heureux pour s'entretenir devant moi quelques instans avec lui en langue
latine, comment supposer un dogme aussi impossible que celui de la
transubstantiation? N'est-ce donc pas s'aveugler à plaisir que de préférer au
sens réel des paroles de Jésus-Christ, un inexplicable mystère qui ne peut se
supposer qu'en contrariant toutes les lumières de la raison? Est-il
vraisemblable qu'un être bon voulut à ce point abuser de la crédulité des
hommes? N'est-ce pas une chose également absurde et dégoûtante que d'imaginer
qu'un dieu nous ordonne de manger sa chair; n'est-ce pas une chose ridicule
et atroce que d'oser croire qu'un homme, fut-ce même un saint, puisse avoir
la faculté d'évoquer son dieu par des paroles, et de le faire descendre à son
gré dans des élémens corruptibles et dissolubles? Ou ce Dieu descend dans
l'hostie corporellement ou il s'y transporte en esprit, s'il y descend
corporellement, comment n'emplifie-t-il pas par la matière? Et comment cette
hostie n'est-elle pas d'un volume différent après l'incorporation qu'avant?
S'il n'y descend qu'en esprit, comment cette essence divine peut-elle
s'introduire dans des portions de matières, sans les vivifier? Ou il faut que
l'hostie grossisse après l'incorporation, si elle s'est faite charnellement,
ou il faut qu'elle s'anime si la jonction n'est que spirituelle, car la
métamorphose totale est absolument impossible; un changement quelconque ne
peut s'opérer idéalement, toute mutation suppose une cessation des parties
visibles du premier corps, et une prompte jonction des élémens du second
corps dans les parties décomposées du premier, procédé qui ne peut s'opérer
que par le choc des atômes des premiers élémens sur les atomes des seconds;
mais l'opération doit être apperçue, elle n'est sans cela qu'illusoire et
dans le cas d'être rejettée de tous les bons esprits. Ce n'est donc que comme
incorporation que nous pouvons concevoir l'eucharistie. Or, vous venez de
voir que cette incorporation est impossible. Inutilement direz-vous que rien
n'est tel à dieu. Ce raisonnement est faux, invinciblement enchaîné lui-même
par ses premiers actes, il ne peut plus faire aujourd'hui que les effets de
ses créations, ayent des qualités différentes de celles qui leur imprima
d'abord; il lui est par exemple impossible de changer la nature des élémens,
il ne peut leur ôter leur propriété; celui qui a recours au miracle pour
expliquer ce qu'il ne conçoit pas, est un sot qu'on doit plaindre et ne
jamais écouter. Un miracle est, selon lui, un effet de la toute-puissance de
dieu qui déroge à cet égard aux loix générales qu'il a établies. --Peut-on
prêter de pareils sentimens à l'Être-Suprême? S'il a besoin de déroger à ses
premières opérations pour se faire croire par l'homme, il convient donc que
ce qu'il avait fait avant, n'avait pas assez de puissance pour mériter notre
foi? il avoue donc qu'il a mal fait d'abord, et qu'il faut maintenant qu'il
fasse mieux, . . . première absurdité; mais qui vous persuade d'ailleurs que
dieu raisonne ainsi? Qui vous prouve dans lui cette action de déroger que
vous nommez miracle? Quelque puisse être votre mauvaise volonté à l'égard de
ce dieu si maltraité de vous, comment pouvez-vous croire qu'il se conduise
comme vous le faites agir? Connaissez-vous toutes les loix de Dieu, pour oser
soutenir votre systême? et le plus étonnant des phénomênes, s'offrit-il même
à vous, qui vous assure que ce qui vous surprend n'est pas une des loix de
dieu que vous avez ignoré jusqu'alors? et si c'en est une, de quel droit
osez-vous l'appeler miracle? à moins qu'on ne me persuade qu'il est
impossible que le phénomène qui me frappe, puisse dépendre des loix générales
de la nature; on ne pourra jamais me convaincre que ce phénomène puisse être
un miracle. Il ne peut y avoir de miracles que dans l'événement qui contrarie
les loix de la nature; or, quel est-il, et quel peut-il être cet événement?
