les yeux fixés l'une sur l'autre, la bouche ouverte, et la respiration
arrêtée. Clémentine, toujours plus vive que moi dans le malheur, rappela
aussi-tôt le garçon de l'auberge: quel est, lui-dit-elle, l'homme qui vient
d'apporter cette lettre; _le valet_, en vérité, je ne le connais pas; c'est
la première fois qu'il met les pieds dans cette maison. _Léonore_, il se dit
au duc de Cortéreal, connaissez-vous ce duc? _Le valet_, assurément; c'est un
des plus riches seigneurs de Lisbonne. _Clémentine_, fort libertin? _Le
valet_, il aime les femmes, il les paye bien. _Clémentine_, quel âge a-t-il?
_le valet_, cinquante ans. _Clémentine_, dites-nous, mon ami, . . . vous avez
l'air d'un brave garçon; instruisez-nous comment il est possible que ce duc
puisse avoir des nouvelles de nos malles? _Le valet_, il en a? _Léonore_,
oui: écoutez, dit le garçon (en fermant la porte, de crainte d'être entendu)
je m'en vais vous révéler une partie de ce mystère; mais, par _saint
Jacques_, ne me trahissez pas. _Léonore_, ne crains rien, sers-nous, et crois
qu'une bonne action n'est jamais sans récompense. Le valet, ne doutez point
que ces malles ne soient effectivement chez ce seigneur; mais vous ne les
aurez jamais, si vous ne satisfaites ses désirs, et ceux de ses amis: il en a
trois liés avec lui depuis trente ans, et tous trois à-peu-près du même âge:
ils partagent les fruits de leurs plaisirs et les goûtent ensemble. Leurs
richesses sont prodigieuses, et ils en consument les deux tiers en femmes. Il
n'y a sorte de ruses qu'ils n'inventent, eux ou leurs agens, pour prendre les
oiseaux dans leurs filets. Argent, mauvais tour, séduction, procès, prison,
rapt, vol, et peut-être pis. Rien ne leur coûte enfin; et comme l'un d'entre
eux est directeur-général des domaines, un de leurs moyens favoris est
d'envoyer aux salles où les équipages se fouillent, des fripons à leurs
gages, qui observent les voyageurs de terre ou de mer, et qui leur font ce
qu'on vous a fait, quand il se trouve parmi du gibier de leur goût. Si vous
allez trouver ces seigneurs, vous aurez vos effets, sans doute; si vous n'y
allez pas, et que profitant du billet, vous cherchiez à vous plaindre, ils
nieront que l'écrit vienne d'eux: ils diront que vos malles étaient pleines
de contrebande, que c'est en raison de cela qu'ils les ont fait saisir; si
vous persistez, leur crédit est immense; ils vous feront, sous quelques
prétextes imaginaires, renfermer dans la maison des filles de débauche, où
ils abuseront tout de même de vous, et vous ne sortirez jamais de leurs
mains. --Laisse-nous, mon ami, dit Clémentine, mille sincères graces de tes
éclaircissemens; crois qu'aussi-tôt que nous en serons en état, tu en
recevras de nous le salaire. --Eh bien, me dit Clémentine, dès que nous fumes
seules, as-tu vu, depuis que tu existes, le crime sous de plus odieuses
couleurs. Les femmes ont-elles raison de tromper les hommes, lorsque ceux-ci
dressent journellement de pareilles embûches à leur innocence! Mais ce n'est
pas le tems de dissérter, continua-t-elle; il faut agir, que décides-tu? --De
fuir Lisbonne. --Quoi, dans l'indigne état où nous voilà réduites?
