d'esprit, de candeur et d'honnêteté, comprit au mieux leur langage; les siens
m'assurèrent bientôt du sentiment le plus réciproque et le plus sincère; il
ne fut plus question que de nous arranger; Dom Gaspard m'écrivit en français,
qu'il parlait fort bien, . . . je lui répondis, nous convinmes enfin d'un
rendez-vous; là, je me confiai entièrement à ce jeune homme; je ne suis point
la femme de Duval, lui dis-je, une fâcheuse aventure m'a fait tomber dans ses
mains à Tripoli, il m'a rachetée, . . . il veut abuser de ses droits pour me
contraindre à accepter des liens, . . . qui me déplaisent; êtes vous homme à
me sortir de cet esclavage? Assurément, me dit Gaspard, j'entreprendrai tout
pour briser vos fers et plus généreux que Duval, je vous proteste et de vous
ramener en Europe, et de n'exiger que là, la récompense de mes soins. --Ô!
Dom Gaspard, je me fie à vous, je vous crois incapable de me tromper, vous
rendez la vie à une malheureuse, comptez sur ma reconnaissance, et dès
l'instant nous ne travaillâmes plus l'un et l'autre qu'à tout ce qui pouvait
assurer notre projet.
L'entreprise n'était pas aisée, indépendamment de la jalousie de Duval, nous
avions encore à redouter son crédit dans la ville et dans les environs; Dom
Gaspard pour passer d'Alexandrie au Monomotapa, n'avait que la facilité des
caravannes qui partent du Caire; il fallait d'abord remonter le Nil jusqu'à
cette capitale de l'Égypte, se joindre à la caravanne, la suivre, tout cela
était lent, le consul pouvait nous faire arrêter.
Nous imaginâmes donc un stratagême assez bisarre; le jeune Portugais avait à
son service un nègre à-peu-près de ma taille et de mon âge; nous convinmes
qu'au moyen d'une composition de laquelle Gaspard avait le secret, on me
noircirait le visage et les bras, et qu'ainsi peinte, je partirais
secrettement avec ce jeune nègre dont je passerais pour le frère, que tous
deux, nous remonterions le Nil, et irions attendre Gaspard au Caire qui s'y
rendrait exactement la veille du départ de la caravanne, que restant par ce
moyen après moi à Alexandrie, il serait à portée et de rompre les recherches
de Duval, et de me rendre compte des effets plaisans de ma fuite. Nous
décidâmes également qu'en partant secrettement pour le Caire, je ferais
recevoir une lettre à Duval, qui lui dirait que ne voulant point écouter son
amour, que ne le pouvant pas, je me déterminais à le fuir, que je me rendais
à _Damiète_, où un négociant de ma connaissance que j'avais interessée par
lettre depuis mon séjour en Égypte, m'offrait les moyens de repasser en
Europe, et qu'aussitôt que j'y serais, je lui ferais tenir l'argent qu'il
avait déboursé pour moi; par ce moyen, Duval inquiété sur deux endroits,
puisque assurément il soupçonnerait aussi mon évasion par le Caire, en
multipliant ses recherches, courrait risque d'en perdre le fruit; mais ses
poursuites eussent-elles même lieu du côté de la caravanne, quelle apparence
qu'il pût m'y découvrir sous le déguisement que je prenais!
L'aventure était périllieuse, je le sentais, à supposer même que l'évasion se
fit sans aucun risque, quelle route j'allais entreprendre, était-il sûr que
le jeune Portugais dans lequel je plaçais toute ma confiance, en fut
certainement digne, ne pouvait-il pas abuser de ma situation? De l'empire que
je lui donnais sur moi. --Et si malheureusement je venais à le perdre, que
devenais-je seule, isolée, au milieu de cette caravanne, tout cela sans
doute, m'offrait de grands dangers; mais ils n'étaient qu'en
vraisemblance. . . . ceux que je courrais avec Duval étaient sûrs; un second
sommeil sous le berceau de jasmin, j'étais une femme perdue, je ne balançais
donc plus, et mes résolutions prises, je ne m'occupai que de l'exécution;
J'écrivis ma lettre; je décampai lestement le soir du logis de Duval, et fus
me cacher cette première nuit chez mon Portugais, qui, après m'avoir
renouvellé ses sermens d'attendre en Europe à exiger la récompense des soins
qu'il prenait de moi, me barbouilla le visage et les mains ainsi que nous
étions convenus, me revêtit d'habit de nègre, et me confia au sien avec
lequel je passai au Caire sans le plus petit inconvénient; cinq jours après,
Dom Gaspard arriva, me fit camper sur le chameau qui portait son bagage,
toujours comme un de ses gens, nous nous réunîmes au reste de la troupe et
nous avançâmes.