Est-ce à nous à le décider? nous qui ne sommes pas encore parvenus à dévoiler
le quart des mystères de cette nature incompréhensible. . . . À supposer donc
qu'il s'opérât ce changement dont il s'agit . . . ; qu'il s'opérât d'une
manière visible, sous les paroles magiques du prêtre, ignorant si cette
mutation n'est pas et ne peut pas être une des loix de la nature; je pourrais
encore même en la voyant ne pas la supposer un miracle; je pourrais en la
reconnaissant, n'en rien conclure en faveur de la cause, mais que sera-ce
quand je ne vois rien de cette métamorphose? Quand elle ne s'opère que parce
que vous me le dites, sans que rien puisse m'en convaincre, que sera-ce quand
je verrai ce que vous m'affirmez, contrarié par des accidens impossibles à
supposer si le miracle avait lieu? Quand je verrai cette farine sacrée,
identifiée avec le corps d'un dieu, se flétrir, se putréfier, se laisser
dévorer aux vers, se brûler, se dissoudre, se digérer, se résoudre en chile
et en excrémens, se profaner enfin sans le plus léger risque, puis-je
raisonnablement admettre que ce qui contient un dieu, que ce qui est un dieu
lui-même puisse être soumis à des effets si humilians? et ne vaut-il pas
mille fois mieux que je rejette ce que vous me dites sur cela, que de
l'admettre avec des contradictions d'une telle force, que ma raison s'en
révolte, que mon cœur y répugne, et que votre dieu même s'y dégrade. Un
mystère doit, dites-vous, confondre la raison, il faut qu'elle plie devant
l'incompréhensibilité du mystère, et qu'elle s'y soumette; mots vuides de
sens que tout cela, ma raison me vient de Dieu, c'est le seul flambeau qu'il
m'ait donné pour me conduire et pour le connaître, il est absolument
impossible qu'il exige de moi l'adoption de choses qui contrarient
ouvertement cette raison; s'il eût voulu que je les crusse, ne m'eût-il pas
donné une raison faite pour les adopter; cela était bien plus simple que de
me forcer d'admettre ces choses aux dépens de la sorte de bon sens que j'ai
reçue de lui; pourquoi voulez-vous qu'entre deux moyens Dieu n'ait pas choisi
le meilleur? Il semble que vous preniez à tâche de me peindre ce Dieu,
haïssable, moi qui ne cherche qu'à l'adorer; et d'ailleurs, vous en croyez
vous le mérite de ce mystère incompréhensible? Détrompez-vous sur cette
opinion, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, Confucius l'avait introduit
dans ses dogmes, les chinois et les mexicains qui descendent d'eux, croyent
comme vous que des paroles mystérieuses font incorporer l'esprit saint à du
pain et du vin consacrés, on enseignait ces fables dégoûtantes aux écoles
égyptiennes, où s'admettaient toutes les métamorphoses et toutes les
métempsycoses possibles, et ce fut là où Confucius, Pithagore et Jesus-Christ
qui y étudièrent en des temps différens prirent, sur ces points de doctrine,
les idées dont ils composèrent leurs systêmes. Mais celui de votre religion,
relatif à l'eucharistie, s'explique plus facilement que toutes les autres
opinions des grands hommes dont nous venons de parler, et c'est, poursuivit
notre philosophe éthiopien, une réflexion échappée à vos déïstes, dont les
nôtres m'attribuent ici le mérite. Écoutez-la, et revenez de vos chimères.
Tout est purement symbolique ici comme dans tout ce que proférait Jésus, et
quand il dit à ses apôtres, quelque temps avant sa mort: mangez, ceci est mon
corps; buvez, ceci est mon sang; il voulait dire: Le repas que vous faites
est des deniers que Judas a retirés de la vente de mon corps. --C'est mon
corps que vous allez manger, c'est mon sang que vous allez boire. Étudiez
bien toutes les autres paroles de ce prophète; cherchez à pénétrer leur sens,
vous reconnaîtrez dans toutes, ce même ton de figure, positivement ce même
genre symbolique, et c'est sous cet unique sens qu'il est quelquefois
admirable; mais prendre ses discours à la lettre, est, non seulement en
perdre tout le fruit, c'est s'exposer même, comme dans ce cas-ci, à tomber
dans d'exécrables idolâtries, et à commettre des impiétés révoltantes;
renonçons donc à des erreurs aussi dangéreuses; adjurons à jamais le système
effrayant de la transubstantiation, et n'imaginons pas être athée, pour oser
nous écrier du fond du cœur avec le capharnaïte: _Quomodò potest hic nobis
dare carnem suam_.