--Qu'importe l'état, si la vertu nous reste. --être les dupes de ces
scélérats? --Nous ne devenons telles qu'en leur cédant; eux seuls le sont, si
nous ne tombons pas dans leurs pièges. --Non, il faut être plus courageuses
que tu ne le dis là; il faut y aller; il faut ravoir nos malles, les écraser
de nos reproches, les pétrifier par notre résistance. --Le vice consommé rit
de la vertu; elle cesse de lui en imposer. Nous braverons des périls
certains, sans avoir la gloire de les vaincre. --Qui les craint n'a point de
courage;--qui les affronte a trop d'orgueil --Confions le projet à l'hôtesse;
proposons-lui de nous accompagner:--essayons le, mais elle refusera. --Nous
priâmes madame Boulnois de monter, . . . elle vint; . . . nous lui montrâmes
la lettre que nous venions de recevoir; et sans compromettre les aveux du
valet, nous lui demandâmes ce qu'elle pensait de l'aventure, et ce qu'elle
ferait à notre place? J'irais, nous répondit-elle effrontément, sans nous
cacher ce qui pouvait s'ensuivre; au fait, examinez votre position; est-ce
donc un si grand malheur dans le cas où vous vous trouvez? De ce moment nous
ne doutâmes plus que cette femme ne fût gagnée, et je penchais à la
congédier, lorsque Clémentine, plus hardie, osa lui dire avec hauteur, qu'un
tel conseil la surprenait, et qu'elle voyait bien qu'elle s'était
furieusement trompée, quand elle avait cru qu'une femme honnête était en
sûreté dans son logis. Notre intention était bien différente madame,
continua-t-elle, nous voulions aller chez le duc réclamer le vol qu'il a
l'infamie de nous faire, et vous prier de nous servir de sauve-garde:--moi,
que j'aille dans une telle maison? . . . --et vous nous conseillez d'y
aller? . . . --C'est votre métier, et ce n'est pas le mien, poursuivit cette
femme en se retirant; au reste, faites ce que vous voudrez; mais songez
seulement que dans vingt-quatre heures je ne peux plus vous garder chez moi.
Ô juste ciel! tout l'enfer est conjuré contre nous, dit Clémentine, dès que
nous fumes seules; tes maudits préjugés de vertu vont nous perdre. . . .
Reste, poursuivit-elle, en se levant furieuse et gagnant la porte, je veux
aller affronter les chimériques dangers de cette aventure. . . . Non,
m'écriai-je, en la saisissant dans mes bras. . . . Non, je ne mangerai pas le
pain de la prostitution; je ne vivrai pas du fruit de ton deshonneur. . . .
Et que deviendrais-je moi-même dans cet affreux logis; l'inquiétude de ce qui
t'arriverait, la crainte des mêmes malheurs où je me trouverais peut-être en
proie. . . . Tout tiendrait, pendant cette fatale absence, mon esprit dans
une telle agitation, que tu me trouverais morte au retour. --Eh bien donc, du
courage; allons-y toutes deux, et ne craignons rien; prenons ces armes,
continua-t-elle, en se saisissant d'un des couteaux de la table, et me
donnant l'autre, et ne ménageons pas ceux qui seront assez lâches pour nous
sacrifier à leurs indignes passions. . . . --Allons, dis-je, en me levant,
j'accepte le parti.
Je le voyais comme le meilleur; en y allant, nous pouvions échapper au crime,
et recouvrer notre bien; en n'y allant pas, nous tombions dans une misère
certaine, dont le crime seul pouvait nous sortir. Nous convinmes donc de nos
faits; nous disposâmes nos démarches; nous étudiâmes nos discours, et nous
attendîmes l'heure fatale qui allait décider de notre sort. . . . Elle frappa
cette heure cruelle, le laquais parut. . . . On vint savoir si nous étions
décidées;--Oui, dis-je, nous le sommes. . . . La voiture est-elle là? --Elle
attend au détour de la rue, nous la gagnerons à pied, si vous le voulez
bien;--soit, et nous avançâmes. . . . C'était un vis-à-vis, nous y montons;
le laquais s'élance derrière; le cocher touche et nous volons.
Il est difficile de vous peindre l'état dans lequel je me trouvais; la
circulation de mon sang était entièrement suspendue; je n'existais plus que
par les palpitations réitérées de mon cœur. Un peu moins d'agitation . . . je
succombais; Clémentine, ou plus courageuse ou plus décidée, n'était que
silencieuse et sombre, elle me serrait quelquefois la main et ne disait mot.
Le trajet était long et nous avait été mal peint, au sortir de Lisbonne que
nous quittions pour la dernière fois de notre vie, nous suivîmes les bords du
Tage, environ deux lieues, ensuite nous coupâmes tout court à gauche, du côté
de _Leivia_, puis quittant subitement la grande route, nous enfilâmes au
milieu d'un bois, une allée touffue, qui nous conduisit enfin à la porte-
cochère d'une maison très-isolée, mais d'une assez belle apparence; la
voiture entra dans la cour, et les portes se refermèrent aussitôt. Le laquais
descendit, ouvrit la portière, et marchant dans l'obscurité, il nous
introduisit dans une seconde anti-chambre, où sans que nous vissions encore
aucunes lumières, il nous pria d'attendre un instant.
