sortant, de prendre la clef de notre chambre. Dieu, merci on ne touchera pas
à nos effets, qu'en penses-tu? Mais moins décidée que ma compagne à réparer
nos malheurs par des crimes, et par conséquent plus affligée qu'elle, je ne
répondis pas à la plaisanterie. Cependant je l'avoue le flègme heureux de
cette fille, même au sein du malheur, ranima mon courage un instant, je la
suivis pleine d'espoir. . . . Il faisait encore grand jour, nous retournâmes
au port; aucune figure semblable à celle des gens à qui nous avions remis nos
bagages, ne frappa nos regards, nous nous informâmes du bâtiment qui venait
de nous débarquer, peut-être aurions-nous pu y trouver quelques secours, mais
après avoir mis ses passagers à terre et fait visiter ses papiers, le
capitaine avait sur-le-champ remis à la voile pour Cadix où l'appelaient des
affaires de la plus grande importance. Il était parti depuis une heure.
Nous rentrames dans la ville, et nous informant de la maison de l'Alcaïde du
quartier de notre auberge, nous fûmes lui porter nos plaintes et lui demander
des conseils.
_Dom Laurent de Pardénos_, était un de ces hommes dont la physionomie douce
et minaudière, cache une ame atroce et corrompue, un de ces prévaricateurs
comme il y en a tant . . . qui ne voyent dans la place qu'ils occupent, que
ce qui peut les conduire plus vite à étancher la soif de leur luxure ou de
leur avarice . . . À qui tous les moyens sont bons, pourvu qu'ils fassent
tomber dans leurs filets, celui qui les implore, si quelque chose de ce
malheureux peut assouvir leurs passions. Fourbe, adroit, endurci à tous les
maux de son prochain, les voyant sans les soulager ou ne les secourant que
par l'espoir d'en venir promptement à ses vues, effréné libertin, grand
hypocrite, scélérat profond, tel était le respectable magistrat chez lequel
nous nous rendîmes, pour informer contre les fripons qui nous réduisaient à
l'aumône [9].
_Dom Laurent_ nous fit entrer dans son cabinet dès que nous fûmes annoncées,
nous recevant avec l'air le plus doux et le plus benin, il nous demanda ce
qui lui était possible de faire pour nous obliger, et en prononçant ces mots:
il nous lorgnait avec bonté, ayant l'air de nous encourager, de nous
applaudir par de légers signes de tête et de mains, avant même que nous
eussions encore dit une parole; nous lui racontâmes notre histoire. . . .
Nous lui détaillâmes les services que nous venions de rendre au
Portugal. . . . Il nous plaignit, il nous dit que nous avions eu le plus
grand tort du monde de ne pas prendre une lettre de recommandation des chefs
de la colonie, que cette lettre nous aurait plus servi que notre argent même,
et que sur elle, nous aurions trouvé tous les secours possibles à la chambre
du commerce d'Afrique. Mais vous y aller présenter sans celà, continua ce
tartufe, c'est exposer deux honnêtes filles à être prises pour des
aventurières, je ne vous conseille pas cette démarche. . . . Et que faire
monsieur, dis-je alors avec amertume, que voulez-vous que nous devenions?