Ainsi raisonnait le philosophe nègre, et Gaspard enchanté me disait avec
enthousiasme: je n'aurais jamais cru que tant de lumières pussent pénétrer au
sein de l'Afrique. On a beau propager l'erreur, on a beau la porter au bout
du monde, on a beau la faire circuler, elle trouvera toujours des ennemis;
elle rencontrera toujours des bornes par tout où la raison humaine aura
liberté de se faire entendre; et j'approuvais dom Gaspard, et le philosophe
noir, parce que je pensais bien intimement comme tous deux.
On admet l'écriture sainte en Éthiopie, et ces peuples font usage des mêmes
sacremens que les catholiques; mais ils communient sous les deux espèces, et
consacrent absolument à l'usage grec. Leur confession est beaucoup plus
simple que la nôtre, peut-être même plus édifiante, ils s'avouent pécheurs,
et se prosternent aux pieds de leurs prêtres, implorent de lui l'absolution
et la pénitence, mais n'entrent dans aucun de ces détails aussi humilians
pour celui qui les fait, que dangereux pour celui qui les écoute, et
qu'inutiles à ce que Dieu peut exiger des pécheurs.
Leurs églises sont belles et propres, ils y sont contenus dans les bornes du
plus grand respect; on voit dans ces temples quelques peintures, mais ils n'y
admettent aucune image en relief, ils ne les peuvent souffrir, et les
regardent avec raison comme des preuves sans replique, du plus absurde
paganisme. Leur chant de chœur, agréablement mêlé au son des instrumens, est
juste et agréable quoiqu'ils n'ayent point de livres notés; ils usent comme
les juifs et les turcs de la circoncision, mais ils n'y attachent d'autre
idée que celle d'imiter le Dieu qu'ils révèrent et qui s'y est soumis comme
eux.
Dès que nous fûmes en Éthiopie, dom Gaspard voulut me faire voir les fameuses
sources du Nil dont nous nous trouvions assez près: une petite troupe de la
caravane se joignit à nous pour aller admirer cette merveille de la nature.
Du sommet d'une montagne fort élevée, située au nombre de celles que l'on
appelle _les Monts de la lune_, sortent avec un bruit épouvantable deux
grosses sources d'eau, l'une à l'Orient, l'autre à l'Occident. Ces sources
forment deux ruisseaux qui se précipitent avec une impétuosité surprenante,
dans un sol marécageux couvert de cannes et de joncs, là elles se perdent et
ne reparaissent plus qu'à douze lieues de la montagne où elles forment en se
réunissant le fleuve du Nil, qu'augmentent dans sa course une infinité
d'autres rivières. Non loin de-là, ce fleuve offre une assez grande
singularité, ses eaux majestueuses passent au travers d'un lac fort
considérable sans qu'il en résulte aucun mêlange [3]. C'est au milieu des
eaux de ce lac que l'empereur d'Éthiopie possède un palais superbe, mais que
nous n'eûmes pas le temps d'aller voir. Nous apperçumes dans notre incursion
cet animal extraordinaire, à-peu-près de la grosseur d'un chat, qui a le
visage d'un homme, une très-belle barbe blanche, et une voix semblable à
celle d'une personne qui se plaint; il se tient communément sur des arbres,
et ne s'apprivoise que très-difficillement; doué du même amour pour la
liberté que l'homme; il dépérit et meurt dès qu'on l'enchaîne.
