Clémentine, serait-il donc possible que des besoins factices, des goûts
d'habitude, quelques criminels qu'ils puissent être, balançassent les
sentimens les plus épurés de l'ame, et crussent même pouvoir s'allier avec
eux? N'en doute point, me répondit Clémentine; ne voyons-nous pas sans cesse
l'amour le plus délicat, ressenti pour les plus vils objets de la débauche
publique; et d'autre part, les excès les plus crapuleux, exigés de la
maîtresse qu'on chérit le plus. --Quand on en est-là, c'est dépravation, ce
n'est plus sentiment. --Tu te trompes, Léonore, les passions de l'homme sont
inconcevables; rien n'est étendu comme leurs branches; les excès dont il
s'agit, . . . ou ceux-là, ou d'autres semblables, peuvent exister chez
l'homme qui n'est que libertin, comme chez celui qui est le plus délicat; les
suites de ces irrégularités dans l'homme débauché, ne sont que du
libertinage. Je l'avoue, mais ce sont des rafinemens délicieux dans l'homme,
embrasé d'une flamme honnête. Tout dans ce cas tourne au profit du sentiment;
lui seul a tout dicté, lui seul inspire tout, et les excès les plus
inconcevables, nécessaires dans une telle ame, ne deviennent plus que des
preuves du plus ardent amour. Tout homme naît avec plus ou moins de
dispositions à ces écarts qui te surprennent; tous avec une manière
différente de les exercer plus ou moins; et l'amour qui ne s'établit dans
l'homme qu'après ces premières impressions reçues, les détermine en sa
faveur, en raison du degré d'activité qu'il leur trouve. Les impressions
sont-elles faibles; l'amour qui s'en nourrit ne devient pas plus violent
qu'elles; il règne alors avec sagesse; il ne s'exprime qu'avec douceur.
Trouve-t-il au contraire _exce??if_, le ton des passions, ainsi que
l'acquilon, entraînant de son souffle impétueux tout ce qu'on veut lui
opposer de frein, il brise, il déchire, il dévore; c'est une flamme ardente
qui consume tout ce qu'elle rencontre, et qui regarde comme un aliment de
plus à son ardeur, tout ce qu'on lui présente pour l'étouffer; mais tous ces
résultats sont de l'amour; l'enfant mutin brise le hochet qui l'amuse; il
jouit, en le pulvérisant, et répand bientôt des larmes amères sur les débris
de sa fureur. Tel est l'amour, et tels sont ses effets; tels sont ces
débordemens incroyables, tantôt impurs, tantôt cruels, mais toujours enfans
de la nature, . . . que le sot ignore, que l'épais rigoriste punit, et que le
philosophe respecte, parce que lui seul connaît le cœur humain, et que lui
seul en a la clef. Tout ce qui ne ressemble pas à cet homme sage, s'étonne à
tout moment des effets réunis du cœur et de l'esprit; et comme il n'y a rien
de si ordinaire que d'avoir l'un fort bon, et l'autre très-mauvais, lorsque
tous deux agissent à-la-fois. On voit souvent dans les actions du même être,
une foule de vices liés à des vertus; on se rejette sur les contradictions
naturelles à l'homme; sans voir qu'il s'en faut bien que ce qui arrive, soit
le fruit de l'inconséquence, mais seulement les effets réunis des deux
principes qui, nécessairement divers, doivent produire des effets
dissemblables. _Adrien_ put aimer _Antinoüs_, comme _Abeillard_ aima
_Héloïse_; l'un n'avait qu'une mauvaise tête, l'autre n'avait qu'un bon cœur.
_Adrien_, plus délicat et aussi libertin, eût aimé à la fois _Héloïse_ et
_Antinoüs_; tandis qu'_Abeillard_, seulement délicat, n'eût jamais aimé
qu'_Héloïse_.
