Nous faisons encore, j'en conviens, quelqu'autres mauvaises actions, nous

employons des simples dangereux; mais c'est notre commerce, c'est notre façon

d'attirer à nous des biens qu'on ne nous donnerait sûrement pas sans cette

ressource, et avec des êtres méchans, il faut bien être méchant pour vivre,

il y a trop de risque d'être seul bon dans un siècle absolument pervers. Les

maléfices que nous nous permettons avec nos secrets, consistent d'abord dans

quelques maladies vétérinaires: lorsqu'une compagnie de maltotiers nous

soudoie, par exemple, pour mettre la cherté sur un genre de bestiaux

quelconque. En rendant cette espèce rare, nous faisons la fortune de

l'accapareur, et nous vivons; car, remarquez-le bien, nous n'aspirons qu'à

vivre, et c'est la première de toutes les loix. --Nous ne desirons plus rien

au delà des besoins de la vie, quand nous avons assez, nous nous reposons.

--Nous faisons la charité quand nous avons trop. La seconde espèce de mal que

nous tolérons parmi nous avec les simples dont nous avons la connaissance,

est de composer un puissant soporatif. De la graine du _stramonium_ et de

celle du _pavot_; nous obtenons une poudre dont l'effet somnifère est de

mettre en notre disposition le possesseur des effets que nous voulons voler;

mais nous n'empoisonnons jamais personne, nous ne procurons jamais

d'avortemens, nous ne jetons point de sort, nous ne formons point de

conjurations, nous disons la bonne aventure. --Cet art est sans inconvénient.

Par la _nécromancie_, nous évoquons les ames des morts, de toutes les façons

de dévoiler l'avenir aux hommes; celle-là fut la plus accréditée. Toutes les

nations croyaient qu'on pouvait évoquer les mânes, c'était une suite du

système de l'immortalité de l'ame [3]. Le onzième livre d'Homère est appelé

la _nécromancie_ parce qu'Ulisse descend aux enfers pour y consulter l'ame

des morts. Dans la tragédie des _Perses_ du poëte _Eschille_, l'ame de

_Darius_, père de _Xercès_, est évoquée et vient déclarer à la reine _Atossa_

tous les malheurs qui la menacent.. Vous connoissez les évocations de

l'_Énéide_ et celles de _l'écriture sainte_. --La _géomancie_ nous donne

l'art de deviner par les signes de la terre; ce secret-ci nous vient des

Arabes; _l'hidromancie_ nous apprend à deviner par l'eau; _l'acromancie_ par

les signes de l'air; la _piromancie_ par ceux du feu; la _lécanomancie_, par

l'usage d'un bassin; la _chiromancie_, par l'inspection des mains; la

_métoposcopie_, par celle des signes du front; la _cristalomancie_, par le

secours du verre ou du miroir. _Cirile de Jérusalem_ au traité de

_l'adoration_, dit que de son tems on évoquoit aussi les spectres. La

_cléromancie_ n'a recours qu'au sort; la _bibliomancie_ est l'art de deviner

par les livres; la _céphalomancie_ par le moyen de la tête d'un âne; la

_capnomancie_ par la fumée; la _botanomancie_ par les simples, la

_lictiomancie_ par les poissons, la _dactylomancie_ par des anneaux.

Qu'il entre ou non dans tout cela de la superstition, mes amies, toujours

est-il que nous rencontrons souvent juste, nous vous convaincrons ou par

l'expérience, ou par l'étude de ces arts quand vous le jugerez à propos.

On nous accuse d'enlever des enfans qui deviennent ensuite des victimes de

prostitution. --Cela est vrai, mais quels enfans dérobons-nous? Ou de

malheureux orphelins délaissés, ou des enfans de pauvres qui ne peuvent que

gagner au change; nous les gardons souvent avec nous, et dans ce cas, leur

sort devient assurément meilleur qu'il ne l'aurait été dans la maison

paternelle. C'est l'histoire de _Fiorentina_, elle fait ce qu'elle veut avec

nous, elle est la favorite de notre doyenne, et elle serait peut-être morte

aujourd'hui si elle fût restée chez son père, le plus pauvre des paysans de

la Biscaiye, qui hors d'état de la nourrir, n'a pu qu'être content de sa

perte. Notre conscience est donc en paix sur cet article, bien sûrs qu'un

petit mal est toujours permis lorsqu'il s'agit de procurer un grand bien [4].

