Mais réfléchissez: la morale, si ce qui précède est vrai, la morale est
la loi même de l’homme, sa loi propre, comme la loi de l’arbre est de
s’étendre en racines et en branches. Bien. Mais pour que l’homme puisse
obéir à sa loi il faut qu’il soit libre, qu’il puisse faire ce qu’il
veut faire. Cela est certain. Donc il faut croire que nous sommes
libres, parce que, si nous ne l’étions pas, nous ne pourrions pas obéir
à notre loi; et la loi morale serait absurde. La loi morale est le
_signe_ que nous sommes libres. Toutes les autres preuves de la liberté
sont nulles ou sont faibles à côté de celle-ci. Nous sommes libres parce
qu’il faut que nous le soyons pour pouvoir faire le bien que notre loi
nous commande de faire.
Mais examinons encore. Je fais le bien, pour obéir à la loi; mais, quand
je l’ai fait, j’ai cette idée qu’il serait injuste que j’en fusse puni
et que je n’en fusse pas récompensé, qu’il serait injuste qu’il n’y eût
pas concordance entre le bien et le bonheur. Or, la vertu est rarement
récompensée en ce monde et souvent même elle est punie; elle attire du
malheur ou du mal sur celui qui la pratique. Cela ne serait-il pas le
signe qu’il y a deux mondes, dont nous ne voyons que l’un? Cela ne
serait-il pas le signe que la vertu non récompensée ici doit être
récompensée ailleurs, _pour qu’il n’y ait pas injustice_? Il est bien
probable qu’il en est ainsi.
Mais pour cela il faut que notre âme soit immortelle. Elle l’est
puisqu’il faut qu’elle le soit. La loi morale s’accomplit et se consomme
dans des récompenses ou peines d’outre-tombe qui supposent l’âme
immortelle. Toutes les autres preuves de l’âme immortelle sont nulles ou
sont faibles à côté de celle-ci qui démontre que si l’immortalité de
l’âme n’existait pas il n’y aurait pas de morale.