par une suite de forts que nous desirons construire à travers les terres,
depuis les limites du _Monomotapa_, jusqu'à la baye _Sainte-Marie_, mais le
peuple avec lequel il nous faut des alliances pour la réussite de ce dessein,
est le plus cruel et le plus féroce de l'affrique; il est de plus très-
guerrier, quoique peu nombreux, et comme nous sommes encore bien plus faible
que lui, nous devons désespérer d'en venir à bout par les armes, il ne nous
reste que la politique et la ruse; _Benmaacoro_ est le nom du souverain de ce
peuple, son amour pour les femmes est au-delà de toute expression; les
blanches sur-tout ont un pouvoir décidé sur lui; une femme de cette couleur
est sûre d'en faire ce qu'elle veut. Je vous destine à ce monarque . . . ,
vous êtes faites pour l'enchaîner. . . . Je vais lui faire donner de faux
avis, l'engager à attaquer mon fort, le lui laisser prendre . . . bien sûr de
le ravoir quand je voudrai. Il vous fera prisonnières dans ce fort, ou vous
conduira à sa cour. . . . vous irriterez son cœur . . . , vous enflammerez
ses passions, vous y céderez, et vous vous servirez de l'empire que vous
aurez acquis par elles, pour le décider à l'alliance que desire mon
souverain. Mais si vous voulez réussir, bannissez la jalousie d'entre vous,
elle troublerait vos manœuvres, elle fairait avorter l'entreprise; que celle
qui ne sera point préférée, n'en serve pas moins l'autre avec ardeur; que
celle qui aura triomphé, change aussitôt en lauriers les mirthes de l'amour;
qu'elle ne se serve de son crédit que pour remplir notre but. Ne cessez
jamais d'être unies, de vous secourir, de vous soutenir toutes deux, votre
intérêt mutuel le demande, celui du projet l'exige. L'alliance faite, la
permission de construire des forts dans le royaume de _Butua_, accordée, vous
engagerez ce monarque à me le faire savoir, je m'y rendrai sur-le-champ avec
les troupes de ma garnison, augmentées de celles de nos colonies voisines,
dont je tirerai des détachemens; une fois à la cour de cet empereur, je
saurais trouver les moyens de vous ravoir toutes deux. Vous vous y prêterez,
vous me saurez près de vous, votre courage s'en animera, vous vous évaderez,
je protégerai votre fuite en ayant l'air de l'ignorer; vous passerez à
_Benguele_, vous y trouverez et l'argent et le vaisseau que je vous promets;
si l'évasion vous devient impossible, j'exigerai que vous soyez rendues pour
première clause de l'alliance. . . . S'il s'y oppose, il s'agira d'attendre
quelques mois de plus . . . Je construirai mes forts, je tirerai des
détachemens de partout, Benguele se réunira à moi, et maîtres insensiblement
du pays, nous saurons obtenir par la force ce qu'il aura refusé aux
négociations. J'ai dit: répondez maintenant, mais retenez sur-tout qu'il
n'est point pour vous d'autres manières de retourner en Europe, et que vous
n'irez sûrement qu'à ce prix.»
Avez-vous bien réfléchi, monsieur, dis-je au portugais, dès qu'il eut fini, à
l'atrocité de votre proposition? De quel droit, s'il vous plait, à quels
titres prétendez-vous disposer ainsi de deux femmes qui dans le fond, n'ont
aucun besoin de vous, de deux femmes libres en un mot. --Libres, répondit
fierement dom-Lopes, vous vous trompez, vous ne l'êtes plus, l'instant où je
vous ai confié mon projet, a été l'époque de votre esclavage. . . . Essayez
de sortir de ce cabinet; Clémentine à ces mots se jette sur la porte avec
impétuosité, et recule d'horreur, la voyant hérissée de soldats . . . ,
monstre, s'écrie-t-elle au désespoir, est-ce là ma récompense de t'avoir tant
aimé! ne devais-tu reconnaître ma tendresse qu'en me livrant à un
antropophage? . . . Et cette malheureuse que t'a-t-elle fait pour
l'envelopper dans la trame de cette politique infernale? Est-elle de ta
nation? t'appartient-elle? Ne t'est-elle pas recommandée par un ami? --Tous
les sentimens vulgaires que vous m'alléguez là, Clémentine, reprit dom Lopes
avec le plus grand flègme, ne sont d'aucune force où parle la raison
d'état. . . . Amour . . . Reconnaissance . . . Droits des gens . . . tous ces
liens disparaissent à l'organe du devoir, à l'obligation de servir sa patrie,
les états ne s'établissent et ne se soutiennent qu'à force de lézer les
conventions du faible, toujours nulles dès qu'il s'agit des droits du fort.
