De ce moment: les bulletins que Fallieri envoyait prendre chaque jour,

changèrent absolument de style, ma maladie devenait dangereuse, elle pouvait

tourner mal, il était impossible de répondre de ma vie, et Dolcini bien sûr

d'être refusé, demandait l'assistance d'un médecin. . . . Ne m'en parlez

plus, répondit enfin le cruel Fallieri, (tant il est vrai que le libertinage

étouffe tous les sentimens de la nature;) [2] quand elle sera morte vous la

ferez secrètement enterrer, et vous direz au curé qu'il ait à se taire, à

recevoir son argent, et à réciter quelques patenôtres pour l'ame de cette

pauvre créature, que je n'ai pas même eu le plaisir d'envoyer en enfer.

Voyez quelle ame, me dit Dolcini, en me faisant voir ce fatal billet, il

aurait obtenu vos dernières faveurs, qu'il n'eût pas pensé différemment,

enfin, vous avez la permission de mourir, n'est-ce pas beaucoup pour un tel

monstre?

Il s'agissait maintenant de tromper ma garde, elle était fine, adroite. . . .

c'était une surveillante dangereuse; mais je remplis mon rôle avec tant

d'art, j'imitai si bien les syncopes, les frissons, les angoisses, les

évanouissemens, que je la rendis totalement ma dupe. Une dernière crise eut

l'air de m'enlever tout-à-fait. Dolcini lui déclara que j'étais morte, et

qu'il allait en conséquence exécuter les ordres de son maître; il lui

recommanda le plus grand silence; la bierre fut apportée, tous deux

m'ensevelirent. . . . Allez vous reposer, dit alors Dolcini à la garde; votre

devoir est rempli; on viendra la prendre au milieu de la nuit, et nous

l'enterrerons . . . un seul homme et moi pour que le secret soit plus

exact. . . . Allez.

La bonne femme qui ne demandait pas mieux que d'avoir son congé, se retira,

et délivré d'elle, Dolcini put m'arranger plus à l'aise dans le cercueil

qu'il avait fait préparer.

Il était impossible d'être mieux, excepté ce que l'esprit pouvait avoir à

souffrir dans une telle situation, le corps assurément, s'y trouvait à l'abri

de tous maux, on y était commodément couché, on y respirait à merveille, mais

je ne sais quoi de lugubre, rendait quoiqu'il en fut la position cruelle.

L'instant du départ arriva, Dolcini qui n'avait pu remplir les derniers soins

nécessaires à notre embarquement avant que d'être tout-à-fait sûr de moi, me

demanda seize heures pour y vaquer, nos montres se réglèrent l'une sur

l'autre, on m'emportait à quatre heures du matin le lundi, je devais donc

être délivrée le même jour à 8 heures du soir, on compte les minutes dans une

telle situation, le fossoyeur qui s'était bien assuré que j'étais en vie, et

à qui j'avais fait promettre de me secourir au bout des 16 heures justes, que

Dolcini fut ou non de retour, prit une des clefs de la boîte, mon amant

l'autre, et ils m'enlevèrent. Le curé, suivant ses ordres, m'attendait sans

cérémonie à la porte de l'église, le caveau préparé s'ouvre, on m'y descend,

il se referme, et me voilà vivante dans l'abîme des morts.

On avait eu soin de pratiquer de légères ouvertures dans le caveau, qui,

communiquant un peu d'air par les trous faits à mon cercueil, me procurait la

facilité de respirer , mais en même-tems ils me donnèrent du froid; et

quoique Dolcini m'eût fait prendre un deshabiller, chaud, pas encore

rétablie, je me sentis prise d'un frisson violent; la frayeur s'en mêla, mon

imagination se noircit; je me crus prête à perdre connoissance; heureusement

je pense aux cordiaux, j'entrouvre un des tiroirs que m'avait indiqué

Dolcini. . . . Juste ciel! quel est mon étonnement quand au lieu des secours

que je crois y trouver, ma froide main ne saisit qu'un poignard.

Si jamais je me suis crue au dernier moment de ma vie, je puis bien assurer

que c'est dans cette cruelle circonstance; hélas! me dis-je, je suis trahie,

je suis abandonnée, cette arme m'est offerte pour m'en servir, c'est encore

un service que me rend la barbarie de ce monstre, il ne veut pas que je meure

de désespoir; ne balançons pas, toute autre mort serait affreuse, celle-ci

l'est moins. . . . Un instant de réflexions me ramena pourtant, je voyais des

soins décidés, était-il présumable qu'ils fussent pris pour un être qu'on

sacrifiait? Cette bierre faite avec tant d'art, ces jours si bien ménagés,

tout cela pouvait-il s'allier au dessein de me faire périr si misérablement?

