Quelles sont les sanctions de la morale? Ce sont des sanctions
nécessaires; comme aussi bien tout est nécessaire, et pour ainsi dire
mécanique. Il n’y a ni mérite ni démérite et le criminel n’est pas
coupable; seulement il est en dehors de l’ordre et tout doit rentrer
dans l’ordre: «Celui qui est enragé par la morsure d’un chien enragé est
assurément innocent; cependant on a le droit de l’étouffer. De même
l’homme qui ne peut gouverner ses passions par crainte des lois est un
infirme très excusable; cependant il ne peut jouir de la paix de l’âme
ni de la connaissance de Dieu, ni de l’amour de Dieu et il est
nécessaire qu’il périsse.» Par sa mort il a rentré dans l’ordre.
Mais la sanction d’outre-tombe existe-t-elle et c’est-à-dire l’âme
est-elle immortelle et serons-nous récompensés, en elle, dans une autre
vie? La pensée de Spinoza est hésitante sur ce point; mais, au risque de
la défigurer, ce que je crains de faire, il me semble qu’on peut la
résumer ainsi: l’âme _se fait immortelle_; à mesure que par la
connaissance de Dieu et l’amour de Dieu, elle participe davantage de
Dieu. A mesure elle se fait divine; et, se rapprochant de la perfection,
du même progrès elle se rapproche de l’immortalité. On peut concevoir
que par l’erreur et le péché elle se tue et par la vertu elle se rend
impérissable. Cette immortalité n’est pas ou ne semble pas être
personnelle, elle est littéralement une rentrée définitive dans le sein
de Dieu; l’immortalité spinozienne serait donc un prolongement de cet
effort même que nous devons faire en cette vie pour adhérer à l’ordre
universel; la récompense d’y avoir adhéré ici-bas est là-haut de nous y
confondre et c’est là la vraie béatitude. Ici-bas nous devons tout voir
au point de vue de l’éternité (_sub specie æternitatis_) et c’est une
manière d’être éternel; ailleurs nous serons dans l’éternité elle-même.