Nous les rabordâmes; êtres sensibles et hospitaliers, leur dis-je, vous qui

avez daigné accueillir notre misère, vous chez qui, nous avons gracieusement

trouvé ce que la société injuste qui vous condamne, nous refusait aussi

cruellement, nous pardonnerez-vous de vous demander de quel côté vous allez

tourner vos pas?

Vers l'Espagne, me répondit le chef, nous n'avons plus de sûreté en Portugal,

il nous faut changer de royaume. Eh bien! dis-je alors, serait-ce abuser de

vos bontés que de vous prier de nous protéger jusqu'à Madrid, où nous

espérons de trouver des secours. Jeune fille, me répondit le chef, comme nous

ne voulons contraindre ni vos mœurs, ni vos préjugés, nous devons vous

prévenir de nos usages, avant de vous accorder ce que vous désirez de nous.

Nous ne faisons ce que vous sollicitez, pour qui que ce soit, si la personne

qui le demande n'accepte d'être reçue parmi nous, de faire le même métier que

nous, de vivre sous notre religion et nos lois, et de suivre, en un mot,

toutes nos coutumes; à ces conditions, nous vous conduirons à Madrid; mais en

nous quittant là, si c'est toujours votre intention, nous vous prévenons que

si vous agissez contre nous, vous n'y serez pas en sûreté, eussiez-vous toute

la ville en votre faveur; si vous nous quittez, au contraire, sans jamais

parler de nous, sans jamais chercher à nous nuire, en tel endroit du monde

que vous trouviez de nos bandes, vous en recevrez secours et assistance. Dans

le cas où le parti que nous vous proposons ne vous convienne pas, nous allons

vous composer une portugaise entre nous tous, et vous irez où bon vous

semblera. Clémentine prenant aussi tôt la parole, toutes nos réflexions sont

faites, dit-elle, nous ne vous quitterons qu'à Madrid, et nous sommes prêtes

à entrer dans votre troupe, quand vous voudrez nous y recevoir. . . . Je ne

contredis point ma compagne, mes gestes prouvèrent, au contraire, que

j'approuvais ce qu'elle disait; je ne sais, mais j'étais rassurée, ces

Bohémiens ne m'effrayaient nullement, il y a une sorte de conscience parmi

les scélérats, qui vaut quelquefois mieux que celle de l'honnête homme, le

premier n'ayant que peu de lois, respecte bien celles qu'il s'impose, l'autre

en a trop pour les révérer toutes, et le relâchement qu'il se permet, ébranle

à-la-fois tous ses freins. . . . Cher et brave compagnon, dis-je au chef, une

seule chose m'inquiète, entre-t-il dans vos principes et dans vos usages de

répandre le sang humain? Si cela est, ni elle, ni moi, ne nous associerons

jamais avec vous; par Lucifer, dit le chef, un peu courroucé, apprenez,

_filles de Dieu_, que nous ne détruisons jamais l'ouvrage de la nature, nous

laissons aux prêtres, aux gens de loi et aux souverains, toute l'atrocité de

ce crime; une partie de notre haine pour eux, vient du sang-froid avec lequel

ils se livrent journellement à ces horreurs; nous vous permettons de verser

notre propre sang, la première fois que vous nous en verrez répandre d'autre

que celui des animaux qui nous sustentent. Eh bien! dis-je, touchez-là, brave

ami, nous sommes à vous, regardez-nous comme vos sœurs, et recevez-nous quand

vous voudrez, nous sommes prêtes à tout, aux deux seules conditions, de

conserver notre honneur intacte, et de ne jamais souiller nos mains de sang.

--Accordé, s'écria la troupe entière. --Un moment, dit le chef, avez-vous

réfléchi qu'il faut faire abjuration? Nous adorons le _diable_, et nous ne

croyons pas en Dieu, nous servons l'un, nous injurions l'autre, il y a des

cérémonies très-fortes, dont nous ne vous exempterons pas. --Offensent-elles

la pudeur, m'écriai-je. --Elles n'absorbent que le préjugé, dit le chef,

elles n'attaquent et n'outragent que des chimères, et laissent en repos

toutes les vertus. . . . Nous ferons tout, nous ferons, dit Clémentine. . . .

