
disent que j'ai tort d'accorder tant de faveurs à ce misérable. N'importe,
continua Brigandos en le voyant venir, sa seule vue m'intéresse, bannissons
ces craintes et n'écoutons plus que le sentiment délicieux qui nous fait
trouver tant de plaisirs à soulager nos semblables.
Le malade arriva, il n'y eut sorte de soins que nous n'en prîmes, et le
lendemain, quand nous le vîmes un peu restauré, nous l'engageâmes à nous dire
le sujet de sa malheureuse aventure.
«L'état de faiblesse où je me trouve, répondit cet homme, ne me permet pas de
vous donner de grands détails sur l'origine des malheurs dont vous me voyez
accablé; je m'appelle _Dom Pedre_, je suis homme de justice et chevalier de
la _Sainte-Hermandad_, j'étais envoyé par le tribunal de l'inquisition de
Madrid dont j'ai l'honneur d'être membre, pour arrêter secrètement en
Portugal, un insigne fripon, accusé du crime capital de _judaïser_ dans
l'intérieur de sa maison, et lui et toute sa famille; vous concevez l'infamie
d'un tel crime, et qu'un homme qui s'avise de croire encore au dieu de Moïse,
ne peut être digne que des flammes. Après des ruses incroyables, je tenais
enfin le circoncis; comptant trop sur ma propre force, je l'ammenais en
croupe au saint-office. Il a eu l'adresse de fouiller dans ma poche, de se
saisir de mon poignard et de m'en frapper sans que je pusse m'en défendre. Je
suis tombé du cheval, étourdi du coup; il a sauté à terre, m'a achevé dans le
ravin où vos femmes m'ont trouvé, et me croyant mort, il a monté sur mon
cheval, et s'est rapidement éloigné.»
[7] Brave chevalier, dit Brigandos à notre hôte après cette narration, un peu
plus de philosophie vous eût évité ces malheurs; que diable vous faisait que
cet homme fût _juif_ ou _turc_, et que ne le laissiez-vous en paix? --Comment
un drôle qui refuse de manger du cochon? --Imbécile, ne faut-il pas avoir
perdu l'esprit pour imaginer que Dieu punisse ou récompense un homme en
raison des viandes qu'il aura mangées; ce sont des vertus que l'éternel
exige, et non de ridicules simagrées qui font frémir le bon sens. Ami,
apprend de moi que l'homme qui fait le bien est sûr d'être sauvé, quelque
soit sa religion, et qu'il seroit infiniment moins dangereux de n'admettre
point de dieu, que d'en supposer un qui damnerait l'homme pour avoir été
plutôt d'une religion que d'une autre, parce qu'encore une fois, toutes les
religions sont égales aux yeux de Dieu; il n'y a que le crime et la vertu
qu'il lui soit impossible de voir du même œil. --Mais enfin il faut bien
faire son métier? --Ou il faut tacher de n'en prendre qu'un honnête, ou il
faut s'attacher à rendre honnête celui qui ne l'est pas. --Il est désagréable
d'être chargé d'une besogne fâcheuse, mais il faut s'en tirer quand on l'a.
--Ce qu'il faut, c'est être honnête, te dis-je, ce qu'il faut, c'est de
laisser vivre chacun en paix, et surtout de n'arrêter personne pour lui ravir
ou la liberté ou la vie, parce que de tous les métiers possibles, après le
métier du bourreau, celui-là est le plus infâme et le plus digne de
l'exécration publique. Patron, je fais comme toi un vilain métier, mais si je
l'exerçais aussi malhonnêtement, je t'aurais enterré au lieu de te secourir,
puisque tu es par état un des plus grands ennemis que nous ayons. Si donc tu
eusses su allier un peu de vertu au vice de ta profession, tu aurais laissé
le _juif_ en paix, et n'aurais pas aujourd'hui la mort sur les lèvres. --Vous
avez bien raison, mes amis, achevez de me soulager, je vous conjure, et de ce
moment-ci, je vous proteste de quitter l'infâme métier que je fais.
_Brigandos_ ému des remords vrais ou faux de ce coquin, étouffa ses
pressentimens, n'écouta plus que la nature, et malgré tous les risques que
nous courrions à demeurer dans ce lieu, et à n'y rester que pour une histoire
qui par elle-même pouvait seule nous perdre, nous n'en bougeâmes pas de
quatre jours. --Adieu, frère, dit Brigandos à l'homme de justice au
commencement du cinquième, en prenant chacun notre route, lui à petits pas
par le grand chemin, et nous par les sentiers du Tage. Adieu, rappelle-toi le
service que nous t'avons rendu, et si jamais tu es pris les armes à la main
contre nous, souviens-toi que tu es un homme mort. _Dom-Pèdre_ s'éloigna, les
larmes aux yeux, nous assurant ou qu'il quitterait le métier, ou que s'il lui
arrivait de le continuer, nous ne trouverions jamais dans lui qu'un
protecteur et qu'un ami.
