Eh bien, Dolbourg? malgré tes faux systêmes, malgré tes absu

ALINE ET VALCOUR,

_OU_

LE ROMAN

PHILOSOPHIQUE.

________________________________________

TOME III.

________________________________________

CINQUIÈME PARTIE.

[Illustration: _Fuis, lache! dès que tu es assez vil pour nous refuser tes

services, fuis et ne nous outrage point._]

ALINE ET VALCOUR,

_OU_

LE ROMAN

PHILOSOPHIQUE.

_Écrit à la Bastille un an avant la Révolution

de France._

ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.

________________________________________

_À PARIS,_

Chez la Veuve GIROUARD, Libraire

maison Égalité, Galerie de Bois, n°. 196.

________________________________________

1795.

________________________________________

ALINE ET VALCOUR,

________________________________________

LETTRE TRENTE-SIXIÈME,

_Déterville à Valcour._

Verfeuille, le 17 Novembre.

N'est-ce donc point une chose odieuse, mon cher Valcour, qu'un malheureux

jeune homme, uniquement coupable du sentiment qui fait naître les

vertus. . . . Après avoir parcouru la terre, après avoir bravé tous les

périls qui peuvent s'affronter, ne rencontre d'écueils, de tourmens; de

malheurs, qu'à la porte de sa patrie: et bientôt au centre de cette même

Patrie, qu'il ne peut revoir qu'en la maudissant . . . Oui, j'ose le dire,

ces fatalités font naître bien des réflexions, et j'aime mieux les taire que

les dévoiler. L'amitié qu'inspire l'infortuné Sainville y répandroit trop

d'amertume.

C'était Aline et lui, Valcour, c'était tous deux que ce train avait pour

objet . . . Aline et lui, t'entends-je dire? Eh quelle bisarrerie les

rassemble? écoute, et tout va s'éclaircir.

Il est inutile de te peindre la frayeur de nos dames quand elles ont vu la

maison se remplir d'exempts, d'espions, de gardes, de toute cette dégoûtante

canaille, dont le despotisme effraye l'humanité aux dépens de la justice et

de la raison, comme s'il fallait au gouvernement d'autres sûretés que des

vertus, et à l'homme d'autre lien que l'honneur. . . . Je n'ai pas besoin de

te dire ce que toute cette charmante société est devenue, quand on a vu

paraître, au milieu du trouble général, un petit homme laid, court et gros,

bien hébêté, bien tremblant, l'épée d'une main, le pistolet de l'autre,

s'intitulant _conseiller du Roi_, et de plus, _officier supérieur_ du

tribunal de la sûreté de Paris; disant que pour la sûreté de l'État, il

fallait qu'il s'assurât d'un officier, sous le nom de Sainville, nom qu'il

usurpait, comme on le verrait par l'ordre, dont il était porteur, que ledit

sieur de Sainville étant de présent au Château de Verfeuille, près d'Orléans;

il lui était enjoint à lui, _Nicodême Poussefort_, officier supérieur,

d'arrêter ledit militaire dans ledit Château, ainsi qu'une demoiselle

qu'avait enlevée cet officier, et qu'il faisait passer pour sa femme, le tout

à l'effet de les conduire l'un et l'autre au lieu de sûreté que son ordre

indiquait [1].

Tu devines, à ce préambule, ce que chacun a pu penser, il ne s'agit que de

t'apprendre et ce qui a suivi, et la part singulière qu'a le président à tout

ceci.

Le compliment débité, le petit homme suant, palpitant, infectant comme un

capucin qui descend de chaire; nos dames revenues à elles à force de soins,

le malheureux Sainville et sa femme confondant leurs larmes et leurs

gémissemens. Le comte de Beaulé s'est avancé vers l'exempt et lui ordonnant

avec cet air de noblesse et de supériorité qu'il avait en menant autrefois

les Français aux ennemis, lui ordonnant, dis-je, de remettre ses armes au

repos, et de faire sortir ses gens du salon, il lui a demandé; comment il

s'avisait de s'introduire avec aussi peu de formalités dans le Château d'une

femme honnête. À cette demande, à l'air de maître, dont elle était faite, aux

titres, aux décorations qui la soutenaient, _Nicodême Poussefort_, officier

supérieur de la sûreté de Paris, a répondu avec un peu de confusion, qu'il

s'était cru autorisé dans ses démarches, et par son ordre, et par les

différentes consignes particulières qu'il avait reçues de ceux que cela

concernait; mais le comte après lui avoir lavé la tête une seconde fois, et

lui avoir dit que les ordres de parens ne s'annonçaient pas comme ceux de

Mandrin, mais se signifiaient par l'organe des officiers préposés dans chaque

généralité à cet effet, la prépondérance _chimérique_ ou l'autorité

_illusoire_ du tribunal de la sûreté de Paris ne s'étendant pas au-delà des

barrières, lui a demandé encore s'il savait de qui venait l'ordre, et à la

sollicitation de qui il était obtenu. . . . Pour toute réponse, l'exempt lui

a remis ses papiers et le comte les ayant reçu, lui a dit avant que d'ouvrir,

soyez tranquille monsieur, je me charge de tout. . . . puis s'adressant à

monsieur et madame de Sainville, vous voilà l'un et l'autre mes prisonniers,

leur a-t-il dit, donnez-moi vos paroles d'honneur de ne point vous écarter de

cette maison sans moi. . . . Vous vous trompez monsieur, a dit précipitamment

l'officier de police, cette dame dont vous exigez la parole, n'est point la

personne que je dois arrêter, celle que mon signalement indique, a-t-il

poursuivi, en montrant Aline, est la demoiselle que voilà. Et c'est elle qui

doit être madame de Sainville . . . Vous seul commettez l'erreur, a repris le

comte, ou votre signalement est faux; la jeune personne que vous désignez,

est la fille de madame de Blamont. --Et montrant Léonore. . . . Celle-ci

seule est madame de Sainville, . . . Monsieur le comte, a répondu l'exempt,

la chose est d'autant moins probable, que ce signalement dont je m'autorise,

est l'ouvrage même de monsieur le président de Blamont, m'aurait-il ordonné

d'arrêter sa fille? Confrontons monsieur, le voilà.