Presque toutes les villes de l'Éthiopie se ressemblent, elles sont toutes
basses, ornées de terrasses au-dessus, et séparées les unes des autres par
des haies couvertes de fleurs et de fruits, entremêlées d'arbres plantés à
des distances régulières. J'aurais bien desiré de parcourir ces provinces,
mais pour exécuter ce projet il eut fallu suivre la partie de notre caravane
qui achevait la route dans le milieu des terres, et qui descendait au
_Monomotapa_, par le royaume de _Monoëmugi_, en traversant les affreux
déserts des _Caffres_. Dom Gaspard ne voulut pas m'exposer aux terribles
dangers de cette route, et comme la caravane se séparait ici, nous suivîmes
la portion de nos voyageurs, composée d'hollandais et de portugais, qui prit
la résolution de gagner les bords du fleuve _Zébé_, et de s'y embarquer pour
le descendre jusqu'à _Monbaca_, sur la côte du _Zamguebar_ où nous devions
trouver un comptoir portugais; cette manière plus commode de voyager, offrant
beaucoup moins d'événemens, vous permettrez que je vous transporte tout de
suite à _Monbaca_ où dom Gaspard me présenta à ses compatriotes comme une
jeune française que des malheurs sans nombre avaient fait tomber dans ses
mains, et qu'il s'était engagé de ramener en Europe dès que les affaires
qu'il avait au _Monomotapa_ seraient finies. La noblesse du procédé de dom
Gaspard qui ne voulut jamais prendre avec moi d'autre titre que celui d'ami,
ni me présenter jamais aux européens qu'il rencontrait, que comme il venait
de le faire; cette générosité, dis-je, joint à tout ce qu'il avait déjà fait
pour moi, me toucha jusqu'aux larmes; plut au ciel que j'eusse toujours
trouvé dans sa nation des gens aussi honnêtes que lui, je n'aurais pas été
exposée à tous les malheurs qui me restent encore à vous peindre.
Nous séjournâmes peu dans le premier comptoir portugais; les affaires de dom
Gaspard, et plus que tout l'empressement qu'il avait de s'acquitter envers
moi en me remettant, le plus vîte possible, en Europe, ne lui permirent pas
de s'arrêter à Monbaca; quoique toute cette côte soit garnie d'établissemens
portugais, et qu'il nous fut devenu facile de toucher la destination de dom
Gaspard, en descendant de l'un à l'autre; il trouva plus simple de profiter
d'un vaisseau hollandais qui faisait route vers le Cap, et qui serrant la
côte, nous relâcha aux bouches du _Guama_ où de petites barques portugaises
qu'on y trouve toujours, nous amenèrent en peu de tems au fort de _Séna_,
premier comptoir de cette nation sur les frontières du Monomotapa. Mon ami y
conclud quelques affaires dont il était chargé par le consul d'Alexandrie, et
nous en partîmes promptement, pour nous rendre au fort de _Tété_ où était
notre destination, en attendant la possibilité de regagner l'Europe.
Cet établissement était composé d'un chef, homme d'environ quarante-cinq ans,
de quatre commis, et d'une garnison de soixante Portugais ou mulâtres,
commandés par trois officiers. _Dom Lopes de Riveiras_, c'était le nom de ce
chef, avait avec lui, pour maîtresse, une très-jolie Espagnole de vingt-trois
ou vingt-quatre ans, que l'on nommait Clémentine, fille d'esprit, parlant
deux ou trois langues, instruite, ayant beaucoup lue, bonne musicienne, d'une
vivacité prodigieuse, d'un caractère agréable et enjoué, mais sans religion,
sans principes, quoique ses mœurs ne fussent pas encore entièrement
corrompues.