Attendez reprit le magistrat, attendez pour vous désespérer, qu'il y ait
quelque chose de fait sur les perquisitions que je vous promets
d'entreprendre; comportez-vous bien en attendant, et ne succombez pas sur-
tout, dit-il en nous flattant doucement les joues de la main, aux pièges
nombreux que le crime toujours surveillant, prépare sans cesse à l'innocence;
moi j'espère beaucoup. . . . La bonté de Dieu est si grande, sa main
secourable abandonne-t-elle jamais l'infortuné? Dites-moi, beaux enfans,
poursuivit il, en laissant doucement tomber une de ses mains sur la gorge de
Clémentine qui ne le repoussa point d'abord, dites-moi, avez-vous fait choix
d'un confesseur en arrivant dans cette ville? . . . Depuis le temps que vous
vivez avec des barbares. C'est que j'ai un bien honnête homme à vous
proposer. . . . Ici Clémentine outrée, rejetta promptement la main dont les
progrès devenaient immenses. . . . Non, dit-elle, monsieur, non, nous n'avons
point fait choix d'un confesseur, l'envie de souper est plus pressante dans
nous, que celle d'aller à confesse, et nous n'avons pas de quoi satisfaire à
cet urgent besoin. . . . Ah! comme c'est fâcheux, comme c'est fâcheux,
répliqua le saint homme, en vérité l'on ne vit jamais. . . . Dans ce moment
l'angelus sonna, et Dom Pardénos s'interrompant aussitôt, se jette aux pieds
d'un grand crucifix, nous invite à en faire autant, et se met un quart-
d'heure en prière. . . . Je le répète, continua-t-il, en se relevant, espérez
tout de la bonté du ciel. . . . Je vais agir, et j'irai vous rendre réponse
moi-même demain matin de mes travaux. . . . Monsieur, lui dit effrontément
Clémentine, tout celà est bel et bon, mais je vous dis encore une fois, que
nous n'avons pas une _raix_ pour nous sustenter ce soir [10], prêtez-nous au
moins une _portugaise_, puisque vous êtes si dévot, vous devez aimer à faire
de bonnes œuvres, le ciel que l'on sert bien mieux ainsi, que par des
patenôtres, vous en récompensera infailliblement. Je ne prête jamais
d'argent, dit l'honnête commissaire, cependant continua-t-il, en replaçant sa
main sur le sein de ma compagne, à cause de vous et de cette chère enfant,
poursuivit-il, en voulant me traiter comme Clémentine. . . . Oui, à cause de
vous deux, qui m'inspirez une véritable compassion. La voilà cette demie
portugaise que vous désirez [11]. Mais si demain je n'ai nulles bonnes
nouvelles à vous dire, je vous avertis qu'il faudra me rendre ces avances, ou
d'une façon ou d'une autre; et en disant cela, il nous mit honnêtement toutes
les deux à la porte de son cabinet. --Un moment monsieur, dit Clémentine,
expliquez mieux ce que vous nous annoncez, comment voulez-vous que nous vous
rendions vos avances, si nous ne trouvons pas nos effets? Vous vous
acquitterez comme s'acquittent des femmes, dit _Dom Laurent_, n'ont-elles pas
toujours des moyens, et reportant sa main sur la croupe de Clémentine. . . .
Ne voilà-t-il pas de quoi me payer amplement. Nous serions indignes du prêt
que vous voulez nous faire, si nous consentions à ces moyens de vous
rembourser, répondis-je en colère, et le mépris que vous auriez pour nous,
devrait vous empêcher de nous être utile. . . . Je n'entends rien à tout celà
dit l'Alcaïde avec un visage un peu moins composé, voilà ce que vous me
demandez, ou vous me le rendrez, ou je m'acquitterai moi-même à ma fantaisie.
. . . Soit, dit Clémentine, de cette manière nous ne vous aurons aucune
obligation, nous avions peur d'être méprisées de vous, mais c'est vous au
contraire qui aurez mérité toute l'étendue de ce sentiment, nous en serons
toutes deux plus à l'aise.