L'effroi que j'avais ressenti à cette affreuse découverte, m'avait fait

revenir de cette défaillance dans laquelle j'étais tombé d'abord, . . . un

peu plus de forces me fit faire de nouvelles recherches, je sondai la boîte

encore une fois, un tiroir s'ouvrit à l'instant, il était rempli de toutes

les provisions que m'avait annoncées Dolcini. . . . Oh! dis-je, je suis

rassurée, plus je verrai de preuves d'attentions, plus j'acquerrerai la

certitude qu'on n'a pas voulu me perdre; c'est un oubli que ce poignard,

quelle apparence qu'il soit placé pour moi. Je pris en même tems un petit

flacon de vin d'Espagne, et en ayant avalé quelques gouttes, je me sentis en

état d'attendre l'heure indiquée par mon ravisseur. . . . Mais elle sonna

cette heure fatale, elle sonna par-tout et rien ne parut. . . . Oh ciel! n'en

doutons plus, m'écriai-je, c'est ici ma dernière demeure, je vais recevoir la

mort dans toute son horreur, elle va me frapper au milieu de son temple, déjà

en proie aux reptiles de cet affreux caveau, peut-être vont-ils me dévorer

vive, ah! prévenons cette fin épouvantable, hâtons-en l'instant,

périssons. . . . Ressaisissant le poignard, j'en essayais la pointe, je la

présentais sur mon cœur, et des larmes amères coulaient de mes yeux en

abondance, ô! Sainville, continuai-je au désespoir, à quel âge t'est enlevée

celle que tu aimais? Combien d'années eût-elle pu faire encore ta félicité et

la voilà perdue pour toi. --Déplorable confiance, nation traîtresse . . .

mais mon malheur est ma propre faute, je ne dois m'en prendre qu'à moi.

Je m'anéantissais dans ces cruelles réflexions . . . quand tout à coup,

j'entends lever la pierre. . . . non, rien ne peut rendre la multiplicité des

mouvemens qui vinrent m'assaillir alors, espoir . . . inquiétude . . .

joie . . . frayeur, tous ces sentimens contraires vinrent bouleverser mon

cœur à la fois, sans qu'il me fût possible de démêler, lequel m'affectait

avec le plus d'empire. . . . On enlève la bierre, et Dolcini paraît. . . .

pressons-nous, me dit-il, votre garde s'est aperçue de quelque chose, elle a

donné avis au noble, nous sommes perdus si nous ne nous hâtons. . . . tout

est prêt, la felouque nous attend à cent pas d'ici, le fossoyeur et moi nous

allons vous transporter dans cette même bierre, il faudra vous y tenir

pendant notre route, cette toile que j'apporte va donner à notre caisse l'air

d'un ballot de marchandise, et notre projet ainsi déguisé, ne peut manquer de

réussir. --Non, non, cruel, je ne pars point que vous ne m'ayez expliqué ce

poignard. . . . quel était donc votre projet, à quel dessein était-il là?

--Oh! Ciel, il vous a effrayé. . . . fatale étourderie, que ne vous prévenai-

je. . . . dans mon premier projet, vous deviez sortir d'ici en homme, cette

arme vous devenait nécessaire, je l'avais préparé à cet effet! . . . Ô!

coupable imprudence . . . que d'excuses. --Mais partons, Léonore, éloignons-

nous, chaque instant perdu peut nous coûter la vie, je réponds de vos

jours. . . . j'ai fait serment de les garantir, ne me faites point, par

d'inutiles retards, enfreindre une promesse dont mon cœur est garant.

On m'emporte de nouveau, je suis placée dans un coin de la felouque, et l'on

met sur-le-champ à la voile.

Trois fois le jour, sous le prétexte de prendre quelque chose dans une de ces

caisses, Dolcini ouvrait le cercueil, me donnait de l'air, renouvellait mes

provisions, et me consolait par quelques paroles tendres, de tout ce que la

crainte qu'il avait d'être poursuivi, l'obligeait à me faire souffrir.

Un orage épouvantable s'éleva sur la fin du quatrième jour, c'était le même

qui jetta Sainville sur la côte de Malthe, et qui nous y précipita également;

mais le roulis de la felouque, entièrement sur le côté, et qui fit plus de 80

lieues dans cette situation, m'avait tellement harassée, que j'avais perdu

connoissance; et voilà qui vous explique la scène que Sainville vous a peint.

