Leibniz est un esprit universel, historien, naturaliste, politique,
diplomate, érudit, théologien, mathématicien... nous ne l’envisagerons
que comme philosophe. Pour Leibniz le fond, la substance de tous les
êtres ce n’est pas _ou_ la pensée _ou_ l’étendue, comme chez Descartes;
c’est la force, productrice d’action. «Ce qui n’agit pas n’existe pas.»
Tout ce qui existe est une force, ou action ou tendant à l’action. Et la
force, toute force a deux caractères; elle veut agir et elle veut
penser. Le monde est le composé hiérarchique de toutes ses forces. Tout
en haut il y a la force suprême, Dieu, qui est force infinie, pensée
infinie; de dégradation en dégradation on arrive aux forces basses et
obscures qui semblent n’avoir ni puissance ni pensée, mais qui ont
cependant un minimum de puissance et même de pensée pour ainsi dire
latente. Dieu pense et agit infiniment; l’homme pense et agit
puissamment grâce à la raison qui le distingue de tout le reste de la
création; l’animal agit et pense obscurément; mais il agit et il pense,
car il a une âme, une âme qui est faite de mémoire et des traces et
suites de la mémoire et par parenthèse «les trois quarts de nos actions
à nous-mêmes sont gouvernées par la mémoire et le plus souvent nous
agissons comme des bêtes»; les végétaux agissent et, sinon pensent, du
moins sentent ce qui est pensée encore, plus obscurément que les bêtes;
et enfin, dans le minéral, la puissance d’action et la pensée dorment,
mais ne sont pas nulles puisqu’ils sont capables de se transformer, chez
les végétaux, les animaux et les hommes, en matière vivante et qui sent
et pense.
Donc, comme le soutiendra plus tard Schopenhauer, tout est plein d’âmes
et d’âmes qui sont des forces en même temps que des intelligences. L’âme
humaine est une force aussi, _comme le corps_. Entre ces deux forces
dont il semble bien que l’une agisse sur l’autre et qui, en tout cas,
agissent de concert, de telle sorte que le mouvement voulu par l’âme est
exécuté par le corps, ou qu’au mouvement voulu par le corps l’âme adhère
évidemment, quel peut être le rapport, quelle peut être la relation en
quoi consistent le concours et le concert? Leibniz (et il y avait déjà
quelque chose de pareil dans Descartes) croit que toutes les forces du
monde agissant chacune spontanément; _mais_ qu’entre toutes les actions
qu’elles exercent, existe une convenance voulue de Dieu, une concordance
établissant l’ordre universel, une «harmonie préétablie» les faisant
toutes concourir au même dessein. Eh bien! entre l’âme, cette force, et
le corps, cette force aussi, cette harmonie règne comme entre quelque
force que ce soit de la nature et une autre et toutes les autres; et
voilà comment s’expliquent l’union et la concordance de l’âme et du
corps. Supposez deux horloges bien faites montées par le même horloger,
elles diront la même heure, et sembleront, celle-ci commander à celle-là
ou celle-là commander à l’autre. Et toutes les forces du monde sont des
horloges qui s’accordent les unes avec les autres, parce qu’elles ont
été accordées d’avance par l’horloger divin et à elles toutes elles
marquent l’heure éternelle.