--C'est une injustice atroce. --Soit, mais quand vous saurez un peu plus de
politique, vous vous convaincrez que l'injustice et la violence sont les
bases de tous les gouvernemens monarchiques, et que leurs droits ne sont
assis que sur une multitude de viols faits à ceux de la société. D'ailleurs,
vous avez le choix, rien ne vous oblige à préférer le parti que je vous offre
à celui de finir ici vos jours dans les fers. --Ô! dom-Lopes, m'écriai-je,
parmi les freins que tu brises, dois-tu te permettre d'anéantir ceux de ta
religion? C'est aux autels du dieu que tu sers que j'ai promis fidélité à
l'époux que tu veux m'exposer à trahir. --Je prends le crime sur ma
conscience, répondit le portugais en souriant avec dédain, ce n'est qu'aux
yeux du peuple que le ciel fait les rois. . . . Au tribunal de leur propre
conscience, il n'y a de Dieu que ce qui leur sert, d'intérêt sacré que le
leur, de loi divine, que leur orgueil ou leur ambition. --Ah! dis-je avec
chaleur, que réclameront les sujets, quand les rois mépriseront l'équité,
quand ils n'auront plus de dieux que leurs passions --Ce n'est pas le sort du
sujet qui intéresse le monarque, dit le portugais, c'est celui de sa grandeur
et de son état, et quand la perte de l'un sert à l'autre, qui doute qu'il ne
le sacrifie. --Vous définissez les tyrans, répondis-je, --tous les rois le
sont plus ou moins, et la différence de leurs crimes n'est que celle de leurs
intérêts; mais ces attentats même que vous craignez parce qu'ils vous
blessent, en quoi sont-ils contre la nature? son étude la plus réfléchie nous
apprend chaque jour que le sacrifice de la faiblesse à la force est partout
la première de ses loix, les rameaux touffus du chêne, en privant la plante
qui végète à ses pieds, des rayons de l'astre qu'ils absorbent, la font
languir et dessécher. Le loup dévore l'agneau, le riche énerve le pauvre, et
partout la force écrase ce qui l'entoure sans que la nature réclame jamais en
faveur de l'opprimé . . . , sans qu'elle le venge, sans qu'elle le soulage,
sans même qu'elle imprime au cœur de l'homme de protéger ou de secourir ce
que le despotisme ou la force anéantissent à ses yeux. --Ainsi donc la
tyrannie n'outragerait en rien la nature? --Elle la sert, elle en est
l'image, elle est empreinte dans le cœur de l'homme civilisé comme dans celui
de l'homme naturel; elle guide les animaux, elle détermine les plantes, elle
conduit les fleuves, elle maîtrise les astres; il n'est pas une seule
opération de la nature dont la tyrannie ne soit la base, il n'est pas une
seule de ses influences qui ne soit un acte de tyrannie. --Et l'humanité?
--C'est la raison du faible, c'est l'égide qu'il oppose au joug qui le ploie
et l'asservit, c'est un argument de situation. Qu'il change de rôle, il
deviendra tyran comme celui qui le domptait, le sophisme de l'infériorité
détruit-il donc la loi de la nature? L'humanité toujours égoiste ne naît que
dans le cœur de l'esclave; si ses larmes coulent sur les tourmens qu'il voit,
c'est qu'il les craint pour lui-même, et voilà pourquoi la raison d'état est
cruelle, . . . le gouvernement ne craint jamais rien du sujet, et celui-ci
craint tout de l'état.