Assurément, il était difficile de mieux peindre Aline, et comme aucun trait

ne la rapproche de Léonore, il était impossible de s'y méprendre. . . . Ah!

je démêle tout, a dit impétueusement madame de Blamont, puis, s'adressant à

l'exempt: achevez, monsieur, achevez de jetter du jour sur ceci; aviez-vous

quelqu'ordre particulier relatif à cette jeune personne. . . . Celui de la

laisser au couvent des bénédictines, en passant à Lyon, madame, a répondu

l'exempt; de lui dire quelle attendit là sa famille, qui viendrait bientôt en

disposer, et de poursuivre ma route avec monsieur de Sainville jusqu'aux

isles Sainte-Marguerite, où il devait être enfermé dix ans. --Et quelles

personnes vous ont expliqué ces différentes commissions, a repris madame de

Blamont? --J'ai d'abord reçu, madame, a répondu l'exempt, un ordre général et

vague du magistrat, de me conformer à tout ce qui me serait prescrit par le

père de monsieur de Sainville, lequel n'a pas voulu prendre sur lui de faire

arrêter son fils chez madame de Blamont, où il le savait, sans se concerter

avec monsieur le président; en conséquence de cette délicatesse, rien ne se

terminant le même jour, on m'a indiqué un second rendez-vous pour le

lendemain au matin; là j'ai trouvé réunis les deux personnes auxquelles

j'avais affaire, et j'ai reçu d'elles différents détails, qui m'étaient

utiles pour agir.

Voilà, mon cher Valcour, tout ce que nous avons pu savoir sur cette partie,

et comme rien n'en est encore éclairci, j'imagine qu'avant d'achever la

lecture de ma lettre, tu vas te livrer à mille combinaisons; formons-en donc

quelqu'unes avec toi, quelqu'interruption qu'il en doive résulter aux choses

intéressantes qu'il me reste encore à t'apprendre.

Il paraît d'abord assez clairement, que monsieur de Blamont s'est confié au

père de Sainville, qu'il lui a demandé sans doute avec instance, de laisser

profiter sa fille, bien plus coupable que Léonore, de la lettre de cachet

destinée à cette Léonore; que celle-ci n'étant actuellement réclamée par

personne, il se chargeait d'en répondre, que l'important était de la séparer

de Sainville, objet qui se trouvait également rempli, puisque madame de

Blamont la retiendrait vraisemblablement chez elle, et que sous peu, il irait

la chercher lui-même, pour la placer dans quelque couvent, où elle serait

toujours en état d'être représentée aussitôt qu'elle serait requise; que le

père de Sainville prenant peu d'intérêt à cette Léonore, et ne désirant que

de la séparer de son fils, a tout accordé au président, pourvu que celui-ci

permît de faire arrêter le jeune homme dans le Château de Verfeuille. . . .

Définitivement qu'Aline, ainsi arrêtée, ainsi conduite à Lyon, y serait

bientôt devenue la femme de Dolbourg, avec lequel le président n'aurait pas

manqué de l'aller joindre; voilà mes conjectures mon ami, voilà celles de

toute la société; revenons maintenant à des détails qui ne peuvent plus

souffrir de retard.

Vous pouvez sortir monsieur, a dit le comte à l'exempt, dès que ses

éclaircissemens ont été donnés; retournez dire à ceux qui vous ont envoyé,

que le comte de Beaulé, commandant dans l'Orléanais et lieutenant-général des

armées, se charge de vos prisonniers, vous en dégage, et vous donne sa parole

de les conduire sous trois jours, au ministre. Monsieur le comte, a dit

l'exempt en se prosternant jusqu'à terre, j'obéis sans réplique assurément,

mais vous connaissez nos places, je risque de perdre la mienne, si vous

n'avez la bonté de me faire un reçu; le général a demandé un écritoire, et a

signé sans difficulté ce que l'exempt désirait. Après quoi, l'alguasil et sa

troupe ont déguerpi le Château, non sans escamoter, filouter, voler suivant

l'usage de ces coquins-là, tout ce qui a pu tomber sous leurs mains [2].

À peine partis, qu'avant même d'ouvrir l'ordre, on a raisonné prodigieusement

sur les manœuvres sourdes et infâmes du président; mais comme tout ce qui a

été dit, n'est que ce que je viens de placer en résultat de nos combinaisons

tout-à-l'heure, je passe rapidement aux suites essentielles de cette

aventure.

Tout étant calme, toutes les réflexions étant faites, le comte a ouvert

l'ordre; et après avoir parcouru rapidement quelques lignes. . . . Quoi!

monsieur, a-t-il dit avec surprise à Sainville, vous êtes _le comte de

Karmeil_? Je connais beaucoup votre père; _le comte de Karmeil_, s'est écrié

madame de Blamont toute troublée. . . . Avez-vous bien lu, ne vous trompez-

vous point?. . . . Ciel . . . Léonore, non je ne résiste point à ces coups

multipliés du sort. . . . Malheureux enfant . . . Ouvre tes bras . . .

reconnais ta mère, et trop émue de tout ce qui venait de précéder . . . trop

attendrie d'une scène si touchante, elle s'est évanouie sur le sein même de

Léonore. Grand Dieu, a dit celle-ci, les bontés de cette aimable dame

l'abusent assurément, que veut-elle dire? . . . Moi, sa fille! Ah plût au

ciel que cela eût été! Vous l'êtes, mademoiselle, ai-je dit alors, secourons

madame de Blamont . . . elle est bien loin d'être dans l'erreur; nous avons

tout ce qu'il faut pour vous convaincre. . . . Sainville, aidez-nous à rendre

à votre femme la plus adorable des mères.

Je te laisse à juger le trouble universel; le comte nullement au fait, ne

savait lui-même où il en était. Madame de Senneval plus instruite, assurait

Léonore qu'on ne se trompait pas, enfin, madame de Blamont vivement secourue

par Aline, qui ne savait à qui voler, a repris l'usage de ses sens, elle

s'est rejetée une seconde fois dans les bras de Léonore, tout s'est éclairci,

j'ai produit d'un côté la lettre du chevalier de Meilcourt, de l'autre les

dépositions du pré Saint-Gervais, et toutes ces pièces s'enchaînant, se

prêtant mutuellement des forces, il est devenu impossible à Claire de

Blamont, à qui nous conservons le nom de Léonore pour l'intelligence de cette

histoire, il lui est devenu impossible, dis-je, de pouvoir plus long-tems

s'aveugler sur sa naissance. . . . Et voilà donc pourquoi j'étais haïe de

madame de Kerneuil, a dit cette jeune personne, en se jettant aux pieds de sa

véritable mère; voilà donc pourquoi on me détestait. Oh! madame, a-t-elle

continué, mais avec plus de manière que de véritable sentiment: (c'est un

trait de son caractère qu'il ne faut pas perdre de vue)! oh, madame, laissez-

moi vous demander à genoux des sentimens que mon malheureux sort ne m'a

jamais permis de connaître; mon ame était faite pour les sentir, et la plus

barbare des femmes lui en a toujours refusé la jouissance. Sainville, viens

te précipiter, comme moi, aux genoux de cette tendre mère; demandes-lui

pardon de nos égaremens, et ne songe plus à m'obtenir que de son aveu. Alors,

cet intéressant jeune homme, bien plus vraiment affecté que sa femme, a

arrosé les pieds de madame de Blamont de ses pleurs; et prosterné devant

elle, oh! madame, lui a-t-il dit, daignerez-vous me pardonner mon crime?