Tu l'entends, je réponds pour toi, Léonore; je cesse d'être ton amie, si tu

me fais jurer en vain; ne refusons pas ce que la fortune nous envoie, de

crainte de heurter quelques méprisables dogmes qui ne nous ont pas nourries

quand nous avons eu la bêtise de les encenser. . . . Vas, dis-je à mon amie,

tu me détermines, pourquoi le crime emprunte-t-il les charmes de la

bienfaisance pour nous séduire et pour nous captiver. . . . Ô! vous société

que je délaisse, pourquoi ne m'avez-vous présenté que des fers quand je vous

servais par des vertus. Ce sont les épines que vous avez semées sur mes pas,

qui m'ont contrainte à me séparer de vous; votre ingratitude entr'ouvre

l'abîme où mon désespoir me précipite; et si j'offense les loix divines ou

humaines, c'est l'abandon de Dieu et la méchanceté des hommes qui m'ont

entraînée dans mes erreurs.

La troupe partit le lendemain au nombre de huit femmes et de six hommes.

Essayons de vous donner, maintenant, une légère idée des personnages les plus

remarquables de cette société: _dona Cortillia_, dont j'ai déjà parlé, était

la doyenne des femmes; elle paraissait âgée de quarante ans; elle était

belle, fraîche, les yeux extraordinairement vifs et assez bien faite, quoique

peu grande; _Castellina_ était la plus jolie des six, elle avait seize ans,

la taille leste et bien prise, une peau assez blanche pour résister au hâle

perpétuel où l'exposait son métier; de très-beaux yeux, cheveux châtains, les

yeux bruns et très-animés, l'air de l'intérêt et de l'innocence dans la

phisionomie, emblêmes sûrs de toutes les qualités de son cœur: elle était

fille de _Brigandos_, chef de la compagnie, et avait un frère dans la troupe

d'environ vingt ans, taillé comme Hercule, et la figure la plus agréable et

la plus animée: on l'appelait _Rompa-Testa_, c'était un de nos meilleurs et

de nos plus braves soldats, le même que nous avions trouvé endormi et qui

nous avait introduit dans la masure; une petite fille de treize ans, nommée

_Florentina_, brune, espiègle, spirituelle et vive, était après Castellina ce

que l'assemblée de ces dames offrait de plus joli; elle avait été enlevée à

quatre ans chez un curé, auprès de _Coïmbre_, qui ne l'élevait peut-être pas

pour un plus saint métier que celui qu'elle faisait, et elle étoit dressée

depuis cet âge aux exercices journaliers de la bande, qu'elle remplissait

avec autant de légèreté que d'intelligence; il ne lui fallait pas deux

secondes pour enlever un bijou de la poche du plus méfiant des hommes:

passait-elle dans un village il n'y avait pas de chien barbet qui pût saisir

une poule avec autant de vîtesse; la prendre, l'étouffer et l'accrocher, sous

ses cotillons, était pour elle l'affaire d'un clin d'œil, et elle jabottait

toujours si bien en agissant que le plaisir qu'on avait à l'entendre

empêchait qu'on ne vît ses actions: elle était à-la-fois l'élève et la

favorite de Cortillia. Le reste des hommes et des femmes, que je ne vous

peins point, était de vingt à trente ans, et tous possédaient à-peu-près

également de la taille, de la fraîcheur, de l'adresse et de la santé.