Enfin l'empereur était amoureux; il ne se conduisait plus que par mes
conseils, il ne prenait même plus aucune résolution relative au gouvernement
de ses états, sans me demander mon avis. Dès que je le sentis à ce point,
j'entamai la négociation, aidée des instructions de Clémentine, je lui fis
sentir l'avantage qu'il devait retirer de l'amitié des Portugais; de quel
prix serait pour lui cette alliance dans ses perpétuelles guerres avec les
nations qui l'environnaient; la supériorité du peuple dont je lui proposais
l'union, l'effraya un instant; il redouta d'en être subjugué; mais quand je
lui eus fait voir que les Portugais étaient loin de ce dessein, qu'ils
seraient bien plutôt embarrassés qu'enrichis de la totalité de ses provinces;
qu'ils ne desiraient que la facilité de commercer, et d'établir le fil de
communication avec leurs compatriotes de la côte occidentale du continent.
Alors il me demanda si j'étais chargée par les Européens de négocier cette
affaire avec lui: je ne lui cachai pas; je lui dis même que s'il n'avait pas
attaqué le fort des Portuguais, j'allais, avec ma compagne, me rendre
incessamment à sa cour, pour lui proposer ce dont je lui parlais. Au bout
d'un instant de silence, l'empereur me témoigna qu'il n'était pas très-
éloigné du projet que je lui communiquais; mais qu'il craignait que les
Européens, une fois dans ses états, ne m'enlevassent à lui. Je lui fis sentir
qu'ils en seraient toujours d'autant plus éloignés, que leur intérêt exigeait
qu'ils eussent quelqu'un de leur nation, possédant la confiance de
l'empereur, pour les maintenir dans ses bonnes graces; il me comprit; je le
pressai de plus en plus, il se rendit sans difficulté, et m'accorda tout ce
que je voulais; mais c'était pour la dernière fois, ajoutait-il, que
j'obtenais sur lui quelqu'empire, si je ne me décidais à le rendre heureux.
Il ne voulait plus attendre; jamais femme n'avait eu de lui ce que j'en
recevais; il fallait, continuait-il, que ma puissance fût aussi forte que
celle du serpent qui avait créé la terre [4]. Mais c'était fait, le jour où
les Portugais signeraient leur alliance avec lui, devenait celui de son
triomphe sur leur négociatrice, et il me le déclarait d'une manière à ce que
je dus m'attendre à de la violence, si je ne consentais pas de bonne
grace. . . . Comme j'avais tout, je ne refusai rien, et l'on ne s'occupa plus
que de ce projet à la cour de ben Maacoro. Il trouva quelques contradicteurs;
on me les opposa dans le conseil; je combattis leurs raisons, et j'en
alléguai de si fortes, que je ramenai insensiblement tous les esprits à mon
opinion.
On envoya donc sur-le-champ trois guerriers inviter les Portugais à venir
comme amis, sur les terres de l'empire: dom Lopes parut six jours après, à la
tête de deux mille hommes rassemblés des colonies voisines; il eût dès
l'instant son audience particulière. Je vous somme de votre parole, lui dis
je, en français, dès que je le vis entrer. . . . Comptez-y, me répondit dom
Lopes, un vaisseau vous attend à _Benguelle_; six de mes gens bien armés, qui
connaissent un peu les chemins vous y conduiront par les terres avec
Clémentine. Le facteur de la compagnie vous attend; il est prévenu; mais il
faut n'employer que l'évasion; je la protégerai, je ne l'aiderai point, je ne
puis débuter par un acte d'hostilité chez un peuple, que tout m'engage à
ménager. Ne pourriez-vous pas, répondis-je, nous exiger pour gage de
l'alliance. --Je le ferai, sans doute, mais comment espérer que l'empereur y
consente, dès qu'il est amoureux. Je vous le répète, il ne vous reste que
l'évasion; déterminez-vous y, j'empêcherai les poursuites, je vous en donne
ma parole; c'est tout ce que je puis.
Quelque violent que fut ce parti, quelque danger qu'il présenta, il fallut
pourtant l'accepter; quelle apparence de faire changer d'avis un homme aussi
entier que _dom Lopes_! Tout se passa au mieux dans l'audience qu'il obtint
du roi, et le traité se signa sans obstacles; mais quand le Portugais parla
de rendre les prisonnières faites au fort de _Tété_, Ben Maacoro tressaillit
de rage, et protesta qu'on auroit plutôt sa vie. Dom Lopes qui craignoit tout
ce qui l'auroit contraint à des hostilités, et qui n'imaginoit pas que
quelques femmes valussent la peine de faire répandre du sang, ne parla plus
de cet article.
