Sa morale

Spinoza a écrit une morale.--N’est-il pas radicalement impossible

d’écrire une morale quand on ne croit pas au libre

arbitre?--L’originalité admirable de Spinoza, encore que son idée puisse

être contestée, c’est précisément que la morale dépend de la croyance à

la nécessité de toutes choses, c’est que plus on est convaincu de cette

nécessité plus on est d’une haute moralité, c’est que plus on se croit

libre, plus on est _immoral_. L’homme qui se croit libre prétend

contrarier l’ordre universel et la moralité c’est précisément d’y

adhérer; l’homme qui se croit libre cherche un bien individuel comme

s’il pouvait y avoir un bien individuel, et comme si le bien, et pour

chacun, n’était pas de se soumettre aux lois nécessaires de tout, lois

qui justement constituent le bien; l’homme qui se croit libre se dresse

contre Dieu, se croit Dieu puisqu’il se croit créateur de ce qu’il fait

et puisqu’il croit qu’il est capable de déranger quelque chose dans le

mécanisme et d’y introduire une certaine quantité de mouvement. A la

vérité de tout cela il ne fait rien du tout; mais il croit le faire et

cette seule pensée, fausse et basse, le maintient dans la condition de

vie la plus misérable; en un mot l’homme qui se croit libre n’est

peut-être pas un athée; mais c’est un impie.

Au contraire l’homme qui ne se croit pas libre, se croit entre les mains

de Dieu et c’est la première sagesse et la première vertu. Nous sommes

entre les mains de Dieu comme l’argile entre celles du potier; le vase

fou serait celui qui reprocherait au potier de l’avoir fait vase petit

et non vase grand, vase vulgaire et non vase de salon. Se croire entre

les mains de Dieu est la première sagesse; le voir, le voir le moins

indistinctement que nous le pouvons, c’est la haute sagesse; il faut

voir ses desseins, son grand dessein, au moins et s’y associer, devenir

ainsi, non seulement partie de lui, nous le sommes toujours, mais partie

consciente de lui.

Ceci est l’amour de Dieu et l’amour de Dieu est la vertu même. Nous

devons aimer Dieu sans considération du bien qu’il peut nous faire et

des peines qu’il peut nous infliger; car aimer Dieu par amour du Dieu

bienfaiteur ou crainte du Dieu punisseur ce n’est pas aimer Dieu, c’est

s’aimer soi-même.

Initiation philosophique · 第 142 / 209 题