Chemin faisant, Gaspard m'apprit tout le train qu'avait fait ma fuite, il me
dit que Duval, furieux, ne doutant point du contenu de ma lettre, n'avait
tourné ses perquisitions que vers Damiète, malgré son désespoir, ajouta Dom
Gaspard, l'histoire n'en avait pas moins amusé toute la ville, les reproches
s'adressaient à lui, il fallait, disait-on, qu'il eut eu de mauvais procédés
pour moi; je paraissais trop douce pour avoir eu des torts la première, les
femmes me plaignaient, les hommes se moquaient de lui; mais abandonnons
totalement Alexandrie, et trouvez bon que j'entre dans quelques détails sur
la route singulière et peu fréquentée que je faisais.
Quoique cette multitude de voyageurs, rassemblés sous le nom de caravannes,
soit composée de gens de toutes sortes de pays et de religion, rien n'est
comparable pourtant à l'ordre qui y règne, une armée observe moins de
subordination, et c'est par le moyen de cette excellente police qu'on y est
en sûreté comme dans nos routes de France. Au seul chef appartient le droit
de décider sur le peu de différents qui s'élèvent, et ses jugemens sont
toujours équitables. On part ordinairement deux heures avant le jour, et
excepté une heure où l'on s'arrête aux environs de midi, la marche se
prolonge jusqu'à trois heures de nuit, les guides donnent les signaux sur une
timbale; tout alors doit être prêt en même tems; on n'excuse pas le moindre
retard, et personne n'est tenté de commettre une faute qui peut coûter la
vie; car il est très-difficile de rejoindre lorsqu'une fois on a eu le
malheur de se séparer. Quoiqu'on ne suive aucune route tracée, les
conducteurs sont si habiles qu'il ne leur arrive jamais d'égarer la
caravanne; les rangs indiqués le jour du départ s'observent toute la route
avec exactitude; mais le plus curieux, sans doute, est la patience des
animaux qui servent à ces entreprises, ils sont tempérans et infatigables;
ils semblent se prêter à tous les inconvéniens qui naissent du hasard, ou du
tems, et marchent s'il en est besoin plusieurs jours de suite sans prendre
aucune nourriture; cependant il en périt plusieurs; les ossemens qui jonchent
la route et servent souvent de remarques aux guides, sont une preuve sûre que
leur courage et leurs forces s'épuisent quelquefois à la longue.
Ce fut dans cet ordre que nous entrâmes le premier jour dans un désert
affreux; à peine y fûmes-nous, qu'il s'éleva un ouragan terrible, les sables
enlevés alors à la hauteur des nuës et retombant en pluie, non-seulement
aveuglèrent nos guides, mais leur firent même perdre absolument la trace
qu'ils devaient suivre, et les contraignirent à une halte qui dura jusqu'au
lendemain; cet événement m'inquiétait, quelqu'éloignée que je fus de Duval,
quel que fût mon déguisement, je craignais toujours qu'il ne nous fît suivre,
et qu'on ne vînt à me reconnaître; mais Dom Gaspard, attentif et prévenant,
ne cessait de me calmer et de me rassurer.
Après cette première aventure, nous continuâmes assez tranquillement notre
route jusqu'à Hélaoué, ville charmante et qui répond bien à son nom, dont la
signification est: _pays plein de douceur_, cette ville est la dernière qui
dépende du grand seigneur, on y voit des jardins délicieux arrosés de
ruisseaux, d'une fraîcheur bien précieuse pour ceux qui viennent de traverser
des déserts arides, où l'eau leur a souvent manqué, nous renouvellâmes nos
outres dans ce lieu, et y fîmes aussi quelques provisions de vins.