Jusqu'au grand jour nous marchâmes en troupe, ce fut alors que le chef

s'approchant de Léonore et de moi: nous allons suivre le cours du Tage

jusqu'aux portes de Madrid, nous dit-il, la route est un peu plus longue,

mais elle est moins fréquentée; on trouve chaque soir, ou de petits bois

toufus sur la rive, ou des îles au milieu du fleuve, qui nous fournissent des

retraites sûres; nous nous séparerons dès que le soleil va paraître, mais mon

fils sera toujours à vingt pas devant nous; vous n'aurez qu'à le suivre,

l'appeler quand vous voudrez vous reposer, lui faire signe quand vous voudrez

vous remettre en marche; il vous menera tout droit où nous devons coucher ce

soir: c'est une caverne, au fond d'un bois, presque baignée par la rivière,

et qui n'est connue que des bêtes fauves et de nous. Mes camarades et moi

quitterons la route à une lieue d'ici et nous arriverons au même gîte par des

chemins plus détournés: tel est l'endroit où nous vous recevrons; il

disparaît après ces mots. Tout se passa comme il avait été convenu; nous

fîmes environ six lieues, et nous nous retrouvâmes le soir dans la caverne

indiquée, où Brigandos ordonna tout pour notre réception; nous étions

prévenues d'une partie des cérémonies qui s'observaient en pareil cas.

Clémentine ennemie déclarée de tous les dogmes du christianisme, se faisait

une fête de l'occasion qui lui était présentée de les accabler du mépris que

son cœur nourrissait pour eux; je ne voyais pas tout-à-fait comme elle sur ce

qu'on allait exiger de nous; non que ma crédulité fût plus étendue: je vous

ai fait sur cela ma profession de foi; mais il me restait un fonds de préjugé

que je craignais de n'avoir pas la force de vaincre.

Ils tiennent à la pudeur infiniment plus qu'on ne croit dans notre sexe, ces

préjugés insurmontables. Le ridicule usage où sont les hommes de prononcer

sur les mœurs d'une femme, en raison de ses opinions religieuses, fait que

presque toutes celles qui sont sages, quoique philosophes, n'osent convenir

des progrès de leur esprit. Qu'y a-t-il donc de commun entre les mœurs et les

opinions? Eh quoi! il faut être taxée de libertine parce qu'on ne peut

admettre une infinité de fables qui choquent le bon sens? Ah! qu'on me

permette de le dire, la différence est bien plus grande entre le libertinage

et l'impiété, qu'entre ce même libertinage et la superstition; on se livre à

tout quand on est sûre d'être à l'abri du reproche, sous le manteau

sacerdotal; mais celle qui n'aime la vertu que pour la vertu même; qui ne la

sert que parce qu'elle enflamme son cœur; celle qui marche toujours à

découvert, et dont l'ame se lit sur les traits du visage, ne se précipitera

pas dans des erreurs qu'elle serait dans l'impossibilité de cacher.

M'objecterez-vous les flammes de l'enfer? qui sait les pallier comme la

dévote? à force de les adoucir, elle les brave, et ce frein est bientôt aussi

nul à ses yeux qu'à ceux de son adversaire; l'habitude de pouvoir pécher en

paix, entraîne en un mot l'une à tous les égaremens que ses passions lui

dictent; l'autre qui s'est accoutumée à ne jamais rien se permettre,

uniquement contenue par les lois de son cœur et par les principes de sa

raison, n'imagine point de les enfreindre.

Les cérémonies commencèrent; c'est ici où j'aurais grand besoin que vous me

dispensiez des détails. . . . On nous soumit d'abord à cette pratique en

usage au Japon, quand les Hollandais veulent pénétrer dans les villes. . . .

On ne s'en tint pas là. Un symbole plus respecté des catholiques, un gage

bien plus sacré de leur culte, nous fut également offert; et sur ce dernier

objet, dont le respect au fond n'est que local, on exigea bien plus que sur

l'autre. Tous deux bientôt nous furent représentés à-la-fois, et il fallut en

venir alors aux marques du mépris le plus outrageant et les mieux constatées;

à celles enfin, dont l'excès ne laisse plus de possibilité au retour. . . .

On n'imagine point avec quel flegme, . . . avec quelle hardiesse, . . . avec

quel dédain les femmes de notre troupe nous donnèrent l'exemple; . . . avec

quelle sécurité Clémentine l'imita. . . . Je tremblai d'abord, je l'avoue, on

se moqua de moi; . . . on me dit que des choses grossières ne pouvaient

envelopper l'être immatériel: . . . on me dit qu'un Dieu ne pouvait être ni

représenté dans une image, ni contenu dans un oubli, et que rien de ce qui

était matériel ne pouvait mériter d'hommage, sans que le culte n'en devînt

idolâtre. --Je m'enhardis, . . . j'exécutai, et n'en ai jamais eu de remords;

ce qui suivit m'inspira un peu plus d'effroi. Dans le premier cas on ne

faisait qu'agir, . . . il fallait parler dans l'autre. Vous comprenez qu'il

s'agissait de l'abjuration: les mots en étaient effrayans; le sens des

derniers était le vœu de son ame et de son corps à l'être infernal. Dès que

nous eûmes fini, on ouvrit une fosse au milieu de la caverne, et nous nous

prosternâmes tous autour, en répétant les paroles du chef, qui étaient une

formule d'adoration au diable. La prière finie, Brigandos nous demanda, 1°.

