Malebranche

Une place à part est à faire aux cartésiens presque aussi grands que

Descartes qui ont rempli le XVIIe siècle de leur nom, le Français

Malebranche, le Hollandais Spinoza et l’Allemand Leibniz. Poussant plus

loin les idées de Descartes que Descartes n’aurait voulu sans doute

qu’on les poussât, de ce que Descartes avait dit que ce n’est que _par

Dieu_ que nous voyons juste, Malebranche assura que ce n’est qu’_en

Dieu_ que nous voyons juste et au fond c’est exactement la même idée; on

peut seulement trouver que chez Malebranche elle est plus précise: «Dieu

seul est connu par lui-même [est cru sans incertitude] il n’y a que lui

que nous voyions d’une vue immédiate et directe». Tout le reste nous le

voyons, en lui, en sa lumière, dans la lumière qu’il fait en notre

esprit. Quand nous voyons, c’est que nous sommes en lui. L’évidence

c’est la clarté divine. Il est le lien des idées. (Et ainsi Malebranche

rapprochait Platon de Descartes et marquait que, sans que ce dernier

s’en doutât, ils disaient la même chose.) Dieu est toujours cause et

comme il est cause de tous les objets réels il est cause aussi de toutes

les vérités et comme il est partout dans les objets réels il est partout

aussi dans les idées vraies que nous pouvons avoir ou plutôt auxquelles

nous pouvons participer. Quand nous cherchons une vérité sans y songer

nous prions; l’attention est une prière.

De même, de ce que Descartes avait dit que l’univers est une création

continue, Malebranche induit ou plutôt conclut que nos pensées et nos

actions sont des actes de Dieu. Il n’y a pas action du corps sur notre

âme pour produire des idées; cela serait inconcevable; mais _à

l’occasion_ de la rencontre de notre œil, par exemple, avec un objet

Dieu nous donne une idée conforme ou non, nous ne le savons pas, à cet

objet; mais enfin il nous donne de cet objet l’idée qu’il veut que nous

en ayons.

Il n’y a pas d’action de notre âme sur notre corps; cela serait

inconcevable; mais d’une part, Dieu à notre volonté ajoute une force

tendant au bien en général, et à chacune de nos volitions ajoute une

force tendant à l’exécution et capable d’exécuter.

--Alors quand notre volonté est mauvaise et que nous l’exécutons, c’est

que Dieu pèche en notre nom?

--Non certes; parce que le péché n’est pas un acte; il consiste à ne

rien faire, il consiste en ceci précisément que l’âme n’agit pas sur le

corps; donc il n’est pas une force; il est une faiblesse. Le péché c’est

Dieu qui s’est retiré de nous. Le pécheur n’est qu’un être qui est sans

force parce que la grâce lui manque.

Le principe de la morale est le respect de l’ordre et l’amour de

l’ordre. Cela fait deux degrés dont le premier est régularité et le

second vertu. Se conformer à l’ordre est très raisonnable mais est sans

aucun mérite (donner de l’argent aux pauvres par coutume ou peut-être

par vanité). Aimer l’ordre et vouloir qu’il soit plus grand, plus

complet, plus proche de ce que Dieu veut, c’est adhérer à Dieu, c’est

vivre en Dieu, comme voir juste, c’est voir en Dieu. Toute la morale en

tout son détail, où nous n’entrerons pas, découle de l’amour de l’ordre.

L’univers est un grand mécanisme, comme l’a dit Descartes, qui est mis

en mouvement et qui est dirigé par Dieu, c’est-à-dire selon les lois

établies de Dieu; car Dieu n’agit que par des volontés générales (qui

sont des lois) et non pas par des volontés particulières. En d’autres

termes il a une volonté, il n’a pas de volitions.

Initiation philosophique · 第 139 / 209 题