Eh bien, dis-je alors à ma compagne, osons avoir autant de courage que ce
monstre a de cruauté, partons. --Mais la promesse que tu nous fais, dit
Clémentine. --Je la tiendrai, ceci ne regarde que moi; je peux, quand j'agis
pour mon prince, me permettre des torts qui alarmeraient ma conscience s'ils
étaient les miens; je vous ai promis de vous sauver, de mettre tout en usage
pour y réussir, je vous en renouvelle ma parole, et je vous la tiendrai. Je
vous rends malheureuses comme homme d'état . . . , je vous servirai comme ami
. . . , Oh! Clémentine, repris-je avec fermeté, ma résolution est prise, je
me fie à lui, il ne nous abandonnera pas. . . . --Eh bien! dit Clémentine,
j'unis mon sort au tien; puis s'adressant au facteur, me sera-t-il au moins
permis d'emmener mes femmes. --Assurément, dit _dom-Lopes_, elles seront
enlévées avec vous. On va donner avis à _Ben-Maacoro_ que le fort ne contient
qu'une garnison faible, qu'il recèle des femmes blanches, il y marchera, je
fuirai, vous serez prises. . . . Vous réussirez, songez-y, vos seuls succès
assurent votre liberté. Comment puis-je entrer dans les états de ce prince,
si vous ne m'en ouvrez la porte? Cela est clair, répondis-je, c'est ainsi que
je l'entends, et je ne m'en effraye point; j'ai courru d'aussi grands
dangers, le ciel me fera triompher de ceux-ci comme des autres, quand
partons-nous? Ici _dom-Lopes_ étonné de mon courage, s'abaissa pourtant
jusqu'à le louer. Imitez cette valeur, dit-il à _Clémentine_, secondez-la, de
l'union, point de jalousie, que la moins chérie cède à l'autre, l'aide de ses
conseils, et je vous réponds du projet. Je demandai à _dom-Lopes_ si ce
monarque avait déjà quelque connaissance du plan dont il s'agissait. Je ne le
crois pas, me dit-il, il a eu long-tems à sa cour un réfugié de notre nation,
scélérat avéré, qui, je crois, ne travaille que pour lui, fuyez-le, s'il y
est encore, il ne pourrait que nous trahir. Le peu de bien que ce malheureux
a fait pour nous, est d'avoir appris le portugais à l'empereur. . . . Vous
vous entendrez avec lui dans cette langue, c'est au moyen d'elle que vous lui
communiquerez le projet et que vous lui en ferez sentir les avantages.
La conversation cessa; nous nous retirâmes dans nos chambres où des gardes,
dès cet instant, ne cessèrent de nous observer. Dès le lendemain les
opérations commencèrent; huit jours après le fort fut attaqué;
quoiqu'avertis, quoique fuyans, les portugais perdirent deux hommes, et les
sauvages pénétrant avec des cris affreux dans les chambres mêmes où nous
étions renfermées, nous enlevèrent aussi-tôt, Clémentine, ses deux femmes et
moi, on avait trop d'envie de nous présenter au roi, pour n'avoir pas tous
les soins possibles de nous pendant la route; nous fûmes quatre jours à
arriver pendant lesquels rien ne nous manqua.
Dans cet intervalle où la crainte combattant sans cesse l'espoir dans mon
cœur, le tenait dans une situation violente, j'avais besoin, je l'avoue, de
toute la gaieté de Clémentine pour me dissiper un peu.
J'ai infiniment moins peur, me disait-elle un soir, de servir aux plaisirs de
ce monstre, que de plat de milieu sur sa table. --Quelle différence! et moi,
j'aimerais mille fois mieux être mangée, que d'assouvir son indigne luxure.
--C'est porter la vertu bien loin. --Ce n'est que chérir délicatement ce que
j'aime; --quand nous serons un peu plus tranquille, tu me feras saisir cette
délicatesse; je ne l'entends pas encore bien. --Comment, tu ne comprends pas
qu'on aime mieux la mort que trahir ce qu'on aime? --Mais ce n'est pas trahir
que d'être violée, --de quelle nature que soit la défaite, la mort est moins
affreuse qu'elle. --Je suis donc bien heureuse de n'avoir point d'amant; car
si par malheur j'allais adopter ta métaphysique, accoutumée à tout porter à
l'extrême, je serais femme à supplier ben Maacoro, de me mettre plutôt à la
broche que dans son lit; Dieu soit loué; je n'aime personne, et je suis toute
à lui, s'il me préfère, quelques répugnances que ses habitudes me causent;
car indépendamment de celle d'immoler des femmes, qui n'a rien de bien
réjouissant, il a encore, dit-on, celle de se servir d'hommes dans ses
plaisirs . . . et cela me dégoûte à un point. . . . --Eh quoi! il n'y a que
cela qui t'arrête? L'horreur du crime où nous allons être en proie, n'est
éveillée dans ton ame que par ces deux raisons. --En vérité, je n'en vois pas
d'autres. --Étranges principes que ceux qui ne font abhorrer le crime que par
l'infamie de celui qui le commet, et non pas relativement à la seule douleur
de s'en voir souillée. --Eh bien! voilà encore de ces raffinemens de morale
absolument inconnus de moi: oh! quel besoin j'ai d'être à ton école, ou pour
devenir meilleure, ou pour pécher plus voluptueusement: --pécher plus
voluptueusement? --Sans doute; ne sais-tu donc pas qu'il est essentiel de
connaître à fond toute la force du délit, pour en être plus délicieusement
chatouillée, quand j'étais à Madrid, dévote en apparence, comme toutes les
femmes de mon pays, je n'allais à confesse que pour cela; je me faisais bien
expliquer toutes les gradations du mal . . . Je m'en faisais dire tous les
dangers . . . Ô Léonore! si tu savais au retour le plaisir qu'il me donnait à
commettre! . . . Scélérate, m'écriai-je, tu seras mangée par l'empereur
. . . Marchons, marchons, car tu me pervertis.