Si nous jurions d'être fidèles aux points de doctrine que nous venions

d'adopter? 2°. Si nous nous engagions à ne point révéler ce que nous ferions

ou ce que nous verrions faire? 3°. Si nous ne reviendrions jamais au culte

que nous venions d'abjurer? 4°. Si c'était du fond du cœur que nous

anéantissions toute idée de l'Être-Suprême, pour ne plus révérer que celle du

démon; 5°. Si nous étions bien décidées à nous approprier le bien d'autrui,

toutes les fois que nous en trouverions l'occasion? 6°. enfin, . . . et

voici, sans doute, ce qui m'étonna le plus:--si nous protestions de secourir

toujours le faible envers le fort, et d'adoucir la situation de tous les

infortunés que le hasard offrirait à nous; nous promîmes tout.

Un repas splendide suivit notre réception; il y régna une gaieté honnête,

. . . et pas le moindre mot, . . . pas le moindre geste qui pût nous donner

la plus légère inquiétude sur la décence où l'on s'était engagé envers nous.

Le lendemain nous décampâmes comme à l'ordinaire; la marche de ce jour fut

comme celle du précédent. Brigandos nous promit de nous mettre incessamment

au fait de la morale, des coutumes des mœurs et du fond de la religion des

Bohêmiens. Notre station, ce soir-là, était au milieu du fleuve même, dans

une petite isle inabordable, et toute remplie de bois. Là, pendant qu'on

préparait le souper, le chef voulant nous tenir parole sur les explications

qu'il nous avait promises, nous tint à-peu-près le discours suivant:

_Fin de la cinquième Partie._

[Footnote 1. Canal qui conduit de Padoue à Venise, et dont les rives sont

couvertes des campagnes superbes de la noblesse vénitienne.]

[Footnote 2. Il n'étouffe pas les sentimens de la nature, mais il entraîne à

l'égoïsme, les désirs du libertin, presque toujours en contradiction avec les

devoirs sociaux, et se trouvant dans son ame d'après les principes qu'il

s'est fait infiniment plus fort que ces devoirs, il les anéantit, mais il n'a

point étouffé la nature, il n'a fait que céder à l'égoïsme. Cet axiome

général ne va pourtant pas à ce cas-ci, où Fallieri ne fait ou n'écrit qu'une

noirceur gratuite.]

[Footnote 3. Ptolémée pensait que c'était de ce lac d'où sortait le Nil;

quelque foi que l'on doive ajouter au récit des voyages de Léonore, qui ne

paraissent pécher en aucune circonstance, il serait pourtant possible qu'elle

se trompe sur les Sources du Nil, dont aucuns détails réels ne nous sont

encore parvenus.]

[Footnote 4. On doit se rappeler ici la Mithologie de ces peuples, détaillée

par Sarmiento.]

[Footnote 5. La portugaise vaut 40 livres.]

[Footnote 6. La pistole courante est de 21 livres.]

[Footnote 7. Ce sont des gens de la Galice, qui font à Lisbonne le métier de

porte-faix, de ramoneurs, etc.]

[Footnote 8. Cette auberge et la précédente étaient, lorsqu'on écrivait, les

deux meilleures de Lisbonne.]

[Footnote 9. Le portrait n'est pas chimérique, peut-être d'autres polices que

celle de Lisbonne en ont-elles offert l'original. Voyez le mot Sartine, au

dictionnaire des grands coquins.]

[Footnote 10. La plus basse monnaie de Portugal, il en faut 6400 pour faire

42 liv. 12 s. 6 d.]