Quoi qu'il en soit, notre métier, sans doute, nous oblige à de grands écarts,

mais les attraits de la vertu n'en sont pas moins toujours respectés de nos

cœurs, ils nous enflamment, et nous nous y livrons autant qu'il nous est

possible, nous avons souvent rendu des vols faits à de pauvres gens; nous

avons racheté des prisonniers pour dettes; nous avons soulagé la veuve,

secouru l'orphelin, adouci le sort de l'infortuné; nous vous avons fait jurer

de le faire, et nous vous en donnerons souvent l'exemple.

Dès que _Brigandos_ eut fini de parler, _Cortilia_ lui dit que le souper

était prêt. Nous nous mîmes à table, et partîmes dès le lendemain. Nous nous

rassemblâmes à l'heure du dîner, dans un assez gros bourg où nos gens

vendirent au peuple des ceintures d'herbes, composées _d'aconit_, pour les

maux de cœur; _d'orchis_, pour remédier à l'impuissance; de _palma-christi_,

pour les maux de jointures; de _dentaire_, pour les maux de bouche; et de

_colutée_, pour les maux de vessie. _Dona Cortilia_ dit la bonne aventure à

tous ceux qui se présentèrent; Clémentine à qui l'on avait prêté une guitare,

la pinça agréablement, et nous dansions Castellina et moi, en jouant du

tambour de basque; pendant ce tems, nos hommes s'égaraient dans les granges,

et gagnaient les devants; ils firent ce jour-là de si bonnes captures, que

lorsque nous nous réunîmes le soir, ils nous montrèrent plus de provisions

qu'il n'en eût fallu pour quatre troupes comme la nôtre. _Fiorentina_ qui

n'avait pas toujours dansé, montra plein ses poches de bagues, de mouchoirs

et d'autres effets qu'elle avait adroitement dérobé, et s'attira par ces

superbes œuvres les louanges de la brillante assemblée.

Comme il fallait bien, ne volant pas, que nous distribuassions au moins

quelque chose Clémentine et moi, on la chargea, elle, de la poudre de

simpathie, composée de vitriol, des gommes tragaçantes et arabiques, mêlées

aux vulnéraires et aux astringens; et moi, des somnifères dont je vous ai

parlé tout-à-l'heure. Le lendemain dans une petite ville où nous nous

arrêtâmes, nous vendîmes beaucoup de nos drogues; les malades s'adressaient à

mon amie, les amants venaient à moi; je leur donnais de quoi fermer les yeux

de leur argus, et nous recevions un argent immense. On demanda Rompa-Testa

qui se demenait sur la place, s'il possédait la chandelle de Cardam, composée

de chair humaine, et qui sert à découvrir des trésors. --La plus pure, dit-

il, en en distribuant de communes qu'il venait de dérober en passant dans la

maison voisine, allumez cela, criait-il, et suivez seulement la trace de la

lumière, vous serez entraîné comme malgré vous vers les trésors que vous

dérobent les entrailles du sol; un de nos gens qui avait de la poudre de

mandragore, en vendit énormément, et notre journée fut des meilleures [5].

Nous étions au dixième jour de notre voyage, prêts à quitter les frontières

de Portugal, et nous marchions alors tous ensemble sur la grande route,

lorsque nous rencontrâmes dans une charrette un homme et une femme, liés dos

à dos et conduits par deux alguasils à cheval. --Alte-là, dit au charretier

le chef de notre troupe; puis s'adressant aux gardes, où menez-vous ce couple

infortuné, camarades, continua Brigandos, d'une voix de tonnère. --Où tu

seras bientôt, scélérat, répondit l'alguasil, et où je te menerais toute à

l'heure, si j'avais du monde avec moi. --Frère, répondit notre héros, en

prenant le cavalier par la jambe, et le renversant à dix pas de son cheval,

ce n'est pas ainsi que l'on répond quand on a un peu de civilité dans les

manières; va t'en convaincre dans le ruisseau, et souviens-toi de te mieux

exprimer à l'avenir. Pendant ce compliment Rompa-Testa, ayant démonté l'autre

cavalier, en lui assénant un nerveux coup de poing sur la poitrine, aidait à

ses camarades à détacher les liens des deux prisonniers et à les faire évader

au plutôt. L'opération faite, nos gens s'emparèrent des deux alguasils à demi

fracassés de leur chûte, et les fixèrent sur la charrette dans la même

attitude où venaient d'être les deux fugitifs, puis _Rompa-Testa_ et

_Brigandos_ s'élançant sur les chevaux des deux gardes; marche, dit notre

chef au charretier, destiné à mener deux coquins aujourd'hui, tu vois bien

que tu ne te trompes que d'habits. --Et vous, enfants, continua-t-il en

s'adressant aux alguasils, comment vous trouvez-vous là? --Pas trop bien,

répondit l'un d'eux. --Vous y mettiez pourtant votre prochain, dit Brigandos.