Cependant ma situation devenait à tout instant plus embarrassante, je n'avais
plus aucun prétexte de refus, on m'avait accordé tout ce que je voulais, mais
la mort me paraissait plus douce que la cruelle nécessité de devenir la femme
de ce monstre. --Comment donc faire pour l'éviter? Déterminée à tout plutôt
que de me résoudre au sort affreux qui me menaçait: j'avertis Clémentine de
se tenir prête pour la nuit suivante, et priai le Portugais de me faire
trouver les six hommes qu'il m'avait promis, sous les murs d'un jardin favori
du roi, près d'un cabinet de Claiyes, situé sur le bord du chemin, revêtu
d'un parapet qui n'avait pas trois pieds de haut dans l'intérieur et guères
plus de six au-dehors; n'ayant donc plus rien à ménager, je dis au roi que je
consentais enfin à le rendre heureux . . . Que ce jardin me plaisant
beaucoup, je voulais ne me donner à lui que dans cette voluptueuse
retraite. . . . Ben-maacoro comprit ce désir; ce jardin comme trop ouvert,
nous était expressément défendu, nous ne l'apercevions que de nos fenêtres;
il sentit donc facilement qu'il était tout simple que j'eusse envie de
l'admirer. . . . Ce n'est pas tout, lui dis-je, quand cette première clause
fut acceptée, il faut que ma compagne y soit; ô grand empereur, tu verras de
quel puissant effet est une seconde femme dans les plaisirs singuliers que je
t'ai promis! Des cris de joie furent sa réponse, j'étais bien sûre de
l'enchaîner, plus solidement en irritant sa tête, qu'en séduisant son cœur,
il fut toute la journée dans un tel enthousiasme des nouveaux plaisirs que je
lui promettais, que suivant son usage, en pareille circonstance, il se
plongea toute la journée dans des débauches préliminaires que je tolérai
d'autant mieux que j'étais sûre qu'elles affoibliraient sa raison et ses
forces.
Un peu avant de nous acheminer au rendez-vous, il me pria de lui permettre de
mener avec nous quelques-unes de ses femmes, pour être témoins des recherches
que j'allais lui apprendre, et leur faire voir combien elles étaient
éloignées de l'art de procurer de vrais plaisirs; je l'assurai que cela ne se
pouvait pas, que ma compagne et moi suffisions pour plonger ses sens dans
l'ivresse, et que la pudeur naturelle à notre nation, nous empêcherait de
partager ses plaisirs et de les irriter, s'il y admettait des témoins; dès
que la nuit fut sombre, ce moment favorable à nos projets lui avait été
offert par moi, comme plus agréable à cause de la fraîcheur; nous nous
enfonçâmes tous trois dans le jardin, aussi-tôt que nous sommes dans le
cabinet, et que je me suis assurée des six hommes qui nous étoient promis, je
fais étendre Clémentine sur le parapet de la petite muraille, exposant en
entier ses charmes au voluptueux empereur; allons, dis-je, en ayant l'air de
céder, que l'une excite tes désirs, pendant que l'autre va les satisfaire.
--Ce dernier mot est celui du signal, dès que Clémentine l'entend, elle
pousse un grand cri et se jette dans le chemin, saisissant alors avec
rapidité moi-même et l'effroi du monarque et le mouvement qu'il fait pour
retenir ma compagne, je franchis le mur aussi lestement qu'elle, et tombe à
ses côtés; là, bientôt relevées toutes deux, nous nous élançons au milieu des
terres, suivies de nos six gardes, trop heureuses de sortir de cet asyle
effrayant du crime, à si bon marché l'une et l'autre.
Nous l'entendîmes appeller à lui, mais nous étions déjà loin, comme il avoit
vu du monde avec nous, et qu'il était seul, il n'avoit pas osé, sans doute,
se jetter à notre poursuite et il rentra bien honteux, je crois, de se
trouver dupé par deux Européennes, lui qui faisoit journellement trembler
deux mille femmes dans son sérail, et qui, même à la tête de ses armées,
passoit pour un des princes les plus valeureux de l'Afrique.
Nous sûmes à _Benguele_ que, dans le premier moment de sa colère, il avait
accusé _dom Lopes_ d'avoir favorisé notre fuite, et que telle étoit la
raison, voyant les Portugais en force dans ses états, pour laquelle il ne
nous avoit pas fait suivre.
