Spinoza, qui, dans sa vie, fut un pur stoïcien et le plus pur des
stoïciens, polissant des verres de lunettes astronomiques pour gagner sa
vie, refusant toutes les pensions et toutes les places de professeur
qu’on lui offrait et vivant quasi de rien, avait lu Descartes et, pour
se conformer au principe de l’évidence, avait commencé par renoncer à sa
religion qui était celle des Israélites. Sa vue générale des choses est
celle-ci: Il n’y a qu’un Dieu. Dieu est tout. Seulement il a ses
attributs, c’est-à-dire ses manières d’être et ses modes, c’est-à-dire
ses modifications, comme le soleil (simple comparaison) a pour manières
d’être sa rondeur, sa couleur, sa chaleur, pour modifications ses
rayons, la chaleur terrestre, la lumière directe et la lumière diffuse,
etc. Or, Dieu a deux attributs, la pensée et l’étendue, comme le disait
déjà Descartes; et il a pour modifications exactement tout ce que nous
voyons, touchons, sentons, etc. L’âme humaine est un attribut de Dieu
comme tout ce qui est: c’est un attribut de Dieu puissant. Elle n’est
pas libre, car tout ce qui vient de Dieu, tout ce qui _est de Dieu_ est
un développement régulier et nécessaire de Dieu lui-même. «Il n’y a rien
de contingent [rien qui puisse ou arriver ou ne pas arriver]. Toutes
choses sont déterminées, par la nécessité de la nature divine, à exister
et à agir d’une manière donnée. Il n’y a donc point dans l’âme de
volonté libre; l’âme est déterminée à vouloir ceci ou cela par une cause
qui elle-même est déterminée par une autre et celle-ci encore par une
autre et ainsi à l’infini.
Cependant nous nous croyons libres et, selon le principe de l’évidence,
nous le sommes; car il n’y a rien de plus évident pour nous que notre
liberté. Nous sommes aussi convaincus, intimement, de notre liberté que
de notre existence et _tous_ nous affirmons aussi énergiquement: Je suis
libre, que Descartes affirme: Je suis. Je suis et Je suis libre sont les
deux choses dont l’homme, quelque effort qu’il y fasse, ne peut pas
douter.
Sans doute, mais c’est une illusion. C’est l’illusion d’un être qui se
sent comme cause et qui ne se sent pas comme effet. Qu’on se figure une
bille de billard qui sentirait qu’elle pousse et qui ne sentirait pas
qu’elle est poussée. Ce que nous appelons décision c’est une idée qui
nous décide parce qu’elle est plus forte sur nous que les autres; ce que
nous appelons délibération c’est une hésitation entre deux ou trois
idées momentanément d’égale force; ce que nous appelons volition est une
idée et ce que nous appelons volonté est notre entendement lui-même
appliqué aux faits. Nous ne voulons pas nous battre, nous avons l’idée
de nous battre et cette idée nous entraîne; nous ne voulons pas nous
pendre, nous avons l’idée obsédante de nous pendre et cette pensée nous
emporte.