[Footnote 11. La demie portugaise vaut environ 20 liv.]

[Footnote 12. La cruzade vaut à-peu-près 3 liv.]

[Footnote 13. Environ quinze sols de France; c'est le quart de la cruzade

d'argent.]

[Footnote 14. Quelques lecteurs vont dire: --voilà une bonne contradiction.

On a écrit quelque part avant ceci, qu'il ne fallait pas changer souvent les

ministres de place: ici l'on dit tout le contraire. Mais ces vétilleux

lecteurs veulent-ils bien nous permettre de leur faire observer que ce

recueil épistolaire n'est point un traité de morale dont toutes les parties

doivent se correspondre et se lier; formé par différentes personnes, ce

recueil offre, dans chaque lettre, la façon de penser de celui qui écrit, ou

des personnes que voit cet écrivain, et dont il rend les idées: ainsi, au-

lieu de s'attacher à démêler des contradictions ou des redites, choses

inévitables dans une pareille collection. Il faut que le lecteur, plus sage,

s'amuse ou s'occupe des différens systêmes présentés pour ou contre, et qu'il

adopte ceux qui favorisent le mieux, ou ses idées, ou ses penchans.]

[Footnote 15. Autre vertu inconnue des gens du monde: qu'un infortuné raconte

ses malheurs, à peine lui accorde-t-on un instant d'attention; à peine un

seul cœur s'ouvre-t-il pour recueillir ses plaintes; il semble que l'homme

heureux s'irrite à la peinture du malheur des autres; l'assurer, lui prouver

qu'il peut devenir tel, est une espèce d'offense qu'on fait à son orgueil,

dont il se venge tout de suite par de la froideur ou de la distraction.]

ALINE ET VALCOUR,

_OU_

LE ROMAN

PHILOSOPHIQUE.

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TOME III.

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SIXIÈME PARTIE.

[Illustration: _Le ciel est-il juste quand il abandonne la vertu à de si

grands tourments? . . ._ ]

ALINE ET VALCOUR,

_OU_

LE ROMAN

PHILOSOPHIQUE.

_Écrit à la Bastille un an avant la Révolution

de France._

ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.

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À PARIS,

Chez la Veuve GIROUARD, Libraire

maison Égalité, Galerie de Bois, n°. 196.

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1795.

Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,

Cum dare conantur priùs oras pocula circum

Contingunt mellis dulci flavoque liquore,

Ut puerum ætas improvida ludificetur

Labrorum tenus; interea perpotet amarum

Absinthi laticem deceptaque non capiatur,

Sed potius tali tacta recreata valescat.

Luc. Lib. 4.

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ALINE ET VALCOUR.

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SUITE DE LA LETTRE XXXVIIIe,

_Déterville à Valcour._

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SUITE

DE L'HISTOIRE DE LÉONORE.

