S’il en est ainsi, quel sera le rôle de l’âme (l’âme c’est la volonté)?
Il sera de s’abandonner aux passions bonnes ou pour mieux dire à toutes
les passions en ce qu’elles ont de bon et de ramener les passions à
n’_être qu’elles-mêmes_. Dans le courage par exemple il y a le courage
et la témérité. L’action de la volonté éclairée par le jugement
consistera à ramener le courage à n’être que le courage. Dans la peur,
il y a la lâcheté et il y a le sentiment de la conservation qui est
selon Descartes le fond de la peur et qui est une très bonne passion.
L’action de l’âme consistera à ramener la peur à la simple prudence.
Mais _comment_ la volonté opérera-t-elle ces métamorphoses ou tout au
moins ces départs, ces séparations, ces réductions à la juste mesure?
_Directement_ elle ne peut _rien_ sur les passions; elle ne peut pas les
_ôter_; elle ne peut même pas, d’elles, ôter la partie mauvaise; mais
elle peut avoir de l’influence sur elles par l’intermédiaire du
raisonnement; elle peut les amener à la considération attentive de la
pensée qu’elles portent avec elles et par cette considération les
modifier. Par exemple s’agit-il de la peur? L’âme fait considérer à la
peur que le péril est beaucoup moindre qu’elle ne s’imagine et par là la
ramener peu à peu à la simple prudence.
Remarquez que ce moyen, quoique indirect, est très puissant; car il
finit par vraiment métamorphoser les passions en leurs contraires.
Persuadez à la peur qu’il y a moins de péril à marcher en avant qu’à
fuir et que la fuite la plus salutaire est la fuite en avant, vous avez
changé la peur en courage.--Mais une telle influence de la volonté sur
les passions est extraordinairement invraisemblable; elle n’aura jamais
lieu.--Si! Par l’habitude! L’habitude aussi est une passion, ou si vous
préférez un état passif, comme la mémoire, comme l’association des idées
et il est des hommes qui n’ont que cette passion-là. Mais la volonté par
les moyens que nous avons vu plus haut en imposant un acte, un premier
acte, crée un commencement d’habitude, en en imposant un second confirme
déjà l’habitude, en en imposant un troisième la renforce et ainsi de
suite. En langage courant la volonté, en raisonnant les passions et en
les raisonnant sans cesse, les ramène à ce qu’elles ont de bon et finit
par les y ramener d’une façon permanente, si bien qu’elle en arrive à
n’avoir que les passions qu’elle veut, ou si vous préférez, car c’est
bien la même chose, à n’avoir que la passion du bien. La morale consiste
à aimer les passions nobles, comme dira plus tard Vauvenargues, et
c’est-à-dire à aimer toutes les passions, chacune en ce qu’elle a de
bon, c’est-à-dire à réduire chaque passion à ce qu’elle a de bon en
effet et c’est-à-dire à ramasser toutes les passions, dans une seule qui
est la passion du devoir.