Nous approchâmes enfin de la capitale, on nous couvrit de voiles, on nous
banda les yeux, on introduisit du coton dans nos oreille; et ce fut dans cet
état que nous parvînmes au palais; on ne nous avait pas prévenues de la
cérémonie préliminaire; et ce cruel examen qui parut affecter assez peu mes
compagnes, fut pour moi le coup de la mort. . . . Je me défendis, . . . et
c'était le barbare, dit Léonore en souriant à Sainville, . . . le cruel, que
je frémissais d'offenser, c'était lui qui donnait des ordres pour qu'on
outrageât ma pudeur.
L'examen fait, nous passâmes au Sérail; là, nos voiles furent enlevées par le
monarque même; les deux femmes de Clémentine furent reléguées dans les
appartemens les plus secrets, et destinées à des services, . . . à des soins
. . . peut-être même à des plaisirs particuliers que nous ignorâmes, et qui
nous privèrent à jamais de leur vue . . . Cela fait, nous fûmes examinées, et
comme notre seule couleur, enflammait le prince. --Comme il était dans cet
état violent, où la soif de jouir n'a plus besoin d'être excitée par des
recherches, les détails furent très-courts; il saisit fortement Clémentine,
et la malheureuse . . . Oh! quelle image, grand Dieu! Je crus voir un chétif
agneau sous la griffe d'un tigre en furie. . . . Se peut-il qu'il y ait des
êtres, dans le monde, assez dénués de délicatesse et de sensibilité, pour
dénaturer ainsi les plus doux plaisirs de l'amour . . . Pour ne les goûter
qu'avec les expressions de la fureur, et pour sacrifier à leurs solitaires
sensations toutes les facultés de l'objet qu'ils immolent! J'éprouvai dès ce
moment un dégoût si furieux pour cet homme, que je doutai s'il me resterait
la force de mettre en usage les moyens dont je me flattais de l'enchaîner.
Ses premiers feux éteints, il se tourne vers moi, et, à dessein de les
ranimer sans doute, approche, me dit-il, viens te rendre aussi heureuse que
ta compagne. --Tyran, lui dis-je, tu connais bien mal ma nation; si tu
t'imagines que les femmes qui y naissent puissent se trouver heureuses des
caresses d'un monstre tel que toi, mérites les faveurs que tu desires, et je
me déciderai quand tu auras su t'en rendre digne. --Étonné de cette réponse,
Ben-Maacoro, qui m'avait à peine regardée, me prit par la main, et, m'amenant
au grand jour, il me contempla un instant à l'aise. --Et de quelle nation es-
tu donc, me dit-il, pour parler à ton maître avec tant d'insolence? --D'une
nation où l'on ne jouit que quand on aime, où l'on ne plaît que par des
attentions, où les hommes sont aux pieds des femmes, et n'obtiennent jamais
leurs faveurs que comme la récompense de leurs soins. --Celle qui vient de
m'obéir n'est donc pas du même pays que toi? --Elle n'en est pas, mais tu ne
l'as pas moins outragée. --Tu as joui d'elle, mais elle te déteste; comporte-
toi différemment avec moi; retarde des plaisirs brutaux, pour apprendre à en
connaître de délicats; ils dureront autant que ta vie, ils en feront le
charme, au lieu que ceux que tu viens de goûter, sont déjà oubliés de toi, et
méprisés par elle. --Et quels sont ces plaisirs que tu me promets, à la place
de ceux que tu me refuses? --Ceux de l'ame, les plus doux de l'homme, les
seuls réellement faits pour son bonheur. --Expliques-toi, je ne t'entends
point? --Je t'aimerai. --Tu m'aimeras. --Je ferai plus, je t'estimerai. --Et
que me reviendra-t-il de tout cela? quelle volupté en recevrai-je? --Une bien
plus pure que celle que tu connais, une qui placera ton ame dans une
situation de douceur mille fois plus sensible que tout ce qui a pu l'affecter
jusqu'à présent. --Tu es belle, dit l'empereur, en me fixant; il me semble