_Barbe de Belzébut_, voilà donc quels sont ces scélérats; ils veulent se

mêler de faire la justice, et ils enfreignent la plus sainte des loix de la

nature. Nous avançâmes; nous eûmes bientôt attrapé les deux fuyards. Tenez,

leur dit notre chef en leur faisant présent des deux chevaux, voilà pour vous

sauver plus vite; mes amis, quand vous raconterez votre aventure, vous direz

que d'honnêtes gens vous menaient à la mort, et que des coquins vous rendent

à la vie. Adieu.

Indépendamment des vices dont le chef était convenu vis-à-vis de nous, il en

régnait dans notre troupe quelques-uns de secrets, dont le peu d'importance

avait sans doute empêché notre instituteur de nous parler; de ce nombre était

la manie singulière qui faisant trouver à une femme autant, et souvent bien

plus de plaisir dans son propre sexe qu'avec les hommes, la détermine à ne

choisir que parmi ses compagnes les agens de son libertinage, goût triste et

solitaire sans doute, mais qui n'a nul espèce d'inconvéniens, dépravation

légère, qui n'apporte aucun tort à la société, dont l'acte est bien moins

dangéreux que le désordre qui naît du mélange des sexes, et qui, s'il ne

donne rien à la nature, lui ravit au moins bien peu de chose. Du nombre de

ces femmes était _Dona Cortilia_, et j'étais devenue le malheureux objet de

sa passion, elle ne put tenir à me l'a déclarer; elle était prête, disait-

elle, à me sacrifier _Fiorentina_ qu'elle aimait avec fureur. . . . Il n'y a

rien qu'elle ne fît pour moi. . . . Il était impossible d'exprimer jusqu'où

se portait sa délicatesse, jamais la célèbre _Sapho_ n'en mit autant avec

_Démophile_, la fleur que j'avais touche lui devenait chère, elle la baisait

mille fois, et la laissait mourir sur sa gorge, si je lui permettais de me

rendre des soins; je lui préparais des jouissances; ses pleurs coulaient si

je lui ravissais ces innocens plaisirs. --Je ne te demande point de retour,

me disait-elle quelquefois avec cette chaleur, avec ce raffinement de

sensibilité qui caractérise si bien les femmes de ce goût. . . . --Non,

Léonore, je ne t'en demande point, je ne te conjure que de te laisser aimer;

ne rejette pas les sentimens de mon cœur, et ne m'humilie pas au moins si tu

ne veux pas me rendre heureuse. --Ensuite elle se jettait à mes pieds, elle

les baisait, elle inondait de ses larmes la terre qu'ils venaient de fouler;

si j'enflammais d'un mot sa coupable espérance, les roses de son teint se

ranimaient, le rire s'épanouissait sur ses lèvres. Si, plus livrée au dessein

formel où j'étais de ne la point satisfaire, qu'à la politique qui souvent me

forçait à feindre, je la suppliais de ne plus me parler de ces choses, le

souffle brûlant du midi qui dessèche le sein de l'œuillet ne le flétrit pas

plus sensiblement que mes duretés n'altéraient son visage; elle se retirait

confuse. --La rappelais-je, elle retombait à mes pieds, et jamais peut-être

où la conformité fut entière, le sentiment ne fut plus délicat [6].