Notre premier soin en arrivant à l'auberge, fut de savoir si l'on n'avait pas
eu des nouvelles de nos malles, on nous assura que non, et comme on se méfie
un peu dans de telles maisons, de gens qui n'ont pas les effets nécessaires à
répondre de leur consommation, on nous pria de payer notre souper d'avance,
si nous voulions qu'il nous fût servi; eh bien me dit Clémentine, en me
regardant, cette pitié, ce sentiment sublime, tu vois comme il est écouté
chez les hommes, à peine nous soupçonne-t-on d'être dans la misère, que nous
sommes insultées de toutes parts; l'un . . . celui qui, par sa place nous
devrait des secours, met au prix de notre vertu les foibles services qu'il
veut bien nous rendre; l'autre, qui nage dans l'or, veut qu'on lui paye
d'avance, un malheureux souper qu'il craint de perdre. . . . Tiens dit
Clémentine, en jettant la demie portugaise au nez du valet, paye-toi de ton
souper faquin, mais sers le bon et tout de suite. . . . Puis aussitôt qu'il
fût sur la table, en est-ce celà pour notre argent, dit ma compagne. --Non
madame, il vous reste deux cruzades, les voici [12]. --Apporte-nous du vin de
_Sétuval_ pour cette somme. Je veux boire à la santé des frippons qui nous
volent, il n'y a que les malheureux auxquels il soit permis de se réjouir
sans offenser personne. On apporta le vin, et Clémentine ayant ordonné qu'on
se retira, et qu'excepté pour nos malles, on ne s'avisa pas de nous
interrompre. . . . Soupons me dit-elle à présent, dès que nous fûmes
renfermées, nous ne sommes pas encore sans ressources, tu le vois, il sera
temps de nous désoler quand nos malheurs seront plus certains.
Le stoïcisme de ma compagne me ranima; je mangeai presqu'aussi-bien qu'elle,
mais je bus beaucoup moins; décidée à noyer ses chagrins dans le jus délicat
des vignes de _Sétuval_, elle sabla ses deux bouteilles comme j'aurais fait
d'un verre de limonade, et devint dans l'état de déraison, qui s'empara
d'elle peu à-près, aussi folle, aussi gaie, aussi vive que jamais une jolie
femme puisse être. Ses beaux cheveux noirs flottant sur son sein d'albâtre,
ses yeux superbes tour-à-tour enflammés par le dépit et par la douleur . . .
quelquefois mouillés de larmes d'un souvenir qu'elle ne pouvait
éteindre. . . . Le désordre flottant d'une cimarre de gaze, seul habit que la
chaleur nous permît de porter, cet air touchant, qu'un peu de lassitude
imprimait à ses traits; tout . . . tout en un mot, la rendait si voluptueuse
et si belle, qu'aucun homme sur la terre n'eût pu lui résister alors, et que
j'eus peut-être besoin, moi-même, de toute ma raison et de tout mon amour
pour me rappeler que j'étais de son sexe.
Nous nous couchâmes. . . . Elle me tint cent propos, plus extravagans les uns
que les autres . . . et cela à la veille du jour où nous allions être
obligées peut-être à demander l'aumône, ou à faire pis pour obtenir notre
subsistance.
En ouvrant les yeux le lendemain Clémentine fondit en larmes. . . . L'ivresse
est comme l'opium, elle calme la douleur et ne la rend que plus vive au
réveil . . . Ô mon amie, me dit-elle, que ne suis-je morte en dormant! . . .
il ne faudrait jamais s'éveiller quand on a l'infortune pour perspective.
. . . Ce n'eût-il pas été un bonheur pour moi que de passer dans les bras de
la mort, du sein de l'ivresse où j'étais hier? . . . Non, répondis-je, non,
nous nous sommes tirées d'un pas plus dangereux que celui-ci. . . . espérons
tout de la bonté du ciel. --du ciel! . . . ah! ne comptons jamais sur le
ciel; toute espérance fondée sur des chimères n'est faite que pour l'esprit
des sots. --Ô Clémentine! chimère ou non c'est la ressource du malheureux,
n'en détruisons pas l'idée dans nos cœurs elle peut encore nous consoler.
--Que la foudre m'écrase à l'instant où je serai consolée par de telles
fables, cesse de me parler d'un être indifférent au sort de ses créatures,
qui ne les forme que pour les rendre malheureuses, qui ne les conserve que
pour les abreuver de pleurs . . . qui ne leur prolonge la vie que pour mieux
exercer sa rage, en les accablant d'infortunes, et qui ne les attend au bout
de tout cela qu'avec des flammes et des bourreaux. Mort de ma vie, mon plus
grand bonheur est d'être sûre qu'un tel tyran n'exista jamais; je deviendrais
frénétique ou furieuse s'il me fallait y croire un instant. On t'a mal peint
cet être que tu injuries, Clémentine, défiguré par les cultes humains, il a
pu te paraître odieux; dégage-le de ces absurdités et tu l'aimeras bientôt.