. . . . des crimes! . . . Ô grand Dieu, a dit promptement cette mère délicate

et sensible! vous n'en avez point commis, tout votre tort est de l'avoir

aimée; je l'aurais aimée comme vous; levez-vous Sainville. . . . La voilà, je

veux que vous la receviez de ma main . . . Je ne t'esquisserai point la

situation de cette femme adorable, au milieu de ce couple charmant . . .

Aline embrassant tour-à-tour, et sa mère et sa sœur. . . . Non, mon ami, non,

c'est avec les couleurs de la nature même qu'il faut essayer de rendre ce

tableau, l'art ne réussirait pas à le tracer.

Pendant ce tems, nous expliquions, le plus succinctement qu'il nous était

possible, toute l'histoire au comte de Beaulé. --Voilà des aventures bien

singulières, a-t-il dit, en s'approchant de madame de Blamont; ma chère et

ancienne amie, continuait-il en lui prenant les mains, en vérité, elles

m'intéressent aux larmes, . . . Mais vous êtes d'un mystère. . . . Pourquoi

donc ne m'avoir pas dit?. . . . Le voilà devenu mon fils, maintenant ce cher

Sainville. . . . Et cette malheureuse Aline à qui l'on en voulait aussi.

. . . Quelle horreur! Allons, allons, que tout se calme, je les prends tous

trois sous mon aîle, et si la moindre infortune les menace encore, j'y expose

plutôt ma tête que de les en voir accablés l'un ou l'autre; et tous les bras

unanimement, se sont tournés vers ce tendre et honnête militaire; on l'a

entouré, on l'a remercié, caressé; madame de Blamont dans l'excès de sa joie,

lui a sauté au col, et lui a dit: «Ô mon cher comte, oui, ou vous ne m'avez

jamais aimée, ou vous arracherez au malheur ces trois intéressantes

créatures.»--J'en donne ma parole, a répondu le comte tout ému, et comment ne

l'entreprendrais-je pas, quand je vois autour de moi, l'hymen, l'amour et

l'amitié m'en conjurer au nom de tous leurs droits; Karmeil est mon ami

depuis trente ans, nous avons _guerroyé_ ensemble en Allemagne, en Corse.

. . . Ce sont les cent mille écus qui le désespèrent. . . . Mais vous vous

étiez donc fait passer tous deux pour morts, a-t-il continué en s'adressant à

monsieur et à madame de Sainville? . . . Il est vrai, monsieur, reprit le

jeune amant de Léonore, c'est une des circonstances de notre histoire que

j'avais cru devoir taire; Léonore avait écrit à ses parens que ne pouvant

résister à l'horreur de sa situation, elle s'était d'abord sauvée de son

cloître, pour se réunir à l'objet de ses vœux; qu'ensuite retenue par la

décence, elle n'avait osé achever une telle démarche, que se trouvant par sa

conduite entre la perte de tout ce qu'elle aimait, et le deshonneur, elle

avait pris le parti d'abréger ses jours, pour qu'on doutât moins de ce

qu'elle annonçait, elle avait placé ce billet au fond d'une boëte, arrangé

dans une de ses robes, et nous avions envoyé jetter le tout dans la rivière.

On aura retrouvé le paquet, on aura reconnu l'habit, lu la lettre, soupçonné

sans doute le corps dévoré, et il ne doit plus être resté dans la province de

doutes sur sa mort. Pour moi, j'écrivis à mon père que je passais en Russie,

guidé par le désespoir, et qu'il n'entendrait jamais parler de celui qu'il

voulait rendre sa victime; pour mieux constater ma perte totale, dans le

dessein d'anéantir les recherches, je priai un ami que j'avais dans ce pays-

là, d'apprendre au bout de trois mois ma mort au comte de Karmeil; j'ai su

qu'il l'avait fait, et que mon père s'en était beaucoup plutôt consolé que

des cent mille écus que je lui ravissais. --Et voilà donc, reprit le comte,

ce qui légitime la lettre du chevalier de Meilcourt; courage, courage, mon

ami, ajouta le général, avec cet air franc qui lui assure tous les cœurs,

. . . courage, nous reviendrons de tout ceci; tenez, je vous le dis encore,

il n'y a que les maudits cent mille écus qui désolent votre père; morbleu! si

nous pouvions ravoir seulement la moitié des lingots laissés à l'Inquisition.

. . . Comme je serais sûr de le faire changer d'avis. . . . Mais je ne

renonce pas à ces lingots, en vérité je n'y renonce pas, je parlerai au

ministre. . . . Il faut qu'on écrive, . . . c'est une infamie; il faut que le

Roi d'Espagne la répare . . . il le doit. Et se retournant vers Aline, ô pour

toi, mon enfant, point d'inquiétude, tu es assurément des trois, celle qui

doit en prendre le moins; le moyen du président est un subterfuge qui tombe

dès que la faute est reconnue, il n'y a aucune lettre de cachet pour toi, la

seule qui existe, est contre madame de Sainville, ainsi tu n'as donc rien à

redouter, le signalement donné dans les bureaux, est une erreur qui tombe à

l'examen; les dangers n'existent donc plus que pour Léonore, . . . et j'en

réponds. Les effusions de la reconnaissance recommencèrent à s'épancher ici

de nouveau, et l'heure du souper étant venue, on a été se mettre à table, où

bientôt l'espérance réveillant dans toutes les ames les sentimens que tant

d'évènemens fâcheux venaient d'absorber, a fait renaître la tranquillité et

la joie sur tous les visages.