Mais _dom Lopes_ avoit protesté de sa bonne foi, il avait même envoyé
plusieurs de ses gens courir faussement après nous, moyennant quoi, rien ne
se dérangeait dans l'alliance projettée, et la paix mutuelle en avait été
d'autant moins troublée que dom Lopes s'était engagé par l'acte même du
projet, à faire venir à l'empereur dix femmes blanches dont il lui jura que
la moins belle vaudrait infiniment mieux qu'aucune de celles qu'il perdait.
Tous les dangers pourtant n'étaient pas évanouis pour nous, nous avions à
traverser le pays entier des Jagas, peuple aussi méchant pour le moins que
celui que nous quittions; nous fûmes huit jours avant que d'arriver à
_Benguele_, ne mangeant que quelques singes tués à la chasse, et couchant les
nuits sur des arbres; rien ne nous arriva cependant; la fortune qui nous
destinait à de plus grands maux dans notre patrie que chez les peuples les
plus sauvages de la terre, nous couvrit ici de ses aîles, mais pour nous
plonger peu après dans l'abyme effrayant qu'elle creusait déjà sous nos pas.
Nous arrivâmes donc sans accident aux Colonies Portugaises de cette côte
d'Afrique, le consul averti, nous reçut à merveille, nous combla d'éloges, et
après nous avoir gardé chez lui le temps nécessaire à attendre le vent
favorable, il nous conduisit lui-même avec toute sorte d'égards à bord du
vaisseau marchand qui devait nous transporter à Lisbonne. Nous lui
recommandâmes les deux femmes qui avaient été faites prisonnières avec nous,
nous lui témoignâmes le regret que nous avions d'avoir été forcées de les
abandonner, il nous promit ses soins pour elles, et nous partîmes.
Pendant que les voiles mollement enflées par le souffle frais des aquilons,
font voler le vaisseau sur la plaine liquide, que le passager se livre en
baillant d'ennui, au doux espoir d'embrasser bientôt ce qu'il a de plus cher;
que l'aumonier prie; que le matelot jure, que l'officier s'enivre; il est à-
propos ce me semble de vous instruire un peu de notre situation, à l'une et à
l'autre.
Celle de Clémentine était brillante, elle avait peu d'effets; quelques robes
de gaze, sont les seuls vêtemens que l'on porte dans le pays que nous
quittions; mais elle avait gagné avec _Dom Lopes_, près de soixante mille
francs, que le chef de la colonie portugaise de _Tété_ avait fait exactement
passer à son correspondant de _Benguele_, et qui lui avait été remis dès
qu'elle y avait parue.
Pour moi, j'étais bien loin sans doute d'un tel sort, lorsque je fus enlevée
dans le jardin de Venise, j'avais tout au plus sept ou huit louis dans une
bourse, légères sommes que me donnait Sainville, pour mes plaisirs, et qu'il
remplaçait dès qu'ils étaient dépensés. Ils me furent pris par le corsaire de
Tripoli, et Duval qui me défrayait de tout et qui se méfiait un peu, ne me
laissait pas la disposition d'un sol; ce fut donc dans cet état de misère,
que _Dom Gaspard_ se chargea de moi. Vous vous rappelez le refus que je fis
de la bourse qu'il m'offrit dans le désert; en arrivant au fort il me conjura
d'accepter quelques doublons; et quand il mourut il disposa de tout ce qu'il
avait en ma faveur; mais cet arrangement déplut à _Dom Lopes_, il me déclara
que le jeune homme étant sous la tutelle de ses parens, n'avait pas la
liberté de disposer de ses fonds, et qu'il allait faire repasser en Portugal,
les effets qu'il avait laissés; ce raisonnement que je supposai fondé sur
l'envie que ce chef avait de me disposer à l'exécution de son projet, et de
m'y enchaîner par toute sorte de moyen, et par la misère même, le plus
certain sans doute; cet argument dis-je, juste ou non, me priva du peu de
secours sur lequel je pouvais compter, et quand j'arrivai à _Benguele_, je
n'avais en tout que six portugaises [5], soigneusement cachées dans mes
cheveux pendant notre expédition. Cette somme s'augmenta à _Benguele_, d'une
gratification de deux cents pistoles d'Espagne [6], à partager entre ma
compagne et moi, pour les services que nous avions rendus au roi de Portugal;
avant de nous embarquer, nous avions été obligées de dépenser près des deux
tiers de cette faible somme, pour nous habiller; moyennant quoi, pour mon
compte, il me restait comme vous voyez, fort peu de chose. Le total de nos
effets consistait en trois malles, dont deux très-grosses, à Clémentine, une
très-mesquine à moi; par une mal-adresse singulière, ma compagne m'avait
conseillé de ne point porter d'argent dans mes poches pendant la traversée,
et de cacher comme elle, ce que j'avais, dans un coin de ma malle . . . Plut
à dieu que je ne l'eusse pas écouté . . . Enfin, la navigation fut heureuse,
et nous arrivâmes à _Lisbonne_, sept semaines après notre départ de
_Benguele_.