Ne vois dans cette essence divine, qu'un père tendre et compatissant, qui,
s'il nous éprouve un moment par les malheurs, place avec art au fond de nos
ames, pour que nous n'en soyons pas découragés, ce rayon si doux d'espérance
qui les adoucit aussi-tôt. Plus sont affreux nos revers ici-bas, plus sera
divine et douce la récompense qu'il nous en prépare. . . . Éprouvé par tant
de traverses ne sera-t-il pas bien plus doux ce bonheur éternel où nous
devons prétendre! . . . Ah! descends au fond de ton cœur, même en ce cruel
instant d'abandon où ton injustice outrage l'éternel, tu sentiras sa voix te
ranimer encore . . . Ô mon amie! voilà l'être consolateur que j'offre à ton
esprit; voilà celui qui t'ouvre les bras. . . . implorons-le par nos actions,
je t'abandonne les paroles et les simagrées, je t'abandonne les cultes et les
autels, mais que nos cœurs, créés à son image, le servent au moins par des
vertus. --Je ne crois pas plus aux vertus, qu'à ton Dieu, dit Clémentine, en
versant des larmes amères, j'adopterai des vertus quand j'aurai de quoi
vivre, je croirai en Dieu quand je ne verrai plus que du bien sur la terre.
En ce moment on frappa assez rudement à la porte, et comme nous étions encore
au lit, nous priâmes qu'on nous donnât le temps de nous lever. . . . Nous
ouvrîmes enfin; c'était l'Alcaïde. . . . Point d'espoir, nous dit-il en
entrant, vos voleurs dépendent d'une troupe nombreuse, qui depuis long-tems
infeste la ville et les environs; il est impossible de trouver leur dépôt, le
plus court est d'y renoncer. --Ici tout mon courage m'abandonna. . . . Je
fondis en larmes. --Clémentine, plus ferme, répondit que ce coup la désolait
d'autant plus, qu'en attendant qu'elle eût écrit à sa mère, à Madrid, pour
obtenir des secours, qu'elle aurait sûrement très-vite, elle se voyait
contrainte à abuser encore de la bonté de _dom Laurent_, et à lui demander un
nouvel emprunt. Vous vous êtes trompées, répondit l'Alcaïde, en s'enfermant
avec nous dans la chambre, vous vous êtes trompées mes beaux enfans, bien
loin d'être dans l'intention de vous donner davantage je viens vous demander,
ou ce que je vous ai prêté, ou les faveurs qui doivent le compenser. . . . et
s'avançant à moi . . . allons, décidez-vous mignonne. Expédions d'abord
celle-ci, nous verrons l'autre ensuite; pressons-nous surtout je vous
conjure, je ne suis pas sans pratique, dieu merci, et au moment où je vous
parle on m'attend pour pareille besogne.