Entièrement revenue des craintes que m'avaient inspiré les poursuites de
Duval, ennuyée de mon déguisement, je proposai à Dom Gaspard de me laisser
reprendre ma première forme; mais il craignit que ce changement ne fit bruit
parmi les voyageurs, et il me pria pour plus grande sûreté de demeurer comme
j'étais jusqu'aux colonies Portugaises.
Au sortir de Hélaoué, nous traversâmes encore des déserts qui n'étaient pas
moins arides que ceux que nous quittions.
Léonore me dit un jour, Dom Gaspard en traversant tous ces affreux climats,
dans quel dessein croyez-vous que la divinité ait fait de si grandes fautes à
la contexture de notre planète? --Je serais bien en peine de le dire. --La
faute existe, elle est claire, est-elle faite exprès? ou l'est-elle par
inadvertance? Si elle est faite exprès, voilà un dieu méchant, si elle l'est
par inadvertance; voilà un dieu faible, et de toute façon un dieu qui a tort.
--Votre argument est sans réplique, je ne saurais comment y répondre, je m'en
tiens à la sensation produite par l'effet, et vous avoue qu'il est bien
difficile de s'enflammer pour la grandeur d'un être dont les torts sont aussi
réels. --Le pouvez-vous davantage, si le hasard vous place au milieu d'une
troupe de scélérats? --Assurément non. --Tout ce qui existe n'est donc pas
parfait, la seule perfection pourtant est digne de notre hommage; cependant
cette qualité ne se trouve pas dans les ouvrages de dieu. . . . dieu n'est
donc pas digne de nos hommages. Ô! Léonore, tirez vous de ce syllogisme,
c'est de toutes les manières de raisonner la plus sûre, retorquez, je vous
prie, celui-là.
Ces premiers élans de la philosophie de Gaspard, me firent voir que son
esprit mûri par l'étude, était bien loin d'adopter l'erreur, et mon estime
pour lui, en redoubla; peut-être aurai-je bientôt occasion de vous mieux
développer ces systèmes, continuons notre route maintenant.
De _Hélaoué_ nous fûmes à _Machou_, gros bourg situé sur le bord oriental du
Nil, qui forme en cet endroit deux isles remplies de palmiers, de Sené et de
Colloquinte; huit jours après, nous arrivâmes à _Dongola_, frontière de la
Nubie. À une lieue environ de largeur le pays est superbe, au-delà ce ne sont
que sables et que déserts, dont le seul aspect fait frémir. Le Nil traverse
cette plaine charmante, mais ici, ce ne sont plus ses débordemens périodiques
qui causent la fertilité des terres, cette abondance n'est due qu'à
l'industrie des habitans, qui forment des inondations artificielles par des
transports d'eau très-pénibles. Dom Gaspard me fit admirer la beauté des
chevaux de cette contrée bien supérieure à ceux qu'on vante le plus dans
notre Europe. Ces peuples, pour la plupart Mahomêtans, sont enclins à toutes
sortes de vices; un de ceux auquel ils sont le plus adonnés, est _le
blasphême_; ils ne prononcent pas un seul mot qui n'en soit entremêlés; il
est difficile de concevoir l'art qu'ils employent à les varier, ils étaient
autrefois chrétiens, mais cette loi beaucoup trop gênante pour leur mœurs,
leur a promptement déplu, et leur dérêglement rend leur culte actuel assez
difficile à démêler.
Le penchant étonnant de ces peuples au _blasphême_, donna occasion à Dom
Gaspard de me développer quelqu'uns de ses principes, je vais continuer de
vous les tracer. Comment est-il, me disait ce brave et honnête compagnon de
route, que les hommes ayent pu s'imaginer que l'être grand et supérieur
qu'ils érigent, que cet être sublime qu'ils regardent comme leur créateur,
puisse se trouver offensé des invectives qu'il leur plait de lui adresser?