Voilà qui vous éclaircit l'histoire de la bierre emportée dans une chambre,

les regrets de l'homme qui l'ouvrit, n'y croyant plus trouver qu'un cadavre.

Sa joie quand il s'aperçut que je n'étais qu'évanouie, et les secours qu'il

allait me donner, quand Sainville partit, et s'éloigna de moi pour me

chercher.

Dolcini me saigna, je repris promptement l'usage de mes sens, le même vent

qui fit partir Sainville, nous fit également remettre à la voile, et mon

amant certain de n'avoir plus rien à redouter, me fit enfin, quitter ma

fatale demeure.

Nous avions été plus loin que nous ne voulions; il s'agissait de regagner

_Catane_; mais malheureusement le tems favorable ne fut qu'apparent pour

nous, comme pour Sainville, bientôt un vent d'Est s'élevant avec fureur, nous

rejetta dans la mer d'Afrique; en cet instant fatal, un corsaire de Tripoli,

voyant notre détresse, fond sur nous avec impétuosité, infiniment trop foible

pour penser à la moindre résistance, il ne faut songer qu'à nous voir

enchaîner ou périr. Dolcini, que l'amour enflamme, ose un instant disputer sa

conquête: il perd la vie en me défendant; on lui abbat la tête à mes côtés,

et nous passons sur le bord africain.

Le vent qui s'opposait à notre retour en Sicile, devenant favorable pour

toucher l'Afrique, nous y fumes bientôt. Le Corsaire à qui j'appartenais,

espérant de me bien vendre, me donnait le moins de chagrin qu'il lui était

possible; et je reçus de ce bon turc, par intérêt ou par pitié, bien plus de

consolation que je n'en devais attendre.

Nous arrivâmes le lendemain de bonne heure à _Tripoli_; le Consul de France,

qui se trouvait sur le port quand nous débarquâmes, me reconnut sur le champ

pour être de sa nation; il s'informa de mes aventures, me témoigna le désir

de m'être utile, et pour m'en convaincre, conclud le marché de ma vente à

l'instant avec le corsaire. Vous voilà dégagée, belle Léonore, me dit-il, en

venant sur le champ m'offrir la main pour me conduire chez lui: puisse le

nouveau sort que je vous offre, vous devenir plus agréable que celui que vous

quittez. Hélas! monsieur, répondis-je, bien humiliée, il ne pouvait en être

de plus cruel pour moi que celui auquel votre générosité m'arrache: croyez

que ma reconnaissance en doit être éternelle; il ne tiendra qu'à vous de me

le prouver, dit Duval, quand on vous ressemble, et qu'on a une dette de cette

nature à acquitter, il n'est pas difficile d'imaginer de quelle manière on

doit satisfaire au payement.

Je reconnus bientôt au ton leste de Duval, que si je changeais de maître, que

si du sérail d'un turc où j'étais à la veille d'entrer, je passais dans la

maison d'un français, ce ne serait pas sur un pied très-différent, et qu'en

général dans quelques mains qu'une femme de mon âge vînt à tomber, il y avait

toujours à-peu-près les mêmes risques.

Cette réflexion . . . bien cruelle pour une femme délicate, qui n'aspire qu'à

se conserver pure à l'unique objet qu'elle adore, me fit répandre des larmes

que _Duval_ surprit bientôt; il me demanda mon secret, je ne le lui cachai

pas. Consolez-vous belle Léonore, me dit-il, quoique sur les côtes d'Afrique

vous n'êtes pas tombée chez un barbare, j'ai pour vous tous les sentimens que

votre figure inspire, mais je ne ferai point violence aux vôtres, les mériter

sera ma seule étude, vous ne me verrez travailler qu'à cela. . . . Hélas!

monsieur, répondis-je, émue de l'apparence d'un procédé qui me trompa,

qu'espéreriez-vous du tems, puisque ma main ni mon cœur ne sont plus à moi,

soyez généreux jusqu'à la fin, daignez vous faire informer du sort de

l'époux, dont j'ai été si cruellement séparée à Venise; faites lui dire que

je suis dans vos mains, il vous remettra sur-le-champ, soyez en bien sûr, la

somme que vous venez de débourser pour moi, et vous aurez fait trois heureux.