Cependant mes résistances invincibles la contraignirent à se venger; elle

crut assurer sa victoire en piquant mon orgueil; elle attaqua _Clémentine_, y

trouva plus de facilité, et ne fit naître en moi d'autres sentimens que de la

pitié pour toutes deux. Mon ardente compagne, le sang brûlé long-tems sous la

zône, sans principes comme sans vertu, et qui ne devoit qu'à mes conseils et

à mon amitié d'avoir été préservée de corruption jusqu'alors, ne tint pas aux

sollicitations de la bohémienne. Cette liaison qui prit d'abord avec la plus

grande violence, me donna pourtant toutes les inquiétudes de l'amitié et

quelqu'autres qui n'étaient relatives qu'à moi; j'étais fâchée de voir ma

compagne engagée dans ce désordre. Je connaissais assez la chaleur de sa

tête, pour craindre qu'une telle intrigue, en amusant à la fois son

tempérament et son cœur, ne la fixât pour jamais avec ces bandits. Si cela

arrivait, me tiendrait elle les promesses qu'elle m'avait faites . . .

Quitterait-elle la troupe avec moi quand nous serions à Madrid, et me

procurerait-elle dans cette ville les secours qu'elle m'y avait assurés?

Elle se douta dès le second jour du chagrin que tout cela me donnait; elle me

pria d'être tranquille, et me jura qu'un instant d'oubli où la tête seule

avait part, n'altérait jamais les sentimens de son cœur. Je me rassurai, mais

la société où je me trouvais ne m'en parut que plus affreuse; je ne tenais

pas à l'idée de m'y voir entièrement isolée, et mes larmes coulaient souvent

en silence.

_Clémentine_, assez mon amie pour ne pouvoir tenir au tourment qu'elle me

donnait, se sépara insensiblement de _Cortilia_ et revint à moi plus tendre

et plus fidèle que jamais. Je vous ai raconté de suite le commencement et la

fin de cette incartade, pour n'avoir plus à y revenir. Reprenons maintenant

le fil de notre route.

Nous venions d'entrer en Espagne, lorsqu'à quatre lieues d'Alcantara, suivant

un sentier sur le bord du Tage, qui devait nous conduire à notre solitude du

soir; _Castellina_ qui était à notre tête, entendit geindre dans un fossé à

gauche du chemin, elle y vole, et nous appelant aussi-tôt; nous voyons un

malheureux percé de plusieurs coups de poignards et noyé dans son sang. Je

dois cette justice à cette malheureuse fille, elle eut seule l'honneur de la

belle action; quelqu'unes de nous se détournèrent avec horreur; d'autres

moins susceptibles de sensibilité, poursuivirent indifféremment leur route.

La seule _Castellina_ soulève le blessé, l'asseoit contre un arbre, coupe les

linges de ses propres vêtemens, les enduit d'un beaume souverain, bande les

plaies, ranime les forces du moribond, lui fait reprendre connaissance et le

rend à la vie.

Restez-là, mon ami, lui dit-elle dès que cela est fait; ne cherchez nul autre

secours, je vais à une demie lieue d'ici trouver des hommes plus forts que

nous, qui vous porteront dans notre demeure et qui achèveront de vous

soulager. Elle dit, et s'élance pour avertir nos compagnons qui marchaient

fort en avant de nous.

Un tel trait, ce me semble, honore bien le cœur de cette fille, et quand la

vertu se montre avec tant de puissance dans des ames aussi corrompues, ou il

faut plaindre un pareil sort, ou il faut croire que cette corruption qui

s'unit à tant de qualités, pourrait bien n'être qu'idéale.

Le conseil se tenait quand nous arrivâmes, on loua fort la fille du chef, de

l'action qu'elle venait de faire, et on détacha sur-le-champ deux hommes pour

aller chercher le blessé. Pendant ce tems les femmes lui préparait un lit

dans notre habitation; mais _Brigandos_, quoique lui-même eut donné l'ordre

de secourir cet infortuné, témoignait pourtant de l'inquiétude. J'écoute plus

ma pitié que ma raison, nous dit-il, si cet homme est la victime d'un

forfait, on en recherche sans doute les auteurs, et dans cette supposition,

que ne risquons-nous pas à le voir peut-être mourir dans nos mains? --Et

puis, je ne sais de certains pressentimens qui ne m'ont jamais trompé, me

disent que j'ai tort d'accorder tant de faveurs à ce misérable. N'importe,

continua Brigandos en le voyant venir, sa seule vue m'intéresse, bannissons

ces craintes et n'écoutons plus que le sentiment délicieux qui nous fait

trouver tant de plaisirs à soulager nos semblables.

Le malade arriva, il n'y eut sorte de soins que nous n'en prîmes, et le

lendemain, quand nous le vîmes un peu restauré, nous l'engageâmes à nous dire

le sujet de sa malheureuse aventure.