Cet être qu'ils font auteur de tout, qu'ils regardent comme unique principe
des choses créées, n'est-il donc pas au-dessus des injures? Est-il jamais
présumable qu'elles puissent arriver jusqu'à lui? Mais ces imprécations que
lui adresse l'homme, souffrant ou malheureux, ne sont-elles donc pas
légitimes? Le premier mouvement de la nature n'est-il pas de se plaindre
quand on est lézé? N'est-il pas de s'en prendre à l'auteur de ses maux. En en
répandant une si grande quantité sur la terre, dieu ne savait-il pas qu'il
s'exposait aux reproches des hommes? En a-t-il pour cela suspendu ses fléaux?
S'il les a laissés cheoir, sachant bien que les hommes s'en vengeraient par
leurs plaintes, il s'est donc moqué de ces invectives, s'il les a méritées,
s'il les brave les ayant méritées, comment se peut-il qu'il s'en fâche? Quand
le fort offense le faible, il sait bien que celui-ci se dédommagera par des
injures; peut-il avoir craint des paroles qu'il savait bien que sa conduite
allait lui attirer? Si dieu avait pu être sensible à nos reproches, maître de
tout, n'eût-il pas créé l'univers de façon à ne mériter que des éloges? quand
il ne l'a pas fait, quand il n'a pas cru devoir le faire, quand il était bien
sûr que de ne le pas faire, devait lui valoir des blasphêmes, il est donc
certain que ces blasphêmes lui devenaient indifférens, il n'y a donc aucun
risque à lui en adresser, il les entend sans peine et sans courroux, très-
convaincu qu'on les lui doit, il rit de notre ignorance, de notre
impossibilité à découvrir ses vues, sans s'offenser de ce qui en résulte.
C'est une barbare absurdité de notre Europe, que de punir aussi sévèrement
qu'on le faisait autrefois et de regarder même encore aujourd'hui comme un
crime religieux, l'acte de la faiblaisse contre la puissance; tout ce qui
part du premier de ces états, s'émoussant avant d'arriver à l'autre, ne peut
plus devenir un outrage, c'est l'acte de la puissance sur la faiblesse qui
est dangereux; le contraire n'a jamais d'inconvénient; ne m'objectez pas que
le valet armé offense le maître qu'il frappe de son arme; dans le cas
supposé, ce n'est plus le maître qui est le fort, c'est le valet armé, la
puissance du maître n'est plus qu'illusoire ici, la seule réelle c'est celle
du valet; or, ce n'est plus cela dès qu'il s'agit de dieu, cet être est
toujours le plus fort, quelque soit l'arme dont nous osions le menacer, il
l'emportera toujours sur nous, et de ce moment ce que nous entreprenons,
n'étant plus que le frêle élan de la faiblesse sur la force, rien n'en
arrivera jusqu'à lui, il ne s'offensera donc point d'injures, qu'il mérite,
qu'il veut mériter, et qu'il s'est moqué de mériter. Ô! folie éternelle des
hommes, de vouloir toujours juger dieu sur eux-mêmes, ils se croyent offensés
d'un mot qui ne frappe que l'air, ils s'imaginent que dieu leur ressemble.
