_Mais_ il y a peut-être une autre raison, ou un autre aspect de la
raison, à savoir la raison pratique. Qu’est-ce que la raison pratique?
Quelque chose en nous nous dit: tu dois agir et tu dois agir de telle
façon; tu dois agir bien; ceci n’est pas bien, ne le fais pas; ceci est
bien, fais-le. Comme fait, c’est incontestable. Or qu’est-ce à dire? A
quelle donnée de l’expérience, à quelle systématisation de l’entendement
notre esprit a-t-il emprunté cela? Où l’a-t-il pris? La nature
obéit-elle à un _tu dois_? Point du tout. Elle existe et elle se
développe, elle va son train, selon notre façon de la voir dans le temps
et dans l’espace et voilà tout. L’entendement nous donne-t-il l’idée de
_tu dois_? Nullement; il nous donne des idées de quantité, de qualité,
de cause et effet, etc., et voilà tout; il n’y a aucun _tu dois_ dans
tout cela. Ce _tu dois_ est donc purement humain; c’est le seul principe
qui ne vienne exactement que de nous. Il se pourrait donc bien qu’il fût
le fond même de nous.--Il peut être une illusion.--Sans doute, mais il
est bien remarquable _qu’il existe_, alors que rien ne le fait naître et
n’est de nature à le faire naître. Une illusion est une faiblesse des
sens ou une erreur de logique et elle s’explique ainsi; mais une
illusion en soi et par soi et ne venant que d’elle-même est bien
singulière et ne s’explique pas comme illusion. Reste qu’elle soit une
réalité, une réalité de notre nature et, étant donnée la force
contraignante de sa voix et de son acte, la réalité la plus réelle qui
soit en nous.