Au moyen de l'extrême largeur du Tage les plus gros vaisseaux parviennent
comme vous savez, jusqu'à la ville même, et dès qu'un bâtiment arrive, dès
que les formalités des douanes sont remplies, il se trouve là un nombre
infini de _Gualegues_ [7] qui vous offrent leur service pour le transport de
vos bagages. Nos malles fouillées, Clémentine jettant indifféremment les yeux
sur les premiers de ces gens qui l'environnaient, leur ordonna de se charger
de nos effets et dans l'instant ils furent sur le dos de trois de ces drôles.
--Où faut-il aller excellence dit l'un d'eux, en fixant ma compagne? --_À la
Strella_, chez _Boulnois_, répondit Clémentine, en donnant à cet homme
l'adresse d'une auberge, qu'un hollandais lui avait indiquée à _Benguele_,
comme une des meilleures de la ville. --Le mot dit, nos gens partent et nous
suivons. Tant que nous longeâmes le quai, nos _Galègues_, marchant à peu de
distance de nous, furent à-peu près toujours sous nos yeux, mais comme ils
allaient beaucoup plus vite, la foule nous les fit bientôt perdre de vue, et
insensiblement nous ne les apperçumes plus. En ce moment, survint un embarras
prodigieux, c'était le roi qui passait en carrosse de cérémonie, pour se
rendre dans un couvent, où une demoiselle de la plus haute qualité, allait
prendre le voile. Le peuple s'étouffait pour contempler ce sot spectacle,
Clémentine voulut s'arrêter comme les autres, nous regardâmes, et pendant que
nous jouissions de ce vain plaisir populaire, on travaillait à nous plonger
dans le désespoir, les rues dégagées, nous avançames, instruites de notre
route, nous appercevions déjà le clocher du couvent de _San Benté_, maison
religieuse, en face de laquelle est située l'auberge de _Boulnois_, vers
laquelle nous nous dirigions, nous arrivons enfin.
Menez-nous à l'appartement que nous vous avons envoyé commander par trois
hommes chargés de nos bagages, dit avec fierté Clémentine, au valet de la
maison, quels bagages, répond celui-ci, en la regardant sous le nez? --Ici je
ne pus m'empêcher de frissonner, il semblait que le malheur dont nous étions
menacées vint entrouvrir déja mon ame. --Comment réponds-tu insolent, dit la
fougueuse Clémentine, je te demande mes bagages. -- Je te dis de me mener à
la chambre où ils doivent être avec les hommes qui les ont portés. --Ce que
vous demandez n'est pas dans cette maison. --N'est-ce donc point ici
l'auberge _du bon repas_? --C'est elle, assurément. --L'auberge hollandaise
située dans la _Strella_, tenue par le sieur et la dame _Boulnois_? --Rien de
plus juste; et trois _Galèguas_ ne viennent pas d'apporter nos malles? --Vous
les avez sans doute mal indiqué, répondit le valet en s'éloignant, ils n'ont
pas paru. --Alors Clémentine me prenant la main. --Nous sommes volées, me
dit-elle, et appuyant de là un blasphême exécrable comme elle avait coutume
de faire à chaque contradiction qu'elle éprouvait. --Oui, s . . . nous sommes
volées. --Ne dis mot, il ne faut pour cela, ni nous passer de souper, ni
coucher dans la rue. --_Camerieros_, dit-elle en appelant le valet, donnez-
nous toujours un logement, et qu'on observe, je vous prie, si ces trois
hommes n'arriveront pas. --Vous leur indiquerez, notre chambre sitôt que vous
les verrez. --Peut-être vos gens se sont-ils trompés madame, dit le valet,
ils auront été sans doute à _Bueros Ciairès_, chez le sieur _Villiams_, qui
tient l'auberge anglaise [8]; si vous souhaitez, j'irai m'éclaircir?