«L'état de faiblesse où je me trouve, répondit cet homme, ne me permet pas de

vous donner de grands détails sur l'origine des malheurs dont vous me voyez

accablé; je m'appelle _Dom Pedre_, je suis homme de justice et chevalier de

la _Sainte-Hermandad_, j'étais envoyé par le tribunal de l'inquisition de

Madrid dont j'ai l'honneur d'être membre, pour arrêter secrètement en

Portugal, un insigne fripon, accusé du crime capital de _judaïser_ dans

l'intérieur de sa maison, et lui et toute sa famille; vous concevez l'infamie

d'un tel crime, et qu'un homme qui s'avise de croire encore au dieu de Moïse,

ne peut être digne que des flammes. Après des ruses incroyables, je tenais

enfin le circoncis; comptant trop sur ma propre force, je l'ammenais en

croupe au saint-office. Il a eu l'adresse de fouiller dans ma poche, de se

saisir de mon poignard et de m'en frapper sans que je pusse m'en défendre. Je

suis tombé du cheval, étourdi du coup; il a sauté à terre, m'a achevé dans le

ravin où vos femmes m'ont trouvé, et me croyant mort, il a monté sur mon

cheval, et s'est rapidement éloigné.»

[7] Brave chevalier, dit Brigandos à notre hôte après cette narration, un peu

plus de philosophie vous eût évité ces malheurs; que diable vous faisait que

cet homme fût _juif_ ou _turc_, et que ne le laissiez-vous en paix? --Comment

un drôle qui refuse de manger du cochon? --Imbécile, ne faut-il pas avoir

perdu l'esprit pour imaginer que Dieu punisse ou récompense un homme en

raison des viandes qu'il aura mangées; ce sont des vertus que l'éternel

exige, et non de ridicules simagrées qui font frémir le bon sens. Ami,

apprend de moi que l'homme qui fait le bien est sûr d'être sauvé, quelque

soit sa religion, et qu'il seroit infiniment moins dangereux de n'admettre

point de dieu, que d'en supposer un qui damnerait l'homme pour avoir été

plutôt d'une religion que d'une autre, parce qu'encore une fois, toutes les

religions sont égales aux yeux de Dieu; il n'y a que le crime et la vertu

qu'il lui soit impossible de voir du même œil. --Mais enfin il faut bien

faire son métier? --Ou il faut tacher de n'en prendre qu'un honnête, ou il

faut s'attacher à rendre honnête celui qui ne l'est pas. --Il est désagréable

d'être chargé d'une besogne fâcheuse, mais il faut s'en tirer quand on l'a.

--Ce qu'il faut, c'est être honnête, te dis-je, ce qu'il faut, c'est de

laisser vivre chacun en paix, et surtout de n'arrêter personne pour lui ravir

ou la liberté ou la vie, parce que de tous les métiers possibles, après le

métier du bourreau, celui-là est le plus infâme et le plus digne de

l'exécration publique. Patron, je fais comme toi un vilain métier, mais si je

l'exerçais aussi malhonnêtement, je t'aurais enterré au lieu de te secourir,

puisque tu es par état un des plus grands ennemis que nous ayons. Si donc tu

eusses su allier un peu de vertu au vice de ta profession, tu aurais laissé

le _juif_ en paix, et n'aurais pas aujourd'hui la mort sur les lèvres. --Vous

avez bien raison, mes amis, achevez de me soulager, je vous conjure, et de ce

moment-ci, je vous proteste de quitter l'infâme métier que je fais.

_Brigandos_ ému des remords vrais ou faux de ce coquin, étouffa ses

pressentimens, n'écouta plus que la nature, et malgré tous les risques que

nous courrions à demeurer dans ce lieu, et à n'y rester que pour une histoire

qui par elle-même pouvait seule nous perdre, nous n'en bougeâmes pas de

quatre jours. --Adieu, frère, dit Brigandos à l'homme de justice au

commencement du cinquième, en prenant chacun notre route, lui à petits pas

par le grand chemin, et nous par les sentiers du Tage. Adieu, rappelle-toi le

service que nous t'avons rendu, et si jamais tu es pris les armes à la main

contre nous, souviens-toi que tu es un homme mort. _Dom-Pèdre_ s'éloigna, les

larmes aux yeux, nous assurant ou qu'il quitterait le métier, ou que s'il lui

arrivait de le continuer, nous ne trouverions jamais dans lui qu'un

protecteur et qu'un ami.