Le lendemain, il a été décidé qu'on cacherait soigneusement au président tout

ce qui regardait Léonore; que jamais cette jeune personne ne devait passer

dans le public, pour autre que pour la fille de madame la comtesse de

Kerneuil; qu'elle avait été élevée par elle, qu'elle en portait le nom,

qu'elle en devait réclamer les biens; qu'après avoir arrangé à Versailles,

l'histoire de la lettre de cachet, ce que le comte supposait être au plus

l'histoire de vingt-quatre heures, on chercherait un homme d'affaires,

intelligent et sûr, qui partirait avec les jeunes gens, pour aller à Rennes,

travailler à la reddition des biens de Léonore; que votre conscience soit en

paix, a dit le comte à madame de Blamont, voyant qu'elle répugnait à cet

arrangement; je conçois votre délicatesse et je la crois hors de saison;

entre deux maux inévitables, l'homme sage doit toujours préférer le moindre;

ou il faut que Léonore soit déclarée votre fille, ce qui est impraticable

avec un homme comme le président, qui, après avoir déjà comploté dès le

berceau contre le bonheur de cette malheureuse, ne la retrouverait que pour

la tourmenter de quelque autre manière; ou il faut qu'elle se fasse

reconnaître pour ce qu'on a toujours cru qu'elle était, et dans ce cas, il

faut qu'elle réclame les biens. Mais si parmi les héritiers de madame de

Kerneuil, a dit madame de Blamont, il se trouvait quelques malheureux que

ceci aille ruiner. --Ce serait un malheur, a dit le comte, mais un malheur

très-aisé à réparer par des sacrifices que Léonore ferait assurément, et dans

tous les cas, un beaucoup moindre mal que de rendre Léonore au président.

Songez-vous, a-t-il continué, à la multitude d'explications indécentes, qu'il

faudrait donner au public si nous prenions ce parti? Le président n'a aucun

besoin, d'avoir encore une fille; il s'en croit une dans Sophie, il en a

abusé pour des horreurs; n'éveillons rien de plus dans cette ame perverse;

que Léonore déjà malheureuse avec une mère chimérique, ne la devienne pas

davantage avec un père réel. . . . Et quelle fortune d'ailleurs feriez-vous à

cette jeune femme? Savez-vous à quel point elle m'intéresse? Croyez-vous que

je souffrirais, que vous endommageassiez la dot de votre Aline, cette dot qui

doit faire la fortune de notre cher Valcour, du plus honnête et du meilleur

des hommes! . . .

Oh! monsieur, s'est écrié Aline, que cette considération ne vous arrête pas;

ce n'est pas mon bien que Valcour desire, et ce bien je n'en veux pas moi-

même, si on ne le partage avec ma sœur. . . . Non, a repris le comte, Léonore

n'accepterait cette offre obligeante de son aînée, que dans le cas où elle

n'aurait pas une autre fortune; mais elle a de quoi vivre sans vous, il faut

qu'elle réclame l'héritage de madame de Kerneuil, et qu'elle en jouisse;

rapportez vous en à ce que je vous dis, laissons les choses comme on les

croit, cela vaut mieux que comme elles sont. . . . Mais ces héritiers que

nous dépossédons me tracassent, a repris encore une fois l'honnête présidente

. . . Eh bien! morbleu, a dit le comte, eh bien! nous leur donnerons des

délégations sur les lingots de Madrid. Cette saillie a fait rire, et tout le

monde revenant enfin à cet avis, on est unanimement convenu des trois points

suivans: 1°. Qu'il fallait s'occuper d'abord, de la levée de l'ordre, sans

avoir aucune sorte d'inquiétude pour Aline, que cet ordre ne regarde que par

une supercherie trop grossière, pour ne pas être anéantie au plus petit

mouvement de réflexion; que pour l'honneur du président, il était même sage

de taire cette ruse damnable, bien assuré qu'il serait le premier à la cacher

sans doute avec le plus grand soin, dès qu'il apprendrait son peu de succès;

2°. Qu'il fallait faire approuver au comte de Karmeil le mariage de

Sainville et de Léonore, et le revêtir aussitôt des formalités religieuses et

civiles, par le défaut desquelles, il ne se trouvait nullement valide. 3°.

Qu'il fallait prouver qu'Elisabeth de Kerneuil, crue morte, n'avait été

qu'enlevée par celui qui l'épouse, et la faire à l'instant paraître comme

héritière légitime des biens du comte et de la comtesse de Kerneuil.

Ces résolutions prises, les lettres préparatoires écrites, quelques

réflexions unanimement faites sur la singularité de la fortune de Léonore,

proscrite dès sa naissance par son père, et ne revoyant pour-ainsi dire, un

nouveau jour, que pour retomber une seconde fois dans les pièges de ce

scélérat; toutes les marques d'attachement, de tendresse et de

reconnaissance, délicieusement données de part et d'autre; on ne s'est plus

occupé que du plaisir d'écouter les aventures de la belle Léonore,

lesquelles, si tu le veux bien, vu la quantité de choses qu'on me fait écrire

relativement à tout ceci, ne te parviendront que dans ma première lettre.

[Footnote 1. Tout ce qui est barbare a conservé l'idiôme de la barbarie. Il

semble que nous ne devions nécessairement parler que la langue de nos cruels

ancêtres, chaque fois que nous imitons leurs attroces coutumes. Voyez le

style des arrêts, des monitoires, des assignations, des lettres-de-cachet; il

est heureusement impossible de tuer ou d'enfermer un homme, en bon français.]

[Footnote 2. Et voilà ce qu'on appelle en France de la civilisation; c'est à

ce prix que nous n'allons plus chercher notre nourriture dans les bois; c'est

au prix d'une multitude de crimes tolérés, autorisés, récompensés, que le

Gouvernement achète la punition de deux ou trois délinquants, qui seraient

bien confus d'avoir autant d'horreurs à se reprocher, que les scélérats qui

viennent les arracher du sein de leur famille. . . . Oui, voilà ce que dans

notre patrie, on appelle le bon ordre, la sûreté, . . . la police. . . . Ô

vertu, comme tes autels s'en honorent, et comme les français s'entendent à te

servir! (_note de l'auteur._).

Il ne faut pas oublier qu'il ne s'agit ici que du gouvernement ancien. (_note

de l'éditeur._)]

LETTRE TRENTE-SEPTIÈME,

_Le président de Blamont à Dolbourg._

Paris, ce 18 novembre.

Eh bien, Dolbourg? malgré tes faux systêmes, malgré tes absurdes

raisonnemens, conviendras-tu que le ciel favorise souvent ce que tu appelles

le crime, et qu'il abandonne fréquemment ce que tu nommes la vertu? Où diable

avais-tu pris le contraire? En honneur, tu as encore de certains préjugés de

classe, qui me font rougir pour toi tous les jours. J'ai beau dire que tu es

mon élève, on ne le croit pas dès qu'on t'entend. Dernièrement je te mene en

bonne compagnie, avec des académiciens, avec des sectatrices du Licée, je te

produis au milieu des Socrates et des Aspasies du siècle. . . . Ne te vois-je

pas prêt à monter en chaire pour nous prouver l'existence de Dieu. . . . On

se mit à rire, on me regarda. . . . Vieux comme Hérode, je ne pus

malheureusement pas t'excuser sur ton âge; je pris le parti de te renier.

