Ceux qui croient que tout ce que nous pensons vient des sens ont donc
tort; ceux aussi qui croient que tout ce que nous pensons vient de nous
ont donc tort. Dire: la matière est une apparence et dire: les idées
sont des apparences, sont également doctrines fausses. Or nous
connaissons par la sensibilité, par l’entendement et par la raison. Par
la sensibilité, nous recevons l’impression du phénomène; par
l’entendement, nous imposons à ces impressions leurs formes et nous les
lions entre elles; par la raison, nous nous donnons des idées générales,
universelles, dépassant ou croyant dépasser les données, même liées et
systématisées, des choses.
Faisons l’analyse de la sensibilité, de l’entendement et de la raison.
La sensibilité a déjà ses formes qu’elle impose aux choses. Ces formes
sont le temps et l’espace. Le temps, l’espace ne nous sont pas donnés
par la matière, comme couleur, odeur, saveur, son; ils ne sont pas
perçus par les sens; ce sont donc des formes de notre sensibilité: nous
ne pouvons sentir que selon le temps et l’espace, qu’en logeant ce que
nous sentons dans l’espace et dans le temps; ce sont des conditions de
la sensibilité. Les phénomènes sont ainsi perçus par nous, sous la loi
de l’espace, sous la loi du temps. Que deviennent-ils en nous? Ils sont
saisis par l’entendement qui a aussi ses formes, ses puissances de
rangement, de disposition et de liaison. Ses formes ou puissances, ou
pour mieux dire ses formes actives sont, par exemple, la conception de
quantité toujours égale: à travers tous les phénomènes la quantité de
substance reste toujours la même; la conception de causalité: toute
chose a une cause et toute cause a un effet et toujours ainsi. Voilà les
conditions de notre entendement, ce sans quoi nous n’entendons pas et
les formes que nous imposons en nous à toutes choses pour les
comprendre.
C’est ainsi que nous connaissons le monde; cela revient à dire que le
monde n’existe, du moins pour nous, qu’autant que nous le pensons. La
raison voudrait aller plus loin; elle voudrait saisir le plus général,
l’universel, au delà de l’expérience, au delà des systématisations
bornées et restreintes qu’a établies l’entendement; savoir par exemple
la cause première de toutes les causes, le but dernier et collectif,
pour ainsi parler, de tous les desseins; savoir: «pourquoi y a-t-il
quelque chose?» et «en vue de quelle fin y a-t-il quelque chose?», enfin
répondre à toutes les questions d’infini et d’éternité. Sachons bien
_qu’elle ne le peut pas_. Comment le pourrait-elle? Elle n’opère, ne
peut opérer que sur les données de l’expérience et les systématisations
de l’entendement qui classent l’expérience mais qui ne la dépassent pas.
N’opérant que sur cela, n’ayant que cela pour matière, comment
pourrait-elle dépasser elle-même l’expérience? Elle ne le peut pas. Elle
n’est (chose, du reste, très importante et qu’il faudra se garder
d’oublier) elle n’est qu’un signe, qu’un témoin. Elle est le signe que
l’esprit humain a besoin d’absolu; elle est elle-même ce besoin; sans
cela elle n’existerait pas; elle est le témoin de notre invincible
exigence de savoir et de notre tendance à estimer, si nous savons
seulement quelque chose, que nous ne savons rien; elle est elle-même
cette exigence et cette tendance; sans cela elle n’existerait point.
Arrêtons-nous là pour le moment. L’homme ne connaît de la nature que les
impressions qu’il en reçoit, coordonnées par les formes de la
sensibilité et de plus les idées qu’il en garde coordonnées par les
formes de l’entendement. C’est bien peu de choses. C’est tout, si nous
ne considérons que la raison pure.