que je sens déjà quelque chose de ce que tu dis; je me plais à te regarder;
j'y goûte presque le même plaisir que quand je remplis mon imagination de
l'idée du dieu que j'adore. . . . Tu l'es peut-être ce dieu, et tu te
déguises sous la forme d'une femme blanche. --Non, je ne suis point un dieu,
je ne suis qu'un des plus médiocres ouvrages de la nature; mais si tu
m'écoutes, si tu mérites d'être aimé de moi, je te rendrai plus fortuné qu'un
dieu. --Tu as donc une manière de faire goûter le plaisir, qui n'est pas
connue dans ces climats? --Oui, mais il faut du temps pour que tu la
conçoives, il faut que tu cèdes, à mes genoux, les droits imaginaires de la
force, pour faire triompher ceux de ma faiblesse; c'est moi qui te
commanderai, . . . tu m'obéiras, . . . tu démêleras mes desirs, tu les
satisferas; . . . tu seras mon esclave, je t'enchaînerai, et le bonheur où tu
aspires, sera le prix de ta soumission. --Ta voix a beaucoup de puissance sur
mon âme; tes yeux la brûlent à mesure que tes paroles y pénètrent; il
faudrait mettre un voile quand on te regarde, comme quand on va braver les
feux de l'astre, et tes discours sont comme le miel qui coule sur les plaies
de la flèche empoisonnée du Jagas. --Me trouves-tu donc quelque supériorité
sur toi? --Celle de la lune sur les étoiles du ciel, et tu divises ma
puissance par les rayons de ta beauté, comme la foudre partage le cèdre
fièrement élevé vers les cieux. --Eh bien, laisse-moi me retirer avec ma
compagne, ne l'outrage plus, et ne m'outrage jamais. --Et si je t'obéis.
--Je te permettrai de tout entreprendre pour me servir. --Mais tu me rendras
ce que je ferai pour toi? --Quand je serai sûre de l'empire que tu me
promets.
À ces mots, il ouvrit lui-même les portes du cabinet où nous étions, ordonna
de me préparer le plus beau logement du palais, et pendant qu'on lui
obéissait, il me demanda s'il ne me déplairait pas en mangeant avec moi. Je
lui dis que je le voulais bien. On apporta des fruits; il en mangea, puis
nous en offrit, à Clémentine et à moi. Ce repas fait, je lui témoignai le
desir que j'avais de me retirer dans mon appartement, et d'y être libre avec
ma compagne. Il accepta le premier point, mais se rendit très-difficile sur
le second. Je crus voir qu'il espérait triompher plutôt de moi en nous
séparant. Ce ne fut qu'avec des peines extrêmes, en le menaçant de ne le
jamais aimer, que je parvins à obtenir que Clémentine ne me quitterait point;
et la chose accordée, nous sortimes enfin, suivies de deux femmes esclaves
que le roi nous donnait pour nous servir.
Telle était, mon cher Sainville, dit Léonore, en s'adressant à son époux,
telle était la cause du trouble que vous remarquâtes le lendemain dans l'air
du monarque, changement qui vous fit craindre sa disgrace, et occasionna
votre fuite.
Oh! quel homme, me dit Clémentine, dès que nous fûmes seules! . . . Quelles
gigantesques proportions! . . . je n'ai jamais rien vu de semblable. Il n'y a
pas de filles en Europe, qui puisse devenir la femme d'un tel personnage.
Oui, . . . oui, ris, poursuivit-elle, en me voyant éclater; j'aurais bien
voulu qu'il t'en fit autant, tu n'aurais pas la mine si gaie. --Eh quoi, si
peu de chose change ton humeur? --Si peu de chose . . . Je te dis, qu'il n'y
a rien de plus effrayant; j'aurais mieux aimé mille fois combattre le taureau
à la porte de l'_Alcala de Madrid_, que de jouter contre ce cannibale; mais
patience, tu auras ton tour, et tu m'en diras des nouvelles. --Cette
espérance pourrait bien te tromper; je crois être sûre de lui maintenant, et
crois l'être également, qu'au moyen de l'empire que je me suis acquis, tu
n'as plus rien à en redouter. --Dieu le veuille, dit Clémentine, et nous nous
couchâmes.