. . . Mais forme-toi, je t'en prie. . . . Guerre ouverte et déclarée à

toutes les sottes chimères qui t'offusquent encore, et ne m'expose plus à des

avances de cette espèce.

Quoi qu'il en soit, dis-moi si tu vis jamais rien de plus plaisant que

l'arrivée de cette jolie aventurière chez ma femme; que la sainte et

touchante hospitalité que lui accorde la bonne et chère épouse; que la

manière subite dont je suis averti de tout cela; que ce père, que ce bon

gentilhomme Breton, qui sollicite mon agrément, pour faire enlever son fils

chez ma femme, où la renommée lui apprend qu'il existe, et que cette occasion

singulière, enfin, de faire tout naturellement capturer notre charmante

Aline, au lieu de la dulcinée du fils de notre gentilhomme en colère.

Hein . . . qu'ose-tu dire? . . . Ose tu prétendre à présent, que ce n'est pas

une main divine, qui vient mettre à la fois dans nos lacs ces deux touchantes

créatures.

Or, comme on est maintenant aux prises, et que je ne doute nullement de la

réussite, il est à-propos que je t'indique la marche, et que je t'esquisse le

plan de nos projets.

Suivant mon calcul, Aline sera le 21 ou le 23 aux bénédictines de Lyon. Comme

j'ai écrit à l'abbesse, qui est de mes amies, pour qu'on la tienne très-à-

l'étroit jusqu'à notre arrivée, nous la laisserons une semaine ou deux, pour

nous assurer de l'autre; le vieux comte Breton m'a eu l'air de se soucier, on

ne sauroit moins, de cette demoiselle de Kerneuil, qu'il a plu à son fils

d'enlever. Pourvu que je l'en débarrasse, il est content, et pourvu qu'il

n'ait point de pension à payer, il est aux nues. Cette jolie fille est ce

qu'on appelle une vraie créature abandonnée; ni père, ni mère. . . . Crue

morte dans sa patrie . . . , une mauvaise conduite . . . , aucun appui

. . . , tu m'entends . . . , n'est-ce pas là, dans toutes les règles, une

jolie petite anguille jettée dans nos filets? . . . N'y aurait-il pas de

l'injustice à n'en pas profiter. Quand le ciel nous l'abandonne aussi

constamment? . . . et avec cela jolie comme un ange, 18 ans . . . Point de

prémices, j'en conviens, mais il y a tant de façons de s'en dédommager, il

est une sorte de libertins aux yeux desquels toutes ces misères-là doivent

être indifférentes. N'est-on pas toujours sûr de voluptés nouvelles et

piquantes, quand on en a soi-même à proposer que de cette espèce?

Afin d'éviter l'air du trop grand empressement, nous ne nous rendrons donc à

Verfeuil que dans quatre ou cinq jours, et là, avec toute la décence

imaginable, avec toutes les politesses requises, nous enléverons la chère

Léonore de Kerneuil, qu'inévitablement ma femme, très-étonnée de la méprise,

aura gardée par bienséance, et nous la conduirons sur-le-champ dans la petite

maison de Montmartre, où la victime restera en dépôt jusqu'à ce qu'il plaise

aux sacrificateurs d'en offrir l'hommage à Vénus.

Il y aura encore une scène à Verfeuil, tu le comprends, j'espère, et la

Senneval qui clabaudera, et le vertueux Déterville qui froncera le sourcil

gauche en élevant la lèvre inférieure sur l'autre, et la présidente qui

pleurera . . . qui me redemandera sa fille, qui m'appellera son tyran,

son . . . Et toutes les jolies épithètes que les dames prodiguent quand nos

fantaisies ou nos goûts ne s'arrangent pas à la stupide monotonie des

leurs . . .

Et quelle est ton intention ici. . . . Feindre. . . . À quoi bon? . . . Le

chasseur tend-il encore des pièges quand le gibier, sous la dent du chien,

n'attend plus que sa main pour le saisir? Il fallait que ce mariage se fît,

dirai-je très-résolument, vous y mettez sans cesse de nouveaux obstacles,

j'ai dû les vaincre. . . . Votre fille n'est pas morte, vous la reverrez

. . . Mais ce ne sera plus que sous le nom de _madame Dolbourg_. . . . Qu'on

crie, qu'on pleure, qu'on fasse après tout ce qu'on voudra, très-peu importe,

nous tenons, voilà l'important.

Ces soins remplis, la demoiselle de Kerneuil en sûreté, . . . déjà à nous,

même si tu veux, nous volons à Lyon, le mariage s'y fait, et l'acte se

consomme dans mon impénétrable château de Blamont, où, des bords frais et

fleuris du Rhône, nous accourrons tout d'une traite. Eh bien! le projet te

plait-il? Le trouve-tu bien raisonné? Par ces nouveaux arrangemens, la

demoiselle Augustine, des dispositions de laquelle je commençais à être fort

content, nous devient assez inutile comme tu vois; n'importe, c'est un sujet

à ménager, il peut survenir tout plein de cas dans la vie où l'on ait besoin

d'une fille sûre comme celle-là; une scélérate accomplie n'est jamais un

meuble inutile à deux libertins comme nous. Tu n'imagines pas, mon ami, à

quel point j'ai la belle Bretonne dans la tête, je ne sais, mais j'éprouve

pour elle quelque chose de beaucoup plus vif que pour une autre femme, et

sans la connaître, sans l'avoir vue, une voix secrette semble assurer mon

cœur que jamais volupté sensuelle n'aura sû le délecter autant. C'est une

chose bien plaisante que les inspirations de la nature; un philosophe qui

s'attacherait à les scruter toutes, en trouverait de bien extraordinaires,

n'est-il pas déjà très-singulier qu'elle nous chatouille intérieurement,

d'une manière inexprimable, rien qu'au désir d'un mal projetté; que

deviennent donc les loix des hommes si la nature nous délecte au seul projet

de les enfraindre.

Eh bien, toujours un peu de morale; il y aurait de la gloire avec un autre,

mais avec toi c'est peine perdue; tu as la moitié moins de plaisir à faire le

mal, parce que tu ne le raisonnes pas, et qu'il n'est vraiment délicieux que

quand on le combine et le savoure; c'est seulement alors qu'il laisse de

voluptueux souvenirs dont on jouit mille ans encore après qu'il est commis.