Entièrement absorbée par ma douleur, le dos tourné vers ce monstre, la tête
dans mes mains, à demi couchée sur le canapé; je ne l'avais pas vu venir à
moi, lorsque tout-à-coup le traître me saisissant dans cette attitude, fixe
d'une main ma position, pendant que l'autre, écartant tout ce qui le gêne,
m'expose à ses regards un instant presque nue, sans qu'il me soit possible de
m'en défendre; mais son triomphe n'est pas long; me relevant avec plus de
vitesse qu'il n'en a mis à m'abattre, et le culbutant loin de moi d'un
vigoureux coup de poing dans la poitrine: _fuis, lâche_, m'écriai-je, _dès
que tu es assez vil pour nous refuser tes services_; _fuis, mais ne nous
outrage point_, et pendant ce débat, Clémentine ayant lestement ouvert la
porte, appelait l'hôtesse à son secours. . . . elle arrive: notre histoire
est courte, madame, lui dit ma compagne, daignez vous asseoir un instant et
l'entendre. . . . Cet homme, dit-elle en montrant _dom Laurent_, très-confus,
cet homme est un indigne; il sait notre malheur et il en abuse. . . . Nous
arrivons des Colonies, nous avons par nos soins soumis plus de trois cents
lieues de terre à la nation portugaise, quoique nous n'en soyons pas; car, je
suis espagnole et ma compagne est française; nous avons reçu des louanges et
des gratifications de nos services; nous sommes arrivées ici hier avec trois
malles pleines d'effets et d'argent; nous les avons, suivant l'usage,
confiées à des _galegues_, avec ordre de les apporter chez vous, ils nous les
ont volées; nous avons été demander des conseils et des secours à ce
malheureux, qui, parce que nous avons tout perdu, parce que nous sommes hors
d'état de lui rendre le peu qu'il a fait pour nous, exige en dédommagement
que nous nous prêtions à ses infâmes désirs. . . . A-t-il raison, madame, le
devons-nous? Votre maison est-elle faite pour que deux femmes honnêtes, qui
s'y croyent à l'abri, y soient pourtant traitées de la sorte? Décidez vous-
même la question, et nous ferons ce que vous nous ordonnerez.
Ici madame _Boulnois_ regarda _dom Laurent_; elle lui demanda s'il était vrai
qu'un homme honoré de la confiance publique se fût permis une chose
semblable? . . . Ces femmes vous trompent, répondit l'hypocrite, en reprenant
son air doucereux, puissiez n'être pas vous-même la dupe de ce que vous
faites pour elles. . . . Je leur fais volontiers présent de la portugaise
qu'elles m'ont escroquée, il faut savoir faire la charité quelquefois--et en
terminant ces mots insultans il se retira, et nous laissa avec l'hôtesse.
Madame, dis-je alors à cette femme, l'embarras de ce monstre vous prouve son
crime; je vous conjure d'avoir pitié de nous, nous avons dit la vérité;
croyez que nous ne vous en imposons sur rien; vous voyez à quelles funestes
extrêmités vont être réduites deux jeunes filles, si vous nous refusez vos
secours; vous aurez sur votre conscience le crime où nous plongera votre
abandon. Nous allons écrire à nos parens, à nos amis; nous allons tout
employer pour vous rembourser des avances que nous vous conjurons de faire
pour nous; nous vous servirons d'ôtages en attendant; nous ne bougerons pas
de votre maison. . . . Ayez pitié de nous, madame, le ciel vous rendra le
bien que vous nous aurez fait. --En vérité mes belles amies, dit l'hôtesse en
se levant, je n'ai pas envie de nourrir pour rien deux femelles; je ne
manquerais pas de filles de votre espèce si j'en voulais; mais, Dieu soit
loué, ma maison ne leur a jamais servi d'asyle. Si pourtant vous y voulez
rester il ne tient qu'à vous, mes servantes me quittèrent hier, je vous offre
leur place; la condition n'est pas mauvaise. --Jour de Dieu! s'écria la
fougueuse Clémentine, en s'élançant les poings levés sur l'hôtesse, nous, te
tenir lieu de servantes, apprends double catin que ma mère en a chez elle qui
valent mieux que toi. . . . Ne l'écoutez pas, madame, dis-je à l'hôtesse, en
me mettant entr'elles deux, ne l'écoutez pas le malheur échauffe sa tête;
daignez nous garder cette seule journée, je ne vous demande d'autre grace, et
voilà, lui dis-je, en défaisant un petit colier à croix d'or que j'avais
autour de mon cou, voilà de quoi vous en répondre. . . . Eh bien! dit
l'hôtesse, en sortant avec le colier, on vous nourrira jusqu'à la concurrence
de cet effet, après cela prenez votre parti.