Là, je posai la main sur le cœur de ma compagne, il battait aussi fort que le
mien. . . . Courage lui dis-je, à mon tour, c'est toi qui m'exhortais tantôt,
souffre que ce soit moi maintenant, je me trouve en disposition de tout
entreprendre, le ciel remplit mon ame de cette force qu'il prête toujours à
la vertu; quand il s'agit d'écraser le vice. . . . Nous observions, il nous
paru qu'il y avait fort peu de monde dans le logis, les précautions que prend
le crime en voulant s'envelopper avec trop de soin, tournent quelquefois
contre lui-même; une vieille duègne parut enfin, elle s'éclairait d'une
bougie. . . . Mes beaux enfans nous dit-elle, ayez la bonté de vous soumettre
à l'usage établi dans cette maison; aucune femme ne peut entrer vêtue dans
les appartemens où vous attendent les seigneurs respectables, auxquels vous
allez avoir à faire. . . . Je m'en vais vous aider si vous le trouvez bon; et
en même-temps elle ôtait déjà les épingles du juste de Clémentine, mais
celle-ci l'arrêtant avec douceur, ma chère dame lui dit-elle, nous repugnons
ma compagne et moi, à cette avilissante cérémonie, nous n'en serons pas moins
soumises à ce que pourront exiger de nous vos maîtres; mais daignez leur
aller dire que nous les supplions instamment de nous exempter de cette règle;
la duègne partit et nous relaissa dans les ténèbres. Il n'y a plus à douter
dis-je à Clémentine, en vérité ma chère, il est imprudent d'aller plus loin.
--Attendons la réponse. --La vieille reparut, elle nous assura que notre
difficulté était ridicule. . . . Qu'un peu plutôt ou qu'un peu plus tard, dès
qu'il fallait que cela fût, il ne lui semblait pas raisonnable de se faire
prier. Au moins tout ceci, continua-t-elle, en désignant les vêtemens de la
ceinture en bas, et pour cette soumission de votre part, peut-être vous fera-
t-on grace du reste. . . . Pas la moindre chose, madame, dit Clémentine, nous
vous en supplions, nous accepterons tout là dedans. . . . Il le faudra dit la
vieille, on saura bien une fois entrées, vous faire faire tout ce qui
convient. Suivez-moi donc, puisque vous êtes entêtées comme des mules de
Galice. . . . et nous avançâmes; il fallait traverser encore trois pièces,
que nous trouvâmes dans les ténèbres comme celles qui les précédaient; un
sallon très-éclairé, s'ouvre au bout, la vieille entre la première, nous la
suivons. Quatre hommes de cinquante à cinquante-cinq ans, vêtus de robes de
taffetas flottante, qui les laissaient à moitié nuds, se promenaient avec
agitation tous ensemble, lorsque la porte s'ouvrit, et en même-temps que nous
les aperçûmes, nos malles toutes trois posées sur une table en face de nous,
frappèrent également nos regards; à quoi bon ces difficultés, dit l'un des
personnages, en s'adressant à nous, pendant que les trois autres également
arrêtés, nous considéraient avec attention. Ne semble-t-il pas, poursuivit le
premier orateur, que ce soit une chose bien mystérieuse, de voir deux p . . .
toutes nues. . . . Avez-vous cru venir ici pour nous faire la loi? . . . Eh
non, dit un autre, c'est que ces pucelles ont peur de s'enrhumer. . . . pas
un mot, dit le troisième; c'est qu'elles veulent nous faire admirer la
magnificence de leur parure . . . _dona Rufina_, dit en s'adressant à la
vieille, celui qui n'avait pas encore parlé, saisissez une de ces vestales,
et qu'en trois secondes, elle n'ait pas un fichu sur le corps. . . . La
vieille s'avance. . . . arrêtez madame, lui dis-je avec tant de fierté,
qu'elle en est émue. . . . arrêtez, ce n'est point pour cela que nous venons,
puis-je savoir messieurs, dis-je, en m'adressant au cercle, lequel de vous
est le duc de Cortéreal? . . . que veut-elle dire, dit le premier qui avait
parlé . . . et où va-t-elle chercher ici le duc de Cortéreal? --Quoi ce n'est
point chez lui? . . . Les innocentes dit le second . . . Comme on les a
trompées. . . . Apprenez que vous êtes ici chez le premier Corregidor de
Lisbonne. Le voilà continua-t-il, en montrant le plus âgé des quatre, il se
réunit ici avec trois de ses amis, gens de justice ainsi que lui, à dessein
de s'amuser des petites imbéciles qui, comme vous, nous tombent par fois sous
la main; mais cependant voilà nos malles dit Clémentine, est-il possible que
ceux qui sont faits pour maintenir l'ordre aient pu le troubler à ce
point. . . . _Dom Carles_, dit celui qu'on nous avait désigné pour être le
Corregidor, j'espère que c'est ici où nous allons apprendre les lois, et
voilà une bachelière de Salamanque, qui va nous instruire de notre
devoir . . . Patience, patience, reprit dom Carles, nous allons bientôt, à
leur tour, les envoyer à notre école. Monsieur, dis-je au chef, [pour couper
court à ces mauvais propos] . . . voilà nos effets. . . . ils ont été volés,
nous vous les redemandons. Vous les aurez, dit le Corregidor, mais vous devez
comprendre qu'il y a quelques cérémonies préalables à remplir avant. Eut ce
été la peine de les prendre, si nous ne voulions pas vous les faire gagner?