Ne t'imagine pas que tous ces projets me fassent oublier Sophie, jamais de

nouveaux désirs n'absorbent en moi les anciens; je flotte indifféremment dans

les plus doux; comme l'abeille au milieu des fleurs, je souille et profane

tout ce qui se trouve le plus à ma portée, je laisse le reste pour les heures

du désœuvrement, et m'arrange toujours de manière à les rendre rares. On

cherche, on guette et l'on découvrira, sois en sûr, cette charmante fugitive.

Une fois trouvée, tu t'imagines bien qu'il faut _pour l'exemple_, qu'elle

soit traitée à toute rigueur; je tiens étonnamment à l'exemple, moi . . . je

te l'avoue; j'ai donné plus de vingt fois dans ma vie, mon opinion, pour

faire périr des malheureux, dans le seul dessein de faire des exemples. Je

trouve que rien n'est profitable à la société comme _l'exemple_; que de

corrections depuis qu'on roue et pend tous les jours; il n'y a que sur nous

que ce maudit exemple est muet; en sais-tu la raison? . . . C'est qu'on ne

nous pend point, c'est qu'on n'ose pas même nous accuser, il naît de là, une

impunité bien délicieuse pour des ames comme les nôtres [1].

Il me paraît d'ailleurs essentiel de punir sévèrement la compatissante madame

de Blamont, d'accorder ainsi l'hospitalité à tout ce qu'il pleut par an de

jeunes filles dans la province, on finirait par en jaser, et tout honnête

époux, avec sa propre réputation, a encore celle de sa femme à ménager.

Oh! pour le coup, adieu tout de bon, il est deux heures du matin et je tombe

de sommeil.

[Footnote 1. Il est certain que si l'on condamnoit les juges qui se trompent

quand il s'agit de mort, au même supplice que celui qu'ils prononcent, on ne

verrait plus tant d'infamie, moins de sang s'éleveroit contre ces bourreaux;

et pour une ou deux tignasses au gibet, ce qui ne faisait qu'amuser

infiniment le peuple, on conserverait la vie à mille innocens.]

LETTRE TRENTE-HUITIÈME,

_Déterville à Valcour._

Verfeuille, le 16 Novembre.

________________________________________

_Suite de l'Histoire de SAINVILLE et de LEONORE._

HISTOIRE DE LEONORE.

________________________________________

SI quelque chose peut excuser, madame, dit cette belle fille en s'adressant à

madame de Blamont, la démarche hazardée que m'a fait faire monsieur de

Karmeil, auquel vous permettrez que je continue de donner le nom de

Sainville, plus connu dans nos aventures, si, dis-je, quelque chose peut me

valoir votre indulgence, j'ose la réclamer en raison des traitemens odieux

que j'avais toujours reçus de madame de Kerneuil; c'est une faible excuse

sans doute; une fille doit tout endurer de ses parens, je le sais, mais quand

rien ne dédommage des duretés, quand la femme qu'on croit sa mère, nous dit à

tout instant qu'elle ne nous est rien, qu'elle a été trompée, qu'on a changé

son enfant en nourrice, que celle qu'on lui a rendue à la place, n'est que la

fille d'une paysanne, et qu'à de tels propos se joignent des menaces et des

coups, la patience échappe, vous le concevez; quand à la suite de cela, on se

voit enlevée à un homme qu'on adore, pour être sacrifiée à celui qu'on

déteste, qu'on a quinze ans et ma tête, on doit faire bien des étourderies.

Votre tête, dit madame de Blamont? --Oui madame, reprit Léonore, je vais vous

donner trop de preuves de sa vivacité, pour ne pas vous prévenir avant tout

d'en vouloir bien pardonner les écarts.

Je ne vous répéterai point, madame, poursuivit notre héroïne, ce que vous

savez du commencement de mon histoire, je vois trop combien vous désirez

d'apprendre quel fut l'événement affreux qui me sépara de Sainville à Venise,

pour ne pas en venir tout d'un coup au développement de cette catastrophe.

Une prudence mal-entendue, et que je me suis reprochée bien des fois depuis,

devint la seule cause de ce malheur. Le noble Fallieri, qui troubla si

cruellement notre union, ne m'avait point caché ses projets; je les avais

appris dans une lettre signée de lui, qu'il m'avait fait tenir par un de nos

gondoliers; et m'étant contentée de dire à cet émissaire, qu'il pouvait

assurer celui qui le faisait agir, qu'il perdait et son tems et ses peines;

pour éviter des querelles et des éclaircissemens; j'avais déchiré ce billet

sans jamais en parler à Sainville, puis sans rien revéler de mes motifs,

j'avais engagé mon époux à congédier, comme suspects, tous les gens qui nous

entouraient. Il le fit, tout fut inutile; le complot était trop bien formé;

Fallieri était trop riche, et avait trop de monde à ses ordres, pour que sa

proie pût lui échapper. Et quel était l'homme, grand Dieu! quel était le

monstre qui voulait me ravir à mon amant! Je ne saurais vous le peindre sans

dégoût, ni me le rappeller sans horreur. Tout ce que la nature peut réunir de

traits difformes, elle l'avait à plaisir rassemblé, pour en composer cet

homme effrayant; et si quelque chose pouvait l'emporter encore sur ce

physique épouvantable, c'étoit et l'esprit et le cœur de ce libertin de

profession. Ne vous imaginez point que l'amour eût part aux démarches de ce

vilain homme; il avouait hautement qu'il ne l'avait jamais connu. Guidé par

son intempérance, n'aspirant qu'à la contenter, tout ce qui avait quelques

attraits, devenait égal à ses yeux; le billet que j'avais reçu était un écrit

circulaire, dont le style était toujours le même, et après lequel on

employait d'autres moyens, si celui-là ne réussissait pas.

Ce fut quatre jours après la mauvaise réponse que lui avait valu son impudent

écrit, que Sainville imagina de me laisser seule au jardin des figues de

l'isle de Malamoco, de noirs pressentimens m'agitaient sans que je pusse en

démêler la cause; vingt fois je fus tentée d'arrêter Sainville, tantôt je

voulais lui tout avouer, l'instant d'après je voulais lui inspirer de la

jalousie, sans lui dévoiler mes motifs. . . . Je chancelais . . . je

balbutiais, mes pleurs l'inondaient malgré moi, sa vertueuse sécurité

n'entendait rien, et il partit sans que j'eusse trouvé le courage de lui

dévoiler ce perfide secret. Il ne fût pas plutôt éloigné, que je sentis

l'horreur de ma position, et qu'un mouvement involontaire m'avertit que

j'allais bientôt y succomber.