Le mien est pris, dit Clémentine, en se jettant avec fureur sur un siège; il
l'est, . . . ou que le jour qui m'éclaire, soit le dernier de ma vie. --Oh!
Dieu, Dieu! . . . ne décide jamais rien dans le désespoir. --et que veux-tu
que nous devenions? --Pauvres et sages, nous travaillerons;--je ne sais rien
faire. --Eh bien, moi, je sais coudre et broder, je travaillerai pour toutes
deux; je gagnerai de quoi nous faire vivre; . . . je ne te quitterai jamais:
je ne te demande que d'être sage, et de ne te point désespérer. --Ô! Léonore,
reprit ma compagne, en se jettant sur mon sein, et l'arrosant des larmes
amères de sa douleur; ô toi! que j'aime plus que ma vie, ne crains pas que je
t'abandonne non plus; mais laisse-moi le soin de te nourrir . . . , moins
délicate que toi j'y pourvoirai d'une façon plus sûre. . . . Conserve cette
vertu imaginaire, dont tu fais le phantôme de ta gloire; je l'outragerai pour
te faire vivre; et si jamais les remords venaient à déchirer mon ame, je leur
opposerais les droits de l'amitié. --Ah! crois-tu que je pourrais être
heureuse, en subsistant du fruit de tes crimes. . . . Écoute, me dit
Clémentine, un peu plus calme, je n'ai pas plus envie de me prostituer que
toi, je te l'ai déjà dit: il faudra que je sois dans une furieuse extrémité,
quand je me jetterai dans un tel abyme; mais j'ai tout combiné, et
malheureusement nul autre moyen que celui-là ne peut nous sortir de cet
infâme pays: nos projets, tu le sais, sont d'aller à Madrid; là je te l'avais
promis, et t'en renouvelle le serment; si ma mère et le duc de Médina-Celi
vivent encore, je te donnerai tout ce qu'il faudra pour passer en France;
mais il faut y arriver. Calculons un instant tous les moyens qui s'offrent à
nous pour y parvenir; ou il faut, en nous prostituant, gagner ici de quoi
nous y conduire, ou il faut demander l'aumône en chemin,--ou il faut voler;
lequel trouves-tu le plus honnête des trois? . . . Tu proposes de travailler?
où nous mèneront six _vingtains_ par jour [13], que nous gagnerons peut-être
en passant chacune douze heures à l'ouvrage. . . . Pendant ce tems-là nous
écrirons, dis-tu? Faible ressource, ma chère; on obtient quelquefois en
sollicitant soi-même, presque jamais en écrivant. Combien de gens d'ailleurs
ont pour maxime, qu'il ne faut jamais répondre à ceux qui sont dans
l'infortune. Si donc ces lettres ne rapportent rien, il faudra se résoudre à
végéter ici dans quelque grenier, sans jamais pouvoir approcher du but où
nous devons tendre. Cessons donc d'envisager tout ce qui ne nous y mène pas,
pour nous occuper seulement de ce qui y conduit, à quelque prix que ce puisse
être, et quelque sacrifice qu'il nous en puisse coûter.
Ah! comment crois-tu, répondis-je à ce discours, que je puisse jamais
accepter aucun des trois moyens que tu proposes, de tous encore pourtant,
celui de demander l'aumône me paraîtrait le moins affreux. --Ma chère amie,
reprit Clémentine, nous n'éviterions pas, dans ce malheureux parti, ce qui
paraît t'effrayer autant, crois que dans ce siècle d'horreur et de
dépravation, les hommes ne font pas l'aumône à des filles comme nous, sans
exiger l'intérêt de leur argent; il n'y a point de charité gratuite, ma
chère; ou l'orgueil, ou l'intempérance, voilà les seuls motifs qui la
réveillent; celui qui fait l'aumône veut, ou qu'on le sache, ou qu'il en
puisse recueillir quelque fruit. On est revenu de l'idée de gagner le ciel
par ces sortes de bonnes œuvres. On a démêlé l'intérêt puissant de ceux qui
nous prêchaient cette doctrine. On s'est douté qu'une religion, d'abord
adoptée par des pauvres, devait faire une vertu de l'aumône, --qu'une
religion persécutée, devait crier à la bienfaisance, et qu'il fallait
répandre un peu d'or sur les autels d'un dieu né dans la boue. La philosophie
n'a perfectionné l'esprit de l'homme qu'en endurcissant son cœur. . . . Elle
lui a appris que pour épurer les lumières de l'un, il fallait se défier de
l'organe trompeur de l'autre, et qu'on n'arrivait point à la découverte du
_vrai_, sans renoncer à la chimère du _bien_. Et pour combien de gens
dépravés d'ailleurs, ce malheureux état ne devient-il pas un attrait de plus!