--Trois? --Oui trois, monsieur, je le répète, et je crois votre ame trop

belle, pour que je ne vous place pas au nombre de ceux, dont une telle action

doit faire le bonheur. _Duval_, plus animé de cette saillie, me répondit que

j'entendais mal mes intérêts, et que quand on voulait dégoûter un homme de

soi, il ne fallait pas lui montrer tant d'esprit. N'imaginez pas, continua-t-

il, que les sentimens que vous avez fait naître en moi puissent me permettre

ce désintéressement que vous semblez vouloir m'inspirer, je ne ferai point

valoir les droits que j'ai sur vous, mais je n'y renoncerai pourtant point

jusqu'à vous céder à mon rival; je n'ai plus que vingt-quatre heures à rester

dans cette ville, je suis nommé au consulat d'_Alexandrie_, mille fois plus

avantageux et plus agréable pour moi que celui-ci, j'espère que vous voudrez

bien m'y suivre, je vous laisse à vos réflexions jusques-là; mais à mon

arrivée dans cette ville d'Égypte, quelque soit le parti que vous ayiez pris,

je vous préviens qu'il y faudra soutenir la qualité de femme que mon

intention est de vous donner. . . . Oh! monsieur, dis-je, confondue, et vous

venez de me promettre de ne point abuser de vos droits. --Sans doute, reprit

impérieusement _Duval_, en abuser, serait vous traiter en esclave . . . ; en

profiter est vous prier de me donner la main. --Quel subterfuge! . . . Cruel!

--N'imaginez pas que je change; je vous laisse y penser. --Et vous jugez si

ce dernier propos prononcé du ton d'un homme qui n'avait pas envie d'entendre

de nouveaux refus . . . ; vous jugez, dis-je, et de l'effet qu'il fit sur

moi, et de l'affreuse manière dont il me replongea dans toute ma

tristesse. . . . Hélas! me disai-je, douloureusement, peut-être ai-je perdu

au change; peut-être eussai-je obtenu plus de pitié du barbare qui m'avait

enlevée. Ô! malheureuse Léonore, quel sort affreux le ciel te réserve-t-il

donc?

Je déguisai mon trouble, il le fallait; et toujours d'après mes premiers

principes, je me déterminai à me livrer aveuglément à ce danger, pleine

d'espoir, d'en trouver bientôt un autre qui m'affranchirait de celui-là.

Les vingt-quatre heures expirées, _Duval_ ayant fini ses affaires à Tripoli;

nous nous embarquâmes pour l'Égypte, mon nouvel amant joua l'indifférence

pendant la route, il crut peut-être affliger mon amour propre par cette

conduite; il ne se doutait pas que la tranquillité de mon cœur, y gagnait

bien plus que ne pouvait y perdre ma vanité, et que je préférais

l'humiliation à l'amour, dans le triste état où le ciel me plaçait, cherchant

enfin, toutes les manières de piquer mon orgueil; nous arriverons demain, me

dit-il, dans une ville où je suis attendu, et dans laquelle je vais jouer un

certain rôle, voilà ce me semble assez long-tems que vous me faites attendre

votre réponse, je ne veux plus d'incertitude; daignez prendre à l'instant un

titre dans ma maison, celui d'aventurière ne convient ni à l'un, ni à

l'autre, et n'acceptant point celui de mon épouse, il ne vous reste plus que

celui de domestique. --De domestique, m'écriai-je? --J'ai bien senti que ce

mot allait vous affecter; vous n'avez pourtant plus que le choix, où vous

êtes ma femme en arrivant à Alexandrie, ou vous n'êtes plus que mon esclave.

--Homme sans délicatesse, est-ce ainsi que vous savez aimer? Vous vouliez,

disiez-vous, mériter mes sentimens; sont-ce donc par de telles propositions

que vous croyez les obtenir? Ah! rendez-moi les fers que vous avez cru

briser; renvoyez-moi au milieu de ces pirates, dont votre pitié ne m'a sortie

que pour les intérêts de votre coupable passion, j'y trouverai des cœurs

moins durs; j'y serai moins malheureuse . . . , et mon désespoir m'aveuglant,

je m'élançai de la barque avec le dessein de m'abîmer dans les flots.

Arrêtez, me dit _Duval_ en me saisissant presque en l'air . . .; arrêtez, que

voulez-vous faire? --me jetter dans les bras de la mort, moins affreuse pour

moi que l'état que vous me destinez. --Ô Léonore! vous me haïssez donc bien?