Comme vous allez me voir vivre quelque tems avec cette nouvelle amie, vous me
permettrez de vous la peindre avec un peu de détails. Clémentine était de
Madrid, née dans la classe des courtisanes, elle n'en avait pourtant jamais
exercé le métier. Sa mère, autrefois très-célèbre par ses amans, ses
friponneries et ses charmes, il était difficile que sa jeune élève pût avoir
une morale bien pure; et quoique celle-ci n'eût jamais eu dans sa vie que
deux amans, le Duc de Medina-Celi, qui l'avait acheté de sa mère, et l'avait
entretenu secrettement dans son palais, depuis l'âge de douze ans, jusqu'à
celui de dix-sept; l'autre, Dom-Lope de Riveiras, qui l'avait emmené en
Afrique, à la sollicitation du Duc, dont il était protégé, quoique la belle
Clémentine, dis-je, n'eût jamais connu que ces deux hommes, elle avait une
sorte de libertinage dans l'esprit qui rendait sa société dangereuse pour une
femme de mon âge; et comme elle joignait à cela, du liant, de l'esprit, de la
complaisance et beaucoup de séduction; il était, on ne peut pas plus facile,
que la dépravation de sa tête, pût s'étendre à ce qui l'entourait. Le mot de
_vertu_ n'offrait aucune idée à l'imagination de cette fille singulière,
celui d'_amour_ n'en donnait que de chimérique. Ce sentiment, prétendait-
elle, n'existait plus que dans les vieux romans; une femme devait en donner
et n'en jamais prendre. Attachant un peu plus de prix à l'amitié; mais ne la
supposant possible qu'entre sexes égaux, elle avouait qu'on pouvait accorder
son cœur à une amie, quand la ressemblance des goûts et des caractères était
absolument parfaite, et qu'il n'existait aucune rivalité. D'ailleurs, tous
liens, tous devoirs étaient nuls aux yeux de Clémentine; la bonté, selon
elle, n'était qu'une duperie, la sensibilité qu'une faiblesse dont il fallait
se garantir; la modestie une erreur qui n'allait jamais qu'au détriment des
charmes d'une jolie personne; la franchise une imbécillité dont on était
toujours la dupe; l'humilité une bêtise; la tempérance une privation qui
glaçait les plus beaux ans de la vie, et la religion une momerie dont il ne
fallait que rire. Cette chère compagne, telle que la voilà peinte au moral,
avait de plus un physique très-voluptueux; elle était grande et dessinée
comme Vénus; la peau d'une blancheur éblouissante, quoique ses cheveux et ses
yeux fussent du plus beau noir; il régnait dans ses yeux fripons que
j'esquisse, une langueur qui semblait éveiller l'amour, et l'exciter dans
tous les sexes; ses regards d'une incroyable expression, parlaient même sans
le vouloir; et vous adressa-t-elle les choses les plus simples, elles avaient
toujours l'air du sentiment. Quand elle le voulait, elle avait une manière de
les ouvrir à demi, et d'adoucir leur vivacité, qui ne rendait plus
qu'intéressant et doux, ce qu'elle avait dessein de leur laisser dire; mais
la volupté ou la jouissance les animaient-ils, on ne pouvait en soutenir le
feu; elle avait le nez fin, délicat et serré, les lèvres vermeilles et
minces, la bouche petite et les plus belles dents qu'on pût voir. Avec une
taille svelte et très-peu d'embonpoint, toutes ses masses étaient néanmoins
fortement prononcées; sa gorge ronde et même un peu pleine, ainsi que ses
hanches, ses bras, ses jambes, et par-dessus tout cela, un air de fraîcheur,
de santé qui la faisait desirer de tous les hommes. . . . Malgré tant de
graces . . . Vous me pardonnerez ce petit mouvement d'orgueil; par-tout où
nous avons parus ensemble, mes succès ont été bien plus sûrs; il est vrai que
j'avais sept ans de moins, et une sorte de candeur et d'innocence dans les
traits, qu'aucune cause n'avait pu détruire dans moi comme dans elle. . . .
On a beau traiter ce-ci de chimère, les sentimens de notre ame influent
singulièrement sur le caractère de nos traits; l'habitude où nous sommes de
leur faire prendre les différens mouvemens des passions qui nous agitent,
fait qu'il est difficile qu'ils ne gardent pas, de préférence, le ton donné
par la passion favorite, et à beauté égale; la pudeur imprimera toujours sur
eux une sorte d'intérêt et de majesté qu'on ne démêlera point dans une femme
immodeste, dédaignant les graces naïves, dont la vertu fait adoucir l'éclat
de la beauté.