--Ah! cessons de faire de dieu un être matériel comme nous . . . courroucé de
nos invectives, sensible à nos éloges, facile à nos prières, nous voulons
toujours le regarder comme un monarque humain, et qui comme tel, doit nous
entendre et nous juger; voilà comme en rapetissant ses vues, le plus célèbre
adorateur de dieu, ne se trouve au fond qu'un idolâtre. Dieu est trop grand,
dieu est trop spirituel pour toutes ces choses humaines; nous livrant à la
faculté qu'il nous a laissée d'être bons ou méchans, de le connaître ou de le
nier, de l'adorer ou le haïr; d'après le genre d'organisation que nous avons
reçue de lui, il s'embarrasse fort peu du parti que nous prendrons sur l'une
ou l'autre de ces choses, indifférent à nos hommages, nullement touché de nos
blasphêmes, toujours trop au-dessus de nous, pour en être jamais atteint,
tout ce que nous faisons lui est égal, parce que tout est nécessité, et que
nous n'agissons que d'après ses loix; n'imaginons donc pas être plus
récompensé pour l'avoir prié, que molesté pour l'avoir maudit; il ne nous
accordera pas plus de graces pour l'un qu'il ne nous fera subir de tourmens
pour l'autre; n'est-ce pas une chose vraiment risible que de voir l'homme,
cet être chétif et faible auquel il serait impossible de changer un instant
le cours de la plus petite étoile; s'imaginer que ses injures ou ses prières
allant bien plus haut, irriteront ou disposeront en sa faveur l'artisan des
chefs-d'œuvre, qu'il n'a pas même la faculté de déranger. Étrange aveuglement
de sa vanité sans doute, de préférer à se supposer criminel, qu'à convenir de
sa faiblaisse; imbécile qu'il est, il aime mieux passer sa vie à trembler de
délits impossibles, que de s'affermir et se tranquilliser par la certitude
d'une impuissance, dont son orgueil serait humilié.
Ô! Léonore, prions ou blasphêmons, adorons ou profanons, tout est égal aux
yeux de l'être assez puissant pour avoir fait bien ou mal tout ce qui frappe
nos yeux; un dieu qu'attendriraient nos cultes, ou qu'offenseraient nos
erreurs, ne serait qu'un homme comme nous, et comment doué de toutes nos
passions, aurait-il l'énergie créatrice, qui ne peut être que le plus sublime
assemblage de toutes les vertus? si le blasphême, si cette faible injure, en
un mot, que nous adressons à la divinité, ou par colère, ou par ennui de
souffrir, ou par quel autre motif que ce puisse être, satisfait un instant
notre ame; livrons nous y sans nulle crainte, bien certain qu'il ne s'en
irritera point, qu'il est trop grand pour s'en venger, et qu'il nous aurait
privés de la faculté de voir ses fautes, ou qu'il n'en aurait pas commis,
s'il eût redouté les reproches que lui doit notre raison, et qu'elle peut lui
adresser en paix.
Il me semble, dis-je à dom Gaspard, que vos systêmes sur la religion sont
commodes et simples. . . . Sur la religion, me répondit Gaspard, vous vous
trompez, Léonore, mes systêmes sur la religion ne sont ni commodes ni
simples; ils sont nuls; j'ai secoué, toutes ces puérilités, dont on surcharge
l'esprit et la mémoire des jeunes gens, j'ai employé ce tems-là à
m'instruire, au-lieu de le passer à déraisonner, et je me suis fait quelques
principes, tant sur cela que sur quelques autres objets de morale, principes
constans dont je ne m'écarte point. J'adopte un agent quelconque assurément,
que ce soit la nature ou Dieu, il y a toujours un moteur, à ce qui frappe nos
regards, je l'admets, mais je ne le sers par aucun culte. Très-assuré qu'il
n'en exige nul, très-incertain s'il en mérite, de quel droit irais-je lui en
rendre? J'aime mieux employer à quelques vertus le temps que d'autres perdent
en prières, et cet agent, s'il est juste, me saura bien plus de gré d'être
utile aux hommes, qu'assidu aux pieds de ses autels; quand je verrai moins de
mal sur la terre, quand j'y rencontrerai moins de frippons et plus d'honnêtes
gens, peut-être supposerai-je alors, que l'auteur de cet univers, peut
mériter quelque reconnaissance; mais quand les maux m'assailliront de toute
parts, quand je ne trouverai que travers, cruauté, trahison, perfidie,
noirceur, et méchanceté chez les hommes, je croirai me restreindre dans des
bornes très-sages, en n'accablant point d'invectives, celui qui permet tant
de maux, je ne le fais point, mais je ris de la folie des systêmes religieux,
je me moque de la diversité des cultes, et n'écoutant que ma raison et mon
cœur, je reste dans l'indifférence sur un être à qui je ne dois rien . . . ou
que des reproches . . . que je tais par l'inutilité dont je les crois. --Mais
votre morale? --Elle est pure! eh quoi! faut-il absolument révérer des
chimères pour avoir le droit d'être honnête homme? J'aime mes frères, je les
soulage, la bienfaisance est le sentiment de mon cœur, je ne pleure ma
médiocrité, que parce qu'elle me prive du charme de faire des heureux; je
respecte les propriétés d'autrui, je ne ravirai jamais ni la femme ni le bien
de personne; croyez que je ne vous aurais pas enlevée à Duval, si je vous eu
crue son épouse. . . . je suis sensible à l'amour, c'est la jouissance des
honnêtes gens; je hais le vice, je suis enthousiaste de la vertu, et finirai
tranquillement mes jours dans ses maximes, sans désirer les joies ridicules
du paradis, et sans craindre les flammes absurdes de l'enfer.