--Je ne vous hais point, mais vous m'y réduirez si vous continuez de faire

violence à un cœur qui ne peut vous appartenir. --Eh bien! je ne vous

contrains plus, je vous laisse libre. . . . je ne demande plus qu'une grace,

et je l'implore à vos genoux, acceptez seulement le titre de ma femme, je

n'en exigerai les droits que quand j'aurai triomphé de votre éloignement,

. . . Ayant trop peu d'expérience, encore pour sentir où m'entraînait ce

qu'exigeait de moi le consul, je promis tout ce qu'il voulut, sous le serment

sacré qu'il me fit de n'en jamais exiger davantage, que mes répugnances ne

fussent vaincues, je sentais bien que je lui laissais de l'espoir; mais

j'achetais la tranquillité, et me dégageais du titre odieux où sa cruauté me

soumettait sans cela.

Nous arrivâmes; _Duval_ fut descendre chez un nommé Duprat, négociant

Français, auquel, suivant nos conventions, il me présenta comme sa femme, et

le lendemain nous fûmes nous établir dans le logis qui nous était destiné.

À Alexandrie, comme dans toutes les villes étrangères, les Européens se

réunissent autant qu'ils peuvent, pour jouir dans leurs assemblées d'un peu

plus d'agrémens que ne leur en offriraient celles du pays. Au bout d'un mois

le cercle de Duval fut principalement formé de ce Duprat dont je viens de

vous parler, du consul d'Espagne, de celui d'Angleterre, d'Hollande, de

Portugal, et de quelqu'autres fameux négocians; ils avaient tous leurs

femmes, dont je faisais également ma société; et qui, toutes me regardaient

comme l'épouse, en titre du consul de France.

Cependant _Duval_ m'aimait de plus en plus, et remplaçant les propos par des

procédés, il n'y avait plus rien qu'il n'entreprit pour réussir; ses

attentions se portaient même si loin, qu'on le raillait dans la société sur

ce qu'il venait donner en Égypte le spectacle plaisant, d'un époux amoureux

de sa femme.

Un jeune Portugais des colonies du Zanguébar, neveu du consul de sa nation et

envoyé en Égypte pour des affaires relatives au commerce, fut celui qui

s'apperçut le premier de cette plaisante intrigue et qui l'en persista le

plus agréablement. «Ne vous étonnez pas de cette passion, lui disait

quelquefois _Duval_, elle est en moi poussée à l'extrême, je l'avoue et suis

bien loin de m'en cacher; eh! n'imaginez pas que la jouissance puisse

éteindre la flamme quand elle est l'ouvrage de l'amour, plus une épouse alors

nous abandonne ses charmes, plus elle irrite notre ardeur; ce lien qu'on

badine quand on n'aime point sa femme, devient si doux quand on l'adore, il

est si délicieux d'accorder les mouvemens de son cœur aux vœux du ciel, des

loix et de la nature. . . . Non, non, il n'est aucune femme dans le monde qui

puisse valoir celle qui nous appartient, s'abandonnant avec liberté aux

transports ardents de son ame; on lui prodigue avec tant de délices, tous les

titres qui peuvent resserrer celui qu'elle a déjà; elle est à la fois notre

épouse, notre maîtresse, notre amie, notre confidente, notre sœur, notre

dieu; elle est tout ce qui peut contribuer à la félicité la plus piquante de

nos jours, toutes les passions s'échauffent, s'embrasent, se réunissent dans

elle et pour elle seule, on n'existe plus que par elle, on ne desire plus

qu'elle; ah! mon ami, tu ne sais pas ce que c'est que d'être epoux, il n'est

point de liens plus flatteurs, il n'est point de plaisirs qui vaillent ceux

de l'hymen, il n'en est pas un seul sur la terre dont les détails soient

aussi sensuels, malheur à qui ne les a pas connus, malheur à qui peut en

préférer d'une différente espèce; il aura tout effleuré dans la vie, sans

jamais avoir trouvé le bonheur.

Tels étaient les sentimens que Duval exprimait à Dom Gaspard, ce jeune

Portugais dont je viens de parler, et qui va bientôt jouer un rôle dans mes

aventures; c'est ainsi qu'en louant l'hymen, Duval s'excusait d'y mêler

l'amour; mais il n'en était encore qu'à l'amour, eût-il pensé de même s'il

eut réellement connu les plaisirs qu'il peignait, qui ne connaît pas

l'inconstance des hommes!