Une vieille femme servait de duégne à Clémentine; une plus jeune était sa
femme de chambre, et Dom Lopes la faisait d'ailleurs servir par ses gens.
Dom Gaspard m'avait présenté dans cette nouvelle société, comme il avait fait
par-tout; mais ne se trouvant ici qu'en qualité de subalterne, on mesurait
malheureusement à la médiocrité de ce grade, les politesses que nous
recevions; et comme on doutait un peu de la manière vertueuse dont nous
vivions, mon ami et moi, on ne tarda pas de nous en plaisanter. Six semaines
détrompèrent pourtant les esprits, et je fus assez heureuse pour les ramener
tous à une manière plus honnête de penser sur notre compte: le respect
remplaça la calomnie: on se défit des préjugés; on nous rendit justice, et
nous acquîmes bientôt, Dom Gaspard et moi, par cette conduite, la
considération de nos chefs.
Mon jeune ami me témoignait chaque jour combien il était désolé que ses
affaires missent obstacle à l'empressement qu'il avait de me tenir parole, et
m'assurait en même-tems que l'année ne se finirait pas sans qu'il obtint la
permission de repasser dans sa patrie.
Cependant je recevais beaucoup d'amitié de Clémentine, et je lui rendais de
bon cœur le sentiment qu'elle me montrait. Le premier effet de sa confiance
fut de m'avouer qu'elle n'aimait nullement Riveiras, et qu'elle ne desirait,
pas moins que moi, de retourner en Europe; mais que bien plus infortunée,
sans doute, elle n'en avait pas le même espoir. Je crois pourtant, m'ajouta-
t-elle, que Dom Lopes se refroidit; comme je ne l'ai jamais aimé, je le
démêle mieux: il faut être froide avec les hommes pour les connaître; et il
est bien plus important pour nous de les _savoir_, que de les _aimer_. Je
voudrais bien être sûre de l'indifférence de Dom Lopes; ce qui affligerait
une autre, me comblerait de joie; une fois que je lui déplairais, il ne
s'opposerait plus à mon retour; mais de crainte d'être abandonnée tout-à-
fait, je dois ménager les moyens que j'ai d'anéantir sa flamme; et mon rôle
est d'autant plus difficile, qu'il faut que j'aie l'air de l'aimer encore, en
le contraignant à me haïr.
Les choses étaient en cet état, lorsqu'un événement terrible vint me plonger
moi-même dans le plus grand chagrin que j'eusse encore ressenti depuis le
fatal instant qui m'avait séparé de Sainville. Dom Gaspard tomba malade; une
fièvre ardente s'empara de son sang, et il expira le quatrième jour dans mes
bras, toujours occupé de moi, ne s'inquiétant jamais que de mon sort,
présageant les malheurs où m'allait entraîner sa perte, et ne regrettant la
vie que par le désespoir de ne plus pouvoir m'être utile.
Quelle situation! . . . Au fond de l'Afrique, à plus de deux mille lieues de
ma patrie, au milieu de gens à peine connus, sans ressource, ne sachant que
devenir, seulement étayée d'une nouvelle amie dont je connaissais déjà le peu
de sensibilité . . . Ô juste ciel! quel état! je n'avais pas besoin de ce
surcroît de douleur pour pleurer amèrement dom Gaspard; l'honnêteté que
j'avais reconnue dans ce jeune homme, la pureté de ses sentimens, ses
attentions soutenues lui avaient trop bien mérité mon estime, pour que mes
larmes ne fussent pas sincères, ses dernières paroles furent des
recommandations et des prières instantes à dom Lopes de l'acquitter de sa
promesse, et ne pouvant plus se contraindre en ce fatal instant, le
malheureux jeune homme expira, en jurant qu'il n'avait jamais adoré que moi.