saisis un instant avec moi le fil qui conduit dans les impénétrables détours
du cœur d'un libertin, ne sais-tu donc pas qu'il veut maîtriser l'objet
offert à ses passions; que c'est par la force et par la violence que jouit
celui dont l'ame énervée par la débauche a perdu sa délicatesse; l'égalité
lui refusant les plaisirs despotiques dont il alimente sa luxure, il ne les
trouve plus comme il les lui faut, que chez la victime que la misère assoupit
à sa brutalité; ainsi devenues plus à plaindre, sans échapper à un seul
écueil, nous aurions, avec l'ignominie de nos mœurs, tous les dangers de
l'infortune, nous allumerions la concupiscence des hommes, sans fléchir leur
humanité; nous serions la cause de beaucoup de crimes, sans jouir du fruit
d'aucune vertu.
J'allais répliquer, quand le dîner qu'on apportait, interrompit notre
conversation. . . . Il est mince, nous dit le garçon de l'auberge, mais
madame m'a chargé de vous dire qu'elle avait mieux aimé vous envoyer peu, et
vous nourrir plus long-tems, afin de vous mettre à même de finir vos
affaires; elle vous servira trois jours sur l'effet que vous avez mis dans
ses mains, en vous réduisant à ce que vous voyez. Nous sommes contentes,
répondit Clémentine; . . . Fermez la porte, et laissez-nous. Allons, me dit
ma compagne, en m'invitant de venir partager un mauvais morceau de bouilli et
quelques figues, viens recevoir de la main de la nation portugaise, le prix
des soins que nous lui avons rendus; viens apprendre à servir les rois. . . .
Hélas! répondis-je, celui dans les états duquel nous sommes, ignore ce que
nous avons fait pour lui; croyons-le assez généreux pour ne pas le laisser
sans récompense, s'il en était instruit. Lui de la reconnaissance! une telle
vertu dans l'ame d'un roi! ah, n'y compte pas; la nature, en pétrissant l'ame
de tous ces scélérats, avec des vices, y plaça l'ingratitude pour enseigne,
afin que les hommes s'y trompassent moins.
À peine eumes-nous dîner, que le valet parut, en nous demandant la permission
d'introduire un commissionnaire chargé d'une lettre importante pour nous.
Qu'il entre, répondis-je, ne négligeons rien dans notre situation; les plus
petites lueurs peuvent amener au grand jour. . . . Un laquais, sans livrée,
paraît, et ayant posé une lettre sur la table, il décampe sans qu'il soit
possible de le retenir, et sans proférer une parole. J'ouvre la lettre: voici
ce que j'y trouve.
«Le duc de Cortéreal a eu des nouvelles de la perte que vous venez de faire;
il peut vous donner des indications sûres, relativement à vos effets volés.
Le même homme qui vous remet ce billet, viendra vous prendre, avec une
voiture, dès qu'il sera nuit: on vous conduira hors du faubourg de Bèlem,
dans une maison de plaisance, située à quelques milles de-là, appartenant au
Seigneur qui paraît s'intéresser à vous; une fois que vous y serez, l'une et
l'autre, pour prix d'une obéissance sans bornes à ce qui vous sera proposé,
vous retrouverez vos malles et un tiers de plus que leur valeur.»