Nous nous séparâmes, et étant entrés le soir de ce jour-là dans une vaste

grotte, nous nous y établîmes à dessein d'y passer la nuit. Ce fut là où

notre chef ayant encore quelques leçons à nous donner sur l'art de la

dévination, nous tint à Clémentine et à moi à peu près le discours que je

vais essayer de vous rendre.

«Ce n'est pas d'aujourd'hui, nous dit-il, que la crédulité de l'homme lui

fait desirer de connaître son destin dans l'avenir, ou de deviner les choses

cachées. Josué jetta le sort pour connaître le prévaricateur de l'ordre de

Dieu. Cette science découvrit qui avait volé un manteau, une règle d'or et

deux cents sicles. _Saul_ consulta l'ombre de _Samuël_, par le moyen de la

_pithonisse_; les histoires saintes et profanes sont remplies de ces traits;

les _Sibilles_, les _augures_, les _prophètes_, tout cela n'était que des

_Bohémiens_ comme nous, et leur seule étude consistait comme la nôtre à

prendre du présent et du passé les meilleures notions, afin d'en tirer des

conséquences pour l'avenir. Voilà quelle est la base de notre art. Quand un

homme veut savoir sa destinée, mettez tout en usage pour découvrir ses goûts,

ses habitudes, son caractère, ses préjugés, ce dont il s'occupe pour le

moment, et ce qu'il a fait autrefois. Les plus sûres inductions se tirent de

ces connaissances, ce qu'un homme fait et a fait . . . il le faira, l'homme

est une espèce de machine presque toujours déterminée par l'habitude.

Attachez-vous principalement à multiplier vos prophéties, et ne les présentez

jamais qu'à double sens; de cette manière, ou de toutes, une réussira, ou il

vous sera facile d'appliquer à un des sens, ce qui aura réussi sous l'autre;

en voilà assez pour vous donner de la réputation. Je ne dis pas que les

sciences dont je vous ai parlé l'autre jour soient entièrement chimériques,

mais ne pouvant vous en instruire à fond dans ce moment-ci, je vous mets

succinctement au fait de la pratique superficielle, la seule chose qui dans

le fond vous soit reellement utile, lorsque vous instruisez quelqu'un de son

sort, songez surtout à éviter tous ce qui est fâcheux, par-là, vous charmerez

au moins si vous ne réussissez pas. Il n'y a pas d'homme, dût-il mourir

demain, qui ne soit flatté de vous voir lui donner vingt ans de vie; il n'y

pas de _cocus_ qui ne soit enchanté de vous entendre louer la vertu de sa

femme; point d'avare qui n'ait l'oreille chatouillée de vous voir vanter sa

bienfaisance; si vous joignez à cela l'annonce d'un trésor, vous allez le

porter aux nues. Il y a une sorte d'art à mentir aux hommes, et c'est cela

qu'il faut saisir, que votre imposture les flatte, ils ne vous la

reprocheront jamais.

Je ne vous dirai qu'un mot des _talismans_, vous savez que ce sont des

figures de l'invention des philosophes arabes, faites sur des pierres ou des

métaux de simpathie, qui répondent à de certaines constellations [8]; le

_palladium_ des Grecs, la statue de _Memnon_, celle de la _fortune de Séjan_,

les _cigognes d'Apollonius_, les _mouches d'airain_, les _sang-sues d'or_ de

Virgile, _la verge_ de Moïse; les différentes figures de _serpens_ consacrées

dans certaines villes, tout cela n'était que des _talismans_; nous devons

savoir ce que c'est, en raisonner, en vendre, et n'y pas croire, parce qu'il

n'y a rien de surnaturel dans le monde, aucun effet qui n'ait sa cause; les

contradictions qui nous embarrassent, ne sont que les caprices de l'être

méchant qui ne sait jamais qu'inventer pour tourmenter les hommes, pour

abuser de leur crédulité, et les conduire ainsi insensiblement à leur perte,

raisons qui doivent nous faire craindre cet être, l'implorer, l'attendrir, si

nous pouvons, mais le détester souverainement au fond de nos cœurs.»

Ce discours fait, nous soupâmes et partîmes suivant l'usage, de très-bonne

heure le lendemain.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3 · 第 11 / 22 段