Gagner ce qui nous appartient. . . . Et c'est un magistrat qui ose nous
parler ainsi, dis-je avec hauteur? devez-vous mettre des conditions quand il
s'agit de rendre ce qui est à nous? . . . Cette logique n'est pas la nôtre,
dit l'un de ces insignes fripons, le plus fort est toujours le maitre des
lois, . . . un coup-d'œil sur votre misère . . . sur l'abandon dans lequel
vous êtes, . . . sur les gens à qui vous parlez, et dites-nous s'il vous
convient de résister quand on veut bien vous secourir? --Ce n'est pas nous
secourir que de nous remettre ce qui est à nous, et c'est nous insulter
cruellement que d'oser nous le ravir. --Dom Carles, vous aviez raison, dit le
Corregidor, je devais faire traîner hier ces créatures dans un cachot, elles
seraient plus souples aujourd'hui; dona Rufina, si vous me faites dire encore
une fois de faire votre devoir, je vous fais mettre demain dans une maison de
votre connaissance, dont vous ne verrez le soleil de vos jours. À ces mots,
l'insolente courtière me saisit par le colet de ma robe, et m'entraine vers
un canapé, mais me pliant légèrement sous elle. . . . je lui échappe, et
mettant aussitôt à la main l'arme dont j'étais munie. . . . Malheureuse
m'écriai-je, si tu fais un pas vers moi, tu es morte; à l'instant les quatre
amis se jettent sur Clémentine et moi, mais cette valeureuse compagne qui
s'était armée en même-temps, en culbute un à ses pieds de la main qui ne
tient pas le fer, et portant la pointe du couteau sur le sein de l'autre,
pendant que j'agis de même sur ceux qui se trouvent le plus à ma portée,
insignes fripons s'écrie-t-elle en s'élançant vers la porte: _voilà comme
l'innocence et la vertu savent triompher de la scélératesse!_ Elle sort; je
me précipite sur ses traces, et traversant comme la foudre les appartemens où
[Illustration: _Voila comme l'innocence et la vertu savent triompher de la
scéleratesse!_]
nous avions passé, nous nous jettons toutes deux dans la cour, sans qu'aucuns
de ces hommes lâches et affaiblis par le vice, ait, ou le courage de nous y
suivre, ou la force de nous y atteindre. Ouvre cette porte, dit
impérieusement Clémentine, au valet qui nous avait amené, cesse de nous
retenir, ou c'est fait de ta vie, le coquin effrayé de deux fers à la fois,
obéit. . . . Nous échappons, et sans nous arrêter ni regarder derrière nous,
malgré l'épaisseur extrême de la nuit, nous sortons du bois et gagnons la
plaine en courant.
Eh bien! dit Clémentine, en se jettant d'épuisement et de lassitude, contre
une mazure qui se trouvait là, tu le vois ma chère, nous voilà échappées,
sans avoir versé une goutte de sang . . . sans avoir perdu cette fleur de
sagesse si précieuse, et à laquelle tu attaches tant de prix. . . . Oh! qu'il
en coûte pour faire le bien, en vérité le vice ne donne pas autant de peine.
Mais si nous avions égorgé quelqu'uns de ces malheureux, crois tu que tes
beaux projets de chasteté ne nous auraient pas coûté des remords! Il peut
donc en être dans le sein même de la vertu, et la meilleure de toutes les
actions peut donc cesser d'être désirable, si le crime l'entoure ou peut en
résulter.