Nous nous séparâmes, et étant entrés le soir de ce jour-là dans une vaste
grotte, nous nous y établîmes à dessein d'y passer la nuit. Ce fut là où
notre chef ayant encore quelques leçons à nous donner sur l'art de la
dévination, nous tint à Clémentine et à moi à peu près le discours que je
vais essayer de vous rendre.
«Ce n'est pas d'aujourd'hui, nous dit-il, que la crédulité de l'homme lui
fait desirer de connaître son destin dans l'avenir, ou de deviner les choses
cachées. Josué jetta le sort pour connaître le prévaricateur de l'ordre de
Dieu. Cette science découvrit qui avait volé un manteau, une règle d'or et
deux cents sicles. _Saul_ consulta l'ombre de _Samuël_, par le moyen de la
_pithonisse_; les histoires saintes et profanes sont remplies de ces traits;
les _Sibilles_, les _augures_, les _prophètes_, tout cela n'était que des
_Bohémiens_ comme nous, et leur seule étude consistait comme la nôtre à
prendre du présent et du passé les meilleures notions, afin d'en tirer des
conséquences pour l'avenir. Voilà quelle est la base de notre art. Quand un
homme veut savoir sa destinée, mettez tout en usage pour découvrir ses goûts,
ses habitudes, son caractère, ses préjugés, ce dont il s'occupe pour le
moment, et ce qu'il a fait autrefois. Les plus sûres inductions se tirent de
ces connaissances, ce qu'un homme fait et a fait . . . il le faira, l'homme
est une espèce de machine presque toujours déterminée par l'habitude.
Attachez-vous principalement à multiplier vos prophéties, et ne les présentez
jamais qu'à double sens; de cette manière, ou de toutes, une réussira, ou il
vous sera facile d'appliquer à un des sens, ce qui aura réussi sous l'autre;
en voilà assez pour vous donner de la réputation. Je ne dis pas que les
sciences dont je vous ai parlé l'autre jour soient entièrement chimériques,
mais ne pouvant vous en instruire à fond dans ce moment-ci, je vous mets
succinctement au fait de la pratique superficielle, la seule chose qui dans
le fond vous soit reellement utile, lorsque vous instruisez quelqu'un de son
sort, songez surtout à éviter tous ce qui est fâcheux, par-là, vous charmerez
au moins si vous ne réussissez pas. Il n'y a pas d'homme, dût-il mourir
demain, qui ne soit flatté de vous voir lui donner vingt ans de vie; il n'y
pas de _cocus_ qui ne soit enchanté de vous entendre louer la vertu de sa
femme; point d'avare qui n'ait l'oreille chatouillée de vous voir vanter sa
bienfaisance; si vous joignez à cela l'annonce d'un trésor, vous allez le
porter aux nues. Il y a une sorte d'art à mentir aux hommes, et c'est cela
qu'il faut saisir, que votre imposture les flatte, ils ne vous la
reprocheront jamais.
Je ne vous dirai qu'un mot des _talismans_, vous savez que ce sont des
figures de l'invention des philosophes arabes, faites sur des pierres ou des
métaux de simpathie, qui répondent à de certaines constellations [8]; le
_palladium_ des Grecs, la statue de _Memnon_, celle de la _fortune de Séjan_,
les _cigognes d'Apollonius_, les _mouches d'airain_, les _sang-sues d'or_ de
Virgile, _la verge_ de Moïse; les différentes figures de _serpens_ consacrées
dans certaines villes, tout cela n'était que des _talismans_; nous devons
savoir ce que c'est, en raisonner, en vendre, et n'y pas croire, parce qu'il
n'y a rien de surnaturel dans le monde, aucun effet qui n'ait sa cause; les
contradictions qui nous embarrassent, ne sont que les caprices de l'être
méchant qui ne sait jamais qu'inventer pour tourmenter les hommes, pour
abuser de leur crédulité, et les conduire ainsi insensiblement à leur perte,
raisons qui doivent nous faire craindre cet être, l'implorer, l'attendrir, si
nous pouvons, mais le détester souverainement au fond de nos cœurs.»
Ce discours fait, nous soupâmes et partîmes suivant l'usage, de très-bonne
heure le lendemain.