Quoiqu'il en soit, Duval, jeune, impétueux, aimable, irritant chaque jour sa

passion par ces riens d'une délicatesse infinie. --Par ces recherches

inconnues aux ames vulgaires et pésamment organisées, qui, peu faites pour la

subtilité des détails, ne connaissent comme les bêtes, que le matériel de la

jouissance . . . par ces larcins, en un mot, que la plus honnête des femmes,

ne saurait refuser à quelqu'un dans la maison duquel elle est obligée

d'habiter, parce que ces choses là se volent, se dévorent et ne se demandent

jamais; Duval, dis-je, chaque jour plus pressant, ne perdait aucune des

occasions qu'il croyait devoir lui assurer son triomphe.

Un jour, qu'épuisée des chaleurs du nouveau climat où je vivais, je m'étais

endormie dans un cabinet de jasmin; quel fut mon étonnement de me sentir

réveillée par Duval, et de me trouver presque nue dans ses bras. . . . Ciel!

m'écriai-je, en cherchant à fuir; est-ce donc ainsi que vous abusez. . . . Ô!

divinité de mon cœur, dit Duval, transporté d'amour et de désirs, en me

captivant d'une de ses mains, pendant que de l'autre . . . . maîtresse

idolâtrée, ne m'envie pas au moins ce que le hazard et mes yeux m'offrent ici

de jouissance; laisse . . . laisse-moi m'enyvrer de ces charmes dont tu me

refuses la possession. . . . laisse moi respirer à la fois dans chacun d'eux,

et l'amour et la volupté. . . . ne les soustraits pas au culte que je leur

rends. . . . je jouirai seul puisqu'il le faut, je t'abandonne, cruelle, tout

ce que je ne peux obtenir de toi; mais ne m'enlève pas ce que la fortune me

donne . . . que de graces, . . . que de fraîcheur, . . . _quels contours

savans_ et _délicieux_. --Ah! comme tout est beau, comme tout est délicat en

toi. --Ô! Léonore, es-tu l'ouvrage d'un dieu, . . . es-tu donc un dieu toi-

même --Ah! juste ciel, n'arrête pas ces effets brûlants d'un amour aveuglé,

tu les vois, tu les sens, perfide, le sacrifice est offert, et je n'en suis

que plus malheureux!

Quelque résistance que j'eusse pu opposer, il m'était devenu impossible de me

soustraire entièrement à cet hommage, mais je m'étais si bien débattue dans

les mains de cet amant forcené, qu'il n'eut même pas l'idée de la victoire,

et que si l'encens brûla, ce fut si loin des autels, qu'à peine le dieu pût-

il y croire, et fuyant aussi-tôt avec rapidité; traître, lui dis-je furieuse,

puisque tu es assez lâche pour abuser ainsi de ma situation, pour tromper

jusqu'à mon sommeil, je brise tous les liens chimériques qui m'unissent à

toi, je vais dire la vérité à tout le monde, et quitter à jamais ta maison.

Duval éperdu, vole sur mes pas, j'échappe et vais m'enfermer dans mon

appartement où je refuse de le voir de tout le jour.

De ce moment je fis les plus sérieuses réflexions sur les dangers que je

courais. --Hélas! me disais-je, je suis au bord du précipice. . . . Comment

me flatter de la victoire, le moyen de se dégager d'un homme si violent! je

le trouve par-tout sur mes pas; il ne me perd pas de vue, serais-je toujours

aussi heureuse qu'aujourd'hui? je n'ai d'autre parti que la fuite, hâtons

nous de nous y décider.

Remplie de ce projet, je jettai les yeux sur Dom Gaspard, ne voyant dans la

société que lui seul qui pût accomplir mes desseins; je commençai par lui

demander sans affectation, quelles étaient ses vues, il m'apprit qu'il devait

incessamment retourner au Monomotapa, mais que n'y tenant en rien, uniquement

obligé d'y aller pour rendre compte de la commission actuelle dont il était

chargé, il comptait redescendre au Cap et repasser tout de suite après en

Portugal, le plan me convint assez; le chemin du retour en Europe était un

peu long; mais quand on n'est pas libre, il importe peu quelle route on

prenne, pourvu que l'on arrive au but; résolue à me confier à ce jeune homme.

Je crus que le meilleur moyen de m'en faire entendre, était l'organe de ce

dieu puissant dont la voix unit tous les cœurs; rappellez-vous toujours de

mes principes et ne me blâmez pas de mes imprudences.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3 · 第 2 / 22 段