Oh! dieu m'écriai-je également essouflée et rendue, d'un côté quelle infâme
prostitution! et quelle impudence de l'autre. --Au moins nous ne doutons plus
reprit Clémentine, nous savons où sont nos effets. --Juste ciel! il y a donc
des pays dans le monde, où l'abus des choses les plus respectables est tel,
que le premier infracteur de la loi, est celui qui doit la venger. --Rien de
plus simple, c'est l'impunité qui encourage, élevés l'homme, vous lui faites
naître l'envie de mal faire, par l'espoir qu'il conçoit aussitôt de le
pouvoir sans risque. --Il ne faudrait donc qu'aucun homme n'eût de
supériorité sur un autre? --Il faudrait qu'il n'en eût jamais qu'un instant,
et que la crainte d'être traité dans l'état faible, comme il traitait les
autres quand il dominait, servit de toujours de frein à ses passions [14];
quoi qu'il en soit, qu'allons-nous devenir? notre ruine est plus sûre que
jamais, quel asyle s'ouvre à notre misère, et quelles ressources nous reste-
t-il? --Si tu m'en crois, nous ne retournerons pas à Lisbonne. --Je le veux
dis-je, gagnons Madrid comme nous pourrons, peut-être ne trouverons-nous
point par-tout des ames flétries comme en Portugal. . . . Peut-être que . . .
ô grand dieu! grand dieu, s'écrie Clémentine, en se levant et fuyant avec
effroi, je me suis assise auprès d'un homme mort. . . . Non pas mort, dit en
se levant aussi, un grand drôle bien découplé, mon bel ange continua-t-il, en
retenant ma compagne par le bras, vous n'étiez pas auprès d'un homme mort,
mais d'un homme endormi, et d'un cavalier bien tourné, qui ne prétend vous
faire aucun mal; et qui êtes-vous, dit Clémentine, toujours tenue? Qui je
suis, reprit notre aventurier, un personnage à coup sûr très-énigmatique pour
vous, quand je vous l'aurai dit, vous n'en serez pas plus avancée; mais
encore dis-je en m'approchant moi-même, rassurée par l'air et le ton de cet
homme. --Mes bonnes amies dit notre inconnu, _je suis l'ennemi de Dieu, le
serviteur du diable, et l'ami du bien d'autrui_. Par _Saint-Christophe_, je
ne vous entends pas dit Clémentine, tout a fait rassurée, expliquez-vous
mieux mon fils, si vous voulez que je vous comprenne. . . . Doucement dit
l'inconnu, commencez par me dire qui vous êtes vous-mêmes, nous avons pour
coutume dans notre métier, de ne jamais nous confier au renard, ainsi parlez
avant que je ne réponde. Plus nous examinions ce burlesque personnage, plus
il nous étonnait; autant que nous pûmes le distinguer au faible crépuscule
d'une lune qui se levait, il nous parut vêtu d'un pourpoint vert, et d'un
manteau jaune, la bouche ornée de deux moustaches énormes et le chef couvert
d'un chapeau garni de plumes à cinq pieds de hauteur, Clémentine le prenant
pour un charlatan, dont il n'y avait absolument rien à craindre, lui raconta
notre aventure avec ingénuité, et ne lui cacha point l'embarras dans lequel
nous étions. --Ah! ah! pucelles, s'écria notre homme, c'est-à-dire, que vous
avez le ventre vuide, à force de vertu. . . . Venez . . . venez, suivez-moi,
vous avez trouvé des scélérats chez ceux qui vous devaient l'hospitalité. De
l'hypocrisie et de la débauche, du libertinage et de l'infamie, parmi les
chefs de la justice, et par-tout des cœurs de rochers. . . . Venez vous dis-
je, c'est au milieu d'une troupe de bohémiens que vous allez rencontrer des
amis. . . . Et toutes deux confondues, nous suivions notre homme en silence.
Il tourne la mazure contre laquelle nous nous étions reposées, frappe à la
porte de l'autre côté, on ouvre, nous entrons, et nous voyons une douzaine de
personnes autour d'un feu, dont quelques unes causaient bas, pendant que les
autres dormaient. Camarades dit notre conducteur, voilà deux pauvres filles
égarées qui ne savent où reposer leurs têtes; quand le riche abandonne le
pauvre, ou que la justice immole l'innocence, c'est à nous à venger les
droits de la société; notre premier devoir est de les rétablir. . . . Allons
la nappe. Ici nos larmes coulèrent malgré nous, ô Clémentine m'écriai-je,
voilà donc quels sont les hommes! . . . Nous ne trouvons que vice et
qu'horreur, au centre de leurs associations policées, et toutes les vertus
nous attendent chez ceux que l'opinion flétrit.