La malheureuse propriétaire de ce jardin que nous supposions honnête, avait

elle-même donné les plus sûrs renseignemens de nos démarches, elle seule

avait persuadé à Fallieri, que l'enlèvement, (mon époux même y fût-il),

devenait dans son enclos la chose du monde la plus aisée.

Elle m'aborda dès que Sainville fût loin, et quittant l'air respectueux

qu'elle avait toujours eu jusqu'alors, elle m'avertit insolemment ou de

partir, ou d'entrer dans sa maison si je ne voulais pas être vue, ainsi que

je lui en avais témoigné le désir, parce que d'autres personnes allaient

arriver pour se promener dans son jardin.

Ce discours, le ton dont il était prononcé, l'air de celle qui me

l'adressait, tout me fît frémir de colère et d'effroi, eh! comment donc

madame, dis-je à cette arrogante créature, ne vous rappelez-vous point de nos

conventions? C'est l'affaire d'un instant, mon mari va revenir. Oh! parbleu,

oui p . . . . Ton mari, répondit-elle, des maris comme cela se trouvent

partout, et je vais t'en donner un qui vaudra mieux . . . À ces cruelles

paroles une sueur froide me saisit, je me vis perdue sans ressource. . . . Je

me laisse tomber à genoux les mains élevées vers elle. . . . Oh madame!

m'écriai-je, ô! ma chère dame, voulez-vous m'abandonner. . . . Voulez-vous

donc me livrer vous-même, j'ose vous implorer comme ma protectrice. . . . Ne

sacrifiez pas l'innocence . . . Mais il n'était plus tems. . . . Elle était

déjà loin de moi, six hommes m'entourent aussitôt et me portent

presqu'évanouie dans une gondole, qui s'éloignant de l'isle avec rapidité,

gagne le canal de la Brenta [1], et aborde après quatre heures de marche, au

pied d'un palais solitaire, où m'attendait mon ravisseur.

On m'apporta à ses pieds, plus morte que vive, et quelque fût l'excès de son

libertinage, quelque peu de délicatesse qui put rester dans cette ame

grossière, il comprit bien pourtant que mon état ne lui permettait point de

satisfaire ses desirs; que pour leur intérêt même, il était bon d'attendre

quelques heures, afin de pouvoir exciter au moins des sensations quelconques

dans l'objet malheureux qu'il immolait aux siennes. Il ordonna qu'on me fît

mettre au lit, etc. . . .

Ici Léonore balbutia et rougit extraordinairement. . . . Madame, reprit-elle

toute confuse, s'adressant toujours à la présidente, vous m'avez ordonné de

ne rien vous cacher, j'ose tout avouer pour vous obéir, j'ai été sage tant

que je l'ai pu, mais vous ne me condamnerez pas au moins pour des larcins qui

tournent tous à la honte des ennemis de ma pudeur, sans qu'il y ait une seule

faiblesse de ma part.

Eh! mais vraiment, qui ne connait pas ces choses là, a dit le vieux général,

on sait bien qu'une fille abandonnée ou évanouie, ne peut pas se garantir de

l'impudence d'un homme, il n'y a pas dans tout cela pour votre compte le

soupçon même d'un péché véniel, une femme n'est jamais coupable que par

volonté, tout ce que la force lui enlève, est à la charge du ravisseur et

jamais de sa conscience; mais il y a de ces coquins-là, qui ne se soucient

point du tout d'un tort de plus ou de moins, et qui, pourvu qu'ils ayent ce

qu'ils désirent, ne sont nullement difficiles sur la manière dont ils

l'obtiennent.

Hélas! monsieur, reprit Léonore, ce libertin sans doute était du nombre de

ceux dont vous parlez. . . . Il obligea une femme entre les mains de qui je

venais d'être confiée, de me mettre au lit devant lui, et tout ce que ses

yeux purent découvrir, il leur permit de le dévorer. . . . On vous mit nue,

dit le comte? . . . Et Léonore rougissant. --Monsieur. --Oh! nous lui faisons

grace de ces détails, dit Madame de Senneval, en vérité comte, vous êtes trop

curieux, vous voyez bien que ce vénitien est un impudent qui se permet tout,

excepté ce qu'il croit devoir attendre pour le plus grand intérêt de son

plaisir. . . . C'est cela, n'est-ce pas ma belle? . . . Oui, madame, reprit

Léonore, votre adroite honêteté dit tout en m'en épargnant la honte, c'est le

comble de l'esprit et de la délicatesse. . . . Il y a pourtant encore quelque

chose que je voudrais savoir, dit le comte. . . . Et que vous ne saurez

pourtant pas, interrompit madame de Blamont, voyez comme vous faites rougir

toutes ces jeunes personnes, poursuivez, poursuivez Léonore, vous avez assez

peint le personnage pour que nous devinions ce qu'il peut faire.

La révolution que j'avais éprouvé, reprit notre belle aventurière, le chagrin

dévorant qui me consumait, les larmes que je ne cessais de répandre, tout

rendit bientôt mon état plus grave que ne l'avait cru Fallieri, et lorsqu'il

se présenta le lendemain, pour jouir du succès de sa criminelle entreprise,

il me trouva dans une telle agitation, tourmentée d'une fièvre si violente,

qu'il lui devint encore impossible de remplir l'objet de ses désirs; cet

accident lui inspirant beaucoup plus d'humeur que d'intérêt, il se retira en

grumelant, en pestant contre les Françaises qui, plus mignonnes ou plus

délicates que les autres, lui faisaient, disait-il, toujours de pareilles

scènes. Qu'on ne m'en amène plus, ajoutait-il, je ne puis souffrir ces prudes

qui s'évanouissent de douleur, pour une chose qui ferait accourir les autres,

et il disparut, laissant des ordres, pour qu'on l'avertit dès que ma santé

serait meilleure.

On prétend que c'est dans l'excès de l'infortune, que le génie trouve les

plus sûres ressources contre le sort qui nous tourmente, je m'y confiai, et

n'eus pas à m'en repentir.

Dolcini, c'était le nom du chirurgien qui me soignait, était un homme

d'environ trente ans, d'une belle figure et d'un caractère doux et honnête;

sitôt que je crus m'apercevoir que son ame s'ouvrait en ma faveur, que non-

seulement il plaignait ma situation, mais qu'il s'attendrissait même sur les

maux qui devaient suivre mon rétablissement, je lui peignis ma reconnaissance

avec des termes si vifs, que les expressions pénétrant son cœur, finirent

bientôt par l'embrâser. . . . Dolcini devint amoureux. --Je m'en aperçus, je

lui permis de me parler de sa passion, je fis tout ce que je pus pour lui

faire croire que je n'y étais pas insensible; me sortir à quelque prix que ce

dût être, du danger éminent où j'étais, me paraissait d'abord la chose la

plus essentielle, si la providence me tire de celui-ci, me disais-je, elle ne

m'abandonnera pas dans un autre, elle m'inspirera d'autant plus aisément ce

qu'il faut, pour sortir du plus faible, qu'elle ne m'aura pas refusé son

secours quand il fallait s'affranchir du plus grand, et je trouverai sans

doute, toujours bien plutôt à m'échapper des mains de cet homme-ci que de

l'autre.