Le lendemain, de bonne heure, le monarque vint nous voir; il voulut prendre
quelques libertés avec ma compagne, il s'en saisit, et ce qu'il semblait
vouloir varier à ses entreprises de la veille, n'en effrayait que plus
Clémentine. . . . Je me mis à pleurer, il l'abandonna tout de suite, et
s'avançant vers moi, qu'as-tu fière esclave? . . . C'était le nom qu'il
m'avait donné. . . . --Qu'as-tu, quelle est la cause de ton chagrin? --Ton
infidélité; je me flattais d'être aimée de toi; je vois bien que je me suis
trompée. --Ce n'est pas toi que j'attaque; tu me refuses; je ne te presse
plus; n'est-ce pas là tout ce que tu veux? --Mes désirs vont plus loin; en
aspirant à ton cœur, je veux le posséder seule; le partager est un outrage,
en doit-on faire à l'objet de ses feux? --Comment, il faut, non-seulement ne
point jouir de toi quand on t'aime, mais encore ne jouir de rien en t'aimant;
tu ordonnes trop, esclave, tu ordonnes trop. --Craignant effectivement alors
que ce cœur dépravé ne glissa dans la main qui cherchait à le captiver, . . .
ce que je desire de toi, lui dis-je, est une preuve de ta tendresse que tu es
le maître de me refuser; mais il ne faut pas plus exiger des autres que de
moi, si tu veux que je croie à ton amour. --Eh bien, je vais te satisfaire
encor, je vais te prouver combien je desire de ta part ce que tu mets à un si
haut prix. . . . Toi, dit-il à ma compagne, tu ne serviras plus à mes
plaisirs, puisque cela t'afflige, et pour elle, que j'aime plus que ma vie,
elle n'y servira que quand elle le voudra. Il sortit à ces mots. Eh bien,
dis-je à Clémentine, tu vois, nous en voilà maîtresses; . . . le tyran est à
nos genoux; est-elle chimérique ou non cette délicatesse que tu blames?
reconnais-tu enfin son empire, et conviendras-tu qu'il n'est pas d'homme
qu'une femme ne puisse enchaîner avec l'art de lui résister à propos? Et
Clémentine enchantée d'être délivrée de ce monstre, me témoigna sa
reconnaissance avec toute l'ardeur dont elle était susceptible.
Nous laissâmes passer huit jours avant que d'entamer notre négociation,
pendant lesquels je ne négligeai rien de tout ce qui pouvait étayer mon
empire; mais comme je ne désirais sa solidité que pour l'exécution du projet
de Dom Lopes, et nullement, comme vous croyez bien, pour jouir du détestable
triomphe de faire un amant soumis du plus indigne des hommes, je me relâchai
un peu sur l'envie que je lui avais fait paraître de le captiver uniquement.
Mon but était bien moins de maîtriser ses caprices, que de l'empêcher de me
prendre pour en être l'objet; et dans cette intention je ne devais pas trop
contraindre ses desirs: plus je leur eu prescrit des bornes, plus ils fussent
devenus dangereux pour moi; je trouvai enfin un excellent moyen de leur
donner de l'issue, en conservant toutes les apparences de la délicatesse que
je m'étais d'abord imposées.
Un jour qu'il m'avait promenée dans les plus secrets appartemens de son
harem, qu'il en avait fait paraître toutes les femmes devant moi, il me
proposa de me montrer celui de ses mignons. . . . Je l'y suivis pour ne pas
lui déplaire. Quand il eut un instant amusé son orgueil et son intempérance à
me faire voir l'espèce d'hommage indécent qui lui était rendu, dès qu'il
paraissait dans ce lieu d'horreur et de corruption, l'infâme osa me demander
si je lui permettais cette sorte de plaisir; . . . si elle n'offensait pas
l'amour qu'il avait pour moi? Je me hâtai de lui répondre que non, avec l'air
du mépris, bien sûre que là, ses feux perdraient de leur activité, sans que
rien fût pris sur le cœur; qu'il aurait en tolérant cette faiblesse, moins de
violence avec autant d'amour, deux objets également nécessaires au dessein où
j'étais de le captiver sans le craindre. . . . Le monstre fut si content de
la permission que je lui donnais; il entendait si mal encore le langage du
véritable amour, qu'il passa de ce moment trois jours et trois nuits de suite
dans d'effroyables orgies, avec ces vils objets de son intempérance,--chose
qu'il ne s'était permis avec qui que ce fût, depuis l'époque de ses sentimens
pour moi.