Pendant ce temps, ceux qui dormaient s'éveillèrent, et le couvert se mit. Les
femmes de ces Bohémiens étaient au nombre de six, parmi lesquelles il y en
avait quatre très-jolies, elles nous environnaient, elles nous caressaient,
elles nous louaient, elles nous plaignaient, elles nous priaient de nous
asseoir près d'elles, et que quoi qu'elles eussent soupées, elles se
remettraient une seconde fois à table pour nous engager à gouter de leurs
mêts.
On servit un chapon rôti, deux gros pâtés, un jambon et deux débris de poules
réchauffées dans du riz, on nous entoura de bouteilles d'excellens vins de
Madère, on nous exhorta à chasser toute mélancolie, et les hommes se jurèrent
entre eux devant nous, qu'ils périraient plutôt que de nous abandonner. . . .
Nos larmes continuaient de couler, l'attendrissement dans lequel nous étions,
nous ôtait presque la faculté de profiter des politesses de ces bonnes gens
et nous ne cessions de nous écrier l'une et l'autre, opinion, . . . fatale
opinion, combien tu nous trompes de fois dans la vie, et combien le monde est
injuste!
Quand nous eûmes un peu réparé nos forces, ces douces et charmantes filles
nous demandèrent avec instance de vouloir bien leur faire l'amitié de
raconter nos histoires, et nous les satisfîmes à l'instant, pendant qu'ils
formèrent tous un cercle autour de nous, en nous écoutant avec le plus vif
intérêt [15].
Il est temps de vous reposer, dit celui qui nous avait introduit; _Dona
Cortillia_, continua-t-il, en s'adressant à la plus âgée de ces femmes,
prenez ces demoiselles avec vous, et mettez-les le plus à l'aise que vous
pourrez. Demain il fera jour, elles disposeront de leur sort suivant leur
volonté, quand elles nous auront fait l'honneur de boire encore quelques
flacons de vin avec nous.
Dona Cortillia nous conduisit dans le coin de la cabane qui lui était
destiné, arrangea elle-même des feuilles pour nous faire reposer plus
mollement, plaça des hardes sous nos têtes, pour nous préserver de
l'humidité, et nous dit en nous embrassant, je voudrais avoir le palais du
roi d'Espagne, je vous l'offrirais de bien meilleur cœur.
Nous nous endormîmes profondément, il y avait long-temps que nous n'avions
passé une nuit plus calme, nous avions toujours tremblé, tant que le sort
nous avait placé parmi ce qu'on appelle les _honnêtes gens_; nous étions en
paix avec des _Bohémiens_.
Dès qu'il fut jour, notre charmante hôtesse et ses compagnes ayant allumé du
feu, elles firent chauffer du vin et des bouillons, nous en présentèrent, en
nous demandant si nous avions bien pu reposer tranquillement parmi eux, nous
répondîmes à leurs caresses, nous les remerciâmes de leur honnêteté, et le
chef qui revenait de patrouilles, s'étant fait donner en rentrant une rotie
au sucre, nous demanda ce qu'il pourrait faire maintenant pour notre service;
permettez, dit Clémentine, qu'avant de vous répondre, je consulte un instant
mon amie, et aussitôt, pour nous laisser plus libres, ils se mirent tous à
l'écart.
Doutes-tu un instant, me dit Clémentine, que le ciel, aux inspirations duquel
tu ajoutes tant de foi, nous ait fait tomber ici, dans d'autres vues que
celle d'y trouver de l'adoucissement à nos maux, et après toutes les
honnêtetés de ces bonnes gens, consentirais-tu à les quitter? --Quelque
répugnance que j'éprouve à me trouver en telle compagnie, répondis-je, il est
certain que s'ils vont à Madrid, le plus court est pour nous de les suivre,
mais s'ils s'en détournent, . . . je l'avoue, . . . je ne les accompagnerais
qu'avec peine; j'aspire autant que toi, sans doute, à revoir Madrid, reprit
Clémentine, je me flatte d'y retrouver ma mère et des connaissances, je jouis
de l'idée de t'y être utile. Ainsi nos intentions étant à toutes deux les
mêmes, il faut demander à ces gens-ci, ce qu'ils deviennent, et nous régler
d'après cela.