Daignez prendre garde à cette manière de raisonner de ma part, dit Léonore en

s'interrompant, toute sophistique qu'elle peut vous paraître, c'est elle qui

m'a toujours guidée et je n'ai jamais craint de me précipiter dans un second

péril, pour éviter le sort du premier.

Sitôt que Dolcini me vit approuver sa flamme, il ne s'occupa plus que des

moyens qui pouvaient l'assurer de m'y voir répondre encore mieux.

L'essentiel serait de vous tirer d'ici, me dit-il, un jour avec empressement.

--Hélas! c'est tout ce que je desire. --Cela n'est pas aussi facile que vous

l'imaginez . . . pas si aisé que je le voudrais, nous sommes entourés

d'espions, cette femme qui vous soigne en est un . . . que nous ne devons

même pas penser à pouvoir écarter, quant à moi . . . que le coup réussisse ou

non, sur la seule entreprise, je suis perdu sans ressource, moyennant quoi le

plus sûr, si réellement vous avez un peu d'amitié pour moi, est de consentir

à passer en Sicile, ma patrie, où je vous donne ma parole de vous épouser

aussitôt que nous y serons, mais pour y passer, comment faire? --Si vous

m'aimez réellement, devez-vous me le demander? Votre tendresse ne doit-elle

pas applanir toutes les difficultés qui vous effarouchent? --Ah! croyez qu'il

faut qu'elles soient insurmontables, puisqu'elles m'arrêtent un moment. Puis

au bout d'un peu de réflexion. --Je ne vois qu'une chose, c'est de profiter

de votre maladie même, pour réussir à nous évader. --Et de quel secours

prétendez-vous donc qu'un tel accident puisse nous être? --Écoutez-moi, et

surtout ne vous effrayez pas du moyen, il est affreux sans doute, mais c'est

le seul possible au milieu de tout ce qui nous environne. --Expliquez-vous.

--Nous allons changer les nouvelles de votre état, et les simptômes de votre

maladie, je vais dire que vous êtes dans le plus grand danger, je vais vous

supposer à l'agonie, peu-à-peu vous empirerez . . . Vous aurez enfin l'air de

mourir; moi seul recevrai votre dernier soupir. Je suis bien sûr que votre

ravisseur ne laissera pénétrer ici, ni d'autres gens de l'art que moi, ni de

prêtres pour vous exhorter: nous n'aurons plus que votre garde à éblouir.

. . . Nous ne l'éloignerons pas . . . mais nous la tromperons; je réponds

presque de cette circonstance. . . . Vous, morte, ou du moins crue telle, je

serai seul chargé du soin de vous faire enterrer dans la paroisse voisine de

ce Château. Le fossoyeur est un drôle qui m'a des obligations; il vous

placera dans un caveau dont je serai maître. La même nuit j'irai vous en

retirer, et nous gagnerons promptement la Sicile. . . . Mon projet vous

répugne-t-il? --Il est un peu violent. . . . Un malheur imprévu . . . un

oubli. . . . --Ô juste ciel! tous ces cas sont-ils présumables avec l'amour

que vous m'inspirez. . . . Seroit-ce pour vous laisser là, que

j'entreprendrai une telle chose? J'irai vous en arracher, tous les périls

possibles dussent-ils se présenter à moi. --Soit, mais il faut tout prévoir

en pareille aventure, une fois déposée dans ce caveau, s'il vous arrive un

accident à vous même, l'infortune est toujours sur la tête des hommes, elle y

peut cheoir à tout moment, possédant seul votre secret, vous voyez bien que

je risque tout. --Le fossoyeur ne sera-t-il pas dans la confidence? Est-il

possible qu'il n'y soit pas, et s'il m'arrivait quelque chose dans cet

intervalle, n'irait-il pas vous délivrer? --Eh bien! je me livre, je

m'abandonne, et ma parfaite confiance en vous, détruit absolument toutes mes

craintes. --Mais belle Léonore, reprit amoureusement Dolcini en se

précipitant à mes pieds, daignerez-vous récompenser au moins tant d'amour et

de zèle? À ces mots je lui tendis la main et détournai la tête, de peur que

mon visage ne vînt à trahir les sentimens de mon cœur: il accabla cette main

des plus tendres caresses, et sortit à l'instant pour tout préparer.

Il revint le même soir, j'arrive, me dit-il, de commander dans la ville même,

une bierre à jour, rembourrée à trois pouces d'épaisseur de crins et de

plumes, doublée de satin blanc, et dans l'un des coins de laquelle, j'ai fait

pratiquer deux tiroirs, dont l'un contiendra des sels, des eaux spiritueuses,

et l'autre quelques confitures sèches, des biscuits et du vin d'Espagne, vous

y respirerez à l'aise, vous aurez sous votre main tout ce qu'il faut pour

vous secourir et vous sustenter vingt-quatre heures: et vous y serez aussi

mollement que dans une chaise longue. Cette bierre faite par un ouvrier de

mes amis, s'enverra chez un de mes parens à Padoue, et c'est là que j'irai la

chercher pour la porter ici pendant la nuit, afin que les espions se trouvent

déroutés par cette manœuvre, et que rien ne puisse se découvrir jamais. Votre

courage est-il toujours le même . . . ne chancelez-vous point? --Non, lui

dis-je, vos délicates attentions me convainquent trop bien des sentimens de

votre cœur, je me livre entièrement à vos soins, comptez sur ma

reconnaissance. Dolcini qu'enflammaient ces paroles, me remercia mille et

mille fois, et me protesta qu'il se rendrait toujours digne des sentimens que

je lui accordais, je ne suis qu'un pauvre chirurgien, me dit-il, mais je suis

honnête homme . . . confus . . . humilié, plein de remords de servir depuis

si long-tems les fantaisies grossières du maître où m'a placé mon étoile, et

trop heureux de trouver une telle occasion de le quitter à jamais. Ô Léonore,

quel changement dans ma fortune! j'étais hier l'esclave et l'agent du vice,

je deviens aujourd'hui le vengeur et le soutien de la vertu!

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3 · 第 1 / 22 段