Ces sentimens me plurent, je trouvais Gaspard estimable et résolus d'en faire
mon ami; cependant je voulus le connaître mieux, quelque périlleuse que fût
pour moi l'épreuve où je voulais le mettre, quelque peu favorables que
fussent les circonstances pour la hasarder, je me sentis pressée de voir si
ce jeune homme ayant secoué tant de freins, ne paraissant respecter que ceux
de l'honnête homme, tenait vraiment aux principes moraux qu'il affichait;
j'avais laissé de l'espoir à Gaspard, je lui avais caché mes nœuds avec
Sainville, et ma main d'après nos conventions, devait être le prix de ses
soins, sitôt que nous serions en Europe; je saisis l'occasion d'une halte,
peu après la conversation que nous venions d'avoir, et là, je lui avouai que
je l'avais trompé, . . . que je ne pourrais jamais m'acquitter envers lui,
que ma main n'était plus à moi, qu'il devenait d'après cela le maître de mon
sort, qu'il devait me punir d'avoir abusé de sa bonne foi, . . . m'abandonner
dans ces déserts . . . mais que s'il tenait sa parole, ce procédé, d'autant
plus généreux, qu'il devenait sans aucun intérêt, lui assurait à jamais toute
ma tendresse; j'aurais peut-être dû vous tromper jusqu'au bout, ajoutai-je,
mais la manière dont vous venez de vous faire connaître à moi, les sentimens
que vous m'avez montré, votre philosophie, votre mépris pour tous les faux
liens qui captivent les hommes, . . . tout, Gaspard, tout enfin me donne une
si haute opinion de vous, que j'ai cru ne devoir plus vous rien déguiser,
vous voilà maître de moi, je me livre.
Gaspard ému, me fixa d'abord avec étonnement,--et revenant tout de suite à
lui . . . Ô! Léonore, s'écria-t-il en me serrant dans ses bras! . . . Que je
vous dois de reconnaissance! je ne sacrifiais qu'à l'amour; j'aurai tout fait
pour la vertu, et me pressant d'accepter une bourse, que je me défendis de
prendre; que cela vous reste au moins, continua-t-il, si je venais à mourir
avant l'exécution de ma parole. . . . Quand je ne voyais en vous qu'une
maîtresse, je négligeais des soins dont j'imaginais que l'hymen devait
m'acquitter . . . mais je dois bien plus à l'amie.
Le premier mouvement de mon cœur fut, je l'avoue, de me laisser tomber aux
pieds de cet homme généreux, et j'y répandis un torrent de larmes avant de
souffrir qu'il me releva. . . . Généreux mortel, m'écriai-je, vous avez
absorbé dans vous toutes les chimères religieuses, mais si vous avez dégagé
votre esprit de ces fables inutiles à l'homme, ce n'est, je le vois bien, que
pour y laisser plus d'empire à tout ce qui doit faire la félicité de vos
semblables. Ah! Laissez moi vous offrir ma reconnaissance et mon cœur,
laissez moi vous regarder comme un ami, . . . comme un frère, . . . comme le
dieu même auquel vous refusez des vertus, . . . et qui ne serait vraiment
digne de nos hommages, que s'il avait celles de votre ame. Ô! Gaspard, je
n'eus pas trouvé ces sentimens dans un dévot.