Quand les Bulgares inondèrent l'Orient, tous ne s'établirent pas dans les

différentes provinces qu'ils trouvèrent à leur bienséance ou qu'ils

conquirent sur les empereurs de Constantinople; une grande partie préférant

la vie vagabonde à toute autre, remontant vers le Nord, se dispersa dans les

forêts des Gaules, inonda les rives du Rhin et du Veser, pendant qu'un autre

essaim descendant au Midi, peupla les bords du Tage, et s'étendit jusqu'aux

colonnes d'Hercule; presque tous étaient imbus des principes du manicheïsme,

ou ils les répandirent dans les provinces dans lesquelles ils se fixaient, ou

ils les portèrent dans leurs voyages. Tel est le peuple auquel nous devons

l'existence; et c'est sa religion _épurée_ que vous nous voyez suivre. Nous

croyons qu'il y a un être dans la nature qui dirige tout; mais cet être

quelconque que nous admettons pour souverain moteur, comme nous lui voyons

faire plus de mal que de bien, nous ne pouvons le regarder que comme un être

cruel et méchant; or, vous avez donné le nom de _diable_ à l'être que vous

considérez ainsi; nous en faisons autant pour nous accommoder à vos

principes. Dans le fond, cet être moteur admis par nous, est le même que le

vôtre. --Considéré sous d'autres rapports; vous le croyez bon, nous le

croyons méchant; vous avez la faiblesse de croire que tout est l'ouvrage d'un

dieu intelligent, plein de grandeur et de vertus, plus sage que vous sur cet

article, mais contraint comme vous à reconnaître un être actif pour créateur

de ce qui existe. Comme tout ce que nous voyons n'est que vice et

qu'imperfection, nous ne pouvons l'attribuer qu'à un être faux, traître et

féroce qu'il faut calmer par des prières, et auquel il ne faut jamais rendre

aucun acte de grace, parce que le bien qui nous arrive est notre ouvrage, et

qu'il n'y a que le mal qui soit le sien; ce n'est donc pas dieu que nous vous

avons fait abjurer, ce sont seulement les qualités d'un dieu bon,

parfaitement insupposables, et les superstitions catholiques, trop opposées à

la raison pour pouvoir être un instant reçues. Tout ce que vous avez fait

hier ne porte que sur cela; ainsi vous n'avez point renié dieu comme on nous

accuse de le faire à nos catécumènes, vous êtes seulement convenu avec nous,

qu'un monde imparfait ne pouvait être l'ouvrage que d'un être imparfait, que

l'être parfait était une chimère dont l'érection était impossible au centre

de l'imperfection. Venons à nos mœurs.

Nous nous permettons le vol et l'inceste, voilà les seuls délits que nous

tolérions parmi nous, quoiqu'on nous soupçonne de beaucoup d'autres, auxquels

nous ne pensons seulement pas.

Avons-nous tort de nous permettre le vol? Les loix de la propriété ne sont-

elles pas dans la nature? Dès que cette nature nous a tous créés égaux, nous

a donné à tous les mêmes sens et les mêmes besoins, de quel droit divin ou

naturel un homme doit-il être plus riche qu'un autre? n'est-il pas clair que

la propriété n'est qu'une lésion que le fort s'est permis sur le faible et

que doit corriger celui-ci autant qu'il est en son pouvoir? Or, quel crime

peut-il commettre en rétablissant les choses dans l'ordre où les a créé la

nature. Nos ancêtres en venant des _Palus-Méotides_, et s'appropriant les

provinces voisines qui étaient à leur bienséance, n'étaient comme nous que

des voleurs; ils n'étaient guidés comme nous que par l'intention toute simple

d'établir l'égalité, et de donner à celui qui avait _moins_, un peu du _trop_

de l'autre. Reconnoissant pourtant le tort que nous avons eu de nous priver

de nos forces en nous dispersant ainsi par petites troupes; l'injustice

d'employer la violence pour ravir les possessions d'autrui, et pleinement

convaincus du mal qu'il y a à répandre le sang des hommes, nous nous

contentons de la filouterie, nous n'employons jamais que l'adresse pour

corriger les torts de la fortune [1].

Nous nous permettons l'inceste, cela peut-il être autrement parmi un peuple

dispersé, qui ne veut et ne peut s'allier qu'avec lui-même, qui nous

donnerait des femmes si nous ne prenions celles de nos familles? Il faudrait

donc en enlever, cela nous arrive bien quelque fois, mais le mal n'est pas

bien plus grand?

L'inceste est d'institution humaine et divine. Les premiers hommes durent

nécessairement s'allier dans leurs familles. Les loix et les constitutions de

certains gouvernemens doivent faire défendre l'inceste comme d'autres doivent

le tolérer. Par lui-même il est indifférent, il ne peut offenser que les loix

politiques, mais il ne blesse en rien le pacte social, il établit plus

d'union dans les familles, il en double et resserre les liens, peut-être même

accompagne-t-il mieux que tout, les véritables loix de la nature.

N'imaginez pas au reste que le libertinage entre pour rien dans les motifs

qui nous font tolérer ces alliances illicites selon vous, et pourtant

autorisées par l'ancienne loi; quelqu'étendue que cette loi fût sur cet

article, nous la restreignons parmi nous. Nous permettons les alliances où

l'égalité d'âge semble être une preuve de la permission qu'en donne la

nature. . . . Jamais un père n'épouse sa fille, jamais un fils ne souille le

lit de sa mère [2].

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3 · 第 10 / 22 段