Comme nous l’avons dit, encore qu’il ait eu de l’influence par tout ce
qu’il a écrit, c’est encore par sa méthode que Descartes a eu l’action
la plus grande et surtout la plus durable et c’est pour cela que nous
terminons par l’examen de sa méthode. Elle tient toute dans un mot:
n’accepter comme vrai que ce qui est évident; accepter pour vrai tout ce
qui est évident. Descartes fait donc de l’évidence la pierre de touche
de la certitude. Mais remarquez bien et c’est ici l’esprit profond de
cette méthode: qu’est-ce qui m’assurera de l’évidence de telle ou telle
idée? Comment saurai-je que telle idée m’est bien réellement évidente?
Est-ce que je la vois en pleine clarté? Non, cela ne suffit pas;
l’évidence peut être trompeuse; il peut y avoir une fausse évidence;
toutes les idées fausses des anciens philosophes, sauf quand ils étaient
des sophistes, ont parfaitement eu pour eux le caractère de l’évidence.
Pourquoi? Pourquoi l’erreur se présente-t-elle à l’esprit comme une
vérité évidente? Parce que le jugement, en vérité, en profonde vérité,
ne dépend pas de l’intelligence. Et de quoi dépend-il donc?--De la
volonté, de la volonté libre. Voici comment. L’erreur dépend, sans
doute, de notre jugement mais le jugement dépend de notre volonté en ce
sens qu’il dépend de nous d’adhérer à notre jugement sans qu’il soit
suffisamment net ou de n’y pas adhérer parce qu’il n’est pas
suffisamment net: «Si je m’abstiens de donner mon jugement sur une chose
lorsque je ne la conçois pas avec assez de clarté et de distinction, il
est évident que je ne serai pas trompé». L’évidence n’est donc pas
seulement une chose de jugement, d’entendement, d’intelligence, elle est
une chose de volonté énergique et de liberté courageusement acquise.
Nous sommes devant l’évidence lorsque, avec un cerveau sain, nous sommes
capables pour accepter ou refuser ce qu’il nous propose d’agir «de telle
sorte», de nous être mis dans un tel état d’âme que nous sentons
«qu’aucune force extérieure ne nous contraint à penser de telle ou telle
façon».
Ces forces extérieures sont autorité, préjugés, intérêt personnel ou de
parti. La faculté de sentir l’évidence est donc le triomphe et du
jugement sain par lui-même et d’une liberté d’esprit qui, supposant la
probité, le scrupule et le courage et peut-être le plus difficile des
courages, suppose une profonde et forte moralité. L’évidence n’est
donnée qu’aux hommes qui d’abord sont très intelligents, ensuite ou
plutôt avant tout sont profondément honnêtes. L’évidence n’est pas une
conséquence de la moralité; mais la moralité est la _condition_ de
l’évidence.
Voilà le fond de la méthode de Descartes; ajoutez-y des conseils sur
l’art de raisonner qui déjà à son époque n’étaient point du tout
nouveaux; mais qui chez lui sont très précis: ne point généraliser trop
vite, ne point se payer de mots et sous chaque mot voir sa définition,
etc., et vous en aurez une idée suffisante.
Or 1º à cette méthode Descartes a été infidèle, comme il arrive toujours
et très souvent a pris les suggestions de sa magnifique imagination pour
des évidences de sa raison; 2º la pierre de touche d’évidence est
certainement la meilleure, mais tant s’en faut qu’elle soit infaillible
et Vico s’en est moqué avec autant de raison que d’esprit et l’esprit le
plus libre du monde peut encore trouver évident des choses fausses; 3º
mais, favorisant la libre recherche, autonome, individuelle, dédaigneuse
de toute autorité, la méthode de Descartes est devenue un programme, une
devise et comme un drapeau pour toute la philosophie moderne.