Sainville, interrompit ici le comte de Beaulé, après une liaison comme celle
là, il ne fallait rien moins, ce me semble, que l'examen fait chez ben
Maacoro, pour vous rassurer: monsieur le comte, répondit Sainville, du même
ton de plaisanterie, cette preuve de plus de la sagesse d'Eléonore était
inutile à qui connaissait son cœur, l'amour délicat et sensible n'est point
jaloux des droits de l'amitié. . . . En vérité, comte, dit madame de
Senneval, nous vous faisons grace de vos réflexions, car elles sont d'une
indécence. --Je le savais. . . . Indécent quand on vous soupçonne, mesdames,
comme si malheureusement pour vous on n'en avait pas sujet à tout instant: Je
réponds d'Eléonore, dit madame de Blamont, je parie qu'elle n'est pas même
coupable d'une seule pensée envers dom Gaspard. Oh! pour des pensées, dit le
comte, c'est ce dont les femmes ne s'accusent jamais; ne parlons pas des
pensées, je vous prie, il n'y aurait pas au monde une seule femme de chaste,
si leurs pensées se mettaient au jour.
Je serais donc cette femme unique, reprit l'épouse de Sainville, car je
proteste que depuis que j'existe, mon esprit toujours dirigé par mon cœur,
n'a pas conçu une seule idée qui n'ait eu mon mari pour objet. Allons,
continuez donc, belle Léonore, dit le comte, vous êtes faite pour les
singularités, c'est l'histoire du sang, n'est-ce pas, ma chère présidente.
Madame de Blamont baissa ses deux grands yeux, elle rougit, et notre belle
aventurière profitant du silence qu'on faisait de nouveau pour l'entendre,
continua de la manière suivante:
On s'occupait vivement au fort de _Tété_, quand dom Gaspard mourut, de la
réunion de cette colonie avec celle de _Benguele_, par le milieu des terres
et d'un établissement dans le royaume de _Butua_. Le cabinet de _Lisbonne_,
toujours rempli de ce plan, donné par le comte de _Souza_, ne cessait
d'exciter ces deux colonies à se joindre, et dom Lopes qui avait acquis du
caractère de _Ben-Maacoro_, souverain de cette partie du centre de
l'Affrique, toutes les connaissances nécessaires pour y réussir, songeait
sérieusement à entamer la négociation, lorsque huit jours après la perte que
je venais de faire, et comme je réfléchissais aux moyens de repasser en
Europe, dom Lopes nous fit entrer, Clémentine et moi, dans son cabinet; là,
toutes les portes soigneusement refermées, nous ayant dit de l'écouter avec
la plus grande attention, il nous tint à-peu-près ce discours.
«Clémentine, dit-il en s'adressant à sa maîtresse, il m'est impossible de ne
pas reconnaître le but de vos desirs; vos sentimens pour moi sont anéantis,
et vous n'aspirez plus qu'à retourner en Portugal, ne cherchez point à
m'abuser, continua-t-il vivement, vous êtes séduisante, vous êtes
artificieuse, et vous me tromperiez peut-être encore si je ne m'étais pas
dégagé le premier. . . . Quant à vous, mademoiselle, poursuivit-il en me
regardant, rien de plus naturel que vos desirs sur le même objet. Aucun lien
ne vous attache à nous, vous retourniez dans votre patrie, vous devez donc
être dans les mêmes intentions; cependant quelque légitime que puissent être
vos volontés sur cela, leur accomplissement depend de moi, je puis ou
permettre ce départ ou le rompre suivant que ma fantaisie ou les affaires de
ma cour devront ou non s'y opposer; mais l'amour n'y sera pour rien, je vous
le déclare; Clémentine, je renonce aux sentimens que j'ai eus pour vous, et
vous, mademoiselle, je n'en conçus jamais pour vos charmes. Exécutez toutes
deux le projet hardi que je vais vous confier, une fois rempli, un vaisseau
vous attend, des fonds sont prêts, et sous trois mois vous êtes à Lisbonne.
--Ô ciel! monsieur, que faut-il faire, m'écriai-je avec vivacité, dites,
dites, je vous réponds de moi, j'entreprends tout pour obtenir ce que vous
m'offrez. --Je fais le même serment, ajouta Clémentine, tu l'as découvert,
dom Lopes, j'aspire à revoir ma patrie, ordonne, j'imite Léonore. --Écoutez-
moi donc, reprit le portugais.