L’homme est-il libre? En faisant appel à l’expérience et en se réclamant
d’elle et d’elle seule et non pas du sentiment intime, Locke déclare que
non. Une volonté lui semble toujours déterminée par une autre volonté et
cette autre par une autre, à l’infini, ou par un motif, un poids, un
mobile qui la font pencher à droite ou à gauche. Il y a bien volonté,
c’est-à-dire désir précis et vif de faire une action ou de continuer une
action ou de l’interrompre, mais cette volonté n’est pas libre, car se
la figurer libre, c’est se la figurer comme capable de vouloir ce
qu’elle ne veut pas. La volonté est une inquiétude d’agir en tel ou tel
sens et cette inquiétude, à cause de son caractère d’inquiétude,
d’émotion forte, de tension de l’âme, nous semble libre, nous semble une
force intérieure qui est autonome et indépendante; nous prenons
conscience de la volonté dans l’effort. Ne nions pas cette tension, mais
sachons bien qu’elle est l’effet d’un puissant désir que l’obstacle
excite; cette tension n’indique donc rien sinon que le désir est vif et
qu’il y a un obstacle. Or ce désir, si vif qu’il est irrité par
l’obstacle et qu’il nous bande, pour ainsi parler, contre lui, c’est une
passion qui domine et qui remplit tout notre être; de sorte que nous ne
sommes jamais plus passionnés que quand nous croyons vouloir et que par
conséquent plus nous voulons moins nous sommes libres.
Ce n’est pas qu’il faille confondre formellement et absolument la
volonté et le désir. Accablés de chaleur nous avons le désir de boire de
l’eau froide et parce que nous savons que cela nous ferait du mal, nous
avons la volonté de ne pas boire; mais, encore que ceci soit une
distinction importante, ce n’en est pas une fondamentale; ce qui nous
pousse à boire, c’est une passion, ce qui nous en empêche, c’est une
passion à la fois plus générale et plus forte, le désir de ne pas mourir
et de ce que cette passion en rencontrant une autre et luttant contre
elle produit dans tout notre être une tension très forte, elle n’en est
pas moins une passion, si tant est qu’il ne faille pas dire qu’elle est
une passion plus passionnée encore.