Assurément, dit Clémentine, et revenez nous donner des nouvelles au plus
vite. On nous ouvrit un appartement assez vaste beaucoup plus beau sans
doute, que nous n'étions en état de le payer, et on fut aux informations.
Ce premier moment ne fut pas aussi affreux qu'il aurait pu l'être, il nous
restait encore de l'espoir, nous n'eûmes que de l'agitation. Mais elle fut
très-vive. --Clémentine se promenait à grands pas dans la chambre. --J'étais
anéantie sur un sopha, quelques paroles sans suite, nous échappaient avec
impétuosité, le moindre bruit nous inquiétoit. . . . Nous écoutions . . .
Nous nous replongions dans nos tristes pensées, on arriva enfin, et ce fût
pour nous certifier qu'il n'était certainement rien arrivé chez le sieur
_Villiams_, qui ressembla à ce que nous demandions. . . . N'importe, dit
Clémentine, avec une tranquillité contrainte, qui me développa mieux son
caractère en ce moment, qu'il ne l'avait encore été pour moi, depuis que nous
nous connaissions, n'importe, ordonnez qu'on nous serve à souper. . . . Ils
arriveront . . . Il est impossible qu'ils n'arrivent pas. . . . Nous sommes
perdues, me dit-elle, dès que le valet fut sorti, nous ne retrouverons jamais
nos effets . . . nous sommes anéanties Léonore. . . . Et comme elle vit que
je répandais un torrent de larmes, . . . ne t'affliges pas poursuivit-elle,
songe à tous les dangers dont nous nous sommes tirées, nous échapperons
encore à celui-ci. . . . Mon enfant, souviens toi qu'avec l'esprit que nous
avons, deux jolies filles ne meurent jamais de faim. --Oh ciel! n'attends
jamais que je partage l'infamie que tu me fais entendre. --Je n'ai pas plus
d'envie que toi de me livrer à la débauche, je déteste ce genre de vie, non
que je croye qu'il offense le ciel, je suis trop loin de ces préjugés pour y
céder encore; non que j'imagine que la corruption des femmes nuise à la
société, qu'elle sert bien plutôt, puisqu'elle multiplie les objets de ses
jouissances, mais je hais la prostitution pour elle-même, je la crains, parce
qu'elle nous ravale aux yeux des hommes, parce qu'elle nous fait mépriser de
ce sexe, qui mériterait seul notre indignation, si nous lui faisions justice.
. . . Inconséquent qu'il est, il nous entraîne dans l'abime, et ose nous
punir d'une faiblesse dont il est la première cause. . . . Mais il faut vivre
Léonore, voilà le premier but de la nature, cette impérieuse loi se fait
entendre avant toutes les conventions sociales, qui ne furent établies que
pour la mieux servir. Et telles qu'elles soient ces conventions secondaires,
elles ne sont plus faites que pour le mépris, dès qu'elles manquent le
premier vœu de la nature. --Tous les moyens ne sont pas permis pour arriver à
ce but. --Tous de quelqu'espèce qu'ils puissent être, il n'en est pas un seul
qui ne soit autorisé par la nature, dès qu'il s'agit de se conserver, punit-
elle l'habitant de l'air de tous les moyens qu'il prend pour se procurer sa
nourriture, et sera-t-elle plus cruelle envers nous? Les conventions qui
s'opposent à cette manière de vivre, quand il ne nous en reste plus d'autres,
ne sont pas de sa main? Pourquoi donc veux-tu que je les respecte,
puisqu'elles ne font que contrarier ce que m'inspire la seule voix qui parle
réellement à mon cœur? N'importe, pour n'avoir rien à nous reprocher, puisque
tu es si délicate, commençons par toutes les démarches honnêtes qui peuvent
nous faire retrouver notre bien. . . .